FAQ sur le socialisme

Conséquence du développement du mouvement Occupy, l’opposition face au système économique et politique est devenue monnaie courante. Difficile d’imaginer que la femme au bandana sur la couverture du Time – représentation du “Manifestant”, personnalité de l’année selon le Time – puisse avoir quoi que ce soit de positif à dire au sujet du capitalisme, et l’omniprésence du masque de Guy Fawkes – popularisé par “V for Vendetta” – souligne encore plus à quel point les idées révolutionnaires sont à présent répandues.

Cependant, ce soutien croissant apporté à un changement de système n’a pas encore conduit à des discussions sérieuses quant à une quelconque alternative. Un sondage du Pew publié le 28 décembre 2011 indique que les personnes noires ou de moins de 30 ans sont majoritairement en faveur du socialisme, mais n’explique en rien ce qu’est le socialisme, ou comment un système politique et économique socialiste fonctionnerait. Nous vous offrons cet article comme base de discussion.

Comment fonctionnerait une économie socialiste?

Sous le capitalisme, les institutions où d’immenses richesses sont centralisées (les grandes entreprises) dirigent l’économie, et exploitent les plus pauvres pour accroître leurs propres richesses. Le but d’une économie socialiste est de renverser la vapeur : ce serait la classe ouvrière qui serait aux commandes de l’économie, et utiliserait les richesses et la productivité de la société pour améliorer ses conditions de vie. Pour cela, il faudrait rendre publiques les ressources des banques et des grandes entreprises, et les gérer de manière démocratique.

Employer les chômeurs, redéfinir le budget et créer de l’emploi en tenant compte des priorités sociales – soins de santé, éducation, énergie propre, etc. – donnerait un énorme coup de fouet à la productivité et créerait des richesses. Une planification démocratique de l’économie permettrait à tout le monde d’avoir un travail bien rémunéré, un accès à des soins de santé de qualité, à un enseignement gratuit à tous les niveaux, et, bien sur, aux besoins vitaux tels que la nourriture et un logement. Mais cela ne se limiterait pas à ces bases; nous pourrions soutenir et encourager les musiciens, artistes, réalisateurs, designers, etc de façon à favoriser un développement culturel.

Ce système économique nécessiterait une planification réfléchie, mais c’est déjà le cas d’une certaine manière sous le capitalisme. Des multinationales plus grandes que des Etats planifient déjà leurs niveaux de production et de distribution, décident des prix, et cela sans pour autant s’effondrer, rien ne dit que les travailleurs seraient incapables de faire de même.

La différence sous le capitalisme, c’est que la planification n’est que partielle, incomplète, et antidémocratique, le but étant de maximiser les profits d’une élite. Sous le socialisme, nous pourrions décider des investissements en ayant une vue d’ensemble de l’économie mondiale, afin de subvenir aux besoins humains, de conserver un environnement sain, et de garantir à chacun le droit à une existence libre.

Un système économique socialiste devrait être intégré de par le monde. C’est déjà le cas sous le capitalisme, nous vivons en effet dans un monde d’interdépendance. La globalisation vue par le capitalisme consiste à exploiter les économies les plus faibles, et à plonger dans une misère sans cesse croissante les travailleurs de par le monde. Sous le socialisme, l’intégration d’une économie globale aurait pour but d’améliorer la vie des gens.

Une économie socialiste gérerait l’environnement de manière très différente. Tant que maintenant, les compagnies n’ont que faire des taxes environnementales, car elles peuvent les faire payer au public. Les coûts liés à la pollution de l’air et de l’eau sont réels, mais ils ne représentent pas une menace pour une entreprise comme Monsanto. Voilà pourquoi aucune corporation ne bougera le petit doigt pour l’environnement sur base des principes du marché libre.

Une économie démocratiquement planifiée empêcherait les corporation de faire des profits en externalisant les coûts liés à la pollution. Au lieu de cela, l’efficacité, la préservation de l’environnement, et la satisfaction des besoins de base de chacun seraient les critères de décision économique. Au lieu de promouvoir des mesures inadéquates telles que les ampoules économiques et la sensibilisation au recyclage, une économie socialiste investirait dans un total renouveau de la production, mettant à profit les dernières technologies vertes pour assurer la protection de l’environnement et la création de millions d’emplois.

Comment fonctionnerait une démocratie socialiste?

La « démocratie » actuelle se limite à nous faire voter une fois de temps en temps afin de décider quel riche politicien prendra les décisions pour nous. Cela n’a bien sur rien de démocratique, encore moins quand la corruption issue des corporations s’en mêle.

Au contraire, une démocratie socialiste serait une démocratie omniprésente, de semaine en semaine, présente sur tous les lieux de travail, dans toutes les écoles et communautés. Les travailleurs effectuerait une rotation des tâches, et les managers élus seraient révocables à tout moment si le besoin s’en faisait sentir. Chaque décision pourrait être réévaluée par un vote de la majorité.

Le programme et les politiques scolaires, plutôt que d’être imposées par des administrateurs incompétents et des bureaucrates, seraient discutées conjointement par les parents, les professeurs et les étudiants. Des conseils de quartier décideraient de qui peut ou ne peut avoir une forme d’autorité, et dicteraient à leurs élus comment prioriser leurs efforts..

Tout investissement et décision économique se ferait démocratiquement. Les lieux de travail et les quartiers éliraient des représentants à de massifs conseils locaux et régionaux, qui eux-mêmes éliraient des décideurs nationaux. Les représentants élus ne devraient avoir aucun privilège que ce soit comparé à leur électorat, et ils seraient révocables à tout moment.

Afin de faciliter ce processus décisionnel démocratique, les horaires de travail et d’études devraient prévoir du temps pour des conseils et des discussions quand aux décisions. Grâce aux richesses nouvellement créées, la semaine de travail serait réduite afin de prodiguer aux gens le temps et l’énergie pour s’impliquer politiquement, et se réaliser hors du travail ou du cadre scolaire.

Une élite bureaucratique ne prendrait-elle pas le dessus?

Cela va sans dire, aux prémices d’une société socialiste, une lutte contre les carriéristes et la corruption sera nécessaire. Le bagage idéologique pernicieux issu de siècles de domination de classe ne s’évaporera pas d’un claquement de doigts. Mais en faisait des ressources productives de la société un bien public, en éliminant les privilèges, et en établissant les structures d’une gestion et d’un contrôle démocratiques, les obstacles barrant la route des aspirants bureaucrates seraient immenses.

L’événement qui fait craindre une prise de pouvoir de la bureaucratie est l’arrivée de Staline au pouvoir en Union Soviétique quelques années après la révolution russe de 1917. Cette dégénérescence tragique de la Révolution Russe a été débattue par des marxistes dans de nombreux ouvrages. La conclusion que l’on peut tirer de ces événements après une analyse historique sérieuse, c’est que cette dégénérescence n’était ni naturelle, ni inévitable, mais juste un concours de circonstances particulières.

Au moment de la révolution, la Russie était l’un de pays les plus pauvres, et la situation ne n’est guère améliorée lorsque les capitalistes détrônés, soutenus par 21 armées étrangères, on fait usage de violence pour récupérer le pouvoir des mains des assemblées démocratiques, ce qui a conduit a une guerre civile sanglante. Bien que la révolution prenait place ailleurs également, notamment en Allemagne, tous les mouvements furent réprimés, laissant la Russie isolée.

Ce n’était pas le terrain idéal sur lequel fonder le socialisme. La base même du socialisme, c’est d’avoir suffisamment de moyens pour subsister, mais la Russie manquait de moyens. Dans ce contexte, les structures démocratiques des Soviets (les assemblées de travailleurs) ont cessé de fonctionner. Qui se soucie d’aller aux réunions politiques sans savoir s’il pourra se nourrir le soir?

C’est cette sape du pouvoir des travailleurs, aggravée par l’isolement et le déclin économique du pays, qui a permis la bureaucratisation de la société et la montée de Staline en tant que leader. Mais ce n’eût rien de naturel. Staline a eu recours à l’emprisonnement, au meurtre et à l’exil, et a forcé des millions de gens dont le seul crime était leur attachement aux principes démocratiques de la révolution de 1917 à se soumettre.

Cette expérience illustre l’importance de faire de la lutte pour le socialisme une lutte globale. A cause d’impérialistes pillant des ressources à travers le monde, certains pays pourraient manquer d’une base économique stable pour se mettre au socialisme, et auraient besoin de négocier avec des pays plus riches. Si la Russie avait pu recevoir la soutien ne serait-ce que d’un seul pays, comme l’Allemagne, l’histoire serait aujourd’hui bien différente.

Ne serait-ce pas plus facile de réformer le capitalisme?

Contrairement aux récits populaires, l’histoire du capitalisme n’est pas celle d’un progrès constant vers des sommets de démocratie et de richesse. Chaque réforme a nécessité une lutte de masse, remettant souvent en doute les fondements mêmes du système.

Les réformes ne sont pas des cadeaux de politiciens au grand cœur, mais des concessions accordées dans l’unique but d’apaiser le mouvement et de faire oublier les vraies revendications. Que cela concerne les droits civils, le weekend de congé, ou le droit d’organiser uns syndicat, chacune de ces réformes a nécessité un combat constant contre la logique capitaliste, combats dans lesquels nombre d’innocents furent éliminés par les élites désireuses de mettre un terme à la lutte.

Sous le capitalisme, même ces réformes partielles ne sont pas permanentes. Comme nous avons pu le voir ces dernières décennies, les capitalistes n’hésitent pas à annuler leurs réformes quand ils pensent pouvoir se le permettre.

Les programmes sociaux pour lesquels les gens se sont battus bec et ongles par le passé se disloquent ou disparaissent sous des coupes budgétaires. Après avoir presque annihilé les syndicats dans le privé –où moins de 7% des travailleurs sont syndiqués – les politiciens se tournent maintenant vers le secteur public, dont un tiers des travailleurs n’est toujours pas syndiqué.

Une base stable pour des réformes effective demanderait que les travailleurs s’emparent du pouvoir pour le gérer eux-même – c’est à dire, rejeter le capitalisme en faveur du socialisme. C’est bien simple, lutter pour des réformes, et lutter pour le socialisme, sont deux choses identiques.

En théorie, ça sonne bien, mais en pratique?

La seule constante en histoire est le changement ininterrompu. Des anciens Etats esclavagistes aux seigneuries féodales jusqu’au système capitaliste global d’aujourd’hui, les gens n’ont cessé de rejeter les anciens systèmes dés qu’ils devenaient un frein au développement. Là où réside l’utopie, c’est dans la pensée que la guerre, la pauvreté et la destruction de l’environnement peuvent être réglés par le capitalisme.

Bien que le socialisme soit réaliste, il n’est pas inévitable. Encore et toujours, le capitalisme a conduit les opprimés et les travailleurs à se révolter. Nombreuses ont été les révolutions cette année, notamment en Egypte et en Tunisie. Mais bien que beaucoup aient réussi à détrôner le gouvernement, peu sont parvenues à un changement de régime. Le capitalisme renaîtra sans cesse, au détriment des pauvres, des jeunes et des travailleurs, si nous ne le remplaçons pas par un système meilleur.

C’est là que les socialistes entrent en scène: Nous prenons l’étude de l’histoire au sérieux, apprenant à la fois des défaites et des succès qu’ont connus les révolutions. Nous répandons cette connaissance au maximum afin d’établir le socialisme avec succès . Cela ne revient pas qu’à se plonger dans des bouquins. Cela nécessite de s’engager et construire les mouvements actuels, de mettre en avant des idées socialistes tout en apprenant des autres en lutte, construire notre avenir ensemble.

 

Brandon Madsen

Géopolitique & guerre des classes

Le 23 janvier 2019, un illustre inconnu nommé Juan Guaidó s’autoproclamait président de la république vénézuélienne devant une foule composée de ses partisans. Simple provocation? Il semble que non, puisque le trublion reçut la reconnaissance quasi immédiate des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, du Pérou et (bien sûr) de notre très « démocratique » Canada !

Les coups de force de l’opposition de droite sont monnaie courante au Venezuela depuis la première élection d’Hugo Chavez en 1998. Mais cette fois, la menace d’invasion militaire américaine semble d’autant plus probable que la guerre (pour le contrôle des hydrocarbures) semble se stabiliser en Syrie. Ce qui rend la situation d’autant plus urgente que bien rares sont ceux qui soutiennent la simple légalité internationale… Alors pour ce qui est des soutiens internationaux de la révolution bolivarienne… Néanmoins, certain(e)s irréductibles, d’ici ou d’ailleurs, se mouillent pour que les acquis sociaux du chavisme ne soient pas réduits à néant, puisque la reconnaissance internationale si soudaine de ce despote au petit pied n’est pas sans lien avec sa volonté de privatiser la compagnie pétrolière nationale (PDVSA).

Les conflits internes des pays sont toujours surdéterminés par les grands acteurs internationaux et rares sont les guerres qui ont de vraies causes éthiques. Disons qu’ici nous avons le summum du mauvais goût en termes de manipulation médiatique, puisque l’on inverse systématiquement les rôles dans cette histoire. Le « dictateur » a bel et bien été élu par des élections transparentes et reconnues par l’ensemble des observateurs internationaux présents et le « démocrate légitime » s’est autoproclamé président sans l’ombre d’une procédure légale. De plus, on met tous les problèmes vénézuéliens sur le dos de Maduro et de l’ex-président Chavez, sans jamais tenir compte des sanctions internationales, de la baisse du prix du pétrole et du sabotage de l’opposition. On les accuse même d’être à l’origine des problèmes qui précèdent l’arrivée de Chavez au pouvoir (notamment la violence et la corruption) et qui n’étaient vraiment pas mieux à l’époque peu béni de l’austérité néolibérale de Rafael Caldera.

En fait, le grand concert de propagande médiatique d’avant-guerre est bel et bien enclenché dans nos pays. Tous les rats sortent du navire et les motions et résolutions impérialistes apparaissent de partout. Combien de soi-disant démocrates, le cœur sur la main et les larmes aux yeux, nous parlent de cette « pauvre opposition de droite persécutée » par ces « hordes de partageux enragés » ! Pourtant, cette opposition est bien celle qui a gouverné le pays sans partage pendant 40 ans et laissa mourir de faim l’immense majorité du peuple vénézuélien lors de cette période et gageons qu’elle ne risque pas de faire beaucoup mieux, maintenant qu’elle est soutenue par des brutes comme Trump et Bolsonaro !

Notons d’ailleurs, pour compléter le tableau, que cette opposition est l’une des plus mauvaises perdantes qu’il nous est possible d’imaginer, puisqu’elle se fait pratiquement toujours battre aux élections, mais n’accepte jamais le résultat des urnes, sauf bien sûr quand elle les gagne (comme les législatives de 2015) ! Ce qui fait que cette opposition, qualifiée de « démocrate » dans nos médias, a utilisé toutes les manœuvres possibles et imaginables pour renverser les résultats des urnes. Ceci allant de la simple manif, au coup d’État, en passant par des insurrections armées.

Mais pourquoi une telle hargne envers les résultats d’une démocratie qu’ils se targuent pourtant de vouloir défendre?

La réponse se trouve dans l’histoire du Venezuela, mais surtout dans l’ordre politique qui suivit la dernière des nombreuses dictatures qu’a connue le pays. Cet ordre, appelé « Pacte de Puntofijo», était un compromis entre les diverses forces du pays qui s’accordaient sur le partage du « gâteau » de la rente pétrolière, mais en jouant le jeu du bipartisme parlementaire. Le résultat de ces décennies fut à l’image de ce qui se passe présentement chez nous, soit une longue séquence de promesses trahies et d’austérité néolibérale qui devait déboucher sur l’implosion du système bipartiste en 1994 et à la victoire de Chavez en 1998.

Comme je viens de le mentionner, l’époque du Pacte de Puntofijo était moins une démocratie qu’une oligarchie, qui utilisait l’argent de la compagnie pétrolière nationale (PDVSA) pour alimenter tout un réseau de privilège qui allait des chefs syndicaux de la CTV, au personnel politique des grands partis, en passant par la bourgeoisie nationale affiliée. La société vénézuélienne de cette époque était donc particulièrement inégalitaire et hypocrite, car une grande majorité de la population (notamment les autochtones et les noirs) était totalement laissée pour compte. L’économie étant basée sur le pétrole et sur certaines productions agricoles, le pays a toujours été susceptible de déstabilisation par les aléas de l’offre et la demande mondiale. Comme beaucoup de pays semi-coloniaux, le Venezuela n’avait et n’a toujours pas d’industrie et de marché intérieur capable de stabiliser l’économie sans la participation aux marchés internationaux. Ce qui a toujours été un problème pour la Révolution bolivarienne.

Lors de l’arrivée de Chavez en 1998, bien des observateurs de la politique vénézuélienne croyaient qu’il s’agissait d’un aventurier qui pouvait être maté par la menace et la corruption. N’oublions pas qu’il y avait un extrême à sa gauche et que la première mesure importante qu’il fit toucha surtout la représentation démocratique avec la constituante de 1999, même si quelques réformes économiques ont également eu lieu dans ce mandat. En fait, le gros des réformes sociales du chavisme sera surtout mis en place lors de son second mandat. Ces politiques sociales, ne nous mentons pas, n’étaient pas tant des mesures socialistes qu’un transfert de la rente pétrolière vers les plus déshérités. Transfert de rente qui prit la forme des « missions ». D’autres projets plus ambitieux furent tentés, comme la généralisation des coopératives, mais la révolution bolivarienne fut toujours plus ou moins aux prises avec les contraintes économiques extérieures ainsi que les coups de force et le sabotage de l’opposition. Ce qui a fait que la politique de court terme fût la règle des années Chavez et explique en grande partie les échecs du « socialisme du XXIe siècle ».

Néanmoins, le bilan n’est pas si noir que cela et la grande masse de la population vénézuélienne (même celle qui n’apprécie pas beaucoup Maduro) n’a aucunement envie de revenir sur les acquis sociaux et le développement économique des années Chavez, pour revenir à l’époque de l’anticommunisme et des guérillas. Je mentionne cette époque, car c’est bien ce qui risque d’arriver. Surtout si une intervention militaire étrangère devait survenir. Le régime de Bogota voisin, celui qui fait tant rêver les réactionnaires du monde entier, n’est-il pas responsable du conflit armé le plus long du dernier siècle ? C’est ce qui arrive quand on assassine systématiquement l’opposition de gauche et qu’on piétine le peuple avec le sérum de cheval du FMI. C’est pourtant ce que souhaite cette opposition vénézuélienne, tous plus ou moins prompts au fascisme, même si d’étiquette « sociale-démocrate ».

Alors aujourd’hui, que faire? Quoi qu’il ne soit pas question de mettre Maduro sur un piédestal ou de prétendre qu’il n’y a aucun problème qui soit issu des décisions politiques PSUV. Il reste néanmoins nécessaire de dénoncer les sanctions économiques, la désinformation médiatique et l’ingérence que font nos pays, car une intervention armée ne peut qu’engendrer une guerre civile comparable à celles qu’ont connues la Syrie et la Libye. Le peuple vénézuélien est beaucoup plus mature que la propagande médiatique le laisse croire et celui-ci saura remplacer Maduro le moment venu. Il est d’ailleurs tout à fait plausible que Maduro passe la main de lui-même, mais, pour cela puisse être possible, un minimum de stabilité est nécessaire. Dans ce contexte, une intervention étrangère ne peut que durcir le pouvoir en place par nécessité de survie.

L’équilibre mondial est un vaste champ de bataille sans foi ni loi et la guerre des intérêts étatiques semble mettre la guerre des classes au second rang. Toutefois, la guerre des classes se fait toujours à l’intérieur de la géopolitique et doit être analysée sans purisme idéologique ni naïveté sur les discours diplomatiques. La guerre des classes fait rage depuis des décennies dans ce pays d’Amérique latine et si nous voulons faire notre part dans le grand rapport de force mondial, il nous faut accepter de jouer (et surtout comprendre) les règles de ce jeu d’échecs amoral qu’est la géopolitique.

En attendant que notre partition arrive, soutenons ceux qui luttent pour la justice et l’indépendance partout dans le monde, car c’est à travers eux que nous forgeons l’avenir commun!

Pour un mouvement étudiant uni, démocratique et socialiste!

Avec la campagne grandissante pour la rémunération de tous les stages, le mouvement étudiant québécois connaît sa plus grande activité depuis le printemps 2015. Toutefois, pour éviter de se buter aux mêmes écueils, il convient de dresser un bilan de l’action étudiante des dernières années. C’est en s’inspirant de ses réussites et en tirant les leçons de ses échecs que nous pourrons élaborer les meilleures perspectives de combat et gagner nos luttes.

À l’image du syndicalisme, le mouvement étudiant traverse une crise politique après la chute du bloc soviétique et le triomphe du néolibéralisme. Au tournant des années 90, des jeunes du Parti québécois (PQ) créent la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Ces fédérations adoptent une approche de concertation et de collaboration avec le patronat, les centrales syndicales et les gouvernements néolibéraux.

En 1994, les deux fédérations sont les seules organisations étudiantes nationales au Québec. Elles ne favorisent pas la démocratie directe en leur sein et utilisent uniquement le lobbying pour représenter le mouvement étudiant auprès du gouvernement péquiste.

Refondation d’un mouvement étudiant combatif et démocratique

En 1995, le paiement des transferts fédéraux pour l’éducation post-secondaire est arrêté. La lutte contre cette réforme donne naissance au Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE). Le MDE conteste l’hégémonie des fédérations étudiantes et revendique notamment la gratuité scolaire. Il oppose son approche de mobilisation de masse à celle de lobbyisme et de concertation des fédérations.

Le MDE rassemble entre 12 000 et 25 000 membres issues d’une demi-douzaine d’associations étudiantes. Les comités locaux étudiants ainsi que les individus peuvent aussi être membres du MDE. Cette ouverture permet à des éléments d’extrême gauche non étudiants de noyauter la direction du MDE.

Grève de 1996

En 1996, la ministre péquiste de l’Éducation, Pauline Marois, laisse planer la menace d’un dégel des frais de scolarité et de compressions en éducation dès l’automne. Le MDE lance un appel à une grève générale illimitée (GGI) devant débuter lors du Sommet socio-économique de la fin octobre. Une trentaine d’associations étudiantes de cégeps débrayent jusqu’à cinq semaines.

La FECQ et la FEUQ, qui s’opposent aux actions de grève, sont dépassées par le mouvement. Elles claquent la porte du Sommet – auquel elles étaient les seules conviées – et tentent de reprendre la direction du mouvement étudiant. Seules interlocutrices étudiantes accréditées par la ministre, les fédérations négocient une sortie de crise sans le MDE. Lors d’un point de presse avec la FEUQ, la ministre déclare le maintien du gel. Du même souffle, elle annonce une série de compressions et de privatisations en éducation, dont la taxe à l’échec.

Le MDE contribue à la mise sur pied d’une campagne de boycottage de la taxe à l’échec. À l’automne 1999, le MDE tente un nouveau mouvement de grève générale pour une meilleure accessibilité en éducation. La mobilisation est un échec.

L’année suivante, la FECQ et la FEUQ donnent leur aval aux politiques universitaires néolibérales du gouvernement lors du Sommet du Québec et de la jeunesse. Le MDE, non invité aux discussions, boycotte ce Sommet et manifeste à l’extérieur.

À l’automne 2000, le MDE se liquide. Les luttes politiques internes déchirent sa direction qui s’écroule, endettée.

Création de l’ASSÉ

Néanmoins, le mouvement de boycottage contre la taxe à l’échec et la mobilisation contre le Sommet des Amériques donne naissance à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) en 2001. L’ASSÉ cherche à dépasser les limites organisationnelles du MDE, tout en conservant son héritage de mobilisation et de démocratie. Le membership individuel n’est plus admis. L’ASSÉ organise désormais le mouvement étudiant à un niveau national sous l’étiquette d’un syndicalisme étudiant de combat. Elle regroupe presque autant d’associations que le MDE avant elle. La taxe à l’échec est abolie la même année.

Grève de 2003

En 2003, les libéraux de Jean Charest l’emportent sur les péquistes de Bernard Landry. L’ASSÉ lance un mot d’ordre de GGI contre la hausse des frais au niveau collégial. L’échec de la mobilisation permet aux militant·e·s de constater l’ampleur du travail que nécessite l’organisation d’une telle grève.

