Lenine – La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer

La famine approche

La Russie est menacée d’une catastrophe certaine. Les transports ferroviaires sont incroyablement désorganisés, et cette désorganisation s’aggrave. Les chemins de fer vont s’arrêter. Les arrivages de matières premières et de charbon pour les usines cesseront. De même, les arrivages de céréales. Sciemment, sans relâche, les capitalistes sabotent, (gâchent, arrêtent, sapent, freinent) la production dans l’espoir que cette catastrophe sans précédent entraînera la faillite de la République et de la démocratie, des Soviets, et, en général, des associations prolétariennes et paysannes, en facilitant le retour à la monarchie et la restauration de la toute-puissance de la bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers.

Une catastrophe d’une ampleur inouïe et la famine nous menacent inéluctablement. Tous les journaux l’ont dit et mille fois. Un nombre incroyable de résolutions ont été adoptées par les différents partis et par les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans; ces résolutions reconnaissent que la catastrophe est certaine, qu’elle est imminente, qu’il faut la combattre énergiquement, que le peuple doit faire des « efforts héroïques » pour conjurer le désastre, etc.

Tout le monde le dit. Tout le monde le reconnaît. Tout le monde l’affirme.

Et l’on ne fait rien.

Six mois de révolution ont passé. La catastrophe s’est encore rapprochée. Un chômage massif pèse sur nous. Songez un peu : le pays souffre d’une pénurie de marchandises, le pays se meurt par manque de denrées alimentaires, par manque de main-d’œuvre alors qu’il y a en suffisance du blé et des matières premières; et c’est dans un tel pays, dans un moment aussi critique, que le chômage est devenu massif ! Quelle preuve faut-il encore pour démontrer qu’en six mois de révolution (une révolution que d’aucuns appellent grande, mais que pour l’instant il serait peut-être plus juste d’appeler une révolution pourrie), alors que nous sommes en république démocratique, alors que foisonnent les associations, organisations et institutions qui s’intitulent fièrement « démocratiques révolutionnaires », rien, absolument rien de sérieux n’a été fait pratiquement contre la catastrophe, contre la famine ? Nous courons de plus en plus vite à la faillite, car la guerre n’attend pas et la désorganisation qu’elle entraîne dans toutes les branches de la vie nationale s’aggrave sans cesse.

Or, il suffit d’un minimum d’attention et de réflexion pour se convaincre qu’il existe des moyens de combattre la catastrophe et la famine, que les mesures à prendre sont tout à fait claires, simples, parfaitement réalisables, pleinement à la mesure des forces du peuple, et que si ces mesures ne sont pas prises, c’est uniquement, exclusivement parce que leur application porterait atteinte aux profits exorbitants d’une poignée de grands propriétaires fonciers et de capitalistes.

C’est un fait. On peut affirmer en toute certitude que vous ne trouverez pas un seul discours, un seul article de journal de quelque tendance qu’il soit, une seule résolution d’une assemblée ou d’une institution quelconque, qui ne reconnaisse en termes parfaitement clairs et précis la nécessité de la mesure de lutte fondamentale, essentielle, propre à conjurer la catastrophe et la famine. Cette mesure, c’est le contrôle, la surveillance, le recensement, la réglementation par l’État; la répartition rationnelle de la main d’œuvre dans la production et la distribution des produits, l’économie des forces populaires, la suppression de tout gaspillage de ces forces, qu’il faut ménager. Le contrôle, la surveillance, le recensement, voilà le premier mot de la lutte contre la catastrophe et la famine. Personne ne le conteste, tout le monde en convient. Mais c’est justement ce qu’on ne fait pas, de crainte d’attenter à la toute-puissance des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, aux profits démesurés, inouïs, scandaleux qu’ils réalisent sur la vie chère et les fournitures de guerre (et presque tous « travaillent » aujourd’hui, directement ou indirectement, pour la guerre) profits que tout le monde connaît, que tout le monde peut constater et au sujet desquels tout le monde pousse des « oh ! » et des « ah ! ».

Et l’État ne fait absolument rien pour établir un contrôle, une surveillance et un recensement tant soit peu sérieux.

Inaction totale du gouvernement

Partout c’est le sabotage systématique, incessant, de tout contrôle, de toute surveillance et de tout recensement, de toute tentative faite par l’État pour organiser ce travail. Et il faut être incroyablement naïf pour ne pas comprendre – ou profondément hypocrite pour feindre de ne pas comprendre – d’où vient ce sabotage, par quels moyens il est perpétré. Car ce sabotage exercé par les banquiers et les capitalistes, ce torpillage par eux de tout contrôle, de toute surveillance, et de tout recensement, s’adapte aux formes d’État de la République démocratique, à l’existence des institutions « démocratiques révolutionnaires ». Messieurs les capitalistes se sont merveilleusement assimilé une vérité que reconnaissent en paroles tous les partisans du socialisme scientifique, mais que les mencheviques et les socialistes-révolutionnaires se sont efforcés d’oublier dès que leurs amis ont reçu des sinécures de ministres, de sous-secrétaires d’État, etc. A savoir que la nature économique de l’exploitation capitaliste n’est aucunement affectée par la substitution de formes de gouvernement démocratiques républicaines aux formes monarchistes; et que, par conséquent et inversement, il suffit de modifier la forme de la lutte en faveur de l’intangibilité du sacro-saint profit capitaliste pour le sauvegarder en régime de république démocratique avec le même succès que sous la monarchie autocratique.

Le sabotage sous sa forme moderne, la plus récente, le sabotage démocratique républicain de tout contrôle, de tout recensement, de toute surveillance, consiste en ceci : les capitalistes (de même, bien entendu, que tous les mencheviks et socialistes-révolutionnaires) reconnaissent «avec ardeur », en paroles, le « principe » du contrôle et sa nécessité, mais ils insistent sur son application « graduelle », méthodique, « réglée par l’État ». Or, pratiquement, ces belles paroles masquent le torpillage du contrôle qui est réduit à rien, à une fiction, à une comédie; toutes les mesures sérieuses et pratiques sont indéfiniment différées; on crée des appareils de contrôle extraordinairement compliqués, lourds, bureaucratiques et inertes, qui dépendent entièrement des capitalistes, ne font absolument rien et ne peuvent absolument rien faire.

Pour ne pas avancer d’affirmations gratuites, nous invoquerons le témoignage des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, c’est-à-dire précisément de ceux qui ont eu la majorité dans les Soviets pendant le premier semestre de la révolution, qui ont participé au « gouvernement de coalition » et qui, par suite, sont politiquement responsables, devant les ouvriers et les paysans russes, des complaisances envers les capitalistes, du torpillage de tout contrôle par ces derniers.

L’organe officiel le plus haut placé de tous les organes dits « habilités » (ne riez pas !) de la démocratie « révolutionnaire » – les Izvestia du C.E.C. (c’est-à-dire du Comité exécutif central du Congrès des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans de Russie) – publie dans son n° 164, daté du 7 septembre 1917, une décision émanant d’une institution spéciale, créée aux fins de contrôle par ces mêmes mencheviks et socialistes-révolutionnaires et qui se trouve entièrement entre leurs mains. Cette institution spéciale, c’est la « Section économique » du Comité exécutif central. La décision reconnaît officiellement, comme un fait acquis, « l’inaction totale des organismes centraux constitués auprès du gouvernement et chargés de réglementer la vie économique ».

En vérité, peut-on imaginer témoignage plus éloquent, signé de la main des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires eux-mêmes, attestant la faillite de leur politique ?

Même sous le tsarisme on avait reconnu la nécessité de réglementer la vie économique, et plusieurs institutions avaient été créées à cet effet. Mais, sous le tsarisme, la désorganisation n’avait cessé de croître, atteignant des proportions fantastiques. Il fut reconnu d’emblée que la tâche du gouvernement républicain, révolutionnaire, était de prendre des mesures sérieuses, énergiques, pour mettre fin au marasme économique. Lorsque se forma le gouvernement de « coalition », auquel participaient mencheviks et socialistes-révolutionnaires, il prit l’engagement, dans la déclaration solennelle qu’il adressa au peuple en date du 6 mai, d’instituer le contrôle et la réglementation de la vie économique par l’État. Les Tsérételli et les Tchernov, de même que tous les autres dirigeants mencheviques et socialistes-révolutionnaires, jurèrent leurs grands dieux que non seulement ils répondaient du gouvernement, mais que les « organismes habilités de la démocratie révolutionnaire », qui se trouvaient entre leurs mains, surveillaient et contrôlaient effectivement l’activité du gouvernement.

Quatre mois se sont écoulés depuis le 6 mai, quatre longs mois pendant lesquels la Russie a sacrifié des centaines de milliers de ses soldats dans une absurde « offensive » impérialiste, pendant lesquels la ruine économique et la catastrophe se sont rapprochées à pas de géant, alors que la saison d’été permettait de tirer largement parti des transports par eau, de l’agriculture, des prospections géologiques, etc., etc., et au bout de ces quatre mois, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires se voient obligés de reconnaître officiellement l’« inaction totale » des organismes de contrôle formés auprès du gouvernement !!

Et ces mencheviks et socialistes-révolutionnaires prétendent maintenant, avec un air sérieux d’hommes d’État (nous écrivons ces lignes juste à la veille de la Conférence démocratique du 12 septembre [1]), qu’il est possible de remédier la situation en remplaçant la coalition avec les cadets, par une coalition avec les gros bonnets de l’industrie et du commerce, les Kit Kitytch [2], les Riabouchinski, les Boublikov, les Térechtchenko et Cie !

On, se demande : comment expliquer cet aveuglement stupéfiant des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires ? Faut-il les considérer comme des nouveau-nés en politique qui, par candeur et déraison extrêmes, ne savent ne ce qu’ils font et se trompent de bonne foi ? Ou l’abondance des sinécures de ministres, de sous-secrétaires d’État, de gouverneurs généraux, de commissaires, etc., aurait-elle la propriété d’engendrer une cécité particulière, « politique » ?

Les mesures de contrôle sont universellement connues et faciles à réaliser

Mais, pourra-t-on se demander, les moyens et mesures de contrôle ne sont-ils pas une chose extrêmement compliquée, difficile, encore non expérimentée, voire inconnue ? Les atermoiements ne s’expliquent-ils pas par le fait que les hommes d’État du parti cadet, de la classe industrielle et commerçante, des partis socialistes-­révolutionnaire et menchevique, ont beau peiner depuis six mois, à la sueur de leur front, sur la recherche, l’étude, la découverte des mesures et moyens de contrôle, le problème se révèle incroyablement difficile et n’est toujours pas résolu ?

Hélas ! C’est sous cet aspect qu’on s’efforce de présenter les choses, en « faisant marcher » le moujik inculte, ignorant et abêti, et le philistin qui croit tout et n’approfondit rien. Mais en réalité, même le tsarisme, même l’« ancien régime », lorsqu’il créa les comités des industries de guerre [3], connaissait la mesure essentielle, le principal procédé et moyen d’exercer le contrôle, qui consiste à associer la population par professions, par objectifs de travail, par branches d’activité, etc. Mais le tsarisme redoutait l’association de la population; c’est pourquoi il restreignait de toutes les manières et entravait artificiellement l’emploi de ce procédé et moyen de contrôle universellement connu, éminemment facile et parfaitement applicable.