Grève de 2005

Au printemps 2004, les libéraux annoncent que les bourses étudiantes seront réduites 103M$ et que ce montant sera reconverti en prêts. Au début 2005, l’ASSÉ entame un mouvement de GGI contre ces coupures dans le régime d’aide financière aux études. Les fédérations opposent leur approche de lobbyisme à celle de la grève. L’ASSÉ élargit alors ses structures pour favoriser la plus grande mobilisation possible. Sa coalition large, la CASSÉÉ, regroupe 47 000 étudiant·e·s contre les coupures dans une perspective de gratuité scolaire.

En mars, 70 000 étudiant·e·s sont en grève. Dépassées par le mouvement qui touche aussi leurs associations, la FECQ et la FEUQ finissent par appeler à la grève. Le ministre de l’Éducation Jean-Marc Fournier décide alors d’exclure la CASSÉÉ, jugée « violente », de la table de négociation. Le 16 mars, alors que 170 000 étudiant·e·s sont en grève, près de cent mille participent à une marche appelée par les trois organisations nationales.

Au terme de négociations secrètes au début avril, la FECQ et la FEUQ signent une entente à rabais avec le gouvernement. La FEUQ recommande cette entente à ses associations, tandis que la FECQ et l’ASSÉ la soumettent en assemblées générales. Plus de 110 000 étudiant·e·s la rejettent. Toutefois, la majorité des associations étudiantes décident de cesser la grève dans l’esprit de repli stratégique mis de l’avant par la direction de l’ASSÉ. Cette grève – qui a duré 7 semaines pour certaines associations – est alors la plus longue de l’histoire du mouvement étudiant québécois.

Grève de 2007

Réélu en mars 2007, le Parti libéral hausse les frais de scolarité. L’ASSÉ, qui compte désormais 40 000 membres, tente seule une GGI de quelques semaines. Elle échoue à mobiliser sa base et la hausse est confirmée.

Grève de 2012

En 2011, le gouvernement libéral de Jean Charest annonce une augmentation des frais de scolarité universitaires de 1 625$ sur 5 ans. Après avoir effectué une campagne d’information partout au Québec, l’ASSÉ déclenche un mouvement de GGI en février 2012 contre la hausse, dans une perspective de gratuité scolaire.

L’ASSÉ élargit de nouveau ses structures. La CLASSE réussit à coaliser 102 000 membres. Son agenda militant fait adhérer de nouvelles associations aux dépens de la FECQ et de la FEUQ.

La Coalition large de l’ASSÉ coordonne la grève au niveau national avec la FECQ et la FEUQ. En mars, plus de 300 000 étudiant·e·s sont en grève sur un total d’environ 400 000. Pendant 8 mois, des manifestations de centaines de milliers de personnes et d’innombrables actions font de cette grève la plus longue et la plus imposante de l’histoire du Canada. En référence au Printemps arabe, le mouvement est surnommé Printemps érable. Ce mouvement aura une influence politique déterminante pour toute une génération de militant·e·s.

Perdant le contrôle de la situation, le gouvernement adopte en mai une loi restreignant le droit de manifester et de rassemblement. Une répression policière brutale s’abat sur le mouvement de contestation à travers tout le Québec. Au terme du conflit, 3 509 personnes ont été arrêtées. Environ 1 400 n’auront aucune accusation portée contre elles. Le service de police de la ville de Montréal signale que « jamais un corps policier au Québec, voire au Canada ou aux États-Unis, ne fut confronté, quotidiennement, a un mouvement social d’une telle intensité.»

La répression, qui vise également l’activité syndicale, polarise la situation. Le mouvement de contestation s’étend alors à toute la population. Le gouvernement Charest est forcé de tenir des élections générales anticipées en septembre. Non seulement les libéraux perdent les élections, mais son chef n’est même pas réélu dans sa propre circonscription.

Durant l’été, les membres de l’ASSÉ élisent une nouvelle direction. Plutôt que d’appuyer Québec solidaire (QS) – le seul parti qui défend toutes les revendications des étudiant·e·s – cette direction fait la promotion du boycottage des élections et de la poursuite de la grève, malgré l’essoufflement. Cette stratégie isole le secteur le plus combatif du mouvement étudiant et laisse tout l’espace politique au PQ de Pauline Marois. Les jeunes votent massivement pour le PQ, qui présente la présidente de la FEUQ et le président de la FECQ sous sa bannière. Ce dernier est élu. Sitôt élu, le PQ annule la hausse des frais de scolarité, mais les indexe par la suite.

Fragmentation du mouvement étudiant

Après la grève, les fédérations étudiantes traversent une période de crise. La FECQ connaît une vague de désaffiliation dès 2012. Des associations universitaires désaffilient la FEUQ à partir de 2013.

Cette dernière se dissout en février 2015. Deux fédérations étudiantes universitaires en émergent: l’Union Étudiante du Québec (UEQ) et l’Association pour la Voix Étudiante du Québec (AVEQ). Si plusieurs référendums d’affiliation à l’UEQ ont lieu, la plupart se soldent par une victoire du non. Comme la FEUQ avant elles, ces fédérations sont proches du PQ et du Bloc québécois. Peu militantes, ces fédérations étudiantes misent sur le lobbyisme et la concertation avec les gouvernements.

Déclin de l’ASSÉ et décentralisation

Après 2012, l’ASSÉ décline lentement. Sa direction traverse une crise politique et organisationnelle qui désoriente son action. Au printemps 2015, un mouvement de grève se forme en réaction aux coupures dans les services publics effectuées par le nouveau gouvernement libéral de Philippe Couillard.

L’ASSÉ perd l’initiative du mouvement au profit des comités Printemps 2015 (P15), un réseau décentralisé des militant·e·s principalement basé dans les cégeps et universités de Montréal. Les dirigeant·e·s informel·le·s de P15 sont en conflit ouvert et en compétition avec la direction nationale de l’ASSÉ.

Plutôt que de mener une campagne sur des enjeux étudiants concrets, les comités P15 proposent une lutte abstraite contre « l’austérité et les hydrocarbures ». P15 souhaite être la bougie d’allumage d’une « grève sociale », censée enflammer l’ensemble de la société. Son horizon stratégique est celui d’une grève qui doit s’étirer jusqu’à la chute du capitalisme.

Plusieurs associations étudiantes « sous-traitent » aux comités P15 le travail de mobilisation et d’information de leurs membres. À son paroxysme, le mouvement étudiant de 2015 regroupe 60 000 étudiant·e·s en grève pendant trois semaines. Appelée par l’ASSÉ, une manifestation nationale rassemble 135 000 personnes le 2 avril.

Le mouvement tombe immédiatement après. D’un côté, la direction de l’ASSÉ est politiquement faible et veut suspendre la grève pour la reprendre à l’automne. De l’autre, le discours radical abstrait, les pratiques démocratiques affinitaires (représentation non élue et non redevable aux assemblées générales étudiantes) ainsi que la structure décentralisée des comités P15 ne favorisent pas la participation des étudiant·e·s aux décisions et aux actions. Ces pratiques nuisent à leur légitimité auprès de la base étudiante et de la population en général.

Le mouvement étudiant de 2015 est incapable d’établir des liens de solidarité réels avec le mouvement syndical et ne réussit pas à mobiliser des alliés hors des établissements scolaires. Il échoue à établir un rapport de force avec le gouvernement.

Le soulèvement spontané d’une « grève sociale » tant espérée ne se produit pas. Les éléments les plus radicaux se retrouvent isolés et face à une répression, notamment à l’UQAM. Cet échec accélère la dynamique de repli des éléments de P15.

Lors du congrès de l’ASSÉ en avril 2015, la tendance décentralisatrice issue de P15 réussit à faire destituer tous les membres de l’exécutif national. L’absence prolongée d’une direction à l’ASSÉ entraîne une déstructuration interne grave. Des luttes de tendances suivent et mènent à plusieurs suspensions et désaffiliations d’associations étudiantes.

Campagnes contre les violences sexuelles

À partir de 2014, des cas d’agressions sexuelles dans des universités poussent les étudiant·e·s à s’organiser. La campagne de sensibilisation sur le consentement sexuel menée par l’Université de Montréal, son Bureau d’intervention en matière de harcèlement (BIMH) et la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM) favorise la convergence des forces sur le sujet. Au printemps 2016, 16 établissements universitaires et 19 associations étudiantes locales lance la campagne Sans oui, c’est non.

En octobre 2016, un étudiant de l’Université Laval agresse sexuellement plusieurs femmes dans une résidence étudiante. Deux jours plus tard, des centaines de personnes se rassemblent devant la résidence en solidarité avec les victimes. Cet événement propulse les initiatives contre les violences sexuelles.

De nombreux comités femmes autonomes se forment sur les campus pour dénoncer le sexisme, la culture du viol et les agressions à caractère sexuel dans les milieux d’enseignement. Durant l’année 2017, celle du mouvement de dénonciations #MeToo, les fédérations étudiantes nationales ainsi que les associations de l’université et du cégep de Sherbrooke mettent sur pied des campagnes contre les violences à caractère sexuel. Un projet de loi déposé en décembre oblige les établissements post-secondaires à se doter d’un plan de lutte contre les agressions sexuelles.

À partir de 2016, c’est la revendication pour la rémunération des stages, position adoptée par la FECQ et l’ASSÉ, qui commence à mobiliser les étudiant·e·s. Face à l’inaction des associations nationales sur cet enjeu, la campagne s’organise hors de leurs structures.

Lutte pour la rémunération des stages

À l’automne 2016, des éléments critiques de l’ASSÉ font désaffilier leur association étudiante au cégep Marie-Victorin. Ces personnes mettent ensuite sur pied le premier Comité unitaire sur le travail étudiant (CUTE). À l’image de P15, le CUTE est un réseau de comités décentralisés présents sur des campus de cégeps et d’universités. Officiellement, le CUTE n’a pas de membership ni de direction. Ses architectes opposent leur mode de fonctionnement à celui des fédérations et des associations étudiantes locales jugées trop centralistes et bureaucratiques, raison de leur incapacité politique.

Théoriquement ancré dans l’autonomisme italien, le CUTE milite pour la rémunération du travail intellectuel étudiant (salariat étudiant universel). Sa campagne principale dans le milieu étudiant est celle de la rémunération de tous les stages.

Dès le départ, le CUTE souligne que la majorité des stages non rémunérés appartiennent au domaine des services sociaux – où œuvrent principalement des femmes – tandis que ceux qui sont rémunérés se trouvent dans des domaines traditionnellement masculins comme la médecine, l’ingénierie ou l’informatique. Cet angle féministe attire plusieurs femmes qui étudient en travail social, en enseignement et en soins infirmiers. Elles prennent la tête de la campagne.

Le mouvement pour la rémunération des stages est essentiellement féminin. L’approche féministe du CUTE lui permet d’être la seule campagne qui organise et mobilise les nouvelles couches de jeunes femmes radicalisées.

À l’automne 2016, le CUTE joue un rôle dans la grève des stages menée par des étudiantes en psychologie. La grève de 3 mois se solde par le gain d’une compensation pour l’internat. La campagne s’étend dans plusieurs régions du Québec. Le 2 novembre, le CUTE rassemble une centaine de personnes à Montréal pour une manifestation sur la reconnaissance du travail étudiant.

À partir du printemps 2017, l’ASSÉ est au bord de l’implosion. D’une part, l’influence de l’identity politic sur les pratiques de l’association empoisonne les débats et paralyse l’action politique de masse. À titre d’exemple, le Comité femmes de l’ASSÉ propose de suspendre 12 associations membres (soit 30% du membership) en raison de leur absentéisme et de leur absence de campagne féministe. D’autre part, certains éléments du CUTE jouent sur le mécontentement des associations de région pour favoriser une rupture d’avec l’ASSÉ. Les militant·e·s du CUTE du cégep de Sherbrooke, également exécutant·e·s de leur association étudiante, proposent à plusieurs reprises la dissolution de l’ASSÉ en congrès.

Pour la première fois à l’appel du CUTE, des associations étudiantes représentant 30 000 étudiants votent une journée de grève pour la rémunération des stages le 16 février. Le CUTE rassemble alors quelques centaines de personnes lors d’une manifestation à Québec.

Les comités régionaux du CUTE s’organisent en région. En novembre 2017, QS fait adopter une motion d’appui aux stagiaires en enseignement à l’Assemblée nationale. Deux autres journées de grève étudiante pour la rémunération des stages sont votées. Celle du 10 novembre compte 20 000 étudiant·e·s en grève et celle du 20 février 2018, 15 000. Un mois plus tard, la ministre de l’Enseignement supérieur annonce une compensation pour le stage final en enseignement.

Le 8 mars, alors que 30 000 étudiant·e·s font grève, la manifestation du CUTE rassemble quelques centaines de personnes, essentiellement de jeunes femmes combatives.

À l’occasion des élections provinciales d’octobre 2018, le CUTE refuse de considérer la lutte politique partisane aux côtés de QS comme une option. Le réseau se coupe volontairement du front parlementaire et profite des élections pour lancer un ultimatum au futur gouvernement.

Suivant cette approche jusqu’au-boutiste, le CUTE organise une semaine de grève en novembre comme prélude à une grève générale illimitée en février 2019. Plus d’une trentaine d’associations étudiantes totalisant 58 000 membres vote au minimum une journée de grève le 21 novembre 2018. Près de 2 000 personnes se rassemblent à Montréal et 125 autres à Sherbrooke afin de manifester pour la rémunération de tous les stages. Cet enjeu bénéficie d’une couverture médiatique relativement positive et s’impose comme débat dans la sphère publique.

Depuis 2016, seule la campagne de terrain des CUTE donne une consistance politique massive au mouvement étudiant. L’ASSÉ y joue un rôle de second plan. Cette association en souffre et passe de 80 000 membres à environ 50 000 en 2018. La FECQ, l’UEQ et l’AVEQ, qui représentent respectivement 78 000, 79 000 et 42 000 membres, ne jouent aucun rôle durant les mobilisations de novembre. L’inertie politique et les problèmes financiers de l’AVEQ provoquent la désaffiliation de 2 de ses 3 associations membres en automne 2018.

Plusieurs associations étudiantes sans affiliation nationale se retrouvent isolées en terme politique et organisationnel. Cette décentralisation célébrée par les CUTE joue le jeu des fédérations étudiantes qui retrouvent leur représentativité d’antan.

Stages et tarification

À l’aube de 2019, la volonté du nouveau gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) de revoir la tarification d’une série de services, notamment de transport en commun, annonce de nouveaux combats pour le mouvement étudiant. Une lutte contre une hausse des frais de scolarité et pour la gratuité scolaire pourrait réémerger. L’opposition actuelle des CUTE à ces revendications risquerait de mettre leur pertinence et leur utilité à rude épreuve. Une telle lutte offrirait la possibilité de reconsolider une association étudiante nationale combative.

Malgré l’ouverture de façade du nouveau ministre de l’Éducation, la lutte pour la rémunération de tous les stages demeure nécessaire. Le mouvement actuel peut établir un rapport de force économique important avec le gouvernement en coordonnant une grève des stagiaires. Toutefois, si certains programmes universitaires avec stage obligatoire sont déjà mobilisés, de nombreux autres ne le sont pas, notamment dans les cégeps.

La meilleure arme dont dispose le mouvement étudiant est sa capacité à déclencher une grève générale illimitée. Une GGI victorieuse implique toutefois deux conditions : mobiliser les associations étudiantes en faisant vivre leurs structures démocratiques et assurer une collaboration et une concertation nationale des associations afin d’agir simultanément.

Les CUTE sont de formidables comités de mobilisation étudiants. Leurs principes de décentralisation excluent néanmoins toute forme de représentation et de coordination nationale. Le mouvement étudiant devra reconstruire une direction politique nationale légitime, combative et démocratique afin de surmonter cette contradiction et réaliser des gains d’envergure nationale.

Une grève massive des stagiaires dans l’ensemble du Québec semble donc peu probable à l’hiver. L’absence de coordination nationale de la lutte constitue le principal obstacle à cette mobilisation de masse. Le mouvement actuel est vulnérable à la division et à la logique d’arrangements au cas par cas promu par les fédérations étudiantes.

Pour un mouvement étudiant socialiste

Seul un mouvement démocratique de grève étudiante, étendu massivement à l’échelle du Québec, soutenu par des organisations syndicales — dont celles des auxiliaires de recherche et d’enseignement — et finalement capable d’utiliser QS comme caisse de résonance à l’Assemblée nationale est en mesure de gagner son bras de fer avec le gouvernement de François Legault.

Le combat pour la rémunération de tous les stages est un jalon important de la lutte contre la précarité et la pauvreté des étudiant·e·s. Il pourrait constituer le premier mouvement de masse capable de porter un coup au gouvernement caquiste.

Le mouvement étudiant doit s’armer d’un programme socialiste s’il veut réellement mettre fin à l’exploitation et à la précarité. Cette lutte doit se mener avec la classe des travailleurs et des travailleuses, la seule force sociale capable de s’emparer du pouvoir politique et de mettre un terme aux inégalités vécues par les étudiant·e·s et l’ensemble de la population.

En plus des stages rémunérés, les étudiant·e·s ont notamment besoin d’un enseignement gratuit, accessible et de qualité. Des luttes massives de l’ensemble des travailleurs, des travailleuses et des étudiant·e·s seront nécessaires pour obtenir un refinancement public massif de l’enseignement et des services publics. La rémunération des stages doit également aller de pair avec le refinancement public du milieu communautaire qui repose notamment sur le travail non rémunéré des stagiaires. Seule une société socialiste, où la classe des travailleurs et des travailleurs a renversé le capitalisme et s’est emparée des principaux leviers politiques et économiques, peut garantir une telle amélioration de nos conditions de vie.

L’animation de comités d’Étudiant·e·s socialistes est un outil essentiel pour défendre un programme socialiste dans la base étudiante ainsi que pour gagner la direction nationale du mouvement étudiant à ce programme.

Contre le sexisme, une lutte unitaire pour une autre société est nécessaire!

Femmes-objets, harcèlement, violence, précarité : le sexisme reste une réalité…

Il y a 10 ans encore prédominait l’idée que l’égalité homme-femme était acquise. Mais depuis lors, un nombre croissant de personnes reconnaissent que les inégalités persistent malgré l’égalité juridique et légale. Le sexisme quotidien est régulièrement abordé dans l’actualité. La crise économique joue un rôle dans ce regain d’attention, en exacerbant les inégalités et en clarifiant que l’égalité n’existe le plus souvent que sur papier. Harcèlement et violences physiques et sexuelles restent des choses bien trop courantes, tout comme la violence économique qui a gagné en importance.

Harcèlement sexuel : en rue comme dans les hautes sphères

100 % des femmes se sont déjà fait harceler dans les transports en commun parisien, selon une étude publiée en avril 2015. Si de telles statistiques ne sont pas disponibles en Belgique, les articles et témoignages pleuvent concernant des cas de harcèlement dans l’espace public. Quelle femme ne s’est jamais fait accoster en rue avec insistance et entendre dire qu’elle devrait considérer cela comme un compliment ?

Le harcèlement dans l’espace public est le plus rapporté par les médias, mais le phénomène touche toute la société avec la même ampleur, comme au boulot. Lorsqu’il est le fait d’un supérieur hiérarchique, les obstacles pour en sortir seule peuvent paraître insurmontables. En plus du facteur psychologique, il est difficile d’accéder à des allocations de chômage complètes – en particulier en cas de démission – et de trouver un nouvel emploi dans le contexte actuel.

Au Texas, le Président du Parlement de l’État a récemment demandé aux élues de ne porter ni jupe courte, ni décolleté pour éviter de distraire leurs collègues masculins. Comme si le harcèlement dont elles pourraient être victimes était dû à leurs tenues ! Cette attitude considère les victimes du harcèlement comme responsables de la situation, tout en induisant également que les hommes seraient conduits par un instinct bestial.

Le harcèlement et le sexisme ne sont pas le fait d’un groupe spécifique de la population. Toutes les couches de la société sont atteintes. S’y opposer est indispensable, sans que cela ne devienne le prétexte à la stigmatisation de jeunes ou d’hommes issus de l’immigration. Quant aux médias, ils ont beau dénoncer le harcèlement dans leurs pages actualité, ils continuent à véhiculer le sexisme dans leurs pages culture et ‘‘lifestyle’’.

Refusons la banalisation des violences envers les femmes

1/3 des femmes ont subi des violences graves depuis l’âge de 15 ans. Les violences les plus courantes sont les moins visibles : 1/4 des femmes subissent ou ont subi des violences conjugales (IWEPS – février 2016).

Ce n’est pas parce que ces violences sont omniprésentes que l’on peut accepter leur banalisation et encore moins leur normalisation. Lorsqu’une personne déclare ne pas vouloir de relation sexuelle, c’est qu’elle n’en veut pas, et ce, y compris si elle a dit l’inverse plus tôt, quelle que soit sa tenue. Et c’est toujours valable dans le cadre d’un couple. Refusons la culpabilisation des victimes !

Précarisation : l’austérité s’en prend aux femmes

Les groupes les plus opprimés de la population – comme les femmes – subissent la crise économique avec plus de violence. Les mesures d’austérité prises aux différents niveaux de pouvoir jettent des dizaines de milliers de femmes dans la pauvreté. Alors que les conséquences sont catastrophiques, les médias traditionnels n’en font que peu état.

Les coupes budgétaires dans les services publics ont également un impact particulier sur les femmes. Elles sont majoritaires dans la fonction publique et la diminution du nombre de postes dans le secteur a des conséquences directes sur l’emploi. Ce sont aussi les principales utilisatrices des services publics. Et, enfin, ce qui n’est plus pris en charge par la collectivité, au travers des services publics, retombe sur le dos des familles, essentiellement sur les femmes.

À qui profite le sexisme?

– Le sexisme est un instrument qui permet d’augmenter les profits de l’industrie en utilisant le corps des femmes comme outil marketing et comme objet sexuel pour vendre tout et n’importe quoi/qui.
– Le sexisme, par les préjugés qu’il véhicule, participe à la justification de bas salaires dans les secteurs des soins aux personnes (crèches, écoles, soins de santé, maisons de repos…) fortement féminins, par la mise en exergue des aptitudes ‘‘maternelles’’ naturelles des femmes qui ne nécessitent donc pas une rémunération sur base de compétences.
– Le sexisme permet au gouvernement de plus aisément couper dans les services publics en glorifiant le rôle traditionnel des femmes et en omettant la surcharge de travail domestique.
– Le sexisme, comme le racisme, l’homophobie et toutes les discriminations permettent de diviser les luttes pour une société qui réponde davantage aux besoins de la majorité sociale. Il s’ancre dans l’adage ‘‘diviser pour mieux régner’’.

Le sexisme n’est donc pas le fait des hommes ou d’une culture spécifique. Un seul groupe de la population profite de l’oppression spécifique des femmes : les super-riches c’est-à-dire la classe dominante capitaliste.

Quelle réponse aux violences faites aux femmes ?

36 % des femmes ont déjà été victimes de violence physique ou sexuelle. Face à cette situation, il est essentiel de développer des solutions. Le ‘‘néo-féminisme’’ des magazines féminins portant au rang de grande avancée pour les droits des femmes la nouvelle poupée Barbie ‘‘plus ronde’’ n’est clairement pas à la hauteur de la tâche. Face aux violences, l’action est nécessaire. Mais sous quelle forme ? Par la répression ou par la lutte pour un changement de système ?

En justice, les condamnations pour faits de violences restent faibles. Seulement 7 % des plaintes pour viol aboutissent à une condamnation. Avec environ 10 % des victimes qui portent plainte, cela revient à une quasi-impunité des violences sexuelles (approximativement 7 condamnations pour 1000 cas). Toutefois, il serait simpliste d’attribuer cette relative impunité uniquement au machisme ou à la misogynie des juges. Si cela existe, bien entendu, c’est le fruit d’un système qu’il s’agit de démonter.

Pousser les femmes à porter plainte en cas d’agression et plaider pour une politique répressive plus énergique n’est pas suffisant. Malgré qu’un quart des plaintes pour coups et blessures volontaires rapportées au parquet ont lieu au sein du couple (IWEPS – février 2016), la police n’a depuis près d’un an plus pour tâche prioritaire de s’en occuper, en raison des mesures d’austérité.

Comme pour le reste des affaires judiciaires, cette justice bourgeoise protège largement les plus nantis. Nous ne devons pas placer tous nos espoirs dans ce système de justice de classe.

Construisons une autre société

Nous devons lutter contre les sources matérielles de l’oppression spécifique des femmes. Les industries du cosmétique, du divertissement et du spectacle ainsi que celles de leurs sponsors ont pour vocation de générer un maximum d’argent pour les actionnaires. L’instrumentalisation du corps des femmes comme objet de marketing ou sexuel ne leur pose aucun problème. Cette utilisation constante ‘‘objectivise’’ les femmes et favorise l’idée que, comme pour un objet, on peut en disposer quand et comme on le souhaite. Du point de vue des capitalistes, cette violence est un effet collatéral négligeable. Luttons pour un contrôle et une gestion démocratique de ces secteurs par les travailleurs et les usagers – de même que pour l’ensemble des secteurs clés de l’économie !

Il est clair que le manque d’indépendance financière peut prolonger le calvaire de femmes n’ayant pas les moyens financiers de quitter leurs conjoints. Cette indépendance doit passer par une lutte pour des emplois de qualité avec des salaires décents. Une réduction collective du temps de travail, sans perte de salaire et avec des embauches compensatoires est également nécessaire. Elle permettrait de mettre fin au chômage structurel et au temps partiel involontaire. Cette mesure favoriserait également un meilleur équilibre entre vies privée et professionnelle et faciliterait l’implication des travailleurs dans la gestion de leur quartier, de l’école de leurs enfants ou encore de leur entreprise.

Des services publics accessibles et de qualité permettent quant à eux de lutter contre le travail domestique non rémunéré et la double journée de travail auxquels sont particulièrement astreintes les femmes. ce sont des secteurs qui doivent être pris en charge par la collectivité pour ne pas retomber sur le dos d’individus avec les complications que cela engendre. Des logements à prix abordable ainsi que des allocations familiales sont également indispensables pour que bâtir une famille ne signifie plus s’appauvrir.

Lutter contre l’oppression spécifique des femmes passe donc par une lutte contre les bases matérielles de celle-ci. Les revendications contre l’oppression des femmes rejoignent celles du mouvement des travailleurs dans son ensemble : lutter pour une société gérée collectivement et démocratiquement pour répondre au mieux aux besoins de tous et toutes.

Unité de genre ou de classe : Comment venir à bout du sexisme ?

S’il est utile que des femmes se réunissent en tant que femmes au sein des organisations de gauche, (pour élaborer le programme à défendre dans leur parti, leur syndicat ou leur mouvement concernant les droits des femmes, etc.), nous estimons que dès lors qu’il s’agit de lutter, tout ce qui nous divise nous affaiblit. La majorité des acquis des femmes résultent des luttes du mouvement des travailleurs dans son entièreté. Une telle approche insère un élément regrettable de division dans notre combat alors que c’est ensemble que nous sommes plus forts.

Le sexisme n’est pas le fait des hommes ou d’une culture, l’oppression des femmes n’a d’ailleurs pas toujours existé. Identifier la source de cette oppression permet d’adopter la méthode la plus efficace pour venir à bout de ce problème crucial. La présence d’hommes lors de manifestations féministes renforce justement l’idée que notre combat ne repose pas sur une opposition entre hommes et femmes mais sur une lutte de classe contre le système capitaliste et pour une société qui développera les conditions matérielles pour en finir avec toutes les discriminations, l’exploitation et les oppressions.

L’oppression spécifique des femmes est apparue avec la notion de propriété privée et le développement de la société divisée en classes sociales. Mais pendant la plus longue partie de l’Histoire de l’humanité qui a précédé, elle n’existait pas. Dans ces temps lointains, la collaboration était indispensable à la survie de la tribu. Dans ce cadre, aucune subordination n’était possible et le concept de propriété et celui d’héritage qui en découle étaient inexistants. Le sexisme n’est donc en rien inscrit dans les gènes des hommes.

Néanmoins, l’oppression spécifique des femmes existe depuis des millénaires à travers le monde. Ce n’est pas en un tour de baguette que l’on en viendra à bout, cela nécessitera un travail en profondeur ! Comme nous l’avons dit, c’est un des outils de la classe dominante pour accumuler toujours plus de richesse sur le dos de la majorité de la population. Les super-riches, voilà notre ennemi dans le combat contre le sexisme. À nous de mettre ce qu’il faut en œuvre pour renverser le système capitaliste.

Qui sont nos alliés dans ce combat ?

Le sexisme est un problème collectif, ce n’est que par une lutte collective que l’on pourra le combattre. L’unité doit se faire depuis la base entre tous ceux qui ont les mêmes intérêts : les jeunes, les allocataires sociaux et les travailleurs hommes et femmes. Refusons de rentrer dans le piège de la division et dans le raccourci que les hommes profiteraient de cette situation. L’unité dans la lutte n’est pas un choix, c’est une nécessité. Aucune avancée majeure pour l’émancipation des femmes ne pourra se faire sans l’implication de l’ensemble de la classe dominée.

S’il est vrai que toutes les femmes sont opprimées du fait de leur genre, les femmes de la classe laborieuse le sont doublement. Contrairement à ce que voudrait faire croire Hillary Clinton, avoir une femme au pouvoir ne garantit en rien les intérêts de l’ensemble des femmes. Au contraire ! Les mesures d’austérité à l’encontre des femmes de la classe ouvrière prises par Margaret Thatcher en son temps en sont un exemple éloquent. Ainsi, une femme travaillant au service clientèle de Proximus a bien plus en commun avec son collègue masculin qu’avec Mme Dominique Leroy, PDG du groupe. Si les employés de la firme entament une lutte pour de meilleurs salaires – permettant plus aisément une indépendance financière – c’est depuis la base que l’unité se fera et non entre toutes les femmes de l’entreprise. Le seul moyen pour les femmes de la bourgeoisie de lutter contre le sexisme est de rompre avec leurs privilèges de classe, pour honnêtement combattre le capitalisme au côté de la classe ouvrière, pour enfin en finir avec le sexisme.

Émancipation des femmes et socialisme

La lutte pour les droits des femmes est une lutte contre le système capitaliste et pour le socialisme démocratique. Un contrôle démocratique des secteurs clés de l’économie ne nécessiterait plus d’utiliser le corps des femmes comme objets, puisque le but ne serait plus de maximiser les profits, mais de répondre aux besoins de la population. Puis, grâce à une indépendance financière et des services publics accessibles et de qualité, de réels choix de vie pour les femmes deviendraient enfin possibles.

Si mettre définitivement fin au sexisme nécessite de construire une autre société, nous ne pourrons gagner ce combat qu’en luttant parallèlement contre le sexisme dès aujourd’hui. Comme dans le reste de la société, le mouvement ouvrier est parcouru par le sexisme. Nous devons lutter contre lui au sein du mouvement ouvrier et permettre l’implication des femmes dans les luttes qui se profilent devant nous. Cela ne peut se faire largement que par une attention spécifique aux difficultés particulières qu’elles peuvent rencontrer. Poussons nos organisations syndicales à faciliter l’implication des femmes dans le mouvement (choix des heures des réunions, baby-sitting, …) pour qu’elles puissent plus aisément se présenter sur les listes dans le cadre des élections sociales, par exemple. Notre force, c’est le nombre : aucune révolution ne pourra être gagnée sans les femmes et sans une révolution, le sexisme perdurera.

« Émancipation des femmes et socialisme: des luttes indissociables! »

Les femmes sans-papiers sont extrêmement vulnérables : en plus d’une précarité économique souvent extrême, elles n’ont aucun recours possible lorsqu’elles sont sujettes à de la violence. Leur seul perspective pour un avenir, c’est de participer à la construction d’une lutte la plus unie possible pour un changement de société.

Contre les tentatives de division, toujours plus agressives, nous devons opposer une lutte et un combat unitaires : hommes et femmes, avec ou sans papiers, jeunes et travailleurs avec ou sans emploi,… Nous avons tous droit au logement, à l’éducation, aux soins,… à la dignité.

Émily Burns, Parti Socialiste de Lutte (section belge du Comité pour une Internationale Ouvrière)

5 conseils pour un piquet de grève réussi

Lors des journées de grèves régionales et nationales, nous allons voir les piquets de grève fleurir à travers le Québec. Comment s’assurer du bon succès de notre piquet ?

1. Mobiliser pour le piquet

Un piquet, c’est une démonstration de force. Il faut convaincre par la discussion ceux et celles qui voudraient travailler à soutenir la grève, passer du temps entre collègues pour discuter de la lutte et des mesures à prendre pour la faire progresser tout autant que de l’alternative à proposer contre l’austérité. Pour tout ça, il faut assurer la présence de tout le monde au piquet, pas seulement de deux ou trois délégué·e·s. Pour que le piquet puisse tenir un certain temps, il faut organiser un plan précisant qui vient à quelle heure. En général, le mieux est de tenir le piquet en suivant l’horaire habituel de chacun.

2. Organiser le piquet

Les actions prennent place en novembre et en décembre : il y a donc de fortes chances qu’il fasse froid et qu’il pleuve! Ce n’est pas évident de rester debout dehors toute la journée en pareilles circonstances. Le minimum est donc de prévoir de quoi faire un brasero et une tente pour s’abriter : ce sont de petites choses, mais l’action risque de tomber à l’eau sans cela. L’idée d’un piquet, ce n’est pas de venir y passer cinq-dix minutes, mais bien plusieurs heures d’affilée. En plus d’une tente et d’un feu, c’est toujours bien de penser aussi à assurer des collations et des boissons.

3. Discuter sur le piquet

Nous ne restons pas dehors toute la journée parce que ça nous amuse ; ce n’est pas non plus pour profiter du beau temps ni pour jouer au ballon. Un piquet, c’est l’occasion d’apprendre à connaître ses collègues d’une autre manière, mais, au final, nous sommes en grève pour obtenir quelque chose.

Quitte à passer plusieurs heures debout au piquet, autant que ce soit pour discuter des arguments à utiliser pour convaincre plus de camarades de s’impliquer dans le mouvement, etc. Pourquoi ne pas imprimer un tract pour les exposer?

En même temps, ce tract pourrait aussi appeler à une assemblée du personnel afin d’évaluer le mouvement et préparer la suite.

4. Aller visiter les autres piquets

Une fois que le piquet est bien installé et qu’il y a suffisamment de monde pour le tenir, cela peut être intéressant d’envoyer une délégation visiter les autres piquets aux alentours. Ces visites de solidarité peuvent servir à ce que les travailleurs·euses d’un même coin apprennent à mieux se connaître, à nouer des liens qui permettront de créer un réseau de solidarité dans un même quartier ou une même ville. Il faut évidemment aussi être prêt à bien recevoir les délégations qui visitent notre piquet pour stimuler la discussion. L’union fait la force !

5. Évaluer le piquet

Le lendemain de la grève, tous les journaux déborderont d’articles sur la grève pour évaluer les ‘‘dégâts’’ (selon eux). Mieux vaut évaluer nous-mêmes notre propre mouvement!

Le fait de convoquer une assemblée du personnel après l’action pour évaluer la grève, le piquet et les objectifs ainsi que pour préparer les prochaines étapes du mouvement constitue la cerise sur le gâteau pour un piquet réussi. Cela nous donne en même temps l’espace d’élaborer nos revendications et propositions pour les rendre plus concrètes, au niveau de l’entreprise comme du secteur.

Pour la rémunération de tous les stages!

Au printemps dernier, plusieurs dizaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants en lutte pour la rémunération de tous les stages ont entamé des journées de grève ponctuelles dans une perspective d’escalade des moyens de pression. Une nouvelle phase de ce processus d’organisation est en cours. Il est de plus en plus question d’une grève générale illimitée en 2019.

Il ne fait aucun doute que l’absence de rémunération des stages est tout à l’avantage de la classe capitaliste. Les premières institutions qui bénéficient de cette aberration sont évidemment les banques qui profitent d’un endettement étudiant fortement gonflé par l’absence de salaire pour les stagiaires. De plus, la classe capitaliste bénéficie d’une main-d’œuvre supplémentaire qui doit vendre sa force de travail, souvent dans des emplois très mal payés, pour gagner de l’argent tout en effectuant des dizaines d’heures non rémunérées chaque semaine.

Une inégalité sexiste

La lutte pour la rémunération des stages a également le mérite de montrer très clairement comment s’imbriquent le capitalisme et le sexisme. Les stages non rémunérés se retrouvent principalement dans les domaines traditionnellement féminins associés aux services. Ces stagiaires effectuent du travail entièrement gratuit avec un horaire épuisant et fragilisant. Cette situation particulière a pour conséquence de pousser les étudiantes et les étudiants vers des emplois temporaires, souvent mal rémunérés où les syndicats ont de la difficulté à s’implanter. Ce n’est pas un hasard si cet aspect de lutte féministe se retrouve au cœur des assemblées générales des différentes associations étudiantes qui se dotent de mandats de grève.

Une lutte dans l’intérêt de tout le monde

Si les femmes sont les premières à bénéficier de la rémunération de tous les stages, une telle mesure est dans l’intérêt de tout le monde. La solidarité avec les étudiantes et les étudiants en lutte doit s’étendre au-delà des campus et des cégeps. Une telle solidarité peut servir de tremplin vers de nouveaux combats qui participeront à construire la conscience que nous appartenons toutes et tous à la même classe sociale. C’est ensemble que nous pourrons élaborer un projet de société exempte de toute forme d’exploitation, un projet de société socialiste.

Afin de garder nos intérêts communs bien en vue, le mouvement étudiant doit se prémunir contre un des principaux dangers qui guettent la lutte pour la rémunération de stages : la présence d’organisations et de discours « concertationistes ». Comme en 2012, ces groupes et ces individus opportunistes n’attendent que le bon moment pour s’asseoir à la table de négociation et proposer des demi-mesures telles que la rémunération de tel ou tel stage précis et présenter ces miettes comme des victoires suffisantes. En jouant sur cette corde, les représentants et les représentantes de ces groupes risquent d’affaiblir la solidarité dans le mouvement. Ces failles risquent d’être exploitées à la première occasion par l’establishment politique qui voudra opposer le camp des « respectables » et « raisonnables » à celui des « radicaux ». Il faudra rester à l’affût pour éviter la victoire de cette tendance dans le mouvement. Le meilleur moyen d’y parvenir demeure le travail de terrain : les membres des associations étudiantes doivent être au courant des enjeux, en débattre constamment et rester mobilisé·e·s.

Certes, la lutte pour la rémunération des stages ne constitue pas une fin en soi. Elle doit être vue comme un moment dans une lutte plus large, à la fois contre le capitalisme et contre le sexisme. La mobilisation sur cet enjeu a toutefois un fort potentiel pour le développement d’une conscience de classe et une conscience socialiste. Elle offre la possibilité de bâtir des solidarités nouvelles et de remettre sur pied un mouvement étudiant puissant et combatif. Les dernières années ont démontré que les étudiantes et les étudiants ont un potentiel critique très fort dans une économie capitaliste de plus en plus dépendante de la production de savoirs et où le secteur des services occupe autant de place. Il suffit d’imaginer ce que pourrait occasionner une grève générale illimitée des stages pour voir le rapport de force des étudiantes et des étudiants face aux capitalistes.

Charles C. 

Une perspective différente : La philosophie marxiste

Le marxisme est la science des perspectives – regarder de l’avant pour anticiper comment la société se développera – en utilisant la méthode du matérialisme dialectique pour démêler le processus complexe du développement historique. Ce texte veut montrer que disposer d’une philosophie qui permette d’interpréter correctement le monde et qui fournisse une boussole pour le changer est indispensable.

Une philosophie, pour quoi faire ?

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. »

(Karl Marx, Thèses sur Feuerbach)

Le 21e siècle à peine entamé, un cinquième de la population mondiale vit dans une pauvreté absolue avec un dollar US ou moins par jour, tandis que les biens des 200 personnes les plus riches dépassent le revenu cumulé des 2,4 milliards d’habitant·e·s les plus pauvres de la planète.

Pourtant la prospérité matérielle s’est plus accrue au cours des 100 dernières années que pendant tout le reste de l’histoire humaine. Ainsi la base existe déjà potentiellement pour un progrès de l’humanité qui n’était jusqu’ici qu’un rêve, pour autant que les contradictions crées par le capitalisme lui-même puissent être résolues par les travailleurs·euses du monde.

Les capitalistes, au travers de leur contrôle sur la justice, l’armée, l’enseignement et les médias, essaient en permanence d’empêcher les travailleurs·euses de tirer la conclusion que le capitalisme peut être changé.

Dans la presse populaire, les commentateurs·trices dénoncent de temps à autre tel ou tel symptôme de la maladie du système tout en martelant que l’économie de marché représente la seule possibilité.

En même temps, des justifications plus sérieuses à la supériorité du capitalisme ont été fournies. L’effondrement de l’Union Soviétique en 1989-1992 a donné une énorme impulsion à cette branche particulière de la littérature qu’est la production de mensonges, permettant aux philosophes bourgeois·es de proclamer que le capitalisme a émergé triomphant de sa lutte historique contre le socialisme.

Chaque classe dominante tout au long de l’histoire a cherché à donner à son régime le cachet de la permanence. Sans se soucier qu’il y ait eu par le passé beaucoup d’autres formes de domination de classe, y compris l’esclavage et le féodalisme, les défenseurs·euses béat·e·s du capitalisme croient que leur manière de diriger la société est la meilleure et représente l’Everest de l’évolution.

De nombreux·euses dirigeant·e·s de la social-démocratie ont, à la suite de Tony Blair, dénoncé le marxisme comme un « dogme sectaire et dépassé » et se sont rallié·e·s à une théorie de la Troisième Voie, basée sur la vieille idée qu’il peut y avoir une voie médiane entre le marché et l’économie planifiée.

La plupart des dirigeant·e·s capitalistes croient qu’ils/elles n’ont pas besoin d’une philosophie. Faire de l’argent est tout ce qui importe et ils/elles se contentent de l’idée que « si ça marche, c’est bon ». Ils/elles sont largement empiriques dans leur approche, répondant pragmatiquement aux nouveaux défis et essayant rarement de comprendre les relations et les connexions entre la politique et les événements, les causes et les effets.

Dans les domaines de la politique et de l’économie, ils/elles font leur la philosophie facile et complaisante qui pense que ce qui s’est produit avant continuera à se produire de manière largement inchangée à l’avenir.

Dans les années ‘90, ils/elles étaient persuadé·e·s que le boom de la nouvelle économie continuerait à enfler indéfiniment. Quand la bulle spéculative a explosé ils/elles en ont été étonné·e·s mais, n’apprenant rien, ils/elles se sont gratté la tête et ont affirmé qu’ils/elles avaient prédit que tout cela allait arriver. Puis ils/elles en sont retourné·e·s sur leur confortable petit nuage, persuadé·e·s que le capitalisme s’en remettrait rapidement.

Cette brochure a pour but de montrer que disposer d’une philosophie qui permette d’interpréter correctement le monde et qui fournisse une boussole pour le changer est indispensable. Comme Léon Trotsky l’a observé dans Le Marxisme de notre époque, « si la théorie permet d’apprécier correctement le cours du développement économique, et de prévoir l’avenir mieux que les autres théories, alors elle reste la théorie la plus avancée de notre temps, même si elle date d’un bon nombre d’années ».

Le marxisme est la science des perspectives – regarder de l’avant pour anticiper comment la société se développera, en utilisant la méthode du matérialisme dialectique pour démêler le processus complexe du développement historique.

Il s’efforce d’apprendre à la classe des travailleurs·euses à se connaître et à être consciente d’elle-même en tant que classe. Le matérialisme dialectique – la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée – était et demeure une philosophie révolutionnaire qui défie le capitalisme dans chaque domaine et substitue la science aux rêves et aux préjugés.

Matérialisme contre Idéalisme

« Ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence mais l’existence sociale qui détermine la conscience »

(Marx et Engels, L’idéologie allemande)

Les hommes et femmes ont toujours essayé de comprendre le monde dans lequel ils/elles vivaient en observant la nature et en généralisant leurs expériences quotidiennes. L’histoire de la philosophie montre une division en deux camps : l’idéalisme et le matérialisme. Les idéalistes disent que la pensée (la conscience) est souveraine et que les actions humaines découlent de pensées abstraites, indépendamment des conditions historiques et matérielles.

Marx et Engels furent les premiers à remettre complètement en cause cette conception, en expliquant qu’une compréhension du monde doit partir non pas des idées qui existent dans la tête des gens mais des conditions matérielles réelles dans lesquelles ces idées se développent.

La nature est historique à tous les niveaux. Aucun aspect de la nature n’existe « tout simplement » : chacun·e a une histoire, vient au monde, change et se développe, et finalement cesse d’exister. Des aspects de la nature peuvent apparaître fixes, stables, dans un état d’équilibre pour une période de temps plus ou moins longue, mais aucun n’est dans cet état de manière permanente ou éternelle. Comme l’a dit Trotsky, « La conscience grandit de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse ».

Marx et Engels basèrent leur matérialisme sur les idées et la pratique des grands philosophes matérialistes du 18e siècle. La Renaissance du 16e siècle, avec son expansion de la curiosité culturelle et scientifique, fut à la fois une cause et un effet de la croissance initiale du capitalisme. Ainsi que l’écrivit Engels, « La science s’est rebellée contre l’Eglise; la bourgeoisie ne pouvait rien faire sans la science et dût donc se joindre à la rébellion ».

Les scientifiques développèrent fiévreusement l’astronomie, la mécanique, la physique, l’anatomie et la physiologie en disciplines séparées, bouleversant en conséquence les antiques croyances en un dieu inviolable. Ainsi Galilée commença par découvrir quelques-unes des propriétés physiques de l’univers et révéla que les planètes tournaient autour du soleil. Plus tard, la théorie de la gravité et les lois du mouvement physiques établies par Newton dévoilèrent les mystères du mouvement et de la mécanique. Le philosophe Hobbes déclara qu’il était impossible de séparer la pensée de la matière pensante. Marx observa que le siècle des « Lumières » avait « éclairci les esprits » pour la grande Révolution française et l’âge de la raison.

Mais Engels ajouta que « La limitation spécifique de ce matérialisme tenait à son incapacité à saisir l’univers comme un processus, comme une matière subissant un développement ininterrompu ». Ce furent Marx et lui qui fusionnèrent les brillantes avancées scientifiques du matérialisme avec la pensée dialectique, créant ainsi la théorie la plus clairvoyante et la plus révolutionnaire pour expliquer et changer le monde.

Le philosophe allemand Hegel qui, au début du 19e siècle, ressuscita la dialectique issue de la pensée de la Grèce antique, défendait une approche idéaliste. Selon lui, les pensées dans le cerveau n’étaient pas les images, plus ou moins abstraites, des choses et des processus réels mais, au con-traire, les choses et leurs développements n’étaient que les images réalisées de l’Idée/Dieu existant quelque part depuis l’éternité avant même que le monde existe.

Marx clarifia cette confusion en remettant le raisonnement sur ses pieds : « Pour moi, l’idée n’est rien d’autre que le monde matériel reflété dans l’esprit humain ».

Le marxisme se base donc sur une vue matérialiste de l’histoire. Le monde matériel est réel et se développe à travers ses propres lois naturelles. La pensée est un produit de la matière sans laquelle il ne peut y avoir d’idées séparées.

Il en découle clairement que le marxisme rejette les vérités universelles, les religions et les esprits. Toutes les théories sont relatives, parce qu’elles ne saisissent qu’un aspect de la réalité. Au départ, elles sont censées posséder une validité et une application universelles. Mais, arrivé à un certain point, des déficiences apparaissent dans la théorie. Celles-ci doivent être expliquées et de nouvelles théories sont développées afin de rendre compte de ces exceptions. Mais les nouvelles théories ne se contentent pas de remplacer les anciennes : elles les incorporent sous une forme nouvelle.