Accablés par les charges extrêmes et les calamités de la guerre, souffrant dans une plus ou moins grande mesure du marasme économique et de la famine, tous les États belligérants ont depuis longtemps établi, défini, appliqué, essayé toute une série de mesures de contrôle, qui, presque toujours, reviennent à associer la population, à créer ou encourager des associations de toute sorte, surveillées par l’État, auxquelles participent ses représentants, etc. Toutes ces mesures de contrôle sont universellement connues, on en a beaucoup parlé et on a beaucoup écrit à leur sujet; les lois sur le contrôle, édictées par les puissances belligérantes avancées, ont été traduites en russe ou exposées en détail dans la presse russe.

Si notre gouvernement voulait réellement appliquer le contrôle de façon sérieuse et pratique, si ses institutions ne s’étaient pas condamnées, par leur servilité envers les capitalistes, à une « inaction totale », l’État n’aurait qu’à puiser des deux mains dans l’abondante réserve des mesures de contrôle déjà connues, déjà appliquées. Le seul empêchement à cela, empêchement que les cadets, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks dissimulent aux yeux du peuple, a été et reste que le contrôle mettrait en évidence les profits fabuleux des capitalistes et leur porterait atteinte.

Pour mieux faire comprendre cette question capitale (qui est en somme la question du programme de tout gouvernement vraiment révolutionnaire, désireux de sauver la Russie de la guerre et de la famine), nous allons énumérer ces principales mesures de contrôle et les examiner l’une après l’autre.

Nous verrons qu’il aurait suffi à un gouvernement intitulé démocratique révolutionnaire autrement que par dérision de décréter (d’ordonner, de prescrire), dès la première semaine de son existence, l’application des principales mesures de contrôle, d’établir des sanctions sérieuses, des sanctions d’importance, contre les capitalistes qui essaient de se soustraire frauduleusement à ce contrôle, et d’inviter la population à surveiller elle-même les capitalistes, à veiller à ce qu’ils se conforment scrupuleusement aux décisions sur le contrôle, pour que celui-ci soit depuis longtemps appliqué en Russie.

Ces principales mesures sont :
1. La fusion de toutes les banques en une seule dont les opérations seraient contrôlées par l’État, ou la nationalisation des banques.
2. La nationalisation des syndicats capitalistes, c’est-à-dire des, groupements monopolistes capitalistes les plus importants (syndicats du sucre, du pétrole, de la houille, de la métallurgie, etc.).
3. La suppression du secret commercial.
4. La cartellisation forcée, c’est-à-dire l’obligation pour tous les industriels, commerçants, patrons en général, de se grouper en cartels ou syndicats.
5. Le groupement obligatoire ou l’encouragement au groupement de la population en sociétés de consommation, et un contrôle exercé sur ce groupement.

Voyons maintenant la portée qu’aurait chacune de ces mesures, à la condition d’être appliquée dans un esprit démocratique et révolutionnaire.

Nationalisation des banques

Les banques, on le sait, constituent les foyers de la vie économique moderne, les principaux centres nerveux de tout le système capitaliste d’économie. Parler de la « réglementation de la vie économique » et passer sous silence la nationalisation des banques, c’est ou bien faire preuve de l’ignorance la plus crasse ou bien tromper le « bon peuple » avec des paroles pompeuses et des promesses grandiloquentes, que l’on est décidé par avance à ne point tenir.

Contrôler et réglementer les livraisons de blé ou, en général la production et la répartition des produits, sans contrôler, sans réglementer les opérations de banque, est un non-sens. C’est faire la chasse à des « kopecks » problématiques et fermer les yeux sur des millions de roubles. Les banques modernes ont si intimement, si indissolublement fusionné avec le commerce (du blé comme de tout autre produit) et l’industrie que, sans « mettre la main » sur les banques, il est absolument impossible de rien faire de sérieux, qui soit vraiment « démocratique et révolutionnaire ».

Mais peut-être cette « mainmise » de l’État sur les banques est-elle une opération très difficile et très compliquée ? C’est précisément par des arguments de ce genre que l’on cherche d’ordinaire à faire peur aux philistins. Ce sont, bien entendu, les capitalistes et leurs défenseurs qui s’y emploient, car ils y trouvent leur avantage.

En réalité, la nationalisation des banques, qui n’enlève pas un seul kopeck à aucun « possesseur », ne présente absolument aucune difficulté au point de vue de la technique ou de la culture; elle est entravée uniquement par la cupidité sordide d’une infinie poignée de richards. Si l’on confond aussi souvent la nationalisation des banques avec la confiscation des biens privés, la faute en est à la presse bourgeoise qui répand cette confusion, son intérêt étant de tromper le public.

La propriété des capitaux concentrés dans les banques et avec lesquels celles-ci opèrent, est certifiée par des attestations imprimées ou manuscrites, appelées actions, obligations, lettres de change, reçus, etc. Aucune de ces attestations n’est annulée ni modifiée par la nationalisation des banques, c’est-à-dire par leur fusion en une seule banque d’État. L’individu qui avait 15 roubles sur son livret de caisse d’épargne reste possesseur de ces 15 roubles après. la nationalisation des banques, et celui qui possédait 15 millions garde également, après la nationalisation des banques, ces 15 millions sous forme d’actions, d’obligations, de lettres de change, de warrants, etc.

Quelle est donc la portée de la nationalisation des banques ?

C’est qu’aucun contrôle effectif des différentes banques et de leurs opérations n’est possible (même si le secret commercial est supprimé, etc.); car on ne peut suivre les procédés extrêmement complexes, embrouillés et subtils employés pour établir les bilans, fonder des entreprises et des filiales fictives, faire intervenir des hommes de paille, etc., etc. Seule la réunion de toutes les banques en une banque unique, sans signifier par elle-même le moindre changement dans les rapports de propriété, sans enlever – répétons-le – un seul copeck à aucun possesseur, rend possible le contrôle effectif à la condition bien entendu que soient appliquées toutes les autres mesures indiquées plus haut. Seule la nationalisation des banques permet d’obtenir que l’État sache où et comment, de quel côté et à quel moment passent les millions et les milliards. Seul le contrôle exercé sur les banques – ce centre, ce principal pivot et ce mécanisme essentiel du trafic capitaliste permettrait d’organiser, en fait et non en paroles, le contrôle de toute la vie économique, de la production et de la répartition des principaux produits; il permettrait d’organiser la « réglementation de la vie économique », qui, sans cela, est infailliblement vouée à n’être qu’une phrase ministérielle destinée à duper le bon peuple. Seul le contrôle des opérations de banque, à la condition qu’elles soient effectuées dans une seule banque d’État, permet d’organiser, grâce à des mesures ultérieures facilement applicables, la perception effective de l’impôt sur le revenu, sans qu’il soit possible de dissimuler les biens et revenus; car aujourd’hui, cet impôt n’est la plupart du temps qu’une fiction.

Il suffirait de décréter purement et simplement la nationalisation des banques; les directeurs et les employés la réaliseraient eux-mêmes. Ici, point n’est besoin pour l’État d’aucun appareil spécial, d’aucune préparation spéciale, cette mesure pouvant précisément être réalisée par un seul décret, « d’un seul coup ». Car la possibilité économique d’une telle mesure a été créée justement par le capitalisme qui, dans son développement, en est arrivé aux lettres de change, aux actions, aux obligations, etc. Il ne reste ici qu’à unifier la comptabilité; et si l’État démocratique révolutionnaire décidait la convocation immédiate – par télégraphe – d’assemblées des directeurs et des employés dans chaque ville et de congrès dans chaque région et dans tout le pays, pour la fusion immédiate de toutes les banques en une seule banque d’État, cette réforme serait accomplie en quelques semaines. Il va de soi que ce sont précisément les directeurs et les cadres supérieurs qui résisteraient, qui s’efforceraient, de tromper l’État, de faire traîner les choses en longueur, etc. Car ces messieurs-là perdraient leurs sinécures si lucratives, ils perdraient la possibilité de se livrer à des opérations malhonnêtes particulièrement avantageuses. Tout est là. Mais la fusion des banques ne présente pas la moindre difficulté technique, et si le pouvoir d’État était révolutionnaire autrement qu’en paroles (c’est-à-dire s’il n’avait pas peur de rompre avec l’inertie et la routine), s’il était démocratique autrement qu’en paroles (c’est-à-dire s’il agissait dans l’intérêt de la majorité du peuple, et non d’une poignée de richards), il suffirait de décréter, comme châtiment, la confiscation des biens et la prison pour les directeurs, administrateurs et gros actionnaires qui se seraient rendus coupables de la moindre manœuvre dilatoire et de tentatives de dissimuler des documents et relevés de comptes; il suffirait, par exemple, de grouper à part les employés pauvres et d’accorder des primes à ceux d’entre eux qui découvriraient des fraudes et manœuvres dilatoires de la part des cadres riches, et la nationalisation des banques se ferait sans heurt ni secousse, en moins de rien.

Les avantages de la nationalisation des banques seraient immenses pour le peuple entier, non pas tant pour les ouvriers (ceux-ci ont rarement affaire aux banques) que pour la masse des paysans et des petits industriels. Il en résulterait une économie colossale de travail et, à supposer que l’État garde l’ancien effectif des employés de banque, cela marquerait un pas considérable vers l’universalisation (la généralisation) de l’usage des banques, vers la multiplication de leurs succursales; la population serait plus à même de profiter des services des banques, etc., etc. Il deviendrait beaucoup plus facile justement pour les petits patrons, pour les paysans, d’obtenir du crédit. Quant à l’État il aurait, pour la première fois, la possibilité d’abord de connaître toutes les principales opérations financières, sans dissimulation possible, puis de les contrôler, ensuite de réglementer la vie économique, enfin d’obtenir des millions et des milliards pour les grandes opérations d’État, sans avoir à payer, « pour le service rendu », des « commissions » exorbitantes à messieurs les capitalistes. C’est pour cette raison – et seulement pour cette raison – que tous les capitalistes, tous les professeurs bourgeois, toute la bourgeoisie et tous les Plékhanov, les Potressov et Cie qui s’en font les valets sont prêts, l’écume aux lèvres, à partir en guerre contre la nationalisation des banques, à inventer des milliers de prétextes contre cette mesure éminemment facile et urgente alors que, même du point de vue de la « défense » nationale, c’est-à-dire du point de vue militaire, elle comporte d’immenses avantages et soit de nature à accroître énormément la « puissance militaire » du pays.

Mais ici l’on nous opposera peut-être l’objection suivante : comment se fait-il que des États aussi avancés que l’Allemagne et les États-Unis d’Amérique procèdent à une admirable « réglementation de la vie économique » sans même songer à nationaliser les banques ?

Parce que, répondrons-nous, ces États, dont l’un est une monarchie et l’autre une république, sont tous deux non seulement capitalistes, mais encore impérialistes. Comme tels, ils réalisent les réformes qui leur sont nécessaires par la voie bureaucratique réactionnaire. Or, ici, nous parlons de la voie démocratique révolutionnaire.