Ainsi, dans le domaine de l’évolution biologique, les marxistes ne sont ni des déterministes biologiques ni des déterministes culturel·le·s. Il y a une interaction dialectique entre nos gènes et notre environnement.

Récemment, le « projet du génome humain » a permis de dresser la carte complète de la structure des gènes qui passent d’une génération humaine à l’autre. Des biologistes ont affirmé que ces découvertes allaient révéler à quel point les gènes individuels façonnent les modèles de comportement, de la préférence sexuelle à la criminalité et même aux préférences politiques ! Une conséquence de cette théorie serait évidemment que la position d’une personne dans la société serait largement prédéterminée et inaltérable. Cependant toutes les tentatives pour « marquer » les gènes responsables de « l’intelligence » ont échoué et la tentative de définir la position sociale comme génétiquement déterminée a été dénoncée comme une pure conséquence de l ‘idéologie des biologistes concernés.

Et dans une percée qui a révolutionné notre compréhension du comportement humain, des scientifiques ont récemment découvert que nous possédions beaucoup moins de gènes qu’on le pensait auparavant, révélant ainsi que les influences environnementales sont beaucoup plus puissantes pour façonner la manière dont agissent les humains.

Qu’est-ce que la pensée dialectique ?

« Les hommes ont pensé dialectiquement longtemps avant de savoir ce qu’était la dialectique, exactement comme ils ont parlé en prose longtemps avant qu’existe le terme de prose. »

(Engels, L’Anti-Duhring)

La dialectique est la philosophie du mouvement. La méthode dialectique d’analyse nous permet d’étudier les phénomènes naturels, l’évolution de la société et de la pensée comme des processus de développement reposant sur le mouvement et la contradiction.

Tout est dans un état permanent de mouvement et de changement. Toute réalité est de la matière en mouvement.

Les racines de la pensée dialectique peuvent être retracées jusqu’aux penseurs de la Grèce antique qui, parce que leur civilisation n’était pas encore assez avancée pour disséquer la nature et l’analyser dans ses composantes séparées, voyaient cette même nature comme une totalité, avec ses connections, dialectiquement. Rien dans la vie n’est statique. Pour reprendre les mots du philosophe de la Grèce antique Héraclite, « Tout s’écoule, tout change ».

On trouve des illustrations du développement de notre Terre et de l’espace partout autour de nous dans la Nature. Les astronomes restent fasciné·e·s devant les super-télescopes qui nous permettent d’assister à la naissance et à la mort d’étoiles extrêmement lointaines tandis qu’aucun·e géologue ou vulcanologue ne pourrait raisonner sans avoir une compréhension des lois de base de la dialectique – le changement de la quantité en qualité, l’interpénétration des contraires et la négation de la négation.

Dans les mathématiques, une approche dialectique est aussi indispensable. Dans la vie de tous les jours, nous avons souvent besoin de faire la distinction entre une ligne droite et une ligne courbe. Mais mathématiquement une droite est simplement un type particulier de courbe. Toutes deux peuvent être traitées en utilisant une simple équation mathématique générale.

Nous apprenons aussi comment, à une température spécifique, la glace solide se change en eau liquide et comment, à une température plus haute, celle-ci se change en vapeur, un gaz. Nous apprenons aussi que ces trois substances apparemment différentes sont en réalité des manifestations différentes du mouvement des mêmes molécules d’eau. Mais bien que la société capitaliste utilise la méthode dialectique dans sa quête de progrès scientifique, dans les domaines de l ’économie et de la philosophie par contre, elle cherche obstinément à réfuter la dialectique, en s’habillant dans la camisole de force de la métaphysique (logique formelle). Celle-ci, traduite en politique, devient une justification du statu quo, l’idée que l’évolution procède à pas de souris et sans bouleversements.

Il n’est pas difficile de voir pourquoi. Expliqué de manière marxiste, le développement de toutes les formes anciennes et actuelles de société montrerait que, dans certaines périodes de l’Histoire, quand le mode de production est entré en conflit aigu avec le mode d’échange, des guerres et des mouvements révolutionnaires ont suivi. Les formes de lutte de classes ont changé à travers différentes époques mais la lutte fondamentale portant sur la répartition du surproduit entre exploiteurs·euses et exploité·e·s forme une ligne continue depuis les premières sociétés esclavagistes jusqu’à aujourd’hui.

La classe capitaliste – la bourgeoisie, telle que Marx l’a décrite – doit donc nous cacher la conception matérialiste de l’histoire, préférant exalter les actions des grands hommes (et occasionnellement des grandes femmes !) qui sont censés avoir changé l’Histoire. Les grandes révolutions sociales sont attribuées non à la lutte entre les classes mais aux erreurs de rois et de tsars tyranniques et aux ambitions sanglantes d’hommes sans foi ni loi comme Cromwell, Robespierre et Lénine, pour ne citer que leurs trois bêtes noires préférées.

La pensée métaphysique est souvent décrite comme la science des choses et non du mouvement. Se basant sur des techniques de classification rigides et voyant les choses comme des entités statiques, elle est un outil utile dans nos vies quotidiennes mais ne nous laisse pas voir les choses dans leurs connexions.

La logique formelle voit la cause et l’effet comme deux contraires mais, pour les marxistes, les deux catégories fusionnent, se mélangent et se fondent l’une en l’autre tout le temps. Trotsky a comparé la logique formelle à la dialectique en utilisant l’analogie entre une photographie et un film. La première a son utilité mais, dès que nous entrons dans des questions complexes, la logique formelle s’avère inadéquate. Par exemple, nous pouvons dire que la société dans laquelle nous vivons est capitaliste. Mais en la voyant dialectiquement comme une société bourgeoise ayant atteint un stade avancé de développement, nous devons ajouter qu’elle possède encore quelques vestiges de la féodalité mais surtout qu’elle contient dans son potentiel technologique les bases d’une économie planifiée socialiste.

Cet exemple n’a rien d’abstrait. Les marxistes utilisent la méthode dialectique dans le but de clarifier les perspectives. Toutes les réalités comportent en elles plus d’une facette. Quel stade de développement a atteint le capitalisme chez nous, quel caractère aura la prochaine récession, quelle est la puissance de la classe des travailleurs·euses, quel est le rôle du Parti Socialiste et des directions syndicales, où et quand pouvons-nous nous attendre à une nouvelle vague de grandes luttes dans les entreprises,… toutes ces questions et bien d’autres encore ne peuvent trouver de réponse qu’en analysant la société dialectiquement.

Les lois de la dialectique

« La dialectique n’est rien de plus que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée. »

(Engels, L’Anti-Duhring)

Reposant sur les lois du mouvement, la dialectique nous permet de saisir les choses dans leurs connexions.

Nos corps et nos pensées changent continuellement. De la conception jusqu’à la mort, il n’y a jamais un instant où notre développement physique est suspendu, pas plus que ne le sont nos pensées et notre évolution mentale. Nos idées évoluent sans cesse.

Mais comment la dialectique s’applique-t-elle spécifiquement à l’étude de la société ? Quelles sont les lois générales du matérialisme dialectique au-delà de l’idée primordiale que tout change ? Si la dialectique est la boîte à outils théorique des marxistes, à quoi ressemblent les outils et comment nous aident-ils à défier le capitalisme et à changer la société ?

Marx et Engels ont élaboré trois grandes lois interconnectées qui sont continuellement à l’œuvre et qui nous donnent un aperçu de la manière dont la société se développe et des tâches pratiques et théoriques auxquelles nous sommes confronté·e·s quand nous cherchons à construire les instruments pour renverser le capitalisme.

1. La loi de la quantité et de la qualité

De la même manière qu’un scientifique est familier du concept selon lequel les choses altèrent leur qualité à certains points quantitatifs (l’eau en vapeur au point d’ébullition), un·e observateur·trice de l’évolution des sociétés de classes rencontre la même loi.

La société ne se développe pas d’une manière lente et évolutive. Les frictions entre les classes peuvent créer – et créent effectivement – des périodes épisodiques de lutte aiguisée conduisant à des crises sociales et politiques, à des guerres et des révolutions.

Pendant une longue période, la lutte de classes peut sembler être au minimum, avec un bas niveau de lutte dans les entreprises, un désintérêt apparent pour la lutte politique,… Cependant les marxistes voient les événements sous leurs multiples aspects. En surface, il peut y avoir une stabilité apparente mais une accumulation de frustration et d’opposition au capitalisme peut exploser tout d’un coup, créant des conditions entièrement nouvelles pour la lutte et prenant les patrons et leurs partis politiques complètement par surprise. Cette loi est reconnue sous une forme vulgaire par quelques philosophes bourgeois qui, généralement après l’événement, font tristement référence à « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Elle a d’énormes conséquences pour les marxistes.

Nous analysons avec soin l’évolution des conflits de classe et nous saisissons chaque occasion pour intervenir dans le mouvement des travailleurs·euses afin de populariser les idées socialistes et de tirer avantage de ces changements soudains et de ces tournants brusques.

Cette loi n’implique pas toujours un progrès. Pendant longtemps, nous avons caractérisé la bureaucratie stalinienne dans l’ancienne Union Soviétique comme un frein relatif à l’économie planifiée. Nous entendons par là que, malgré la gabegie et la corruption des bureaucrates, il y avait encore un potentiel pour une croissance de l’économie planifiée, bien que moins efficace que si la classe des travailleurs·euses avait été aux commandes. Dans les années ‘60, le style de commandement autoritaire et par en haut du Kremlin a du affronter les nouveaux défis posés par une forme techniquement plus avancée d’économie. La maxime de Trotsky selon laquelle une économie planifiée a besoin du contrôle des travailleurs·euses comme un corps a besoin d’oxygène est devenue plus pertinente que jamais. Nous avons analysé ce changement et nous avons conclu que la bureaucratie s’était transformée d’un frein relatif en un frein absolu.

La quantité s‘est transformée en qualité. Partant d’une étude de toutes les statistiques économiques illustrant le déclin de l’URSS, nous avons commencé à tirer des conclusions théoriques élaborées.

Une société entrée dans une crise économique, sociale et politique où la caste bureaucratique est devenue absolument incapable de jouer encore un quelconque rôle progressiste ne peut rester indéfiniment en apesanteur. Le point a rapidement été atteint où soit la classe des travailleurs·euses devrait renverser le démon de la bureaucratie et mener une révolution politique, soit il y aurait une contre-révolution sociale conduisant à la restauration du capitalisme. Cette possibilité a été prédite par Trotsky il y a plus de 50 ans. La triomphe de la deuxième option – avec Eltsine détruisant tous les gains subsistant de la révolution de 1917 – a marqué une défaite qualitative pour la classe des travailleurs·euses en Russie et partout ailleurs.

2. L’interpénétration des contraires

La dialectique quand elle est appliquée à la lutte des classes n’a pas le même degré de précision que dans les laboratoires scientifiques. Le rôle des individus, des partis politiques et des mouvements sociaux n’est pas scientifiquement prédéterminé. Un·e dirigeant·e syndical·e respecté·e pour ses prises de position de gauche peut capituler le jour où il/elle est confronté·e à une attaque déterminée du patronat. Inversement, un·e dirigeant·e syndical·e modéré·e peut surprendre en devenant, sous une pression massive de sa base, beaucoup plus militant·e que prévu.

Il n’y a pas d’absolu dans la lutte des classes. Nous insistons souvent sur le fait que la croissance et la récession ne sont pas des catégoriques antithétiques comme le proclament les manuels d’économie les plus rudimentaires. Dans chaque croissance économique du capitalisme se trouvent les germes de la future récession et vice versa. Ce n’est pas la récession elle-même qui amène les travailleurs·euses à se rebeller contre le système capitaliste. L’exact opposé peut être vrai aussi, avec des travailleurs·euses intimidé·e·s par la menace d’un chômage massif. Inversement, au cours d’une période de croissance, les travailleurs·euses peuvent partir à l’offensive non seulement pour récupérer les gains qui ont été perdus pendant la récession précédente mais aussi pour gagner de nouvelles victoires sur les salaires et les conditions de travail.

Trotsky a analysé cette loi dans son analyse des forces qui ont fait la révolution russe en 1917 : « Pour pouvoir réaliser l’Etat des Soviets, une convergence et une pénétration mutuelle de deux facteurs appartenant à des espèces économiques complètement différentes était indispensable : une guerre paysanne – c’est-à-dire un mouvement caractéristique de l’aube du développement bourgeois – et une insurrection prolétarienne, le mouvement qui signale la fin de celui-ci » (Histoire de la Révolution russe).

Ce « développement inégal et combiné » illustre la manière complexe selon laquelle se développe la société. L’application de la loi de l’interpénétration des contraires est cruciale pour nous permettre d’avoir une vision claire du stade que le capitalisme a atteint, de sa future évolution et des réponses que nous devons y apporter.

3. La négation de la négation

Décrite par Engels comme « une loi de développement de la nature, de l’histoire et de la pensée extrêmement générale et, pour cette raison, extrêmement pénétrante et importante », la négation de la négation traite du développement au travers de contradictions qui naissent et se développent en annulant, ou niant, une forme d’existence, une théorie ou un fait antérieurs avant d’être plus tard niées à leur tour.

Le cycle économique du capitalisme illustre cette loi. Au cours de la phase de croissance, de grandes richesses sont créées mais elles seront partiellement détruites lors de crises épisodiques de surproduction. Celles-ci créent, à leur tour et à nouveau, les conditions pour une nouvelle croissance, qui assimile et développe des méthodes de production précédemment acquises avant d’entrer une nouvelle fois en contradiction avec les limites de l’économie de marché et être partiellement niées par celles-ci.

Tout ce qui existe évolue ainsi sous la pression de la nécessité. Mais tout périt avant d’être transformé en quelque chose d’autre. Ainsi ce qui est « nécessaire » à un moment et à un endroit devient « non nécessaire » dans de nouvelles conditions. Chaque chose crée son contraire qui est destiné à le vaincre et à le nier.

Les premières sociétés étaient des sociétés sans classe basées sur la coopération au sein de la tribu. Elles ont été niées par l’émergence de sociétés de classe reposant sur des niveaux matériels de richesse qui se développaient. La propriété privée des moyens de production et l’Etat, qui sont les caractères fondamentaux de la société de classe et qui à l’origine ont marqué un grand pas en avant, ne servent plus aujourd’hui qu’à freiner et à limiter les forces productives et à menacer tous les gains réalisés précédemment par le développement humain.

La base matérielle existe maintenant pour remplacer le système patronal par le socialisme, dont l’embryon est déjà contenu dans la société de classes, mais qui ne pourra jamais être réalisé avant que la classe des travailleurs·euses nie le capitalisme. Comme l’écrivit Marx, « La victoire du socialisme marquera une étape nouvelle et qualitativement différente de l’histoire humaine. Pour être plus précis, elle marquera la fin de la préhistoire de la race humaine et ouvrira sa véritable histoire » (Thèses sur Feuerbach).

Le matérialisme dialectique comme théorie révolutionnaire

« La dialectique, la prétendue dialectique objective, prévaut à travers la Nature. »

(Engels, Dialectique de la nature)

Dans le domaine de la science, la méthode dialectique continue, explicitement ou implicitement, à être un outil vital de progrès. Des disciplines apparemment sans rapport entre elles en sont venues à partager des visions et des méthodologies reflétant la nature interconnectée de notre univers vivant.

Même le philosophe idéaliste Kant, qui écrivait avant l’époque de Marx et Engels et qui croyait en un être suprême, a été forcé par l’expérience d’arriver inconsciemment à une position dialectique. Il argumenta que si la Terre était venue au monde, alors ses actuels états climatiques, géographiques et géologiques, ses plantes et ses animaux, tous devaient être venus au monde; la terre devait ainsi avoir une histoire non seulement de coexistence dans l’espace mais aussi de succession dans le temps.

En particulier, la théorie de l’évolution de Darwin, dont la signification révolutionnaire a été immédiatement perçue par Marx et Engels, a elle-même été enrichie suite à de nouvelles études et expériences et a ainsi fourni une confirmation plus profonde de la dialectique de la nature. Darwin a démontré comment l’évolution se développe à travers la sélection naturelle, provoquant la colère de ceux pour qui « Dieu » déterminait tout. Mais alors qu’il déclarait que « la nature ne fait pas de bond », le débat fait rage aujourd’hui parmi les néo-darwinistes sur la question de savoir si des bonds se produisent et quelle est leur nature.

Grâce à l’incorporation de la science génétique au darwinisme, on a pu commencer à étudier de nouveaux concepts à côté de la sélection naturelle – comme la mutation (la formation spontanée de nouvelles variations dans le matériel génétique), l’écoulement de gènes (l’introduction de nouveaux gènes dans une population par l’immigration ou l’élevage) et la dérive génétique (des changements aléatoires de gènes dans une population due à sa taille réduite).

L’idée que la vitesse du changement évolutif peut varier énormément est maintenant largement acceptée, apportant ainsi une brillante confirmation de la dialectique comme science des tournants brusques et des changements soudains en opposition à un développement graduel. La théorie de l’équilibre ponctué porte cette idée un pas plus loin encore en affirmant que le développement ou l’apparition de nouvelles espèces peut, à l’échelle du temps géologique, briser instantanément un équilibre apparemment stable.

Cette théorie rend compte de la rapide et soudaine apparition d’espèces ainsi que de l’extinction en masse d’espèces, de la même manière dont Darwin parlait de la lutte pour l’existence de variétés individuelles au sein d’une même espèce.

Les théories scientifiques modernes reposent sur une vue dialectique de la nature. La mécanique quantique, sur laquelle est basée toute la technologie moderne, repose sur l’unification de deux concepts classiques (apparemment contradictoires), ceux du mouvement des ondes et du mouvement des particules pour produire une nouvelle compréhension plus profonde de la nature de la réalité. Les théories des particules fondamentales travaillent sur des concepts qui éclairent la contradiction entre la matière et l’espace-temps dans lequel se meut la matière.

Vers un monde socialiste

Les causes finales de tous les changements sociaux et de toutes les révolutions politiques doivent être cherchées, non dans les cerveaux des hommes et des femmes, non dans une meilleure conception humaine de la vérité éternelle et de la justice, mais dans les changements dans les modes de production et d’échange. Elles doivent être cherchées non dans la philosophie, mais dans l’économie de chaque époque particulière.

Le matérialisme dialectique n’est pas une théorie ennuyeuse réservée aux études d’académiciens érudits. Il est un guide pour l’action. Pour les travailleurs·euses et les jeunes cherchant à comprendre le capitalisme et, plus important encore, à le changer, il est un outil indispensable.

Le soi-disant Nouvel Ordre Mondial prouve quotidiennement qu’il est encore moins harmonieux que l’ancien. Sur les six milliards de personnes sur Terre, près de 3,6 milliards n’ont ni argent ni crédit pour acheter quoi que ce soit. La majorité des habitant·e·s de la planète restent au mieux des « lécheurs·euses de vitrines ». Bien que le développement de sociétés géantes enjambant les continents et l’existence de technologies informatiques de pointe montrent le potentiel qui existe pour une planification mondiale de la production et du commerce, le capitalisme demeure un système basé sur une concurrence pleine de gaspillage entre Etats-nations dans laquelle des multinationales rivales luttent pour augmenter leurs parts de marché, leur productivité et leurs profits à nos dépens.

L’Histoire est faite par des hommes et des femmes conscient·e·s, chacun·e conduit·e par des motivations et des désirs bien définis. Les grandes révolutions sociales du passé ont été menées par des minorités qui arrivaient au premier plan parce qu’elles exprimaient le plus clairement les nouveaux besoins économiques et politiques d’une classe montante. La lutte pour le socialisme est qualitativement différente dans la mesure où elle implique la participation consciente de la majorité de la population – la classe des travailleurs·euses et les masses opprimées du monde – pour affronter un capitalisme malade mais omniprésent.

Notre tâche est de canaliser l’infatigable énergie des travailleurs·euses à l’échelle mondiale afin d’en finir avec l’exploitation, et cela à travers la construction d’une force socialiste puissante. La méthode dialectique, appliquée à chaque stade de la lutte des classes, illumine notre chemin, nous permet de transformer nos idées en une force matérielle et rapproche le jour où les hommes et les femmes pourront passer du règne de la nécessité au règne de la liberté.

Robin Clapp

Plus que des Rois et des Reines… La vision marxiste de l’Histoire

Pourquoi étudier l’Histoire ?

Le capitalisme, le système sous lequel nous vivons aujourd’hui, est inégal et antidémocratique. Pourquoi ? Parce que le capitalisme est une société de classes basée sur l’exploitation de la classe des travailleurs·euses (la majorité de la population) par la classe des capitalistes (une petite minorité de la population) qui possède et contrôle les industries et les institutions financières et qui domine les gouvernements et les institutions politiques.

On nous fait croire que le capitalisme est la meilleure manière d’organiser la société, que le socialisme est impossible. On nous fait croire que l’Histoire est faite par des personnalités remarquables comme les rois, les reines et les politicien·ne·s, et que les travailleurs·euses n’ont pas le pouvoir de changer la société.

Certains veulent même nous faire croire qu’il n’existe aucun moyen de comprendre comment se développe la société : les adeptes du post-modernisme, une théorie qui a gagné en popularité dans les années ‘90, croient qu’il n’y a pas de lois générales qui gouvernent le développement de la société.

Rien de tout cela n’est vrai. La théorie du matérialisme historique, développée par Marx et Engels, apporte un cadre d’analyse de la société humaine et des lois de son développement. Cette théorie explique que les sociétés de classes n’ont pas toujours existé, que les premières sociétés humaines n’étaient pas divisées en classes et qu’elles étaient basées sur la coopération et non sur l’exploitation.

Ce texte a pour but de montrer comment les dirigeant·e·s d’aujourd’hui essayent de faire accepter à la population l’idée qu’il n’y a aucune alternative au capitalisme, mais aussi comment la réalité de la vie force la population à chercher une alternative et à expliquer les batailles d’idée que cela engendre. Plus important encore, elle explique les raisons pour lesquelles nous, la classe des travailleurs·euses, avons le pouvoir de renverser le système capitaliste, tou·te·s ensemble, et de créer une société qui abolisse l’exploitation de classe, une société qui combine la démocratie, l’égalité et la liberté existant dans les premières sociétés avec les avantages des développements économiques, scientifiques et technologiques modernes : une société socialiste.

1. La société humaine est basée sur des forces matérielles

Matérialisme contre idéalisme

Marx et Engels ont élaboré leur étude de la manière dont se développe la société humaine à travers une lutte acharnée contre les philosophes « idéalistes ».

Beaucoup de gens pensent que le socialisme est « idéaliste », que c’est une bonne idée mais que c’est irréalisable (ce que Marx et Engels appelait l’« utopisme »). Au contraire, les idées du socialisme et du marxisme sont réalistes et très praticables car elles sont basées sur l’analyse du monde réel et de son fonctionnement.

Contrairement à la manière dont la plupart des gens comprennent ce mot aujourd’hui, l’« idéalisme » désignait à l’origine un courant de la pensée philosophique. Les idéalistes pensaient que les idées viennent en premier et que la réalité matérielle arrive à l’existence en résultat de ces idées. Un·e idéaliste (en philosophie) dirait que les changements dans la réalité matérielle sont provoqués par les idées et non par des forces matérielles et que les idées ont une existence indépendante – et même sans relation – avec la réalité matérielle.

Tout en reconnaissant que les idées jouent un rôle important dans le changement social, les marxistes sont matérialistes (ici aussi dans le sens philosophique du terme). Pour un·e matérialiste, la société humaine et l’histoire est modelée par des forces économiques et sociales matérielles – des choses et des processus bien réels – et les idées sont le reflet de cette réalité matérielle dans la conscience humaine.

Les marxistes pensent que la société humaine est basée sur des forces matérielles. En d’autres mots, pour que n’importe quelle société humaine puisse exister, les humains doivent produire les biens de première nécessité qui leur permettent de survivre : la nourriture, un abri, de l’eau,… Ce sont des éléments matériels sans lesquelles nous mourrions. Mais la manière dont nous interagissons pour produire ces biens indispensables – qui sont les gens qui ont le contrôle sur les produits issus du travail et comment utilisent-ils ceux-ci ? – détermine le type de société dans laquelle nous vivons.