Cette « petite différence » a une importance capitale. Le plus souvent, on « n’a pas coutume » d’y penser. Les mots « démocratie révolutionnaire » sont devenus chez nous (notamment chez les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks) presque une phrase conventionnelle comme l’expression « Dieu merci », employée par des gens qui ne sont pas ignorants au point de croire en Dieu, ou comme l’expression « honorable citoyen », que l’on emploie parfois même quand on s’adresse aux collaborateurs du Dien [4] ou de l’Edinstvo [5], bien que tout le monde, ou presque, se doute que ces journaux ont été fondés et sont entretenus par des capitalistes, dans l’intérêt des capitalistes, et que, par conséquent, la collaboration de pseudo-socialistes à ces organes soit fort peu « honorable ».

Si l’on n’emploie le terme de « démocratie révolutionnaire » ni comme un cliché pompeux, ni comme une appellation conventionnelle, mais en réfléchissant à son sens, on verra qu’être démocrate, c’est compter effectivement avec les intérêts de la majorité du peuple, et non de la minorité; qu’être révolutionnaire, c’est briser de la façon la plus résolue, la plus impitoyable tout ce qui est nuisible et suranné.

En Amérique, non plus qu’en Allemagne, ni les gouvernements ni les classes dirigeantes ne prétendent, que l’on sache, au titre de « démocratie révolutionnaire » : nos socialistes-révolutionnaires et nos mencheviks y prétendront (et le prostituent).

Il n’existe, en Allemagne, que quatre grandes banques privées, qui ont une importance nationale; les États-Unis n’en comptent que deux. Il est plus aisé, plus commode, plus avantageux, pour les rois de la finance qui sont à la tête de ces banques, de s’associer sans publicité, en secret, à la manière réactionnaire et non révolutionnaire, bureaucratiquement et non démocratiquement, en corrompant les fonctionnaires de l’État (c’est la règle générale et pour les États-Unis et pour l’Allemagne), en maintenant le caractère privé des banques justement pour garder le secret des opérations, pour percevoir de ce même État des millions et des millions de « sur-profit », pour assurer le succès de frauduleuses combinaisons financières.

L’Amérique comme l’Allemagne « réglementent la vie économique » de façon à créer un bagne militaire pour les ouvriers (et en partie pour les paysans), et un paradis pour les banquiers et les capitalistes. Leur réglementation consiste à « serrer la vis » aux ouvriers jusqu’à la famine et à assurer aux capitalistes (en secret, à la manière bureaucratique réactionnaire) des profits supérieurs à ceux d’avant-guerre.

Cette voie est tout à fait possible également pour la Russie impérialiste républicaine. C’est ce que font, d’ailleurs, non seulement les Milioukov et les Chingarev, mais aussi Kérensky marchant de compagnie avec Térechtchenko, Nékrassov, Bernatski, Prokopovitch et consorts, qui couvrent eux aussi, par des procédés bureaucratiques réactionnaires l’« inviolabilité » des banques et leurs droits sacrés à des profits exorbitants. Ayons donc le courage de dire la vérité : on veut, en Russie républicaine, réglementer la vie économique par des méthodes bureaucratiques réactionnaires, mais on a « souvent » du mal à réaliser la chose du fait de l’existence des « Soviets », que le Kornilov numéro un n’a pas réussi à disperser, ce que tâchera de faire un Kornilov numéro deux…

Voilà la vérité. Et cette vérité simple, bien qu’amère, est plus utile pour éclairer le peuple que les mensonges mielleux sur « notre » « grande » démocratie « révolutionnaire »…

La nationalisation des banques rendrait infiniment plus facile la nationalisation simultanée des assurances, c’est-à-dire la fusion de toutes les compagnies d’assurances en une seule, la centralisation de leur activité et le contrôle de celle-ci par l’État. Les congrès des employés des compagnies d’assurances accompliraient, cette fois encore, la fusion sans délai et sans aucun effort, si l’État démocratique révolutionnaire la décrétait et prescrivait aux directeurs et aux gros actionnaires d’y procéder sans le moindre retard, sous leur entière responsabilité personnelle.

Les capitalistes ont engagé des centaines de millions dans les assurances; tout le travail y est effectué par les employés. La fusion aurait pour résultat d’abaisser la prime d’assurance, de procurer une foule d’avantages et de commodités à tous les assurés, dont elle permettrait d’augmenter, le nombre avec la même dépense d’énergie et de ressources. Aucune, absolument aucune autre raison que l’inertie, la routine et la cupidité d’une poignée de titulaires de sinécures lucratives ne s’oppose à cette réforme qui augmenterait aussi, d’autre part, la « capacité de défense » du pays, économiserait le travail du peuple et ouvrirait de sérieuses possibilités de « réglementation de la vie économique », en fait et non en paroles.

Nationalisation des syndicats patronaux

Ce qui distingue le capitalisme des systèmes économiques anciens, pré-capitalistes, c’est qu’il a établi une liaison, une interdépendance très étroite entre les différentes branches de l’économie. Sans quoi, disons-le en passant, aucune mesure dans le sens du socialisme ne serait techniquement réalisable. Or, grâce à la domination des banques sur la production, le capitalisme moderne a porté au plus haut point cette interdépendance des diverses branches de l’économie nationale. Les banques et les branches maîtresses de l’industrie et du commerce sont étroitement soudées. Cela signifie, d’une part, que l’on ne saurait se contenter de nationaliser les banques seules, sans prendre des mesures visant à établir le monopole de l’État sur les syndicats de commerce et d’industrie (syndicats du sucre, du charbon, du fer, du pétrole, etc.), sans nationaliser lesdits syndicats. D’autre part, cela signifie que la réglementation de la vie économique, si tant est qu’on veuille la réaliser sérieusement, implique la nationalisation simultanée des banques et des syndicats patronaux.

Prenons à titre d’exemple le syndicat du sucre. Formé sous le tsarisme, il était devenu à ce moment déjà, un vaste groupement capitaliste de fabriques et d’usines parfaitement outillées. Et ce groupement, bien entendu, était tout pénétré d’un esprit profondément réactionnaire et bureaucratique; il assurait des profits scandaleux aux capitalistes, réduisait ses employés et ses ouvriers à la condition de véritables esclaves privés de tout droit , humiliés, abêtis. A ce moment déjà, l’État contrôlait et réglementait la production au profit des magnats, des riches.

Ici, il reste seulement à transformer la réglementation bureaucratique réactionnaire en une réglementation démocratique révolutionnaire par simples décrets convoquant un congrès des employés, des ingénieurs, des directeurs, des actionnaires, établissant une comptabilité uniforme, le contrôle par les syndicats ouvriers, etc. C’est la plus simple des choses, et pourtant elle n’est pas encore accomplie ! Sous le régime de la république démocratique, l’industrie du sucre reste en fait soumise à une réglementation bureaucratique réactionnaire; tout reste comme par le passé : gaspillage du travail du peuple, routine et stagnation, enrichissement des Bobrinski et des Térechtchenko. Faire appel à l’initiative de la démocratie et non de la bureaucratie, des ouvriers et des employés et non des « rois du sucre », voilà ce que l’on pourrait et devrait faire en quelques jours, d’un seul coup, si les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, n’obscurcissaient la conscience du peuple par des plans de « coalition », justement avec ces mêmes rois du sucre, de cette coalition avec les riches, qui, précisément, rend absolument inévitable l’« inaction totale » du gouvernement dans la réglementation de la vie économique [6].

Prenons l’industrie du pétrole. Elle est déjà « socialisée » dans une très vaste proportion par le développement antérieur du capitalisme. Un couple de rois du pétrole brassent, à eux seuls, des millions et des centaines de millions en tondant des coupons, en tirant des profits fabuleux d’une « affaire » déjà organisée en fait techniquement et socialement, à l’échelle nationale, déjà conduite par des centaines et des milliers d’employés, d’ingénieurs, etc. La nationalisation de l’industrie du pétrole est possible d’emblée et obligatoire pour un État démocratique révolutionnaire, surtout quand celui-ci traverse une crise très grave, et qu’il importe à tout prix d’économiser le travail du peuple et d’augmenter la production du combustible. Il est évident qu’ici le contrôle bureaucratique ne donnera rien, ne changera rien, car les « rois du pétrole » auront raison des Térechtchenko, des Kérensky, des Avksentiev et des Skobélev aussi facilement qu’ils ont eu raison des ministres du tsar : par des atermoiements, des prétextes spécieux, des promesses, et aussi par la. corruption directe et indirecte de la presse bourgeoise (cela s’appelle l’ « opinion publique », et les Kérensky et les Avksentiev « comptent » avec elle), par la corruption des fonctionnaires (que les Kérensky et les Avksentiev maintiennent à leurs postes dans le vieil appareil d’État, demeuré intact).

Pour faire quelque chose de sérieux, il faut passer, et ce, de façon vraiment révolutionnaire, de la bureaucratie à la démocratie, c’est-à-dire déclarer la guerre aux rois et aux actionnaires du pétrole, décréter la confiscation de leurs biens et des peines d’emprisonnement pour entrave à la nationalisation de l’industrie du pétrole, pour dissimulation des revenus ou des comptes, pour sabotage de la production, pour refus de prendre des mesures visant à augmenter la production. Il faut faire appel à l’initiative des ouvriers et des employés, les convoquer immédiatement à des conférences ou congrès, leur attribuer une part déterminée des bénéfices sous condition d’organiser un ample contrôle et d’augmenter la production. Si des mesures démocratiques révolutionnaires de ce genre avaient été prises d’emblée, dès avril 1917, la Russie, qui est un des pays les plus riches du monde par ses réserves de combustible liquide, aurait pu, durant l’été, en utilisant les transports par eau, faire énormément pour livrer à la population les quantités nécessaires de carburant.

Ni le gouvernement bourgeois, ni celui de la coalition des socialistes-révolutionnaires, des mencheviks et des cadets n’ont absolument rien fait; ils se sont bornés au petit jeu bureaucratique des réformes. Ils n’ont pas osé prendre une seule mesure démocratique et révolutionnaire. Mêmes rois du pétrole, même stagnation, même haine des ouvriers et des employés contre leurs exploiteurs et, de ce fait, même désorganisation, même gaspillage du travail du peuple, tout comme au temps du tsarisme. Rien de changé, si ce n’est, dans les chancelleries « républicaines », les en-tête des papiers entrant et sortant !

Dans l’industrie houillère, non moins « prête » à la nationalisation, au point de vue de la technique et de la culture, régie avec non moins de cynisme par les spoliateurs du peuple, les rois du charbon, nous sommes en présence d’une série de faits patents de sabotage avéré, de détérioration manifeste et d’arrêt de la production par les industriels. Jusqu’à la Rabotchaïa Gazéta, organe menchevique ministériel, qui a reconnu ces faits. Eh bien ? On n’a absolument rien fait, à part les vieilles conférences bureaucratiques réactionnaires dites « paritaires », où sont représentés en nombre égal les ouvriers et les forbans du syndicat houiller !! Aucune mesure démocratique révolutionnaire, pas l’ombre d’une tentative pour établir le seul contrôle réel, par en bas, par le syndicat des employés, par les ouvriers, en usant de la terreur à l’égard des industriels houillers qui mènent le pays à sa perte et stoppent la production ! Comment donc ! Ne sommes-nous pas « tous » pour la « coalition », si ce n’est avec les cadets, du moins avec les milieux industriels et commerciaux ? Or, être pour la coalition, cela veut dire justement laisser le pouvoir aux capitalistes, les laisser impunis, les laisser mettre des bâtons dans les roues, tout rejeter sur les ouvriers, accentuer la débâcle économique et préparer ainsi un nouveau coup de force Kornilov !