Au commencement : l’évolution

Sans certains facteurs physiques, la société humaine telle que nous la connaissons ne se serait jamais développée : le vaste cerveau humain, l’appareil phonatoire (la langue, le palais, les dents, les cordes vocales) et les pouces opposables.

Le développement et la croissance du cerveau et de l’appareil phonatoire sont apparus à cause de la manière dont les humains ont évolué en interaction avec leur environnement. Les premiers humains étaient moins bien adaptés à leur environnement que beaucoup d’espèces. Ils ont compensé ce handicap en travaillant ensemble dans de larges groupes et en développant des outils.

La croissance de la taille physique du cerveau humain (qui est beaucoup plus grand que celui de n’importe quel autre animal quand on les compare en tenant compte des poids de leurs corps respectifs), est à la fois le résultat du développement de l’intelligence humaine (provoqué par le besoin de coopérer et de fabriquer des outils) et la cause d’une nouvelle croissance. Avec une plus grande quantité de cerveau disponible à l’utilisation, les premiers humains ont eu plus de potentiel pour développer encore plus leur intelligence.

Le fait d’avoir des pouces opposables nous permet de tenir, de fabriquer et d’utiliser des outils. Sans la belle habileté de manipulation que ceux-ci rendent possible, les premiers humains n’auraient pas été capables de développer et d’utiliser les outils sophistiqués qui leur ont permis de survivre et de prospérer dans un environnement changeant.

Sans la large gamme de sons que l’appareil phonatoire nous permet de produire, les sociétés primitives n’auraient jamais pu développer les langages complexes qui ont permis de communiquer des idées et de coopérer sur une large échelle.

En résumé, le développement de nouvelles capacités de faire face à la lutte pour la survie a provoqué des changements physiques. A leur tour, ces changements physiques ont ouvert de nouvelles possibilités pour le développement du langage, de la fabrication d’outils et des capacités mentales (comme la pensée abstraite). Et ces deux processus ont continué de se développer et de se renforcer l’un l’autre.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs / le communisme primitif

On nous a enseigné que les sociétés de classes ont toujours existé, que l’exploitation de classe est un aspect naturel et inévitable de la société humaine. Mais ce n’est pas vrai.

Les premières sociétés humaines étaient des sociétés sans classe basées sur la coopération et le consensus et ne connaissant pas l’exploitation ou l’oppression systématique d’un quelconque groupe sur un autre.

Ce type de société, habituellement appelée société de chasseurs-cueilleurs, n’a pas été un bref interlude dans l’exploitation et l’oppression que nous connaissons dans les sociétés de classe. Cela a été la seule façon dont les sociétés ont été organisée pendant plus de 100.000 ans, jusqu’à ce que des sociétés de classes commencent à se développer il y a environ 10.000 ans. Même aujourd’hui, il existe encore quelques régions dans le monde où des sociétés de chasseurs-cueilleurs existent encore (quoique ce ne sera peut-être plus le cas pour longtemps, car elles sont toutes sous la pression d’une absorption dans l’économie capitaliste mondiale). Pourquoi les sociétés de chasseurs-cueilleurs fonctionnaient-elles si différemment de la société actuelle ? La réponse tient à la manière dont la production des biens indispensables était organisée.

Pour tenter de subvenir à leurs besoins, ces groupes combinaient, d’une part, la chasse d’animaux sauvages et la récupération de charognes et, d’autre part, la cueillette de plantes sauvages. Ils étaient à la merci de leur environnement et ne pouvaient stocker de grosses quantités de nourriture sur le long terme, en particulier parce qu’ils voyageaient généralement sur de longues distances à la recherche de nourriture, et ce pendant parfois plusieurs saisons.

Chacun·e était intégré·e la production des biens de première nécessité (nourriture, abri,…) car autrement tout le monde serait mort de faim. Il n’existait aucun espace dans lequel une élite aurait pu se développer en organisant l’exploitation du travail des autres.

Il y avait souvent des différences dans le travail que faisaient les gens. Par exemple, dans beaucoup de sociétés de chasseurs-cueilleurs, les femmes semblent avoir consacré plus de temps à la garde des enfants tandis que les hommes se consacraient plus à la chasse, bien que cette division élémentaire du travail était très flexible et n’existait pas partout.

Cependant, ces différences, là où elles existaient, étaient dues à des raisons pratiques et ne menaient à aucun jugement de valeur sur le statut de chaque type de travail ou des gens qui l’accomplissaient (comme c’est le cas aujourd’hui). C’est seulement quand la société s’est divisée en classes que la garde des enfants et les autres travaux associés aux femmes ont perdu leur valeur et que l’oppression systématique de la femme a commencé.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs avaient tendance à vivre en petits groupes (la taille de ceux-ci dépendant des ressources dont ils disposaient) qui étaient liés à d’autres petits groupes vivant dans la même région. Les études sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs réalisées au siècle dernier montrent que, dans de nombreux cas, celles-ci avaient développé des systèmes complexes de partage des ressources au sein des groupes et entre ceux-ci pour avoir une sorte d’assurance contre les famines et les conflits.

Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, si un groupe se porte bien, il est dans son intérêt à long terme de partager les fruits de ses succès avec d’autres groupes. S’il dispose d’un surplus de nourriture qu’il ne peut pas manger ou conserver, il en donne une partie à d’autres groupes, sachant que les autres feraient pareil s’ils se retrouvaient dans la même situation.

Ceci représente non seulement une aide pour ces groupes quand la nourriture se fait rare, mais aussi un moyen de réduire les conflits entre eux. Quand chacun dépend de chacun, il est dans l’intérêt de tou·te·s d’éviter les conflits.

Marx et Engels ont décrit ces sociétés de chasseurs-cueilleurs sous le nom de « communisme primitif » parce que la manière dont les biens essentiels étaient produits et distribués dans ces sociétés – leur « mode de production » – produisait en retour une méthode démocratique et coopérative de prise de décision. La citation ci-dessous décrit comment ce processus se déroulait entre des groupes de Boshimans parlant la langue G/wi dans la réserve du Kalahari central du Bostwana à fin des années ‘50 et au début des années ‘60: « Le consensus est atteint au terme d’un processus d’examen des divers scénarios d’action possibles conduisant au rejet de tous sauf un. C’est un processus d’élimination successive de propositions jusqu’à ce qu’il n’en subsiste plus qu’une qui ne rencontre plus d’opposition significative. Celle-ci est alors adoptée par le groupe. Le fait que ce soit le groupe dans son ensemble qui décide est à la fois nécessaire et suffisant pour légitimer ce qui est décidé et pour rendre la décision contraignante pour tous ceux qu’elle concerne ou qu’elle affecte. » (Political process in G/wi bands by George Silberbauer (extrait de Politics and history in band societies, edited by Eleanor Leacock and Richard Lee, published by Cambridge University Press, 1982))

On nous dit souvent que l’égoïsme, la brutalité et la guerre que nous voyons dans le monde aujourd’hui font partie de la nature humaine, que les humains ne sont pas conçus pour coopérer et vivre en égaux. Mais l’existence de sociétés de « communisme primitif » partout dans le monde pendant une période de temps aussi longue prouve que ce n’est pas le cas.

La nature humaine a des possibilités quasi-illimitées. La vie dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’était certainement pas parfaite. Il devait y avoir des privations et des désaccords entre individus. Mais la manière dont ces sociétés étaient organisées aidait à mettre en évidence les aspects les plus coopératifs et les plus positifs de la nature humaine tout en rejetant au second plan des aspects plus négatifs comme l’égoïsme et la cupidité. Tout comme la société de chasseurs-cueilleurs l’a fait hier, une société socialiste serait capable demain de faire ressortir le meilleur dans la nature humaine

La révolution néolithique…

Il y a à peu près 10.000 ans, deux découvertes ont commencé à révolutionner la façon dont les sociétés humaines s’organisaient : la culture de plantes (l’agriculture) et la domestication d’animaux.

Ces deux innovations, connues sous le nom de révolution néolithique, ont, pour la toute première fois, permis aux humains d’exercer un certain contrôle sur leur environnement. La productivité du travail a augmenté considérablement : les humains n’avaient plus besoin de se déplacer pour trouver de la nourriture aux différents moments de l’année, ils pouvaient cultiver et stocker leurs propres réserves de nourriture. De ce fait, ils n’étaient plus entièrement dépendants des conditions naturelles.

Ces changements ont mené à l’établissement de campements plus permanents, où les réserves de nourriture pouvaient être stockées et où on pouvait à la fois s’occuper des cultures et des animaux et les défendre contre des attaques. La quantité de nourriture disponible a augmenté considérablement, en même temps que la population humaine dans les sociétés néolithiques se développait rapidement.

Pour la première fois, la société humaine était capable de produire un surplus permanent (c’est-à-dire une quantité de nourriture et de biens dépassant ce qui est nécessaire à la survie), ce qui a permis à une partie de la société d’être délivrée du travail quotidien qui consiste à produire les biens de base, sans mettre en péril la survie du groupe.

Une partie de la société a ainsi pu se consacrer bien davantage à des tâches spécifiques et spécialisées, qui allaient de la pratique de rituels dont on pensait qu’ils apportaient de la nourriture et de la chance au groupe, jusqu’à la fabrication d’outils et au développement de nouvelles techniques comme la fonte du métal et la cuisson de la poterie.

Tout ceci a conduit à des méthodes plus productives d’utilisation du travail humain, comme par exemple l’utilisation d’outils en métal dans l’agriculture.

A mesure qu’augmentait la productivité du travail et que se complexifiaient certaines sociétés, une couche d’administrateurs s’est développée. Le premier système d’écriture connu dans le monde, par exemple, a été développé par les Sumériens peu avant 3.000 avant JC.

Le développement de la société sumérienne, qui a émergé entre les fleuves Tigre et Euphrate, non loin de l’actuelle ville de Bagdad, s’est fait sur base de l’irrigation. La création par les habitants de systèmes de canaux pour acheminer l’eau de pluie et l’eau des fleuves vers les champs ou les cultures a eu pour effet d’augmenter massivement le rendement des cultures. Mais, tant pour organiser le travail de creusage des canaux d’irrigation nécessaire à l’entretien d’une population nombreuse et en expansion que pour assurer une distribution efficace de l’eau, la société sumérienne avait besoin d’administrateurs·trices.

La première écriture sumérienne a pris la forme de symboles, gravés dans des tablettes d’argile pour enregistrer de simples transactions (par exemple un nombre de moutons ou une quantité de céréales). Mais, en quelques centaines d’années, à mesure que les tâches des administrateurs·trices se développaient et se complexifiaient, ces symboles primitifs ont été transformés en un système d’écriture reconnue et comprise par tou·te·s les administrateurs·trices sumérien·ne·s (les compétences de lecture et d’écriture étaient un privilège jalousement gardé).

…et la naissance de la société de classe

Les « spécialistes » et les administrateurs·trices qui ont été libéré·e·s du travail de production de biens de première nécessité ont joué un rôle extrêmement progressif dans la mesure où ils ont contribué à développer les forces productives.

Cependant, beaucoup de ces « spécialistes » et de leurs descendant·e·s se sont peu à peu accrochés à leurs positions en s’appuyant sur l’accumulation de richesses réalisée, le statut privilégié et la tradition.

Dans beaucoup de régions, ils/elles ont commencé à devenir une élite dirigeante, une nouvelle classe avec des intérêts différents de ceux des autres dans la société. Ils/elles ont essayé d’établir des lois afin de protéger leur position privilégiée. Parmi ces nouvelles élites, celles qui ont le mieux réussi ont créé des groupes spécialisés de serviteur·e·s/guerriers·ères qu’elles payaient pour renforcer leur domination au sein de la société ainsi que pour protéger celle-ci d’attaques de l’extérieur.

Tout cela ne s’est pas passé sans résistance. Il semble que, dans certains groupes, les tentatives d’une classe dirigeante émergente pour consolider son pouvoir ont été bloquées et qu’une organisation collective à été rétablie. Cependant ces groupes tendaient à être plus faibles que les sociétés dirigées par une classe dominante où les forces productives avaient été davantage développées. En conséquence, à moins qu’ils soient géographiquement isolées d’autres sociétés plus développées, les groupes de chasseurs-cueilleurs dirigés collectivement ont généralement été absorbées par celles-ci, le plus souvent suite à des défaites lors de guerres et à leur réduction en esclavage.

Le développement de la société humaine est basé sur le développement des forces productives

Le développement d’outils, de machines ou de techniques qui accroissent la productivité du travail humain – comme la charrue tirée par un cheval, l’irrigation ou la production industrielle – accroissent également :
– la taille de la population qu’une société peut supporter,
– la spécialisation ou la division du travail qui est possible au sein de la société.

Il a existé beaucoup de manières différentes d’organiser la production dans la société, ce qui a conduit à beaucoup de formes différentes de sociétés de classe. Voici quelques exemples de trois des types de sociétés de classes les mieux connus – l’esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme – qui montrent comment la manière dont la production est organisée a modelé chaque société.

L’esclavagisme : les anciennes sociétés esclavagistes – comme l’Egypte, la Grèce et la Rome antiques – étaient basées sur l’exploitation du travail d’esclaves à une échelle de masse. De grandes villes où vivaient de riches propriétaires étaient entretenues par d’énormes quantités d’esclaves (essentiellement capturés lors des guerres) qui travaillaient la terre et produisaient la plupart des biens – comme les huiles, le vin, les poteries et les bijoux – qui rendaient les sociétés esclavagistes si riches.

Le féodalisme : les sociétés européennes du Moyen-Age reposaient sur une économie à base paysanne dans laquelle les paysans contrôlaient ce qu’ils produisaient sur leur « propre » lopin de terre mais étaient obligés de donner une partie des fruits de leur labeur au seigneur féodal qui possédait ou contrôlait la terre sur laquelle ils vivaient. Ce surplus accaparé par le seigneur pouvait prendre des formes très diverses : le paysan travaillait un certain nombre de jours sur les terres du seigneur, ou donnait à celui-ci une certaine proportion de la production de l’année ou encore lui payait une rente en argent.

L’aristocratie de propriétaires terriens était la classe dirigeante sous le féodalisme. Bien que l’Etat était souvent organisé autour de la royauté, la famille royale provenait généralement de l’aristocratie et défendait ses intérêts.

Le capitalisme : le système économique qui domine le monde aujourd’hui est basé sur la propriété privée des moyens de production (l’industrie manufacturière, les matières premières, les diverses ressources nécessaires à l’industrie et, aujourd’hui, même les graines nécessaires à la production de nourriture !) et l’exploitation du travail de la classe des travailleurs·euses salarié·e·s.

Ces travailleurs·euses, qui ne possèdent ni terre ni richesse substantielle transmise par héritage, ne disposent par eux/elles-mêmes d’aucun moyen de subsistance et sont donc forcé·e·s de vendre leur force de travail pour survivre. Les capitalistes achètent celle-ci ; ensuite ils récupèrent leur argent et réalisent des profits en vendant des biens essentiels et d’autres produits à la classe des travailleurs·euses et aux autres classes de la société.

La lutte des idées dans la société reflète la lutte des classes

Les idées ne sont en aucune manière neutres ou « au-dessus » de la société. Dans une société de classe, les idées de la classe dirigeante dominent à cause de la domination économique, politique et légale de cette classe (ou, en d’autres termes, de la somme d’argent, de pouvoir et de contrainte dont elle dispose).

L’idéologie (le système d’idées) de toute classe dirigeante reflète ses intérêts matériels. Par exemple, les monarchies féodales de nombreux pays à travers le monde ont défendu leur pouvoir et leurs privilèges en faisant appel aux idées et aux institutions religieuses. En Angleterre et en France, l’Eglise a soutenu le « droit divin » de la monarchie féodale à diriger, en affirmant que les hommes et femmes ordinaires n’avaient pas le droit de remettre en question un·e monarque qui avait été choisi par Dieu.

Des idées qui sont considérées comme « de bon sens » sont souvent en réalité le produit d’un type particulier de société de classe. Au 4e siècle avant notre ère, le philosophe Platon défendait l’idée que ce qui se passait dans la nature était déterminé par les idées et pas par des forces matérielles. Il croyait en conséquence que les expériences pratiques n’étaient pas indispensables pour développer une compréhension de la manière dont fonctionne les processus naturels : ceux-ci pouvaient être déchiffrés par la pensée.

Sa vision était conditionnée par le type de société dans lequel il vivait, la Grèce antique, qui était une société esclavagiste dans laquelle le travail physique était considéré comme avilissant et inutile pour l’élite. Il a fallu bien plus d’un millier d’années pour que les conceptions erronées de Platon soient abandonnées et pour que l’importance des méthodes scientifiques de mesure et d’expérimentation soit reconnue.

Bien que les idées de la classe dirigeante soient dominantes, elles sont constamment remises en cause par d’autres idées. Cette lutte d’idées reflète la lutte entre les classes sociales dans la société. L’opposition à l’idéologie dominante de la classe dirigeante est le reflet des intérêts matériels des autres classes.

Gouvernement, système légal et idéologie

Le gouvernement, le système légal et l’idéologie de n’importe quelle société sont appelés la « superstructure ». Celle-ci se développe sur la base économique de la société. La forme que prend la superstructure dans une société est déterminée avant tout par les rapports économiques sur lesquels est basée cette société.

Cependant, cela ne signifie pas que le système économique détermine tout dans une société. Les traditions locales et la manière dont la société s’est développée jusque là influencent aussi le système politique et légal. Par exemple, beaucoup de sociétés capitalistes ont encore une monarchie qui est en réalité une institution féodale et pré-capitaliste. Les républiques et les monarchies, les démocraties parlementaires, les dictatures militaires et les régimes fascistes sont autant de systèmes de gouvernement utilisés par la classe capitaliste.

Dans l’Europe d’aujourd’hui, les lois sont essentiellement faites et mises en œuvre par des représentants de la classe dirigeante capitaliste. D’autres classes, comme la classe des travailleurs·euses et les classes moyennes, font bien entendu aussi entendre leur voix, mais la manière dont est constitué le système légal protège les intérêts de la classe dirigeante. Ainsi de nombreux délits contre la propriété privée (comme les vols, les cambriolages,…) sont considérés comme des délits plus sérieux que ceux contre les personnes (les agressions, les coups et blessures, les viols et même les meurtres dans certains cas).

Cela conduit à des situations étranges, comme en Grande-Bretagne où la majorité des femmes emprisonnées le sont pour des « crimes » liés à la pauvreté comme des vols de nourriture ou l’incapacité de payer des amendes, tandis que les compagnies privées qui gèrent les chemins de fer ne sont pas poursuivies lorsque des gens meurent dans des accidents de train provoqués par une chasse au profit passant avant la sécurité.

Dans le monde global dominé par les monopoles où nous vivons aujourd’hui, il est légal pour une société multinationale de breveter des plantes existantes, comme les variétés de riz qui ont été cultivées depuis des centaines d’années, et de faire payer les agriculteurs partout dans le monde pour avoir le « droit » de cultiver ces plantes.

L’idéologie change lorsque les conditions matérielles changent

Les affirmations suivantes expriment des idées qui sont largement répandues chez nous aujourd’hui. La comparaison avec des idées qui étaient largement répandues à la fin du 19e siècle est frappante.

Aujourd’hui : Les hommes sont plus forts que les femmes. La cupidité fait partie de la nature humaine; une société égalitaire ne peut donc pas exister. Le racisme existera toujours.

Au 19e siècle : Les hommes sont supérieurs aux femmes tant du point de vue physique que du point de vue intellectuel. Les Blancs sont supérieurs aux Noirs. La Belgique aide les Congolais en leur apportant la civilisation.

Ces deux séries d’affirmations reflètent l’idéologie de la classe dirigeante qui affirme que la division et la cupidité sont naturelles et nécessaires. Mais les changements dans les conditions matérielles du capitalisme pendant les cent dernières années ont obligé les commentateurs à modifier la manière dont ils expriment leur idéologie.

A la fin du 19e siècle, les femmes étaient considérées sur le plan légal comme étant la propriété de leur mari ou pères et n’avaient aucun droit en matière de succession, de vote ou d’études universitaires.

En 1884-1885, les puissances européennes se sont rencontrées lors d’une conférence à Berlin pour se partager l’Afrique. A la fin du 19e siècle, grâce à leur puissance économique et navale, la Grande-Bretagne dirigeait un Empire qui couvrait un tiers de la surface de la planète. La France possédait, elle aussi, un vaste empire colonial et la Belgique elle-même s’était appropriée en Afrique des colonies qui représentaient cent fois sa propre superficie. Ces empires fournissaient des matières premières et des minerais pour l’industrie de la « mère-patrie » et un énorme marché pour l’industrie de celle-ci. La classe dirigeante essayait de justifier son colonialisme (qui dans beaucoup de cas prenait avant tout la forme d’une occupation militaire) en diffusant des idées ouvertement racistes dans toutes les couches de la société.

Au cours du 20e siècle, des mouvements de masse pour l’indépendance brisèrent les empires coloniaux et la Grande-Bretagne (sans parler de la France et de la Belgique) fut remplacée par les Etats-Unis en tant que puissance économique mondiale dominante.

En même temps, les luttes pour les droits des femmes combinées au besoin croissant d’ouvrières dans l’industrie ainsi qu’à la confiance et au pouvoir que leur nouvelle position sur le marché de l’emploi leur donnaient, ont permis aux femmes d’acquérir beaucoup de droits qu’elles n’avaient pas au 19e siècle.

Ce sont ces changements matériels qui ont obligé les commentateurs·trices capitalistes à adapter la façon dont ils/elles présentent leur idéologie.

Le pouvoir des idées vient des forces matérielles qu’elles représentent

Marx et Engels n’ont pas inventé l’idée de socialisme : elle existait déjà depuis longtemps. Des mouvements comme les Diggers, qui avaient lutté pour mettre fin à la propriété privée de la terre durant la Guerre civile anglaise au 17e siècle, avaient mis en avant des idées socialistes de base bien avant eux. Cependant, les premiers mouvements socialistes étaient avant tout utopiques : ils mettaient en avant l’idée d’une société meilleure mais sans avoir une véritable compréhension de comment on pouvait y arriver.

La contribution de Marx et d’Engels a été de montrer que les idées socialistes ont une base scientifique et objective et de les mettre en contexte en expliquant comment la société humaine s’était développée. Ils ont été capable de développer une idéologie approfondie pour le socialisme : le marxisme.

La puissance des idées socialistes et marxistes provient du fait qu’elles reflètent et expliquent avec précision les conditions matérielles que la classe des travailleurs·euses connaît sous le capitalisme :

  • L’aliénation, l’exploitation et l’oppression de la classe des travailleurs·euses
  • La nature collective du travail de la classe des travailleurs·euses
  • La contradiction entre l’énorme pouvoir productif du capitalisme et son incapacité à développer les forces productives pour le bien de tou·te·s ou à fournir suffisamment de biens de première nécessité pour satisfaire les besoins de chacun·e ( comme on le voit aujourd’hui dans le fossé entre les riches et les pauvres, qui a atteint un niveau historique).

Tant que ces conditions matérielles existent, les gens seront obligés de chercher une alternative socialiste. Pourtant, la popularité du socialisme ne sera pas suffisante pour liquider le capitalisme et le remplacer par une forme socialiste d’organisation de la société.

2. Changer le cours de l’Histoire

Le changement révolutionnaire – Comment se développe la société

Au fil du temps, les contradictions inscrites dans les structures économiques, politiques et légales de chaque société de classe s’aiguisent. Elles finissent par devenir un blocage pesant sur les forces productives (la productivité du travail humain) freinant leur développement. La vieille classe dirigeante essaie désespérément de bloquer tout changement afin de défendre son pouvoir et ses privilèges.

Dans cette situation, la seule voie qui permette à la société d’aller de l’avant est d’écarter cette vieille classe dirigeante du pouvoir et d’installer à sa place une nouvelle organisation de la société. Cela signifie une révolution.

En Angleterre et en France, la classe capitaliste a conquis le pouvoir politique par une révolution – même si elle préfère parfois qu’on n’en parle pas trop ! La Guerre Civile anglaise au milieu du 17e siècle – où les parlementaires emmenés par Cromwell affrontèrent les monarchistes sur le champ de bataille – tout comme la Révolution française à la fin du 18e siècle – où les insurrections urbaines se combinèrent avec des affrontements militaires entre la République naissante et la noblesse exilée – furent de véritables guerres entre deux classes en opposition frontale – l’aristocratie féodale et la monarchie contre la classe capitaliste montante – qui mobilisaient toutes deux leurs partisans.

Le système féodal en Europe occidentale avait en réalité commencé à atteindre ses limites de développement beaucoup plus tôt. Les améliorations apportées aux méthodes agricoles ainsi que le défrichement de forêts destiné à fournir davantage de terres pour l’agriculture avaient énormément amélioré la productivité agricole mais ne pouvaient guère aller au-delà dans un système féodal reposant sur de petites parcelles paysannes.

L’épidémie de peste noire au milieu du 14e siècle provoqua la mort de près de 40% de la population européenne. La raréfaction de la main d’œuvre qui en découla dans les campagnes finit par donner à la paysannerie plus de pouvoir dans leur lutte permanente avec les seigneurs féodaux qui furent obligés de leur concéder de meilleures conditions de travail et des loyers moins élevés pour les terres qu’ils occupaient. Les pauvres sans terre – qui étaient obligés de travailler pour d’autres afin de survivre – purent obtenir de meilleurs salaires tant à la campagne que dans les villes.

Pendant que la classe féodale déclinait, l’embryon d’une nouvelle classe commençait à se former dans les villes et les bourgs. Encouragé·e·s par la croissance du commerce sur une longue distance, artisan·e·s et marchand·e·s se réunissaient à l’occasion des marchés dans les villes pour vendre leurs produits. Les artisan·e·s trouvèrent aussi localement des acheteurs·euses pour leurs productions, particulièrement parmi les seigneurs féodaux et les paysan·ne·s les plus fortuné·e·s.

Les villes ayant acquis dans la plus grande partie de l’Europe occidentale une relative liberté les mettant à l’abri du contrôle direct des seigneurs féodaux, les artisan·e·s et les riches marchand·e·s y formèrent bientôt des guildes et des corporations pour protéger leurs intérêts.

Ces processus – la croissance de la production de biens à vendre sur les marchés et la crise grandissante du pouvoir féodal à la campagne – se renforcèrent mutuellement. Les guildes et les corporations commencèrent à introduire les rapports capitalistes en employant une armée de plus en plus grande de travailleurs·euses salarié·e·s.

Mais le pouvoir économique de cette classe capitaliste embryonnaire avait beau continuer à croître, le gouvernement et le système légal défendaient toujours les intérêts de l’aristocratie féodale. En Angleterre, la lutte pour le pouvoir politique entre la noblesse et la bourgeoisie capitaliste montante fut réglée par une guerre civile. Les bourgeois·es entraînèrent derrière eux/elles dans leur lutte les sections les plus opprimées de la population. Ils renversèrent la monarchie, installèrent comme autorité politique suprême un parlement (dominé à ce moment par les représentants de la nouvelle classe capitaliste) et établirent un système légal qui défendait leurs intérêts de classe. Néanmoins, des revers dans la lutte obligèrent ensuite la bourgeoisie à passer un compromis partiel avec l’aristocratie, impliquant notamment la restauration de la monarchie, mais sans que sa domination économique soit remise en cause.

Moins d’un siècle et demi plus tard, la bourgeoisie française, économiquement et idéologiquement plus solide, fut capable de garder le contrôle d’un processus révolutionnaire tumultueux et d’imposer après quelques années un système politique qui écartait définitivement la noblesse du pouvoir.

Cependant, les sociétés humaines ne se développent pas en ligne droite – en sautant d’un type de société à un autre et en progressant constamment. La société peut aussi reculer.

Que se passe-t-il quand les révolutions échouent?

Malheureusement, les révolutions contre l’ordre existant ne réussissent pas toujours. Si des révolutions contre un mode de production dépassé et sa classe dirigeante échouent encore et encore, le système déclinant continuera à sombrer et le niveau de développement de la société peut être rejeté en arrière pour des centaines d’années.

Les anciennes sociétés esclavagistes de l’Egypte, de la Grèce et de Rome ont été très loin dans le développement de la science, de la technologie et de la littérature. Cet essor culturel était rendu possible parce que ces sociétés étaient basées sur l’exploitation d’immenses armées d’esclaves. A un moment, ces empires puissants ont commencé à être confrontés aux limites de l’esclavagisme (et dans le cas de l’Empire Romain, aux limites d’une expansion territoriale constante).

Un exemple montrant comment les limites de l’esclavagisme ont freiné la société est le fait que les progrès scientifiques et les inventions produites par la société esclavagiste n’ont pas toujours été utilisées pour augmenter l’efficacité du travail humain. Ainsi, les anciens Égyptiens avaient compris tous les principes nécessaires à la construction de la machine à vapeur tandis que les Romains avaient inventé la roue hydraulique.

Cependant, aucune de ces inventions n’a été utilisée de façon systématique ou généralisée ; elles n’ont été utilisées que pour produire des jouets pour amuser les riches et les puissants. Ceci s’explique par le fait que le système économique de l’esclavagisme, où le travail de l’esclave coûtait trois fois rien et était facile à se procurer, n’incitait pas à répandre une nouvelle technologie qui aurait pu amener à un développement considérable de la productivité du travail humain et faire avancer fortement la société.

Au lieu d’être renversées et remplacées par une forme de société plus progressive, les anciennes économies esclavagistes ont commencé à se désagréger jusqu’à ce que, divisées et affaiblies, elles soient conquises par des envahisseurs étrangers. L’effondrement de l’Empire Romain a provoqué un recul important dans une grande partie de l’Europe Occidentale, un recul qui allait durer des siècles avant que celle-ci puisse se développer à nouveau.

Le capitalisme

Les réalisations du capitalisme, en termes de développement des forces productives, sont immenses. La mécanisation du processus de production, l’électrification, le développement des chemins de fer, un réseau routier étendu et des véhicules motorisés, l’invention d’ordinateurs et le développement d’une communication virtuellement instantanée aux quatre coins du monde ont transformé le commerce et permis la production de biens et de richesses en des quantités auparavant inimaginables.

Mais ces avancées ont eu un lourd prix. L’expansion du travail salarié et du « libre marché » ont permis une exploitation encore plus intensive de la classe des travailleurs·euses. Les capitalistes possèdent et contrôlent les outils, les usines et les matières premières (les moyens de production). Les travailleurs·euses eux/elles, n’ayant pas de terres ou de source de revenus indépendante, sont donc obligé·e·s de vendre leur travail aux capitalistes pour survivre.

Les capitalistes, qui sont en compétition les un·e·s avec les autres, essayent de comprimer les salaires de leur main-d’œuvre afin d’augmenter leurs profits. La menace du chômage – et des demandeurs·euses d’emploi qui seraient prêt·e·s à travailler pour un salaire plus bas – est utilisée comme un bâton afin de les faire accepter aux travailleurs·euses des conditions de travail et des salaires plus mauvais.

Dans les premiers temps du capitalisme (c’est-à-dire au début de la révolution industrielle en Angleterre), les conditions de vie et de travail des masses étaient pires que celles qu’avait connue la majorité de la population sous le féodalisme. C’est seulement avec le développement de la lutte des classes, et notamment la création des syndicats, que les travailleurs·euses et les chômeurs·euses ont commencé à améliorer leur situation.

Les énormes richesses et la puissance qu’elles rendent possibles ont été monopolisés par la classe capitaliste et utilisées pour faire encore plus d’argent en exploitant le travail de la classe des travailleurs·euses. Les premiers pays capitalistes (comme l’Angleterre, la France et la Belgique) ont utilisé leur puissance économique et militaire pour créer des empires en s’emparant d’immenses territoires à l’étranger où les ressources naturelles et le travail de la population indigène ont été exploités impitoyablement pour maximaliser les richesses, le pouvoir et le prestige de la classe dirigeante impériale.

La classe des travailleurs·euses – « fossoyeurs » du capitalisme

Marx et Engels ont montré que le capitalisme n’était que la forme la plus récente d’une société d’exploitation de classes. Ils ont aussi expliqué qu’en se développant, le capitalisme semait aussi les graines de sa propre destruction. Le rôle central que la classe des travailleurs·euses en pleine expansion a joué dans le processus de production a ainsi produit une classe qui non seulement peut mettre en cause le rôle des capitalistes, mais qui est aussi capable de créer une société nouvelle et plus progressiste.

D’un point de vue historique, la réalisation la plus importante du capitalisme a été de développer les forces productives jusqu’à un niveau où une société socialiste est possible. Sans les bases matérielles pour éradiquer la faim, la pauvreté et l’analphabétisme partout dans le monde, une société socialiste est impossible.

Le capitalisme a réalisé cette base matérielle. Comme le disent les Nations Unies : « On estime que le coût supplémentaire pour réaliser et maintenir l’accès universel à l’éducation de base pour tous, les soins de santé de base pour tous, les soins de santé en matière de gynécologie et d’obstétrique pour toutes les femmes, une alimentation appropriée pour tous et l’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires pour tous, est grosso modo de 40 milliards de dollars par an… Ceci représente moins de 4 % de l’ensemble de la fortune des 225 personnes les plus riches. » (Rapport du Développement Humain des Nations Unies, 1997).

Pourtant, sous le capitalisme, même cette redistribution relativement mineure ne verra jamais le jour. La propriété privée de l’industrie, des transports et des communications freine les forces productives. L’économie moderne mondialisée essaie continuellement de dépasser les limites du capitalisme, comme les frontières nationales ou l’incapacité dans laquelle se trouvent les travailleurs·euses de racheter les produits qu’ils/elles ont produit parce qu’ils/elles ne sont pas payé·e·s à la valeur réelle de leur travail. Mais régulièrement, ces limites plongent le système dans des crises.

La nature parasitaire du capitalisme moderne se révèle à travers le développement massif de la spéculation financière, en opposition à l’investissement dans l’industrie. Les systèmes de communications incroyables qui ont été développés pourraient permettre à une société socialiste de planifier démocratiquement une économie moderne de façon détaillée afin de faire face aux besoins de la population. Mais sous le système capitaliste, ces systèmes de communications sont monopolisés par les plus grandes multinationales qui s’en servent pour s’assurer qu’ils pressent chaque goutte de profit tant de leurs travailleurs·euses que des consommateurs·trices.

Le rôle des individus dans l’Histoire

Une révolution n’est pas quelque chose qu’un individu ou une organisation peut faire apparaître d’un coup de baguette magique. C’est un processus qui se développe lorsque les contradictions à l’intérieur d’une société de classes ont atteint un seuil critique : lorsque les masses, qui sentent qu’elles ne peuvent plus supporter plus longtemps leur oppression se soulèvent pour défier la domination de la classe dirigeante alors au pouvoir. (Pour en savoir plus sur ce qui se passe lors d’une révolution, un autre texte se trouvera bientôt sur ce site : Changer le Monde – Le rôle d’un parti révolutionnaire )

Les marxistes rejettent l’idée, défendue par des historiens du courant dominant, que des individus dotés de fortes personnalités sont à eux seuls responsables des avancées de l’Histoire. Attribuer des événements historiques majeurs aux ambitions ou aux fortes convictions personnelles d’un individu donne une vision mystifiante l’Histoire au lieu d’aider à l’expliquer. Cependant, tandis que nous sommes convaincu·e·s, en tant que marxistes, que les révolutions sont faites par les masses, nous comprenons aussi que dans un mouvement de masse ou une révolution – et en particulier à certains moments critiques – l’intervention de certains individus peut faire la différence entre la réussite ou l’échec du mouvement.

Néanmoins, ceci ne veut pas dire que des individus peuvent, de quelle que manière que ce soit, remplacer des mouvements de masse ou une implication de masse dans une révolution. Des gens qui peuvent aider à orienter des mouvements de masse dans la bonne direction ne tombent pas tout cuits du ciel. Ils sont formés et préparés par la période économique et politique dans laquelle ils ont vécu, et particulièrement par les luttes de classes et les mouvements de masse auxquels ils ont participé. De cette façon, l’expérience et les leçons des mouvements du passé sont absorbées et assimilées par ces individus et réintroduites par ceux-ci dans le mouvement afin d’en assurer le succès.

La différence entre la révolution socialiste et toutes les autres révolutions antérieures

Une révolution socialiste doit être menée par la classe des travailleurs·euses. Les révolutions contre les formes précédentes de sociétés de classes ont chaque fois été menées par une classe minoritaire qui exploitait la colère des masses dans sa lutte pour conquérir le pouvoir politique pour elle-même (par exemple les révolutions capitalistes contre la classe dirigeante féodale).

Aujourd’hui, dans beaucoup de pays, la classe des travailleurs·euses représente la majorité de la population. Afin de se libérer elle-même de l’oppression et de l’exploitation, la classe des travailleurs·euses doit abolir complètement la société de classes. La révolution socialiste est la première révolution dans l’histoire de l’humanité qui a le pouvoir de mettre un terme à l’exploitation de classe. C’est aussi la première révolution qui est menée par une classe qui est devenue entièrement consciente du rôle historique qu’elle doit affronter.

Cette conscience n’existe pas encore à l’heure actuelle. L’expérience que les gens ont du système capitaliste les pousse vers des conclusions socialistes de façon différente et à des moments différents. Encourager le développement d’une conscience de classe et d’idées socialistes est l’une des tâches d’un parti révolutionnaire, qui peut rassembler différents secteurs de la classe des travailleurs·euses et de la classe moyenne radicalisée en les unissant dans un combat commun.

La fin de la société de classes

Une société socialiste abolirait les classes sociales, permettant à la gestion collective et vraiment démocratique de la société de réapparaître pour la première fois dans l’Histoire depuis les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Mais ceci se ferait sur une base matérielle beaucoup plus élevée : au lieu de vivre à un niveau de subsistance quotidienne, en étant entièrement dépendant de l’environnement local, la société serait basée sur des forces productives qui sont à même de procurer plus qu’assez pour satisfaire les besoin de chacun.

Dans la période de transition entre le capitalisme et le socialisme, c’est-à-dire après une révolution socialiste réussie, l’Etat sera dirigé par la classe des travailleurs·euses (et aussi par la paysannerie pauvre et les masses de sans-terre dans les nombreux pays où ils existent). Mais même cette forme d’Etat – bien qu’il s’agirait d’un Etat basé sur la démocratie des travailleurs·euses plutôt que sur l’exploitation de classe – finira par disparaître lorsque le socialisme, puis une véritable société communiste seront réalisés.

La base matérielle de l’Etat est la suppression d’une classe (en l’occurrence les capitalistes) par une autre (en l’occurrence les travailleurs·euses, soutenus par d’autres classes opprimées comme la paysannerie et les pauvres sans-terre). A mesure que se développe une société sans classe, disparaît peu à peu la base matérielle pour toute organisation étatique se dressant au-dessus de la population. Les tâches nécessaires que l’Etat accomplit dans une société de classes – la planification, l’administration,… – seront organisées et exécutées par la population dans son ensemble selon ses propres décisions démocratiques.

« Socialisme ou barbarie »

Si une révolution échoue à renverser le capitalisme, les conséquences peuvent être gravissimes. Le fascisme et la dictature sont des « solutions » auxquelles la classe capitaliste a souvent recours pour « maintenir l’ordre » après une révolution qui a échoué. Mais si, sur le long terme, aucune révolution ne réussit à établir une société socialiste, même ces perspectives horribles se révéleraient insignifiantes comparées à la désintégration du capitalisme au niveau mondial.

Car, tout au long de l’Histoire, le potentiel de destruction de l’humanité s’est accru en même temps que se développaient les forces productives. Au fur et à mesure que de nouvelles formes de sociétés de classes émergeaient, l’exploitation des classes opprimées en leur sein s’est intensifiée. L’augmentation de la productivité et de la technologie ont permis à la fois une exploitation et un contrôle des masses de plus en plus complet et la mise en œuvre d’armes de destruction massive de plus en plus puissantes et épouvantables.

Les armes nucléaires détenues par des gouvernements partout dans le monde pourraient détruire des centaines de fois la planète. La destruction de l’environnement par l’industrie capitaliste va de pair avec la propriété privée et le profit. Comme le système capitaliste titube de crise en crise, l’instabilité croissante qu’il crée augmente le nombre de guerres et de conflits et épuise les ressources naturelles avec de moins en moins de considération pour les générations futures.

A moins qu’une série de révolutions socialistes de par le monde réussisse à mettre fin au capitalisme, la désintégration d’une société disposant d’une telle force de destruction terrifiante pourrait être un désastre sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Une société socialiste ne libérerait pas seulement les forces productives des limites du capitalisme, elle ne libérerait pas seulement les humains de l’esclavage salarié et de l’aliénation par le travail sous le capitalisme : elle assurerait aussi que la production et la technologie soient utilisées à des fins constructives et pas à des fins destructives.

Naomi Byron

Changer le monde : Le rôle du parti révolutionnaire

Action spontanée et parti révolutionnaire

Il y a plus de 150 ans, Karl Marx et Frederick Engels ont expliqué la nécessité de renverser le capitalisme et de construire une nouvelle société, le socialisme.

Mais comment le capitalisme doit-il être renversé et comment la transformation vers la socialisme peut-elle être faite ? Le débat autour de ces questions a suscité des réponses en tous genres au cours de ces 150 ans. Parmi toutes celles-ci, Lénine et ses camarades en Russie ont fourni la meilleure réponse au début du 20e siècle. Le parti bolchevik qu’ils ont construit a conduit les travailleurs·euses russes au renversement de l’Etat tsariste et à la construction d’un Etat ouvrier basé sur une économie planifiée.

Cependant, depuis lors – bien que le capitalisme a provoqué un niveau croissant de souffrance, de pauvreté et de dégradation écologique sur la planète et malgré des luttes gigantesques dans beaucoup de pays – un renversement du capitalisme conduisant à un Etat ouvrier démocratique ne s’est plus reproduit nulle part.

Léon Trotsky, un des dirigeants de la révolution russe de 1917, en a synthétisé la raison en 1938 lorsqu’il écrivit dans le Programme de Transition, écrit pour le congrès de fondation de la Quatrième Internationale : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ». Ces mots restent aussi vrais aujourd’hui qu’ils l’étaient alors. La discussion sur la nécessité d’un parti révolutionnaire et sur ses formes d’organisation est très importante aujourd’hui, tout particulièrement parce que beaucoup de jeunes se considèrent eux/elles-mêmes comme « anticapitalistes » et se montrent intéressé·e·s par les idées socialistes mais sont très méfiant·e·s envers les partis politiques. Cela n’a rien de surprenant, étant donné les méthodes bureaucratiques et antidémocratiques utilisées par les principaux partis politiques capitalistes et les attaques qu’ils mènent contre les conditions de vie de la population quand ils sont au pouvoir. Les jeunes peuvent aussi être méfiant·e·s face à l’idée même d’une organisation avec des organes de direction, que ce soit à cause de leur connaissance de l’existence passée des régimes staliniens bureaucratiques et oppressifs ou pour d’autres raisons comme de mauvaises expériences avec des dirigeant·e·s syndicaux·ales distant·e·s et enfermé·e·s dans leurs bureaux. En fonction de tout cela, les jeunes peuvent être poussé·e·s vers d’autres conceptions, comme les actions spontanées et « inorganisées » et les réseaux informels.

Cependant, bien qu’il y ait des moments où l’action spontanée peut amener une accélération dans les événements, il y a de grandes limites à ce genre d’action. Elle n’offre pas un lieu adéquat où débattre démocratiquement de ce qui doit être fait et de comment les choses peuvent évoluer par la suite. Elle peut laisser les gens impliqués dans l’action à la merci de la répression d’Etat par manque d’encadrement et de planification. Et surtout, elle ne constitue pas une forme d’action efficace. Il est vraisemblable que l’impact sera bien plus grand si un grand nombre de gens protestent d’une manière organisée et unie que lors d’actions menée de manière disparate dans laquelle chaque individu agit individuellement ou au sein de petits groupes.

Cette brochure traite du rôle et de la construction d’un parti révolutionnaire basé sur la forme organisationnelle développée par le Parti Bolchevik, à savoir le centralisme démocratique. Cela ne signifie pas que les méthodes d’organisation et le rôle d’un tel parti sont appropriés pour des partis ou des organisations plus larges du mouvement ouvrier.

La création d’un nouveau parti de masse des travailleurs·euses en Belgique serait aujourd’hui un grand pas en avant. Il pourrait aider à développer les luttes des travailleurs·euses et accélérer la réhabilitation des idées socialistes. Dans un tel parti, une forme d’organisation démocratique et fédérale – qui permettrait à un grand nombre de groupes de travailleurs·euses, d’organisations de gauche et d’individus de s’impliquer – serait initialement la mieux appropriée.

Cependant, le besoin urgent d’un nouveau parti de masse des travailleurs·euses n’est pas contradictoire avec le besoin de développer en même temps les forces du marxisme révolutionnaire en Belgique et internationalement. En fait, les partis révolutionnaires ont souvent travaillé par le passé en tant que tendances au sein de partis plus larges pendant des périodes plus ou moins longues et il est probable que ce sera à nouveau le cas lorsque de nouveaux partis de masse des travailleurs·euses se formeront à l’avenir.

Le rôle d’un parti révolutionnaire

Qu’existe ou non un parti révolutionnaire, quand les conditions de vie deviennent intolérables pour les travailleurs·euses et les pauvres, des luttes, et à un certain stade des mouvements révolutionnaires, se développent. Le résultat final, en l’absence d’un parti révolutionnaire, est clair, comme le montrent les exemples donnés plus loin: la révolution échouera ou ne posera pas les bases du socialisme. Un parti révolutionnaire est donc essentiel. Mais quel rôle doit jouer ce parti ? Un parti révolutionnaire ne crée pas les conditions qui conduisent les travailleurs·euses à entrer en lutte. Mais, quand ces conditions existent, la parti peut jouer un rôle clé en accélérant le développement de la conscience des travailleurs·euses et en fixant des objectifs pour leurs luttes. Ainsi que l’écrivit Trotsky dans son livre Histoire de la révolution russe : « Sans une organisation pour la guider, l ‘énergie des masses se dissiperait comme de la vapeur qui n’est pas emprisonnée dans une boîte à piston. Mais néanmoins, ce qui fait bouger les choses, ce n’est ni le piston ni la boîte mais la vapeur ».

Tout d’abord, un parti révolutionnaire doit se baser sur une analyse marxiste des luttes de travailleurs·euses du passé et des leçons à en tirer. En particulier, les écrits de Marx lui-même, d’Engels, de Lénine et de Trotsky apportent une aide vitale dans l’étude des événements du passé et pour l’utilisation de l’outil qu’est l’approche marxiste. Dans la société capitaliste, on nous enseigne à l’école l’histoire vue du point de vue et selon les intérêts de la classe dirigeante, la bourgeoisie. Les historien·ne·s universitaires qui écrivent les textes des manuels scolaires prétendent être objectifs·ives et s’en tenir aux faits alors que, dans la plupart des cas, ils/elles interprètent les événements historiques et les luttes du point de vue du capitalisme. Un parti révolutionnaire doit donc mener à bien un type de formation entièrement différent : la vision des événements historiques du point de vue de la classe des travailleurs·euses et du marxisme.

Deuxièmement, les membres d’un parti révolutionnaire doivent prendre part eux/elles-mêmes aux activités quotidiennes et aux luttes des travailleurs·euses et des jeunes autour d’eux/elles, de manière à pouvoir apprendre d’expériences de première main, gagner le respect de ceux et celles qui sont impliqué·e·s à leurs côtés dans l’action et évaluer la conscience générale à chaque moment. Le parti est alors en position pour déterminer quelles tâches sont nécessaires pour faire avancer la lutte.

La classe des travailleurs·euses (comme d’ailleurs les classes moyennes) ne forme une couche uniforme dans aucun pays. Il y a toujours des différences dans les circonstances matérielles, la compréhension politique et les perspectives. Les gens ne tirent pas toujours les mêmes conclusions au même moment. Un parti révolutionnaire peut évaluer les niveaux de la conscience des diverses couches et mettre en avant un programme qui joue un rôle unificateur – en liant les luttes entre elles autant que possible, en élargissant le soutien envers elles et en élevant la conscience quant aux pas suivants à faire. Par ailleurs, le parti doit analyser la nature de la classe capitaliste, qui n’est pas non plus une couche uniforme, qui est marquée elle aussi par ses contradictions et ses faiblesses en tant que classe et qui peut être divisée et battue.