Suppression du secret commercial

Sans la suppression du secret commercial, ou bien le contrôle de la production et de la répartition reste une promesse vaine servant uniquement aux cadets à duper les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, et aux socialistes-révolutionnaires et mencheviks à duper les classes laborieuses, ou bien il ne peut être réalisé que par des procédés et des mesures bureaucratiques réactionnaires. Quelque évidente que soit cette vérité pour toute personne non prévenue, quelle que soit l’insistance avec laquelle la Pravda a réclamé la suppression du secret commercial (ce qui fut l’un des principaux motifs de son interdiction par le gouvernement Kérensky, serviteur du capital), ni notre gouvernement républicain, ni les « organismes habilités de la démocratie révolutionnaire » n’ont même songé à cette condition première d’un contrôle effectif.

C’est là, précisément, la clef de tout contrôle. C’est là, précisément, le point le plus sensible du capital qui dépouille le peuple et sabote la production. Et c’est bien pourquoi les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks craignent de soulever cette question.

L’argument habituel des capitalistes, repris sans autre réflexion par la petite bourgeoisie, est que, d’une façon générale, l’économie capitaliste n’admet absolument pas la suppression du secret commercial, attendu que la propriété privée des moyens de production et la dépendance des différentes entreprises à l’égard du marché rendent nécessaires la « sacro-sainte inviolabilité » des livres de commerce et le secret des opérations commerciales, y compris naturellement les opérations de banque.

Les gens qui, sous une forme ou sous une autre, répètent cet argument ou d’autres analogues, se laissent tromper et trompent eux-mêmes le peuple en fermant les yeux sur deux faits fondamentaux, essentiels et notoires de la vie économique actuelle. Premier fait : le grand capitalisme, c’est-à-dire la forme particulière de la gestion des banques, des syndicats capitalistes, des grandes usines, etc. Deuxième fait : la guerre.

C’est précisément le grand capitalisme d’aujourd’hui qui, se transformant partout en capitalisme monopoliste, ôte toute ombre de raison d’être au secret commercial; il en fait une hypocrisie et uniquement un moyen de dissimuler les escroqueries financières et les profits inouïs du grand capital. La grande entreprise capitaliste est, de par sa nature technique, une entreprise socialisée, c’est-à-dire qu’elle travaille pour des millions de gens et associe dans ses opérations, directement et indirectement, des centaines, des milliers et des dizaines de milliers de familles. C’est bien autre chose que l’entreprise du petit artisan ou du paysan moyen, qui ne tiennent en général aucun livre de commerce et que, par conséquent, la suppression du secret commercial ne concerne en rien !

Au reste, dans une grande entreprise, les opérations sont de toute façon connues de centaines de personnes et davantage. La loi qui protège le secret commercial sert ici non pas les besoins de la production ou de l’échange, mais la spéculation et le lucre sous leur forme la plus brutale, l’escroquerie qualifiée qui, on le sait, est spécialement répandue dans les sociétés anonymes, et voilée avec un art particulier par les comptes rendus et les bilans élaborés de façon à tromper le public.

Si le secret commercial est inévitable dans la petite production marchande, c’est-à-dire parmi les petits paysans et artisans, chez qui la production elle-même n’est pas socialisée, mais disséminée, morcelée, par contre, dans la grande entreprise capitaliste, protéger ce secret, c’est protéger les privilèges et les profits d’une poignée, oui, d’une poignée de gens au détriment du peuple entier. Cela a déjà été reconnu même par la loi, pour autant qu’elle prescrit la publication des bilans des sociétés anonymes : mais ce contrôle déjà réalisé en Russie comme dans tous les pays avancés – est précisément un contrôle bureaucratique réactionnaire; il n’ouvre pas les yeux au peuple et ne permet pas de connaître toute la vérité sur les opérations des sociétés anonymes.

Pour agir en démocrates révolutionnaires, il faudrait édicter immédiatement une nouvelle loi qui supprimerait le secret commercial, exigerait des grandes entreprises et des riches les comptes rendus les plus complets, conférerait à tout groupe de citoyens atteignant un nombre assez important pour pouvoir exprimer un avis démocratiquement valable (par exemple 1000 ou 10 000 électeurs) le droit de vérifier tous les documents de n’importe quelle grande entreprise. Cette mesure est entièrement et facilement réalisable par simple décret; elle seule donnerait libre cours à l’initiative populaire, au contrôle par les associations d’employés, d’ouvriers, par tous les partis politiques; elle seule rendrait ce contrôle efficace et démocratique.

Ajoutez à cela la guerre. L’immense majorité des entreprises industrielles et commerciales ne travaillent plus à présent pour le « marché libre », mais pour l’État, pour la guerre: C’est pourquoi j’ai déjà dit dans la Pravda que ceux qui nous objectent l’impossibilité d’instaurer le socialisme mentent et mentent triplement, car il ne s’agit pas d’instaurer le socialisme maintenant, tout de suite, du jour au lendemain, mais de dévoiler la dilapidation du Trésor public [7].

L’entreprise capitaliste qui travaille « pour la guerre » (c’est-à-dire qui est liée directement ou indirectement aux fournitures de guerre) pille le Trésor public systématiquement et pertinemment; et messieurs les cadets avec les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, qui s’opposent à la suppression du secret commercial, ne font que favoriser et couvrir la dilapidation des deniers publics.

Actuellement, la guerre coûte à la Russie 50 millions de roubles par jour. La majeure partie de ces 50 millions va aux fournisseurs de l’armée. Sur ces 50 millions, au moins 5 millions par jour, et plus probablement 10 millions et davantage, représentent les « profits licites- » des capitalistes et des fonctionnaires qui, d’une façon ou d’une autre, ont partie liée avec eux. Les firmes les plus importantes et les banques qui avancent des fonds pour les opérations sur les fournitures de guerre, réalisent ainsi des bénéfices fabuleux, précisément par la dilapidation des deniers publics, car on ne saurait qualifier autrement ces manœuvres destinées à mystifier et à écorcher le peuple « à la faveur » des calamités de la guerre, « à la faveur » de la mort de centaines de milliers et de millions d’hommes.

Ces bénéfices scandaleux sur les fournitures, ces « lettres de garantie » dissimulées par les banques, les noms de ceux qui profitent du renchérissement de la vie, « tout le monde » les connaît; dans la « société », on en parle avec un petit sourire ironique; même la presse bourgeoise, qui a pour règle de taire les faits « désagréables » et d’éluder les questions « délicates », fournit à ce sujet quantité d’indications précises portant sur tel ou tel point particulier. Tout le monde le sait et tout le monde se tait, en prend son parti, s’accommode d’un gouvernement qui parle éloquemment de « contrôle » et de « réglementation » !!

Les démocrates révolutionnaires, s’ils étaient vraiment des révolutionnaires et des démocrates, édicteraient immédiatement une loi qui supprimerait le secret commercial, obligerait les fournisseurs et les négociants à présenter leurs comptes, leur interdirait d’abandonner leur genre d’activité sans l’autorisation des pouvoirs publics, condamnerait à la confiscation des biens et la peine de mort [8] pour dissimulation des profits et mystification du peuple, organiserait la vérification et le contrôle par en bas, démocratiquement par le peuple lui-même, par les associations d’employés, d’ouvriers, de consommateurs, etc.

Nos socialistes-révolutionnaires et nos mencheviks méritent bien le nom de démocrates apeurés, car ils répètent, en l’occurrence, ce que disent tous les petits bourgeois apeurés, à savoir que les capitalistes « fileront » si l’on prend des mesures « trop rigoureuses », que « nous » ne nous tirerons pas d’affaire sans les capitalistes, que les millionnaires anglo-français qui nous « soutiennent » se formaliseront peut-être à leur tour, etc. On pourrait croire les bolcheviks proposent une chose jamais vue dans l’histoire de l’humanité, jamais expérimentée, « utopique », alors qu’en réalité, il y a 125 ans déjà, en France, des hommes qui étaient de vrais « démocrates révolutionnaires », réellement convaincus du caractère juste et défensif de la guerre qu’ils faisaient, des hommes qui s’appuyaient réellement sur les masses populaires sincèrement convaincues, elles aussi, ont su instituer un contrôle révolutionnaire sur les riches et obtenir des résultats qui forcèrent l’admiration du monde entier. Et, pendant les cinq quarts de siècle écoulés depuis, le développement du capitalisme a créé les banques, les cartels, les chemins de fer, etc., etc., qui ont rendu cent fois plus faciles et plus simples les mesures relatives à un contrôle réellement démocratique exercé par les ouvriers et les paysans sur les exploiteurs, les grands propriétaires fonciers et les capitalistes.

Au fond, toute la question du contrôle se ramène à savoir qui est le contrôleur et qui est le contrôlé, c’est-à-dire quelle classe exerce le contrôle et quelle classe le subit. Chez nous, en Russie républicaine, on reconnaît et on laisse jusqu’à présent aux grands propriétaires fonciers et aux capitalistes le rôle de contrôleurs, qu’ils exercent avec la participation des « organismes. habilités » d’une démocratie soi-disant révolutionnaire. Il en résulte inévitablement une spéculation capitaliste effrénée qui soulève l’indignation du peuple entier, et la désorganisation économique artificiellement entretenue par les capitalistes. Il faut passer résolument, sans esprit de retour, sans crainte de rompre avec ce qui est vieux, sans crainte de bâtir hardiment du neuf, au contrôle exercé par les ouvriers et les paysans sur les grands propriétaires fonciers et les capitalistes. Or, c’est ce que nos socialistes-révolutionnaires et nos mencheviks craignent comme le feu.

Le groupement forcé en cartels

La cartellisation forcée, c’est-à-dire le groupement forcé des industriels, par exemple, en cartels, est déjà pratiquement appliquée par l’Allemagne. Là encore, il n’y a rien de nouveau. Là encore, par la faute des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks, nous constatons la stagnation la plus complète dans la Russie républicaine que ces peu honorables partis « amusent » en dansant le quadrille soit avec les cadets, soit avec les Boublikov, soit avec Térechtchenko et Kérensky.

D’une part, la cartellisation forcée constitue en quelque sorte un moyen pour l’État de stimuler le développement du capitalisme, qui mène toujours et partout à l’organisation de la lutte des classes à l’accroissement du nombre, de la diversité et de l’importance des cartels. D’autre part, cette cartellisation forcée est la condition préliminaire et nécessaire de tout contrôle tant soit peu sérieux et de toute politique tendant à économiser le travail du peuple.

La loi allemande oblige, par exemple, les patrons tanneurs d’une localité donnée ou du pays entier à se grouper en cartel; un représentant de l’État fait partie de la direction de ce cartel, aux fins de contrôle. Cette loi n’affecte nullement par elle-même les rapports de propriété; elle ne prive pas du moindre copeck aucun propriétaire d’entreprise et ne laisse rien préjuger sur le point de savoir si le contrôle sera appliqué dans les formes, le sens, un esprit bureaucratiques et réactionnaires ou démocratiques et révolutionnaires.

On pourrait et l’on devrait, sans perdre une seule semaine d’un temps précieux, promulguer tout de suite chez nous des lois semblables et laisser à la vie sociale le soin de déterminer elle-même les formes plus concrètes d’application de la loi, la rapidité de cette application, les moyens de la surveiller, etc. Pour édicter une telle loi, l’État n’a besoin ni d’un appareil spécial, ni de recherches particulières, ni d’études préliminaires d’aucune sorte; il faut simplement être résolu à rompre avec certains intérêts privés des capitalistes, qui « ne sont pas accoutumés » à une pareille ingérence dans leurs affaires, qui n’entendent pas perdre les sur-profits que leur assure, en plus de l’absence de tout contrôle, la gestion à l’ancienne mode.

Il n’est besoin d’aucun appareil administratif, d’aucune « statistique » (que Tchernov voulait substituer à l’initiative révolutionnaire de la paysannerie), pour promulguer pareille loi, car son application devra incomber aux fabricants ou aux industriels eux-mêmes, à des forces sociales existantes, sous le contrôle des forces sociales (c’est-à-dire non gouvernementales, non bureaucratiques) également existantes, mais qui doivent être obligatoirement celles des couches dites inférieures, c’est-à-dire des classes opprimées, exploitées, toujours infiniment supérieures – l’Histoire l’atteste – aux exploiteurs, par leur aptitude à l’héroïsme, à l’abnégation, à une discipline fraternelle.

Admettons que nous ayons un gouvernement vraiment démocratique révolutionnaire, et qu’il décrète : tous les fabricants et industriels employant, disons, deux ouvriers au moins, sont tenus de se grouper sans délai, par branches de production, en associations de district et de province. La responsabilité de l’exécution scrupuleuse de cette loi incombe en premier lieu aux fabricants, aux directeurs, aux membres des conseils d’administration, aux gros actionnaires (car ce sont eux les vrais chefs de l’industrie moderne, ses véritables maîtres). Au cas où ils se refuseraient à coopérer à l’application immédiate de la loi, ils seraient considérés comme des déserteurs et punis comme tels. Leur responsabilité est solidaire et engage tout leur avoir; tous répondent pour chacun et chacun pour tous. La responsabilité incombe ensuite à tous les employés également tenus de former un syndicat unique, et à tous les ouvriers groupés dans leur syndicat. La cartellisation a pour but d’établir une comptabilité aussi complète, rigoureuse et détaillée que possible, et surtout de coordonner les opérations ayant trait à l’achat des matières premières, à la vente des produits fabriqués, ainsi qu’à l’économie des ressources et des forces du peuple. Avec le groupement d’entreprises dispersées en un syndicat patronal unique, cette économie atteindrait d’immenses proportions, ainsi que nous l’enseigne la science économique et que nous le montre l’exemple de tous les syndicats, cartels et trusts. Répétons une fois encore que, par elle-même, cette cartellisation ne change pas d’un iota les rapports de propriété, n’ôte pas le moindre kopeck à aucun possesseur. C’est un fait qu’il convient de souligner tout particulièrement, parce que la presse bourgeoise ne cesse d’« effrayer » les petits et moyens patrons en leur disant que les socialistes en général et les bolcheviks en particulier, entendent les « exproprier »; assertion qui est un mensonge évident, car les socialistes, même dans une révolution intégralement socialiste, ne veulent ni ne peuvent exproprier les petits cultivateurs, et ne le feront point. Or, nous parlons seulement ici des mesures les plus indispensables et les plus urgentes déjà appliquées en Europe occidentale, et qu’une démocratie tant soit peu conséquente devrait appliquer immédiatement chez nous pour conjurer la catastrophe certaine dont nous sommes menacés.

Le groupement des petits et tout petits patrons en associations se heurterait à des difficultés sérieuses au point de vue de la technique et de la culture, en raison du morcellement extrême de leurs entreprises, de leur technique primitive et de l’ignorance ou du manque d’instruction de leurs propriétaires. Mais ces entreprises précisément pourraient être exemptées de l’application de la loi sur la cartellisation forcée (comme nous l’avons déjà indiqué dans l’hypothèse précédente); leur non-association et, à plus forte raison, tout retard dans leur association, ne constituerait pas un obstacle sérieux, car les petites entreprises, bien qu’extrêmement nombreuses, ne jouent qu’un rôle infime dans l’ensemble de la production, dans l’économie nationale en général; au surplus, elles dépendent souvent, d’une façon ou d’une autre, des grandes entreprises.

Seules les grandes entreprises ont une importance décisive; là, les forces et les moyens d’ordre technique et culturel de la « cartellisation » existent; il ne manque que l’initiative du pouvoir révolutionnaire, une initiative ferme, résolue, d’une sévérité impitoyable envers les exploiteurs, pour que ces forces et ces moyens soient mis en œuvre.

Plus le pays est pauvre en forces techniquement instruites, et, d’une façon générale, en forces intellectuelles, plus s’impose la nécessité de décréter, aussi rapidement et aussi résolument que possible, le groupement forcé, et de le réaliser en commençant par les grandes et très grandes entreprises; car c’est précisément ce groupement qui économisera les forces intellectuelles et permettra de les utiliser pleinement, de les répartir d’une façon plus rationnelle. Si les paysans russes eux-mêmes ont su, dans leurs villages reculés, faire un pas énorme en avant après 1905 en ce qui concerne la création d’associations de toute sorte, sous le gouvernement tsariste, et malgré les milliers d’obstacles que celui-ci leur opposait, il est certain que le groupement des grandes et moyennes entreprises industrielles et commerciales pourrait se faire en quelques mois, si ce n’est plus vite, à condition qu’elles y soient contraintes par un gouvernement véritablement démocratique et révolutionnaire s’appuyant sur la sympathie, la participation, les intérêts, les avantages des « couches inférieures » de la démocratie, employés, des ouvriers, que ce gouvernement appellerait à exercer le contrôle.

Réglementation de la consommation

La guerre a obligé tous les États belligérants et bon nombre d’États neutres à réglementer la consommation. La carte de pain est apparue en ce monde; elle est devenue chose coutumière et a frayé la voie à d’autres cartes. La Russie n’a pas fait exception; elle a également introduit la carte de pain.

Mais voilà précisément l’exemple qui nous permettra, peut-être, de comparer le mieux les méthodes bureaucratiques réactionnaires de lutte contre la catastrophe, qui tendent à réduire les réformes au minimum, aux méthodes démocratiques révolutionnaires qui, pour mériter leur nom, doivent se proposer nettement comme tâche de rompre par la violence avec les vieilleries périmées et d’accélérer le plus possible la marche en avant.

La carte de pain, ce modèle classique de réglementation de la consommation dans les États capitalistes d’aujourd’hui (dans le meilleur des cas) se propose et réalise une seule tâche : répartir la quantité disponible de pain, de façon que tout le monde en soit pourvu. Le maximum de consommation n’est pas établi pour tous les produits, tant s’en faut, mais seulement pour les principaux produits « d’usage courant ». Et c’est tout. On ne se préoccupe pas d’autre chose. Bureaucratiquement, on fait le compte du pain disponible, on divise le total obtenu par le nombre d’habitants, on fixe une norme de consommation, on la décrète et on s’en tient là. On ne touche pas aux objets de luxe puisque, « de toute façon », il y en a peu et ils sont d’un prix qui n’est pas à la portée du « peuple ». C’est pourquoi, dans tous les pays belligérants, sans exception aucune, même en Allemagne, pays que l’on peut, je crois, sans crainte de contestation, considérer comme le modèle de la réglementation la plus ponctuelle, la plus méticuleuse et la plus stricte de la consommation, même en Allemagne on voit les riches déroger constamment, aux « normes » de consommation, quelles qu’elles soient. Cela aussi, « tout le monde » le sait, « tout le monde » en parle avec un sourire ironique; on trouve constamment dans la presse socialiste allemande, et parfois même dans la presse bourgeoise, malgré les férocités d’une censure dominée par l’esprit de caserne, des entrefilets et des informations sur le menu des riches. Ceux-ci reçoivent du pain blanc à volonté dans telle ou telle ville d’eaux (laquelle est fréquentée, sous prétexte de maladie, par tous ceux…. qui ont beaucoup d’argent); ils consomment, au lieu de produits d’usage courant, des denrées de choix, rares et recherchées.

L’État capitaliste réactionnaire, qui craint d’ébranler les fondements du capitalisme, les fondements de l’esclavage salarié, les fondements de la domination économique des riches, craint de développer l’initiative des ouvriers et des travailleurs en général; il craint d’« attiser » leurs exigences. Un tel État n’a besoin de rien d’autre que de la carte de pain. Un tel État, quoi qu’il fasse, ne perd pas de vue un seul instant son objectif réactionnaire : consolider le capitalisme, ne pas le laisser ébranler, limiter la « réglementation de la vie économique » en général, et de la consommation en particulier, aux mesures absolument indispensables pour assurer la subsistance du peuple, en se gardant bien de réglementer effectivement la consommation par un contrôle sur les riches. qui leur imposerait, à eux qui sont mieux placés, privilégiés, rassasiés et gavés en temps de paix, des charges plus grandes en temps de guerre.

La solution bureaucratique réactionnaire du problème posé aux peuples par la guerre se limite à la carte de pain, à la répartition égale des produits « d’usage courant » absolument indispensables à l’alimentation, sans s’écarter en rien de l’orientation bureaucratique et réactionnaire dont l’objectif est le suivant: ne pas éveiller l’initiative des pauvres, du prolétariat, de la masse du peuple (du « demos »); ne pas admettre leur contrôle sur les riches, laisser aux riches le maximum d’expédients leur permettant de s’offrir des objets de luxe. Et dans tous les pays, nous le répétons, même en Allemagne – et à plus forte raison en Russie – il est une masse d’expédients : le « bas peuple » souffre de la faim tandis que les riches se rendent dans les villes d’eaux, complétant la maigre ration officielle par des « suppléments » de toute sorte et ne se laissant pas contrôler.

Dans la Russie qui vient de faire la révolution contre le tsarisme au nom de la liberté et de l’égalité, dans la Russie devenue d’emblée une république démocratique de par ses institutions politiques effectives, ce qui frappe surtout le peuple, ce qui suscite particulièrement le mécontentement, l’exaspération, la colère et l’indignation des masses, c’est la facilité – que tout le monde voit – avec laquelle les riches tournent la réglementation introduite par la « carte de pain ». Cette facilité est extrême. « En sous-main » et à des prix particulièrement élevés, surtout quand on a des « relations » (et il n’y a que les riches qui en aient), on se procure de tout et en abondance. C’est le peuple qui a faim. La réglementation de la consommation est confinée dans le cadre le plus étroit, le plus réactionnaire et le plus bureaucratique. Le gouvernement ne manifeste pas la moindre intention, pas le moindre souci d’établir cette réglementation sur des bases véritablement démocratiques et révolutionnaires.