Dans ce processus, le parti utilise sa connaissance collective qu’il a acquise tant des leçons du passé que des tâches qui seraient nécessaires à accomplir. Mais il doit soigneusement mettre en application cette connaissance en tenant compte du niveau et des stades de développement de la conscience des travailleurs·euses ainsi que de leurs traditions.

Pourquoi un parti est-il tellement important ?

Il suffit de tirer les leçons des révolutions qui ont échoué pour comprendre pourquoi un parti révolutionnaire est vital.

Allemagne

Après la révolution russe, les travailleurs·euses allemand·e·s essayèrent de renverser le capitalisme en Allemagne en 1918. Cependant, les dirigeant·e·s du Parti Social-Démocrate (SPD) défendaient une perspective réformiste – ils/elles pensaient que le capitalisme ne pouvait être changé que graduellement – et cela conduisit à la défaite de la révolution et à l’assassinat des grand·e·s dirigeant·e·s révolutionnaires Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

En 1923, l’effondrement économique du pays et l’occupation de la Ruhr par la France créa une crise majeure et offrit aux travailleurs·euses une occasion d’en finir avec le capitalisme. Cette fois, le Parti Communiste, créé en 1918, avait un important soutien parmi les travailleurs·euses mais les dirigeant·e·s du PC échouèrent à préparer ceux/celles-ci adéquatement à la tâche de changer la société et à leur donner une direction claire au moment où la situation était la plus propice.

Moins d’une décennie après, dans le contexte de la récession mondiale entre 1929 et 1933, la situation devint à nouveau critique. La classe moyenne avait été ruinée par la récession et le niveau de vie des travailleurs·euses avait chuté. Craignant une nouvelle révolution, la classe dirigeante remplit les caisses du Parti Nazi. Quand les nazis reçurent six millions de votes à l’élection de 1930, Trotsky et ses partisan·e·s, récemment exclu·e·s de l’Internationale Communiste, appelèrent les travailleurs·euses organisé·e·s dans le PC allemand à entrer dans un « front unique » avec ceux du Parti Social-Démocrate pour défaire les fascistes. Mais la dégénérescence de l’Internationale Communiste était telle que leurs dirigeant·e·s décrivirent les sociaux-démocrates comme des « sociaux-fascistes » et refusèrent tout front unique. L’Internationale Communiste soutint même que le PC devait s’unir avec les nazis contre les sociaux-démocrates !

Les dirigeant·e·s du PC allemand adoptèrent la position fatale selon laquelle Hitler ne serait pas pire que les gouvernements précédents et que, de toute façon, l’arrivée de Hitler au pouvoir ne ferait qu’inciter les travailleurs·euses à balayer les fascistes.

Les dirigeant·e·s sociaux-démocrates n’offrirent pas non plus une direction claire. Tandis que les travailleurs·euses commençaient instinctivement à former des groupes de défense dans les entreprises et parmi les sans-emploi, les dirigeant·e·s sociaux-démocrates refusèrent de reconnaître que les fascistes étaient un véritable danger. Par exemple, l’un d’eux, Sohiffrin affirma à un moment : « Le fascisme est définitivement mort ; il ne se relèvera plus jamais ». Les dirigeant·e·s du SPD appelèrent au calme et à la retenue.

Les terribles échecs des dirigeant·e·s ouvriers·ères menèrent à la victoire de Hitler en 1933 et à l’écrasement d’un puissant mouvement ouvrier avec une tradition marxiste remontant à 75 ans.

Espagne

En Espagne, entre 1931 et 1937, les ouvriers·ères et les paysan·ne·s essayèrent à plusieurs reprises de renverser le capitalisme et le féodalisme, réussissant à un moment à prendre le contrôle des deux-tiers du pays. Ils/elles étaient organisé·e·s en quatre blocs : les anarchistes, le Parti Socialiste, le Parti Communiste et un parti d’extrême-gauche plus petit, le POUM.

Cependant, malgré les aspirations révolutionnaires de leurs membres, les dirigeant·e·s de ces partis échouèrent à prendre les mesures pour consolider les gains réalisés par les travailleurs·euses et les paysan·ne·s. Ils/Elles n’expliquèrent pas qu’il était nécessaire d’en finir avec le vieil appareil d’Etat et quelles seraient les différentes mesures à prendre pour avancer vers le socialisme. Au contraire, ils/elles finirent tou·te·s par s’aligner sur les dirigeant·e·s communistes stalinien·ne·s qui défendaient l’idée d’une stratégie en deux étapes. Celle-ci affirmait qu’il fallait d’abord passer par une période de développement d’une démocratie capitaliste en Espagne, nécessaire avant de pouvoir mettre en avant la perspective d’une lutte pour le socialisme. Pour les stalinien·ne·s, la tâche n’était donc pas d’amener la classe des travailleurs·euses à prendre le pouvoir, mais au contraire de rendre le pouvoir aux capitalistes.

Cette politique, désorientant les travailleurs·euses et décourageant leur enthousiasme révolutionnaire – ouvrit tragiquement la voie au général fasciste Franco, dont la victoire au terme de la guerre civile se traduisit par la mort de dizaines de milliers de syndicalistes et de militant·e·s ouvriers·ères et par l’instauration d’une dictature fasciste brutale qui dura quarante ans.

Chili

La coalition de l’Unité Populaire qui arriva au pouvoir au Chili en 1970 était soutenue par un mouvement ouvrier puissant et reposait sur une alliance entre le Parti Socialiste et le Parti Communiste. Soumis à de fortes pressions venant de la population qui voulait des améliorations de ses conditions de vie, le gouvernement dût aller au-delà de ce que ses dirigeant·e·s avaient prévu. Des industries-clé comme les mines de cuivre furent nationalisées, un gel des prix et des loyers introduit, une réforme agraire partielle mise en œuvre et du lait distribué gratuitement aux enfants dans les écoles. Face à ces mesures et au danger d’explosion révolutionnaire, la classe capitaliste devint enragée et une partie se mit à préparer un coup d’Etat pour écraser le gouvernement d’Unité Populaire.

La situation devint très favorable au renversement du capitalisme. La bourgeoisie était démoralisée et divisée quant au chemin à suivre, des parties de la classe moyenne soutenait le gouvernement d’Unité Populaire et le mouvement ouvrier se renforçait. Un parti révolutionnaire aurait soutenu la revendication des travailleurs·euses qui réclamaient des armes pour défaire les forces contre-révolutionnaires qui se préparaient. Il aurait aussi soutenu l’organisation de Conseils de travailleurs·euses, de paysan·ne·s, de soldat·e·s, de petit·e·s indépendant·e·s,… destiné·e·s à devenir les réel·le·s centres de pouvoir.

Au contraire, les dirigeant·e·s des partis socialistes et communistes de l’Unité Populaires retinrent les masses. Ces « dirigeant·e·s » insistèrent sur la nécessité de rester dans le cadre de la légalité capitaliste et de laisser les leviers de pouvoir aux mains de la bourgeoisie. Ils/Elles laissèrent intacts l’armée, les juges, la police, la presse,… Le résultat final fut la victoire d’un dictateur brutal et l’assassinat de milliers de militant·e·s ouvriers·ères, syndicaux·ales, socialistes et communistes.

Etats ouvriers déformés

Malheureusement, on peut donner beaucoup d’autres exemples de révolutions qui ont échoué avec des conséquences tragiques : la révolution hongroise en 1919, les occupations d’usines par les travailleurs·euses italien·ne·s en 1920, la révolution chinoise en 1925-27, le Portugal en 1974-75 et encore bien d’autres.

Au cours de la révolution portugaise, 70% de l’industrie, des banques et du secteur financier se trouvèrent dans les mains de l’Etat. Le grand quotidien conservateur britannique The Times annonça qu’au Portugal le capitalisme était mort. Mais les dirigeant·e·s socialistes et communistes jouèrent ici aussi un rôle contre-révolutionnaire par leur refus de mener la révolution à son terme, permettant à la bourgeoisie de restaurer son pouvoir et de restait intact.

Il y a eu aussi des révolutions issues de guerres paysannes ou luttes de guérilla qui ont réussi à renverser le capitalisme et qui ont fini par introduire des économies planifiées, comme en Chine à partir de 1949 et à Cuba à partir de 1959. Mais les partis révolutionnaires qui ont dirigé ces mouvements ne se fixaient pas le but de construire le socialisme et, comme ils se basaient davantage sur la paysannerie que sur la classe des travailleurs·euses, ils furent incapables de faire naître des sociétés socialistes démocratiques (voir plus bas Le rôle de la classe des travailleurs·euses) Les marxistes décrivent les régimes qui en résultent comme des « Etats ouvriers déformés » parce que, bien qu’ils aient été capables d’augmenter spectaculairement le niveau de vie de la masse du peuple pendant une période sur base d’une économie planifiée, ce sont des régimes fortement répressifs qui ne reposent pas sur un pouvoir exercé démocratiquement par les travailleurs·euses.

Le parti Bolchevik

Le contraste entre les événements de Russie en 1917 et les exemples ci-dessus est frappant. Quinze ans auparavant, Lénine était arrivé à la conclusion que, pour que les travailleurs·euses russes puisse renverser l’Etat dictatorial tsariste, une force disciplinée et organisée serait nécessaire. Dès lors, il fut le fer de lance de la construction du parti bolchevik1, un nouveau type de parti de parti qui donnait à ses membres une formation solide basée sur l’étude des expériences et des luttes antérieures, qui prenait ses décisions au terme de discussions démocratiques et de débats à tous les niveaux du parti et qui agissait de manière unie quand il menait des campagnes et des actions.

Après avoir réussi à gagner le soutien de la couche la plus avancée de la classe ouvrière, les Bolcheviks furent ensuite capables de conduire les travailleurs·euses au cours de la révolution d’Octobre. L’appareil d’Etat tsariste fut complètement démantelé et remplacé par un Etat ouvrier démocratique basé sur une économie planifiée. Cet Etat dégénéra politiquement sous la direction de Staline à cause de l’isolation du pays (suite à l’échec des révolutions en Allemagne, en Autriche et en Hongrie), à la misère accentuée par la guerre civile et aux problèmes dus au sous-développement économique du pays. Cependant, cette dégénérescence ne peut nier ni le fait que les Bolcheviks ont mené une révolution victorieuse, un événement titanesque dans l’Histoire humaine qui a transformé les vies de centaines de millions de gens, ni les leçons que nous pouvons tirer de leur expérience.

Le rôle de la classe des travailleurs·euses

L’analyse des luttes du passé et des révolutions montre que seule la classe des travailleurs·euses peut jouer un rôle dirigeant parmi les masses opprimées dans une révolution qui peut à la fois renverser le capitalisme et ouvrir la voie au socialisme.

Ceci est dû au rôle des travailleurs·euses dans la production capitaliste : ne possédant aucun des biens indispensables à la possibilité moderne sur grande échelle (machines ou usines), ils sont obligés de vendre leur force de travail pour survivre et subissent une exploitation (voir brochure n°3 sur l’économie capitaliste), ce qui leur crée des problèmes mais aussi et des intérêts similaires. Les travailleurs·euses, dans les divers services ou industries, font souvent face à des conditions de travail et des niveaux de salaire similaires et à la même insécurité de l’emploi.

La classe moyenne – la « petite-bourgeoisie » – est constituée des couches intermédiaires de la société qui ne sont pas des salarié·e·s (les commerçant·e·s, les artisan·e·s, les petit·e·s agriculteurs·trices, les professions libérales comme les médecins, les avocat·e·s,…) ainsi que par certaines couches privilégiées de salarié·e·s qui participent à l’organisation de l’exploitation des autres travailleurs·euses (comme la majorité des cadres).

Quand les contradictions et les crises économiques du capitalisme s’approfondissent, de plus en plus de membres des couches moyennes de la société se voient imposer des conditions de travail et de vie de plus en plus proches de celles des travailleurs·euses et sont amené·e·s à partager leurs problèmes et leurs aspirations. Cependant les couches moyennes – vu leur diversité et, dans les zones rurales, vu leurs conditions de vie éclatées et isolées – n’ont jamais été capables de jouer un rôle indépendant en tant que classe. Une partie est amenée à soutenir la bourgeoisie et le maintien du capitalisme mais la majorité peut être gagnée à soutenir un mouvement révolutionnaire dirigé par la classe des travailleurs·euses et elle peut même y jouer un rôle très important si le mouvement des travailleurs·euses adopte un programme qui fait appel à elle.

Ainsi un parti révolutionnaire doit se baser essentiellement sur la classe des travailleurs·euses – le « prolétariat » – à cause du rôle dirigeant que celle-ci peut jouer. Et, à son tour, pour jouer ce rôle indispensable, la classe des travailleurs·euses a besoin d’un parti révolutionnaire.

Bien que cette classe soit moins hétérogène que la classe moyenne, elle se répartit néanmoins en diverses couches : jeunes et plus âgé·e·s, hommes et femmes, qualifié·e·s et non qualifié·e·s, actifs·ives et chômeurs·euses, secteur privé et secteur public, grandes entreprises à forte tradition syndicale et petites boîtes sans syndicat,… et parfois d’autres encore en fonction de l’origine ethnique ou de l’appartenance religieuse. La classe dirigeante essaie d’exploiter ces divisions, par exemple en encourageant les divisions raciales ou en jouant sur différenciant au maximum et les calculs et les niveaux en matière de salaire.

Les travailleurs·euses ont besoin de s’unir de manière organisée, de manière à surmonter ces divisions autant que cela est possible dans le cadre du système actuel et à s’unir dans les luttes qui leur permettent de développer leurs intérêts de classe. Un premier niveau d’organisation des travailleurs·euses est bien sûr le syndicat mais son horizon est limité par son objectif même (défendre les intérêts des travailleurs·euses dans le cadre du capitalisme) et surtout par la domination d’une bureaucratie réformiste. C’est à l’intérieur d’un parti révolutionnaire que le niveau d’unité maximum peut être atteint, autour d’un programme défendant le plus scientifiquement possible les intérêts des travailleurs·euses et des opprimé·e·s. Comme le disait Trotsky dans son article « What Next ? » : « Le prolétariat n’acquiert un rôle indépendant qu’au moment où, de classe sociale en soi, il devient une classe politique pour soi. Cela ne peut se faire autrement qu’au moyen d’un parti. Le parti est cet organe historique par lequel la classe devient consciente d’elle-même ».

Le programme du parti

« Les intérêts de la classe ne peuvent être formulés autrement que sous la forme d’un programme ; le programme ne peut être défendu autrement qu’en créant le parti » (Trotsky, What Next ?)

Pour être pleinement préparé pour faire face aux événements à venir, un parti révolutionnaire a besoin d’avoir le programme du marxisme révolutionnaire, qui est un ensemble d’idées basé sur les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste, les documents de fondation de la Quatrième Internationale et l’expérience accumulée du mouvement trotskiste depuis lors (et particulièrement celle de notre Comité pour une Internationale Ouvrière).

Tout en étant basé sur des idées et des perspectives, le programme doit aussi inclure des revendications. Celles-ci sont développées à chaque étape de la lutte des classes. Elles ne doivent pas simplement faire écho à l’humeur des travailleurs·euses et à leurs revendications à un moment donné mais, tout en prenant celles-ci en compte, elles doivent inclure des revendications qui vont un pas plus loin, de manière à augmenter la conscience tant des tâches immédiates indispensables que de la nécessité du socialisme. Les divers aspects du programme doivent être régulièrement révisés et remis à jour, afin de rester en phase avec le développement des événements, et testés dans la pratique. James Cannon, un des fondateurs du mouvement trotskiste américain aux USA dans les années ’30, écrivit ainsi dans son article « Le Parti Révolutionnaire » que le programme devait être soumis continuellement aux travailleurs·euses pour « prise en considération, adoption, action et vérification ».

Certains partis croient qu’il suffit de se proclamer en faveur de la révolution pour être un parti révolutionnaire. La majorité de ces partis ont historiquement été des partis « centristes », c’est-à-dire des partis dans lesquels les dirigeant·e·s font souvent des discours aux accents révolutionnaires mais en reviennent à une position réformiste, lorsqu’ils sont confrontés à des moments et des choix décisifs dans la lutte, sans réussir à faire avancer celle-ci. Ces partis oscillent entre réformisme et révolution, notamment parce qu’ils ne se basent pas sur un programme pleinement marxiste révolutionnaire.

Comment construire un tel parti ?

La construction d’un parti révolutionnaire n’a rien d’automatique : ce parti doit être consciemment et consciencieusement construit par ses membres. Cette construction commence généralement par de petits groupes. Or, une petite force ne peut pas gagner facilement une influence large : l’essentiel du travail doit donc être orienté vers la propagande socialiste et la discussion des idées avec des personnes rencontrées pendant les activités politiques aussi bien que dans la vie quotidienne. Le travail d’un parti plus grand sera différent, parce qu’il est vraisemblable que celui-ci jouera un rôle clé dans certains événements et donc qu’il aura des responsabilités de direction autant que d’agitation et de propagande.

Comment un petit parti peut-il grandir pour devenir un grand parti ? Cela dépend à la fois de l’adoption par le parti d’une approche et d’une orientation marxistes correctes et de l’ampleur des événements et des soubresauts dans la société. Comme l’écrivit Trotsky, « Pendant une révolution, c’est-à-dire quand les événements se produisent rapidement, un parti encore faible peut se transformer rapidement en un parti puissant pour autant qu’il comprenne lucidement le cours de la révolution et qu’il possède des cadres loyaux qui ne se laissent pas intoxiqués par des grandes phrases et qui ne soient pas terrorisés par les persécutions. Mais un tel parti doit être disponible avant la révolution vu que le processus de formation de cadres requiert une période de temps considérable et que la révolution n’accorde pas ce temps » (Classe, parti et direction).

Tout en grandissant à travers le recrutement direct d’individus et de groupes, les partis révolutionnaires peuvent à certains moments se construire au travers de fusions avec d’autres organisations. Cependant la réussite dune fusion dépend avant tout de la possibilité d’atteindre un accord principiel préalable sur les questions-clés actuelles des perspectives, du programme, de l’orientation et de la stratégie.

Quelle que soit la taille du parti, un travail soutenu et un investissement sérieux de ses membres est indispensable. Comme le disait une fois de plus Trotsky « Vous pouvez avoir à la fois des révolutionnaires sages ou ignorants, intelligents ou médiocres. Mais vous ne pouvez pas avoir des révolutionnaires qui manquent de la volonté de bousculer les obstacles, qui manquent de dévouement et d’esprit de sacrifice » (Comment se forment les révolutionnaires, 1929).

Quel type de parti ?

En Russie, les Bolcheviks, sous l’impulsion de Lénine, ont choisi le centralisme démocratique comme forme d’organisation.

Ce terme a pris aujourd’hui une connotation très négative parce que, sous Staline, le centralisme démocratique dans le Parti Communiste d’Union Soviétique a été vidé de son contenu pour mieux satisfaire les intérêts de la couche grandissante de bureaucrates. Les partis communistes staliniens sont devenus des appareils antidémocratiques, bureaucratiques, autoritaires et répressifs.

Pourtant, le centralisme démocratique est la forme d’organisation la plus démocratique qui ait jamais existé. Elle permet au parti de se développer sainement au rythme des discussions et des débats mais aussi, quand arrive le temps de l’action, d’agir d’une manière unifiée et organisée. De ce fait, cette méthode de fonctionnement est aussi la plus efficace.

Le centralisme démocratique implique d’abord que toutes les questions concernant le parti soient discutées aussi profondément que les membres le jugent nécessaire, et ce à tous les niveaux du parti. Cela ne signifie pas que le parti devient une boutique à parlottes avec des débats sans fin. Les discussions doivent être menées en ayant en tête les objectifs du parti, particulièrement en matière de formation politique et avec la nécessité d’arriver à des décisions claires sur le programme et les tâches du parti.

Chaque membre doit avoir le droit d’exprimer ses vues dans les réunions de sa section locale. Il est important que les membres essaient continuellement de développer leur formation et leurs capacités propres, de manière à pouvoir arriver à prendre collectivement les bonnes décisions. Les décisions concernant les idées et les perspectives essentielles du parti, ainsi que toutes les questions-clés en matière d’organisation, doivent être prises lors de congrès (le plus souvent annuels) de délégué·e·s élu·e·s dans les sections par les membres du parti.

Le centralisme – qui constitue le deuxième aspect de la formule – signifie essentiellement qu’une fois que les membres du parti ont pris une décision à la majorité, à quelque niveau que ce soit, ils doivent agir ensemble pour appliquer cette décision. S’il y a cinq, vingt ou beaucoup plus de membres d’un parti révolutionnaire dans une ville, est-il plus efficace qu’ils interviennent dans les événements locaux comme autant d’individus ou comme une équipe soudée ? Cette dernière réponse est clairement la meilleure. Et, à l’échelle nationale, où les travailleurs·euses sont confrontés à un Etat capitaliste centralisé disposant d’une longue expérience de confrontation aux défis venus d’en bas, leur unité dans l’action à travers la participation à un parti révolutionnaire est vitale.

Chaque membre doit avoir le droit de s’opposer à une idée ou à la manière de mener une action, mais une fois qu’une décision a été prise par une vote majoritaire, chaque membre doit agir à l’extérieur du parti en se conformant à cette décision. Ceci ne supprime leur droit de continuer à défendre leur point de vue dans les réunions du parti et de chercher à changer une décision, en organisant une tendance ou une fraction s’ils ou si elles le jugent nécessaires.

A certaines étapes, un parti devra placer plus l’accent sur la nécessité de discussion et de débat, tandis qu’à d’autres moments, la priorité ira davantage à l’action, en fonction de la situation concrète. Le centralisme démocratique n’est pas une formule rigide. De la même manière qu’elle doit être appliquée avec flexibilité en fonction des étapes de développement du parti, elle trouvera aussi inévitablement une expression différente dans des pays différents, en fonction de facteurs comme la taille, l’expérience et le travail mené à ce moment par le parti, l’autorité de ses dirigeant·e·s, la situation politique et les traditions des travailleurs·euses.

Des questions et des discussions surgissent parfois sur la manière dont les membres doivent se comporter entre eux/elles. Quelles doivent être les normes de comportement des membres (par exemple, face au racisme, au sexisme,…) ? Comment les ressources du parti peuvent-elles être accrues (montant des cotisations, actions destinées à faire rentrer de l’argent dans les caisses,…) et doivent-elles être réparties pour favoriser la participer de membres ayant des revenus limités ou des besoins spéciaux ? Sur ces questions, il faut reconnaître que le parti, qui travaille avec toutes les limitations imposées à ses membres par le système capitaliste, ne peut être un modèle pour la future société socialiste. C’est aux membres de décider de la répartition des ressources et des limites à poser face à des comportements critiquables, tout en comprenant qu’il n’est pas possible de construire un parti avec des membres qui ne soient affectés en rien par les problèmes de la société actuelle.

La direction du parti

Dans son article « Classe, parti et direction », Trotsky expliqua la relation nécessaire entre les trois niveaux évoqués dans le titre de l’article : la classe des travailleurs·euses dirige le mouvement populaire, tout en étant dirigée par le parti, qui est à son tour dirigé par sa direction. Il ajouta que les membres et la direction du parti devaient être testé·e·s et sélectionné·e·s tout au long du développement des débats et des événements, de manière à perfectionner le meilleur outil possible afin de permettre à la classe des travailleurs·euses de transformer la société.