Les files d’attente, « tout le monde » en souffre, mais… mais les riches envoient leurs domestiques faire la queue; ils entretiennent même à cet effet une domesticité spéciale ! Joli « démocratisme » !

En présence des calamités inouïes qui accablent le pays, une politique démocratique révolutionnaire ne se bornerait pas à établir la carte de pain pour combattre la catastrophe imminente. Elle y ajouterait en premier lieu, les sociétés de consommation, car c’est le seul moyen de réaliser intégralement le contrôle de la consommation; en second lieu, le service de travail pour les riches, qui seraient tenus de remplir gratuitement, dans ces sociétés de consommation, des fonctions de secrétaires ou tout autre emploi analogue; en troisième lieu, le partage égal parmi la population de la totalité effective des produits de consommation, afin que les charges de la guerre soient réparties d’une façon vraiment égale; en quatrième lieu, l’organisation du contrôle de façon que les classes pauvres de la population contrôlent la consommation des riches.

L’application d’un démocratisme authentique dans ce domaine et la manifestation d’un véritable esprit révolutionnaire dans l’organisation du contrôle précisément par les classes les plus nécessiteuses du peuple, stimuleraient puissamment la tension de toutes les forces intellectuelles existantes, le développement de l’énergie vraiment révolutionnaire du peuple entier. Car, aujourd’hui, les ministres de la Russie républicaine, démocratique et révolutionnaire, tout comme leurs confrères de tous les autres pays impérialistes, prodiguent des phrases pompeuses sur le « travail commun au profit du peuple », sur la « tension de toutes les forces », mais le peuple voit, sent et perçoit mieux que personne l’hypocrisie de ces paroles.

Il en résulte un piétinement sur place et un accroissement irrésistible de la désorganisation. Et la catastrophe devient imminente, puisque, d’une part, notre gouvernement ne peut instituer un bagne militaire pour les ouvriers à la manière de Kornilov, de Hindenburg, sur le modèle impérialiste en général : les traditions, les souvenirs, les vestiges, les habitudes, les institutions de la révolution sont encore trop vivaces dans le peuple; et, d’autre part, notre gouvernement ne veut pas s’engager sérieusement dans la voie démocratique révolutionnaire, imprégné qu’il est jusqu’à la moelle et ligoté du sommet à la base par ses rapports de dépendance à l’égard de la bourgeoisie, par sa « coalition » avec elle, par la crainte de toucher à ses privilèges de fait.

Sabotage de l’activité des organisations démocratiques par le gouvernement

Nous avons examiné les différents moyens et méthodes de conjurer la catastrophe et la famine. Partout nous avons vu la contradiction irréductible entre, d’une part, la démocratie, et de l’autre, le gouvernement et le bloc des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks qui le soutient. Pour prouver que ces contradictions existent dans la réalité, et non seulement dans notre exposé, et que leur caractère irréductible est démontré pratiquement par des conflits d’une portée nationale, il suffit de rappeler deux « bilans » particulièrement typiques, deux leçons qui se dégagent de ces six mois de notre révolution.

L’histoire du « règne » de Paltchinski est une de ces leçons. L’autre est l’histoire du « règne » et de la chute de Péchékhonov.

En substance, les mesures de lutte décrites plus haut contre la catastrophe et la famine consistent à encourager de toutes les manières (y compris la contrainte) le groupement en associations de la population et, en premier lieu, de la démocratie, c’est-à-dire de la majorité de la population : donc, avant tout, des classes opprimées, ouvriers et paysans, paysans pauvres surtout. Et c’est dans cette voie que la population s’est engagée d’elle-même, spontanément, pour lutter contre les difficultés, les charges et les calamités inouïes de la guerre.

Le tsarisme entravait par tous les moyens l’association libre et autonome de la population. Mais, après la chute de la monarchie tsariste, les organisations démocratiques apparurent et se développèrent rapidement à travers toute la Russie. La catastrophe fut combattue par les organisations démocratiques nées spontanément, par toutes sortes de comités de ravitaillement et d’approvisionnement en vivres, en combustibles, etc., etc.

Or, ce qu’il y a eu de plus remarquable durant les six mois de notre révolution, sur cette question, c’est qu’un gouvernement qui se prétend républicain et révolutionnaire, un gouvernement soutenu par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires au nom des « organismes habilités de la démocratie révolutionnaire », a combattu les organisations démocratiques et en a triomphé !!

Paltchinski s’est acquis dans cette lutte la plus triste et la plus large renommée à l’échelle de toute la Russie. Il a agi en se retranchant derrière le gouvernement, sans intervenir ouvertement devant le peuple (tout comme préféraient généralement agir les cadets qui, « pour le peuple » mettaient volontiers en avant Tsérételli, cependant qu’eux-mêmes réglaient en sous-main toutes les affaires d’importance). Paltchinski a freiné et saboté toutes les mesures sérieuses des organisations démocratiques spontanément créées par le peuple, car aucune mesure sérieuse ne pouvait être prise sans qu’il fût « porté atteinte » aux profits démesurés et à l’arbitraire des gros bonnets de l’industrie et du commerce. Or, Paltchinski était précisément leur défenseur et serviteur fidèle. Il en est arrivé – ce fait a été publié dans les journaux – à annuler tout bonnement certaines dispositions de ces organisations démocratiques !!

Toute l’histoire du « règne » de Paltchinski – et il « régna » de longs mois, justement à l’époque où Tsérételli, SkobéIev et Tchernov étaient « ministres » – n’est qu’un incessant, un abominable scandale, le sabotage de la volonté du peuple, des décisions de la démocratie, afin de complaire aux capitalistes et d’assouvir leur sordide cupidité. Les journaux n’ont pu publier, comme bien l’on pense, qu’une infime partie des « exploits » de Paltchinski. Une enquête minutieuse sur les moyens qu’il a employés pour entraver la lutte contre la famine ne pourra être entreprise que par un gouvernement prolétarien, vraiment démocratique, quand il aura conquis le pouvoir et fait juger par le tribunal du peuple, sans en rien cacher, la besogne de Paltchinski et de ses pareils.

On nous objectera peut-être que Paltchinski était quand même une exception et qu’on l’a d’ailleurs écarté… Or, la vérité, justement, c’est que Paltchinski n’est pas une exception, mais la règle; que la situation ne s’est pas du tout améliorée du fait que Paltchinski a été écarté; que d’autres PaItchinski; portant d’autres noms, l’ont remplacé; que toute l’« influence » des capitalistes, toute la politique de sabotage de la lutte contre la famine pratiquée pour leur être agréable, sont demeurées intangibles. Car Kérensky et Cie ne sont qu’un paravent qui masque la défense des intérêts capitalistes.

La preuve la plus éclatante, c’est la démission du ministre du ravitaillement Péchékhonov. On sait que Péchékhonov est un populiste tout ce qu’il y a de plus modéré. Mais il voulait organiser le ravitaillement de façon consciencieuse, en contact avec les organisations démocratiques et en s’appuyant sur elles. L’expérience de l’activité de Péchékhonov et sa démission sont d’autant plus intéressantes que ce populiste des plus modérés, membre du parti « socialiste-populaire », prêt à tous les compromis avec la bourgeoisie, s’est vu néanmoins obligé de démissionner ! Car, pour plaire aux capitalistes, aux grands propriétaires fonciers et aux koulaks, le gouvernement Kérensky a relevé le prix taxé du blé !

Voici comment, dans la Svobodnaïa Jizn [9] n°1, du 2 septembre, M. Smith apprécie la « mesure » prise et son importance :

« Quelques jours avant que le gouvernement ait décidé l’augmentation du prix taxé, la scène suivante se déroula au sein du Comité national du ravitaillement : le représentant de la droite, Rolovitch, défenseur opiniâtre des intérêts du commerce privé et ennemi implacable du monopole du blé et de l’ingérence de l’État dans la vie économique, déclara haut et clair, avec un sourire satisfait, que d’après ses renseignements, le prix taxé du blé allait sous peu être élevé.
En réponse, le représentant du Soviet des députés ouvriers et soldats déclara qu’il n’en savait rien, qu’aussi longtemps que durerait la révolution en Russie, pareille chose ne pouvait se produire et que, en tout cas, le gouvernement ne pouvait le faire sans prendre avis des organismes habilités de la démocratie : le Conseil économique et le Comité national du ravitaillement. Le représentant du Soviet des députés paysans s’est associé à cette déclaration.
Mais, hélas ! les faits devaient apporter dans cette controverse une cruelle mise au point : ce fut le représentant des éléments censitaires, et non les représentants de la démocratie, qui se trouvait avoir raison. Il s’avéra parfaitement informé de l’attentat qui se préparait contre les droits de la démocratie, encore que les représentants de cette dernière eussent repoussé avec indignation l’idée même d’un semblable attentat. »

Ainsi, le représentant des ouvriers comme celui de la paysannerie déclarent tout net leur opinion au nom de l’immense majorité du peuple, mais le gouvernement Kérensky fait le contraire, pour servir les capitalistes !

Le représentant des capitalistes, Rolovitch, était parfaitement informé, à l’insu de la démocratie, de même que nous avons toujours observé et observons encore que les journaux bourgeois, la Retch et la Birjovka, sont les mieux informés de ce qui se passe au sein du gouvernement Kérensky.

Qu’atteste cette remarquable qualité d’information ? Evidemment, que les capitalistes ont leurs « entrées » et qu’ils détiennent en fait le pouvoir. Kérensky est leur homme de paille, qu’ils font marcher quand et comme cela leur est nécessaire. Les intérêts de dizaines de millions d’ouvriers et de paysans sont sacrifiés à seule fin d’assurer les profits d’une poignée de riches.

Comment nos socialistes-révolutionnaires et nos mencheviks réagissent-ils devant cette révoltante mystification du peuple ? Peut-être ont-ils lancé un appel aux ouvriers et aux paysans pour leur dire qu’après cela, la place de Kérensky et de ses collègues est en prison et non ailleurs ?

A Dieu ne plaise ! Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, représentés par leur « section économique », se sont bornés à adopter la résolution comminatoire que nous avons déjà mentionnée ! Ils y déclarent que la hausse du prix du blé décrétée par le gouvernement de Kérensky est une « mesure funeste qui porte un rude coup tant à, l’œuvre du ravitaillement qu’à l’ensemble de la vie économique du pays » et que ces mesures funestes ont été appliquées en « violation » flagrante de la loi !!

Voilà les résultats de la politique de conciliation, de la tactique de flirt et de « ménagement » à l’égard de Kérensky.

Le gouvernement viole la loi en adoptant, pour plaire aux riches, aux grands propriétaires fonciers et aux capitalistes, une mesure qui ruine toute l’oeuvre de contrôle, de ravitaillement et d’assainissement des finances on ne peut plus ébranlées; et les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks continuent à préconiser l’entente avec les milieux industriels et commerciaux, à conférer avec Térechtchenko, à ménager Kérensky. Et ils se bornent à consigner leur protestation dans une résolution de papier que le gouvernement classe le plus tranquillement du monde !!