Un parti révolutionnaire a besoin, à chaque niveau de sa structure, de dirigeant·e·s capables de donner une impulsion et une direction politique et organisationnelle au travail du parti. Les membres de base qui sont immergé·e·s dans le travail politique dans leur secteur ou leur ville n’ont pas nécessairement l’information suffisante ou le temps pour acquérir une vue d’ensemble et se faire un avis personnel sur la situation régionale, nationale et internationale. Ils/Elles élisent ceux/celles qu’ils/elles voient comme les plus capables de donner une direction correcte en fonction d’une analyse plus complète et d’une expérience plus grande que celle dont ils/elles disposent eux/elles-mêmes. Les membres de base doivent toujours évaluer la qualité de la direction fournie par ceux/celles qu’ils/elles ont élu·e·s, de manière à ce que des changements puissent être faits si nécessaire. Tou·te·s les dirigeant·e·s élu·e·s doivent répondre de leur travail et de leurs décisions et sont révocables à tout moment.

La qualité de la direction d’un parti révolutionnaire dépend de l’existence d’une base politiquement formée et dotée d’un esprit critique car celle-ci est la mieux à même de choisir les meilleur·e·s candidat·e·s pour les positions de direction et de les remplacer si nécessaire. Même les plus grand·e·s dirigeant·e·s ont besoin du contrôle de ceux/celles qui sont à la base de leur parti. Sans ce contrôle, les comités ou les individus exerçant les tâches de direction peuvent en fin de compte succomber à des pressions réformistes ou ultra-gauche et entraîner tout le parti dans une mauvaise voie.

Cependant, si les membres doivent être critiques, Trotsky souleva un point important : « La maturité de chaque membre du parti s’exprime particulièrement dans le fait qu’il n’exige pas du régime interne du parti plus que ce que celui-ci peut donner (…) Il est bien sûr nécessaire de lutter contre chaque erreur individuelle de la direction, contre chaque injustice, etc. Mais il est nécessaire d’évaluer ces « injustices » et ces « erreurs » non en elles-mêmes mais en relation avec le développement général du parti à la fois au niveau national et international. Un jugement correct et un sens des proportions est une chose extrêmement importante en politique. »

Les dirigeant·e·s ne doivent avoir aucun privilège financier au-delà des dépenses qui leur sont nécessaires. Les dirigeant·e·s, tout comme les représentant·e·s publics·ques du parti, ne doivent pas recevoir plus que le salaire moyen d’un·e travailleur·euse qualifié·e. Les dirigeant·e·s du parti doivent donner l’exemple à tou·te·s les membres à travers leur volonté personnelle de faire des sacrifices en temps et en argent et par le fait qu’ils/elles ne demandent pas aux membres de faire des sacrifices plus grands que ceux qu’ils/elles sont préparé·e·s à faire eux/elles-mêmes.

Entre les réunions des organes du parti à chaque niveau, des organes de direction doivent prendre les décisions nécessaires à la progression du parti. Cela signifie que les membres doivent avoir confiance dans la capacité de leurs dirigeant·e·s d’aboutir à des décisions correctes. Cette confiance ne peut s’établir qu’à travers la mise à l’épreuve des dirigeant·e·s au cours des événements et des débats. Il est aussi important d’avoir un certain renouvellement dans la composition des organes de direction de manière à ce qu’ils ne perdent pas leur entrain et ne s’enfoncent pas dans des habitudes routinières.

Quelques-unes des normes établies pour préserver la démocratie dans un parti révolutionnaire sont aussi applicables aux dirigeant·e·s élu·e·s dans une société socialiste après une révolution victorieuse. Avant la Révolution russe, Lénine a indiqué quelques conditions qui peuvent aider à prévenir le développement de la bureaucratie après la révolution : des élections libres et démocratiques, l’obligation pour tou·te·s les dirigeant·e·s de rendre des comptes à ceux/celles qui les ont élus, la possibilité de révoquer les dirigeant·e·s à tout moment, l’interdiction pour les dirigeant·e·s de toucher plus que le salaire moyen d’un·e travailleur·euse ordinaire et la rotation régulière des personnes chargées des tâches administratives.

L’internationalisme avant et après la révolution

Bien que le capitalisme soit basé sur des Etats-nations, les économies capitalistes sont interconnectées à travers le monde entier. Aucun Etat socialiste ne pourrait survivre pendant une longue période ni commencer à résoudre les problèmes de la planète s’il restait isolé. C’est pourquoi le socialisme ne peut être réalisé qu’à l’échelle internationale. C’est pourquoi aussi un parti révolutionnaire est nécessaire à cette même échelle internationale. Il est important, et même vital, pour des partis révolutionnaires qui agissent dans divers pays du monde de participer ensemble à une internationale révolutionnaire. Cette participation leur permet de réaliser une analyse plus complète des événements mondiaux à travers la discussion avec les autres partis et de partager les leçons des expériences de construction du parti, ce qui peut permettre à chaque parti d’éviter des erreurs potentiellement fatales.

Le rôle d’une internationale révolutionnaire sera aussi très important après une révolution victorieuse, tant pour appeler les travailleurs·euses partout dans le monde à soutenir la révolution et à refuser d’être utilisés contre elle dans des aventures militaires lancées par leur propre classe capitaliste, que pour aider la révolution à s’étendre le plus vite possible à d’autres pays. De même, le rôle d’un parti révolutionnaire ne se termine pas avec la victoire de la révolution dans son pays. Le parti sera indispensable pour armer tou·te·s les travailleur·euses de son expérience et de ses connaissances afin de leur permettre de défaire toutes les tentatives contre-révolutionnaires de la petite minorité de la société qui constituait auparavant la classe dominante.

Le parti contribuera aussi à aider la nouvelle société socialiste à se développer sur une base saine, avec un pouvoir pleinement démocratique des travailleurs·euses et une organisation de la production et des services basée sur une économie planifiée démocratiquement. De la même manière qu’une sage-femme garde un œil sur la santé du bébé nouveau-né une fois qu’elle a assuré l’accouchement, un parti révolutionnaire aidera à construire et à diriger la nouvelle société venue au monde suite à une révolution victorieuse. Bien que les problèmes créés par des siècles de capitalisme ne seront pas effacés en une nuit, il sera possible de créer rapidement une société dans laquelle les conditions de vie de chaque personne pourront être élevées jusqu’à un niveau décent et même au-delà, dans laquelle l’environnement pourra être sauvegardé et les dégâts antérieurs réparés et dans laquelle les talents de chaque personne pourront être utilisés pour porter le développement de la société jusqu’à un niveau encore jamais atteint.

Judy Beishon

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NOTE:

(1) Bolchevik, qui signifie « majoritaire » en russe, est le nom que prit la fraction de Lénine au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie à l’issue du congrès de 1902 et qu’elle conserva après qu’elle soit devenue dans les faits un parti indépendant dès 1912. Le Parti Bolchevik devint le Parti Communiste en 1918.

D’où proviennent les inégalités?

En janvier 2014, l’ONG Oxfam publiait un rapport controversé exposant l’incroyable inégalité économique mondiale. Les données révélées étaient ahurissantes. En 2010, les 388 personnes les plus riches au monde détenaient autant que la moitié la plus pauvre de l’Humanité, soit autant que 3,5 milliards de personnes. En 2014, seuls 85 super riches suffisaient. Un an plus tard, Oxfam a livré un nouveau rapport actualisé. La croissance de la fortune des riches augmente si rapidement que, désormais, 80 personnes détiennent autant de richesses que la moitié de la population mondiale. Pour les très riches, la crise semble n’être rien de plus qu’une perverse course à l’élimination pour appartenir à cette couche infime au sommet de la société.

De vastes inégalités

Dans son rapport de janvier 2015, basé notamment sur les données du Credit Suisse, Oxfam dévoile qu’en 2014, les 1% les plus riches détenaient 48% de la fortune mondiale. Les 99% de la population restante devraient donc se partager les 52% restants mais, là aussi, la richesse est très inégalement répartie puisque les 80% les plus pauvres de l’Humanité doivent se débrouiller avec seulement 5,5% de la richesse mondiale. Une concentration étourdissante de richesse fait face à la misère la plus noire.

Et encore ce constat est-il très certainement une lourde sous-estimation. Récemment, L’Institut allemand pour la recherche économique (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung, DIW) a découvert que la majeure partie de la richesse des 0,1% des Allemand·e·s les plus riches avait été mésestimée en raison d’erreurs statistiques. Ce 0,1% ne possède pas 3.000 milliards d’euros mais bien… 9.300 milliards! Plus de trois fois plus! Et des montagnes de milliards se planquent encore dans les paradis fiscaux. Les riches font tout pour éviter de montrer au grand jour l’étendue de leurs possessions.

Des ONG telles qu’Oxfam ne sont pas les seules à se préoccuper de cette évolution. De larges sections de la population sont proprement scandalisées au vu des inégalités croissantes et des économistes comme Pikketty éditent des livres très populaires consacrés au sujet. L’élite capitaliste est gagnée d’inquiétude. Même Warren Buffet, une des plus grosses fortunes mondiales, critique sévèrement l’ampleur des inégalités. Lors du dernier Forum économique mondial de Davos, en Suisse, la thématique était bien plus centrale qu’auparavant. Ce n’est en rien une soudaine prise de conscience morale, mais plutôt la compréhension que ces inégalités commencent à représenter une sérieuse menace pour leur position dominante. Les révolutions au Moyen-Orient et Afrique du Nord ne sont pas survenues par hasard, elles étaient la conséquence du refus d’une situation où une couche sans cesse plus large de la population se voit plongée dans la misère.

Rien de nouveau sous le soleil

On pourrait avoir l’impression que ces inégalités constituent un phénomène neuf. Ce n’est pas le cas. La répartition inégale des richesses est le fil rouge de l’histoire du capitalisme. A l’exception de quelques rares périodes historiques, ces inégalités n’ont d’ailleurs fait que s’accroître.

Au 19e siècle, en pleine révolution industrielle, le contraste était évident. Dans les nouvelles fabriques qui se répandaient rapidement, des biens étaient produits à un rythme inédit, ce qui détonnait grandement avec la misère presque sans précédent des travailleurs·euses qui y étaient exploité·e·s. La situation n’a commencé à s’améliorer que lorsque ceux/celles-ci se sont organisé·e·s en syndicats et en partis.

Les socialistes de l’époque ont tenté de trouver une explication. La plupart en sont resté·e·s au stade de demi-théories ou d’illusions totales. Certain·e·s ont été plus loin que d’autres, mais il a fallu attendre l’arrivée de Marx et de son analyse pour disposer d’une théorie véritablement scientifique. Le/la lecteur·trice actuel·le du ‘‘Capital’’ de Marx remarque bien vite qu’il est toujours bel et bien d’actualité en dépit du fait qu’il date du 19e siècle.

La base : la théorie de la plus-value

Marx explique au début du ‘‘Capital’’ que la plupart des biens produits sous le capitalisme sont destinés au marché. Cela semble évident aujourd’hui, mais au cours de la majeure partie de l’Histoire, la production n’était pas destinée à être vendue mais à être consommée. Les produits spécialement destinés à la commercialisation sont appelés par Marx des marchandises. Selon lui, elles avaient un certain nombre de caractéristiques notables.

Une première caractéristique est qu’elles ont visiblement deux types de valeurs différentes. Il y a tout d’abord la valeur d’usage, c’est-à-dire qu’elles doivent correspondre à un besoin donné (ce qui est logique, des objets insignifiants peuvent difficilement être vendus). Mais elles doivent être échangées en diverses proportions avec d’autres. Elles ont donc une valeur d’échange, ou tout simplement une valeur. Mais qu’est ce qui définit véritablement la valeur d’une marchandise?

Il existe presque autant de réponses sur ce point qu’il existe de tendances économiques. Pour certains, il s’agit simplement de l’effet de l’offre et de la demande. Pour d’autres, différents facteurs de production sont cruciaux comme le capital, le travail, l’environnement,… La conclusion de Marx est qu’en dernière instance, la valeur est déterminée par le travail humain, plus précisément par le temps de travail nécessaire dépensé dans un bien. Ce que tous les produits ont en commun, c’est d’être en dernière instance le fruit du travail de l’humain.

Marx ne réduisait cependant pas tout à ça. Dans le cas contraire, on pourrait rapidement déboucher sur des conclusions absurdes. Quelqu’un qui effectue très lentement un travail inefficace ne produit pas plus de valeur que son homologue très productif·ve et rapide et ne demande donc pas de prix considérablement plus élevés.

Marx n’entendait pas par là le travail individuel effectivement dépensé par un·e producteur·trice donné·e à la production d’une marchandise donnée, mais la quantité de travail nécessaire en moyenne pour produire cette marchandise, à un niveau donné de développement des forces productives. De nouvelles machines productives qui raccourcissent le temps de travail diminuent la valeur. Même ainsi, la valeur peut augmenter parce que, par exemple, une matière première est rare et exige donc plus de travail pour la développer. La main-d’œuvre qualifiée crée aussi une plus grande valeur que la main-d’œuvre non-qualifiée.

Pour Marx, prix et valeur sont deux choses différentes, mais pas indépendante l’une de l’autre. Le prix est ce qu’il définissait sous le terme ‘‘d’expression monétaire de la valeur d’une marchandise’’. Il s’agit donc de la valeur traduite en masse monétaire. On assume communément que le prix et la valeur d’un bien sont égaux, mais ce n’est pas le cas. Les fluctuations de l’offre et de la demande ont pour conséquence que le prix est parfois au-dessus de la valeur d’une marchandise, parfois en-dessous. La spéculation peut aussi très fortement faire varier un prix.

Il suffit de penser à la manière dont le prix du baril de pétrole a chuté ces derniers mois pour ensuite regrimper relativement vite. Pareille fluctuation ne peut être expliquée par un changement de la valeur d’un baril de pétrole (sa production n’est soudainement pas devenue plus efficiente) et pas non plus par une modification de l’offre et de la demande. Ces données sont demeurées relativement stables. La véritable raison de cette variation réside dans la spéculation. La demande spéculative de pétrole est 20 fois plus grande que la demande physique. Les spéculateurs·trices ont un effet énormément perturbateur sur le prix réel.

Dans un marché où aucune entreprise n’exerce de monopole, à long terme, le prix moyen correspondra à la valeur.

Travail, force de travail et exploitation

‘‘Mais qu’est-ce que tout ça peut donc bien avoir à faire avec les inégalités ?’’ pouvez-vous penser. Là réside la première véritable innovation de Marx dans la théorie économique. La théorie de la valeur-travail n’est pas sa découverte, mais un énorme problème restait à régler. Cela n’expliquait pas fermement d’où provenaient les profits des capitalistes.

Le raisonnement est le suivant: un·e travailleur·euse au service d’un·e employeur·euse est payé·e pour le travail qu’il produit, il reçoit un salaire. Selon la théorie de la valeur-travail, le salaire doit être égal au travail fourni. Mais si l’employeur·euse doit vendre le produit qu’il/elle a en mains à sa valeur, il/elle ne lui est pas possible de réaliser un profit. On pourrait affirmer qu’il/elle vend ce produit au-dessus de sa valeur (c’est d’ailleurs ce qui se passe parfois dans la réalité), mais cela suggère implicitement que la théorie de la valeur-travail n’est pas véritablement applicable. Les prix seraient à la merci de l’arbitraire de l’employeur·euse.

Selon Marx, le problème n’était pas issu de théorie de la valeur-travail en elle-même, mais de l’idée que l’échange entre employé·e et employeur·euse était un échange égal. Même si cet échange a toutes les apparences de l’être, ce n’est absolument pas le cas. Marx expliquait qu’un·e travailleur·euse ne vend pas son travail, mais sa force de travail, c’est-à-dire sa capacité à exécuter un travail et non pas sa production concrète de biens dans une entreprise. C’est le capitaliste qui s’approprie cette dernière.

Les marxistes appellent ‘‘plus-value’’ la différence entre la valeur de la force de travail (ou le salaire) et le travail sous forme de produits bénéficiant aux capitalistes. Cela constitue la base du profit du capitaliste. En réalité, le profit ne correspond pas à la plus-value. Une partie est en fait utilisée pour le marketing, la comptabilité,… Pour plus de commodité, nous partons du principe que c’est ainsi. Le rapport entre la plus-value et le salaire est le taux d’exploitation. Au plus la plus-value est grande relativement au salaire, au plus est élevé le taux d’exploitation.

L’exploitation s’accentue

La lutte pour la plus-value est à la base de la lutte entre les classes sociales. Le capitaliste veut rendre la plus-value aussi grande que possible. Il/elle veut donc accroître le degré d’exploitation. Les travailleurs·euses, en revanche, veulent que la plus-value reste aussi réduite que possible. Ces deux groupes ont des intérêts fondamentalement opposés.

On peut accroître la plus-value de plusieurs manières différentes. La plus évidente est d’allonger la journée de travail et de geler voire de diminuer le salaire. De telles mesures sont des attaques ouvertes contre le niveau de vie des travailleurs·euses, elles se heurtent généralement à une vive opposition. C’est pourquoi la classe dirigeante et ses représentant·e·s agissent souvent de manière sournoise.

Elle s’en prend ainsi régulièrement au salaire socialisé, c’est-à-dire la part de nos salaires servant à payer nos pensions, les allocations de chômage, les soins de santé,… au travers de la sécurité sociale. Concrètement, cela se  traduit par des allocations réduites, des soins de santé plus chers, le relèvement de l’âge de la pension et ainsi de suite. L’establishment capitaliste veut nous convaincre qu’économiser sur notre salaire socialisé vise à protéger la partie individualisée de notre salaire, mais la vérité est que la classe bourgeoise empoche de cette façon plus de plus-value en accentuant le degré d’exploitation. Parallèlement, de telles mesures entraînent une pression à la baisse sur les conditions de salaire et de travail de tous, des allocations plus faibles et moins de protection sociale nous obligeant, entre autres, à accepter n’importe quelles conditions.

La productivité des travailleurs·euses est simultanément augmentée. L’entreprise spécialisée en ‘‘gestion des ressources humaines’’ Securex a réalisé une étude dont il ressort que 64% des travailleurs·euses subissent un stress excessif au travail, une augmentation de 18,5% par rapport à 2010. L’étude montrait que presque 80% des employeurs·euses ont reconnu que l’augmentation du nombre d’épuisements professionnels est due à une augmentation de la pression au travail (1). Au cours de la dernière moitié du 20e siècle, la productivité des travailleurs·euses belges a augmenté de 650 %. Le nombre d’heures de travail annuellement prestées a diminué et les salaires bruts ont augmenté de 250%. Mais pour recevoir à la fin de cette période une part de la valeur produite égale à celle perçue au début, les salaires bruts réels auraient dû augmenter de 433% !

Le néolibéralisme met fin à l’État providence

Le salaire ou la valeur de la force de travail est, tout comme les autres biens, égal au temps de travail nécessaire pour produire ces biens. Autrement dit, le salaire est égal à la valeur des produits nécessaires à maintenir en vie un·e travailleur·euse et sa famille. Certain·e·s ont fait le postulat que cela signifiait que Marx défendait la ‘‘loi d’airain des salaires’’, qui implique que le salaire ne grimperait jamais au-dessus du minimum d’existence absolu et que les travailleurs·euses seraient donc voué·e·s à une vie de famine sous le capitalisme. Il n’en est toutefois rien. C’est principalement le rapport de force entre travail et capital qui est déterminant pour déterminer le niveau de vie des travailleurs·euses et de leurs familles.

Selon Marx, il existe bel et bien une tendance sous le capitalisme à créer une couche toujours plus large qui soit complètement ou partiellement exclue. Ce groupe a de plus en plus de difficultés à joindre les deux bouts et mène une existence précaire. C’est ce qu’il appelle le ‘‘lumpenprolétariat’’ (‘‘prolétariat en haillons’’ ou sous-prolétariat).

Dans les pays capitalistes développés, cette tendance semblait appartenir au passé étant donné la croissance des années 1950, 1960 et 1970. Cette croissance inédite s’est développée sur les cendres des ravages de la Deuxième Guerre mondiale. La période était aussi marquée par un rapport de forces favorable aux travailleurs·euses en raison de leurs organisations puissantes et de l’existence du bloc de l’Est qui alors, et malgré ses limites, exerçait un pouvoir d’attraction sur les travailleurs·euses et était sorti renforcé du conflit mondial. Les salaires ont fortement augmenté et l’État-providence a été bâti. Il s’agit de l’une des rares périodes de l’Histoire au cours de laquelle les inégalités ont diminué dans ces pays.

Mais depuis l’émergence du néolibéralisme dans la seconde moitié des années ’70 s’est développée une plus large couche marginalisée parmi la population, à un rythme différent selon le pays. Le processus a connu une nouvelle accélération profonde avec la nouvelle crise économique de 2008. Aujourd’hui, nous n’utilisons plus le terme de sous-prolétariat. Nous parlons de travailleurs·euses pauvres, ceux/celles qui sont coincé·e·s dans des emplois intérimaires précaires et mal payés ou qui sont tout simplement touchés par le chômage et doivent vivre d’une allocation sous le seuil de pauvreté. C’est ce groupe de la population qui est le plus directement touché par l’austérité. Dans des pays comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal, cette couche a connu une croissance explosive en un temps record.

Concurrence et monopole

Les inégalités ont constitué un des thèmes centraux à l’origine du mouvement de protestation Occupy aux USA, illustrée par le slogan des ‘‘99% contre le 1%’’. Il ressort cependant de rapports comme ceux d’Oxfam que, même au sein de ce groupe, la richesse est très inéquitablement répartie et concentrée dans une très petite fraction. Cette énorme concentration des richesses découle de la logique interne du capitalisme.

Qui dit capitalisme dit concurrence. Le fait que les capitalistes rivalisent directement entre eux/elles crée une pression supplémentaire pour accroître le degré d’exploitation. Mais cela a aussi pour effet que le capitalisme soit un système très dynamique avec renouvellement technologique et augmentation de la productivité. Paradoxalement, cela entraîne aussi sa contradiction. Les nouvelles technologies et nouvelles machines exigent toujours plus d’investissements de capitaux. Les petites entreprises sont absorbées par les grandes. Un secteur constitué d’une multitude de petites entreprises est, à terme, dominé par quelques grandes entreprises qui dominent le marché. Il est ici question de concentration et de centralisation du capital. Presque tous les secteurs sont aujourd’hui dominés par une poignée de multinationales.

Cela ne signifie pas pour autant la fin de la concurrence ou que le capitalisme arrive en eaux moins turbulentes, au contraire. Les contradictions inhérentes et la concurrence prennent seulement de nouvelles dimensions. Les multinationales sont en concurrence au niveau mondial de toutes sortes de manières.

Avec l’arrivée de nouvelles techniques et de nouveaux produits, d’anciens secteurs et monopoles disparaissent et d’autres naissent. La production devient plus rapide au point de dépasser ce que les consommateurs·trices peuvent absorber. La capacité de surproduction augmente, ce qui renforce auprès des capitalistes la recherche d’autres méthodes destinées à arracher des bénéfices rapides, entre autres via la spéculation et l’entretien de bulles financières.

De par leur énorme poids économique, cette concentration de capital mène à la poursuite de la concentration des richesses. Les multinationales peuvent imposer des prix plus bas à leurs fournisseurs·euses et faire payer des prix plus élevés aux consommateurs·trices. De plus, elles ne paient qu’à peine des impôts grâce à leur travail de lobbying et aux technologies fiscales de pointe. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il ne s’agit pas d’une irrégularité du capitalisme, cela est fondamentalement inhérent au système.

Quelle alternative ?

Les énormes inégalités suscitent indignation et révolte. De larges couches de la population estiment qu’il faut faire quelque chose. Un impôt sur la fortune, par exemple, pourrait être une réponse. Mais ceux/celles qui touchent aux intérêts des super riches et à leurs entreprises sont vite confronté·e·s au chantage sous la forme de la fuite des capitaux, des menaces de délocalisations, etc.

Ce n’est guère étonnant. L’inégalité est inhérente au capitalisme. Ce n’est pas une erreur du système, mais c’est le système qui est une erreur. Finalement, les intérêts d’une infime élite seront toujours centraux dans ce système grâce au fait qu’elle détient les secteurs clés de l’économie et le pouvoir politique qui va de pair.

Répondre à cela nécessite de sortir des limites de la société actuelle. Ce n’est qu’en organisant l’économie dans l’intérêt de la majorité de la population et sous son contrôle démocratique que la production pourra être démocratiquement planifiée et ainsi permettre d’offrir à chacun·e un niveau de vie décent. Les inégalités toucheront dès lors à leur fin.

Mathias, Parti Socialiste de Lutte