Voilà où apparaît dans toute son évidence cette vérité que les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks ont trahi le peuple et la révolution, et que ce sont les bolcheviks qui deviennent les vrais chefs des masses, même de celles qui suivent les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks.

Car c’est la conquête du pouvoir par le prolétariat, avec le parti bolchevique à sa tête, qui seule pourrait mettre fin aux infamies perpétrées par Kérensky et consorts, et remettre en marche les organisations démocratiques de ravitaillement, d’approvisionnement, etc., dont Kérensky, et son gouvernement sabotent le fonctionnement.

Les bolcheviks s’affirment – l’exemple cité le montre avec une clarté parfaite – comme les représentants des intérêts du peuple entier, qui luttent pour assurer le ravitaillement et l’approvisionnement, pour satisfaire les besoins les plus immédiats des ouvriers et des paysans, en battant la politique hésitante et irrésolue des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks, qui est une vraie trahison et dont l’application a conduit le pays à cette honte qu’est la hausse du prix du blé !

La faillite financière et les moyens de la conjurer

La hausse du prix taxé du blé a aussi un autre aspect. Elle entraînera une nouvelle augmentation chaotique de l’émission de papier-monnaie, une nouvelle poussée de vie chère, une aggravation de la désorganisation des finances; elle rapprochera la faillite financière. Tout le monde reconnaît que l’émission de papier-monnaie est la pire forme d’emprunt forcé, qu’elle aggrave surtout la situation des ouvriers, de la partie la plus pauvre de la population, qu’elle est le pire aspect du désordre financier.

Et c’est justement à cette mesure que recourt le gouvernement Kérensky soutenu par les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks !

Pour combattre sérieusement la désorganisation des finances et l’effondrement financier inéluctable, il n’est pas d’autre moyen que de rompre révolutionnairement avec les intérêts du capital et d’organiser un contrôle véritablement démocratique, c’est-à-dire « par en bas », un contrôle des ouvriers et des paysans pauvres sur les capitalistes. C’est de ce moyen que nous avons parlé tout au long de notre exposé.

L’émission de papier-monnaie en quantité illimitée encourage la spéculation, permet aux capitalistes de gagner des millions et entrave considérablement l’élargissement, pourtant si nécessaire, de la production, car la cherté des matériaux, des machines, etc., augmente et progresse par bonds. Comment remédier à la situation alors que les richesses acquises par les riches au moyen de la spéculation restent dissimulées ?

On peut établir un impôt progressif sur le revenu, comportant des taxes très élevées sur les gros et très gros revenus. Cet impôt, notre gouvernement l’a établi à la suite des autres gouvernements impérialistes. Mais il est dans une notable mesure une pure fiction et reste lettre morte; car, premièrement, l’argent se déprécie de plus en plus vite, et, deuxièmement, la dissimulation des revenus est d’autant plus grande qu’ils ont davantage leur source dans la spéculation et que le secret commercial est mieux gardé.

Pour rendre l’impôt réel et non plus fictif, il faut un contrôle réel, qui ne soit pas simplement sur le papier. Or, le contrôle sur les capitalistes est impossible s’il reste bureaucratique, car la bureaucratie est elle-même liée, attachée par des milliers de fils, à la bourgeoisie. C’est pourquoi, dans les États impérialistes de l’Europe occidentale – monarchies ou républiques, peu importe – l’assainissement des finances n’est obtenu qu’au prix de l’introduction d’un « service obligatoire du travail », qui équivaut pour les ouvriers à un bagne militaire ou à un esclavage militaire.

Le contrôle bureaucratique réactionnaire, tel est le seul moyen que connaissent les États impérialistes, sans en excepter les républiques démocratiques, la France et les États-Unis, pour faire retomber les charges de la guerre sur le prolétariat et les masses laborieuses.

La contradiction fondamentale de la politique de notre gouvernement, c’est justement qu’il est obligé, pour ne pas se brouiller avec la bourgeoisie, pour ne pas rompre la « coalition » avec elle, de pratiquer un contrôle bureaucratique réactionnaire, qu’il qualifie de « démocratique révolutionnaire », en trompant constamment le peuple, en irritant, en exaspérant les masses qui viennent de renverser le tsarisme.

Or, ce sont précisément les mesures démocratiques révolutionnaires qui, en groupant dans des associations les classes opprimées, les ouvriers et les paysans, c’est-à-dire les masses, permettraient d’établir le contrôle le plus efficace sur les riches et de combattre avec le plus de succès la dissimulation des revenus.

On cherche à encourager l’usage des chèques pour lutter contre l’inflation. Cette mesure n’est d’aucune importance pour les pauvres, car, de toute façon, ils vivent au jour le jour et accomplissent au cours de la semaine leur « cycle économique » en restituant aux capitalistes les maigres sous qu’ils ont réussi à gagner. En ce qui concerne les riches, l’usage de chèques pourrait avoir une importance considérable : il permettrait à l’État, surtout s’il était combiné à des mesures telles que la nationalisation des banques et la suppression du secret commercial, de contrôler effectivement les revenus des capitalistes, de les imposer effectivement, de « démocratiser » (et en même temps de redresser) effectivement le système financier.

Mais l’obstacle, ici, c’est précisément la crainte d’attenter aux privilèges de la bourgeoisie, de rompre la « coalition » avec elle. Car, sans des mesures véritablement révolutionnaires, sans la contrainte la plus sérieuse, les capitalistes ne se soumettront à aucun contrôle, ne dévoileront pas leurs budgets, ne mettront pas leurs réserves de papier-monnaie « sous la coupe » de l’État démocratique.

En nationalisant les banques, en édictant une loi qui rendrait l’usage des chèques obligatoire pour tous les riches, en supprimant le secret commercial, en punissant la dissimulation des revenus par la confiscation des biens, etc., les ouvriers et les paysans, groupés en associations, pourraient avec une extrême facilité rendre effectif et universel le contrôle sur les riches, et ce contrôle restituerait au Trésor le papier-monnaie émis par lui en le reprenant à ceux qui le détiennent, à ceux qui le dissimulent.

Il faut pour cela une dictature révolutionnaire de la démocratie dirigée, par le prolétariat révolutionnaire; autrement dit, – la démocratie doit devenir révolutionnaire en fait. Tout est là. Mais c’est précisément ce dont ne veulent pas nos socialistes-révolutionnaires et nos mencheviks, qui se couvrent du drapeau de la « démocratie révolutionnaire » pour tromper le peuple, et soutiennent en fait la politique bureaucratique réactionnaire de la bourgeoisie, dont la devise est, comme toujours : « Après nous, le déluge [10] ! »

D’ordinaire, nous ne remarquons même pas combien profondément se sont ancrés en nous les habitudes et les préjugés anti-démocratiques au sujet de la « sacro-sainte » propriété bourgeoise. Quand un ingénieur ou un banquier publient des données sur les revenus et les dépenses de l’ouvrier, sur son salaire et sur la productivité de son travail, la chose est considérée comme archilégale et juste. Personne ne songe à y voir une atteinte à la « vie privée » de l’ouvrier, « un acte de mouchardage ou une délation » de la part de l’ingénieur. La société bourgeoise considère le travail et le gain des ouvriers salariés comme un livre ouvert qui lui appartient, que tout bourgeois est en droit de consulter à tout moment, afin de dénoncer le « luxe » des ouvriers, leur prétendue « paresse », etc.

Et le contrôle inverse ? Si les syndicats d’employés, de commis, de domestiques étaient invités par l’État démocratique à contrôler les revenus et les dépenses des capitalistes, à en publier les chiffres, à aider le gouvernement à combattre la dissimulation des revenus ?

Quelles clameurs sauvages la bourgeoisie ne pousserait-elle pas contre le « mouchardage », contre la « délation » ! Quand les « maîtres » contrôlent leurs serviteurs, quand les capitalistes contrôlent les ouvriers, cela est dans l’ordre des choses. La vie privée du travailleur et de l’exploité n’est pas considérée comme inviolable, la bourgeoisie est en droit de demander des comptes à chaque « esclave salarié », elle peut à tout moment révéler au public ses revenus et ses dépenses. Mais que les opprimés essayent de contrôler l’oppresseur, de tirer au clair ses revenus et ses dépenses, de dénoncer son luxe, ne serait-ce qu’on temps de guerre, lorsque ce luxe est la cause directe de la famine et de la mort des armées au front, oh non ! La bourgeoisie ne tolérera ni «mouchardage » ni « délation» !

La question se ramène toujours à ceci : la domination de la bourgeoisie est inconciliable avec la démocratie authentique, véritablement révolutionnaire. Au XX° siècle, en pays capitaliste, on ne peut être démocrate révolutionnaire si l’on craint de marcher au socialisme.

Peut-on aller de l’avant si l’on craint de marcher au Socialisme ?

Chez le lecteur nourri des idées opportunistes qui ont cours parmi les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, ce qui précède peut aisément susciter l’objection que voici : au fond, la plupart des mesures décrites ici ne sont pas démocratiques, ce sont déjà des mesures socialistes !

Cette objection courante, habituelle (sous une forme ou sous une autre) dans la presse bourgeoise, socialiste-révolutionnaire et menchevique, est un argument réactionnaire pour défendre un capitalisme arriéré, un argument qui porte la livrée de Strouvé. Nous ne sommes pas encore mûrs, dit-on, pour le socialisme; il est trop tôt pour l’« instaurer »; notre révolution est bourgeoise; C’est pourquoi il faut se faire les valets de la bourgeoisie (bien que les grands révolutionnaires bourgeois de France aient assuré la grandeur de leur révolution, il y a de cela 125 ans, en exerçant la terreur contre tous les oppresseurs, seigneurs terriens aussi bien que capitalistes ! ).

Les pseudo-marxistes, auxquels se sont joints les socialistes-révolutionnaires, qui se font les serviteurs de la bourgeoisie et qui raisonnent ainsi, ne comprennent pas (si l’on considère les bases théoriques de leurs conceptions) ce qu’est l’impérialisme, ce que sont les monopoles capitalistes, ce qu’est l’État, ce qu’est la démocratie révolutionnaire. Car, si on a compris cela, on est obligé de reconnaître que l’on ne saurait aller de l’avant sans marcher au socialisme .

Tout le monde parle de l’impérialisme. Mais l’impérialisme n’est autre chose que le capitalisme monopoliste.

Que le capitalisme, en Russie également, soit devenu monopoliste, voilà ce qu’attestent assez le « Prodougol », le « Prodamet », le syndicat du sucre, etc. Ce même syndicat du sucre nous fournit un exemple saisissant de la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État.

Or, qu’est-ce que l’État ? C’est l’organisation de la classe dominante; en Allemagne, par exemple, celle des hobereaux et des capitalistes. Aussi, ce que les Plékhanov allemands ( Scheidemann, Lansch et autres) appellent le « socialisme de guerre » n’est-il en réalité que le capitalisme monopoliste d’État du temps de guerre ou, pour être plus clair et plus simple, un bagne militaire pour les ouvriers en même temps que la protection militaire des profits capitalistes.

Eh bien, essayez un peu de substituer à l’État des capitalistes et des hobereaux, à l’État des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, l’État démocratique révolutionnaire, c’est-à-dire un État qui détruise révolutionnairement tous les privilèges quels qu’ils soient, qui ne craigne pas d’appliquer révolutionnairement le démocratisme le plus complet. Et vous verrez que dans un État véritablement démocratique et révolutionnaire, le capitalisme monopoliste d’État signifie inévitablement, infailliblement, un pas, ou des pas en avant vers le socialisme !

Car, si une grande entreprise capitaliste devient monopole, c’est qu’elle dessert le peuple entier. Si elle est devenue monopole d’État, c’est que l’État (c’est-à-dire l’organisation armée de la population et, en premier lieu, des ouvriers et des paysans, si l’on est en régime démocratique révolutionnaire) dirige toute l’entreprise. Dans l’intérêt de qui ?

Ou bien dans l’intérêt clos grands propriétaires fonciers et des capitalistes; et nous avons alors un État non pas démocratique révolutionnaire, mais bureaucratique réactionnaire, une république impérialiste.

Ou bien dans l’intérêt de la démocratie révolutionnaire; et alors c’est ni plus ni moins un pas vers le socialisme.

Car le socialisme n’est autre chose que l’étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d’État. Ou encore : le socialisme n’est autre chose que le monopole capitaliste d’État mis au service du peuple entier et qui, pour autant, a cessé d’être un monopole capitaliste.

Ici, pas de milieu. Le cours objectif du développement est tel qu’on ne saurait avancer, à partir des monopoles (dont la guerre a décuplé le nombre, le rôle et l’importance), sans marcher au socialisme.

Ou bien l’on est réellement démocrate révolutionnaire. Et alors on ne saurait craindre de s’acheminer vers le socialisme.

Ou bien l’on craint de s’acheminer vers le socialisme et l’on condamne tous les pas faits dans cette direction, sous prétexte, comme disent les Plékhanov, les Dan et les Tchernov, que notre révolution est bourgeoise, qu’on ne peut pas « introduire » le socialisme, etc. Dans ce cas, l’on en arrive fatalement à la politique de Kérensky, Millioukov et Kornilov, c’est-à-dire à la répression bureaucratique réactionnaire des aspirations « démocratiques révolutionnaires » des masses ouvrières et paysannes.

Il n’y a pas de milieu.

Et c’est là la contradiction fondamentale de notre révolution.

Dans l’histoire en général, et surtout en temps de guerre, il est impossible de piétiner sur place. Il faut ou avancer, ou reculer. Il est impossible d’avancer dans la Russie du XX° siècle, qui a conquis la République et la démocratie par la voie révolutionnaire, sans marcher au socialisme, sans progresser vers le socialisme (progression conditionnée et déterminée par le niveau de la technique et de la culture : il est impossible d’« introduire » en grand le machinisme dans les exploitations paysannes comme il est impossible de le supprimer dans la production du sucre).

Et craindre d’avancer équivaut à reculer. C’est ce que font messieurs les Kérensky, aux applaudissements enthousiastes des Milioukov et des Plékhanov, avec la sotte complicité des Tsérételli et des Tchernov.

La dialectique de l’histoire est précisément telle que la guerre, qui a extraordinairement accéléré la transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d’État, a par là même considérablement rapproché l’humanité du socialisme.

La guerre impérialiste marque la veille de la révolution socialiste. Non seulement parce que ses horreurs engendrent l’insurrection prolétarienne – aucune insurrection ne créera le socialisme s’il n’est pas mûr économiquement – mais encore parce que le capitalisme monopoliste d’État est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, l’antichambre du socialisme, l’étape de l’histoire qu’aucune autre étape intermédiaire ne sépare du socialisme.

Nos socialistes-révolutionnaires et nos mencheviks envisagent le problème du socialisme en doctrinaires, du point de vue d’une doctrine qu’ils ont apprise par cœur et mal comprise. Ils présentent le socialisme comme un avenir lointain, inconnu, obscur.

Or, aujourd’hui, le socialisme est au bout de toutes les avenues du capitalisme contemporain, le socialisme apparaît directement et pratiquement dans chaque disposition importante constituant un pas en avant sur la base de ce capitalisme moderne.

Qu’est-ce que le service de travail obligatoire ?

C’est un pas en avant, sur la base du capitalisme monopoliste moderne, un pas vers la réglementation de toute la vie économique d’après un certain plan d’ensemble, un pas vers l’économie du travail national afin de prévenir son gaspillage insensé paf le capitalisme.

Les junkers (grands propriétaires fonciers) et les capitalistes instituent en Allemagne le service de travail obligatoire, qui devient fatalement un bagne militaire pour les ouvriers.

Mais considérez la même institution et réfléchissez à la portée qu’elle aurait dans un État démocratique révolutionnaire. Le service de travail obligatoire institué, réglé, dirigé par les Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, ce n’est pas encore le socialisme, mais ce n’est déjà plus le capitalisme. C’est un pas immense vers le socialisme, un pas après lequel il est impossible, toujours en démocratie intégrale, de revenir en arrière, de revenir au capitalisme, à moins d’user des pires violences contre les masses.

La guerre et la lutte contre la débâcle économique

La question des mesures à prendre pour conjurer la catastrophe imminente nous amène à élucider une autre question extrêmement importante, : la liaison de la politique intérieure avec la politique extérieure, ou encore : le rapport entre la guerre de conquête, impérialiste, et la guerre révolutionnaire, prolétarienne; entre la guerre criminelle de rapine et la guerre juste, démocratique.

D’une part, toutes les mesures que nous avons décrites, et qui sont destinées à conjurer la catastrophe, accroîtraient considérablement, comme nous l’avons déjà marqué, la capacité de défense du pays, autrement dit sa puissance militaire. D’autre part, il est impossible d’appliquer ces mesures sans transformer la guerre de conquête en une guerre juste, sans transformer la guerre menée par les capitalistes dans l’intérêt des capitalistes en une guerre menée par le prolétariat dans l’intérêt de tous les travailleurs et de tous les exploités.

En effet, la nationalisation des banques et des syndicats patronaux, accompagnée de la suppression du secret commercial et de l’établissement du contrôle ouvrier sur les capitalistes, ne signifierait pas seulement une immense économie du travail national, la possibilité d’économiser des forces et des ressources; elle signifierait encore une amélioration de la situation des masses laborieuses, c’est-à-dire de la majorité de la population. Tout le monde sait que, dans la guerre moderne, l’organisation économique a une importance décisive. La Russie a suffisamment de blé, de houille, de pétrole, de fer; à cet égard, notre situation est meilleure que celle de tout autre pays belligérant d’Europe. Et si elle luttait contre la débâcle économique par les moyens indiqués plus haut, en s’appuyant dans cette lutte sur l’initiative des masses, en améliorant leur situation, en nationalisant les banques et les syndicats patronaux, la Russie utiliserait sa révolution et son démocratisme pour porter le pays tout entier à un niveau d’organisation économique infiniment plus élevé.

Si, au lieu de la « coalition » avec la bourgeoisie, qui entrave toute mesure de contrôle et sabote la production, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks avaient, en avril, fait passer le pouvoir aux Soviets et s’étaient employés, non pas à jouer aux « chassés-croisés ministériels » et à user bureaucratiquement, aux côtés des cadets, le velours des fauteuils de ministres, de sous-­secrétaires d’État, etc., etc., mais à diriger les ouvriers et les paysans dans l’exercice de leur contrôle sur les capitalistes, dans leur guerre contre ces derniers, la Russie serait maintenant un pays en pleine transformation économique, où les paysans disposeraient de la terre et où les banques seraient nationalisées; c’est-à-dire qu’elle aurait, dans cette mesure même (or, ce sont là des bases économiques extrêmement importantes de la vie d’aujourd’hui), dépassé tous les autres pays capitalistes.

La capacité de défense, la puissance militaire d’un pays où les banques sont nationalisées, est supérieure à celle d’un pays où les banques restent aux mains des particuliers. La puissance militaire d’un pays paysan où la terre est aux mains des comités paysans est supérieure à celle d’ un pays de grandes propriétés foncières.

On invoque constamment le patriotisme héroïque et les prodiges de valeur militaire des Français en 1792-1793. Mais on oublie les conditions matérielles économiques et historiques qui seules ont rendu possibles ces prodiges. La destruction effectivement révolutionnaire de la féodalité qui avait fait son temps, l’adoption par le pays tout entier avec une promptitude, une résolution, une énergie et une abnégation vraiment démocratiques et révolutionnaires d’un mode supérieur de production, la libre possession du sol par les paysans : telles sont les conditions matérielles, économiques, qui, avec une promptitude « prodigieuse », ont sauvé la France en régénérant, en rénovant sa base économique.

L’exemple de la France prouve une chose, et une seule, pour rendre la Russie apte à se défendre, pour y susciter également des « prodiges » d’héroïsme de masse, il faut balayer avec une implacabilité « jacobine » tout ce qui est vieux, et rénover, régénérer le pays économiquement. Or, on ne saurait le faire au XX° siècle simplement en balayant le tsarisme (la France d’il y a 125 ans ne s’en est pas tenue là). On ne saurait non plus le faire uniquement par la suppression révolutionnaire de la grande propriété foncière (même cela nous ne l’avons pas fait, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks ayant trahi la paysannerie !), uniquement par la remise de la terre aux paysans. Car nous vivons au XX° siècle; dominer le sol sans dominer les banques ne suffit pas à assurer la régénération et la rénovation de la vie du peuple.

La rénovation matérielle, économique, de la France, à la fin du XVIII° siècle, était liée à une rénovation politique et spirituelle, à la dictature de la démocratie révolutionnaire et du prolétariat révolutionnaire (qui ne faisait qu’un encore avec la démocratie et se confondait presque avec elle), à la guerre implacable déclarée à toutes les formes de réaction. Le peuple entier – et surtout les masses, c’est-à-dire les classes opprimées – était soulevé d’un enthousiasme révolutionnaire sans bornes : tout le monde considérait la guerre comme une guerre juste, défensive, et elle l’était réellement. La France révolutionnaire se défendait contre l’Europe monarchique réactionnaire. Ce n’est pas en 1792-1793, mais bien des années plus tard, après le triomphe de la réaction à l’intérieur du pays, que la dictature contre-révolutionnaire de Napoléon fit perdre aux guerres de la France leur caractère défensif pour en faire des guerres de conquête.

Et en Russie ? Nous continuons la guerre impérialiste, dans l’intérêt des capitalistes, en alliance avec les impérialistes, en exécution des traités secrets conclus avec les capitalistes d’Angleterre et d’ailleurs par le tsar qui, aux termes de ces traités, promettait aux capitalistes russes le pillage de pays étrangers, Constantinople, Lvov, l’Arménie, etc.

La guerre restera une guerre injuste, réactionnaire, une guerre de conquête de la part de la Russie, tant que celle-ci n’aura pas proposé une paix juste et rompu avec l’impérialisme. Le caractère social de la guerre, sa signification véritable ne sont pas déterminés par les positions qu’occupent les troupes ennemies (comme le pensent les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, tombés aux conceptions vulgaires d’un moujik inculte). Son caractère est déterminé par la réponse à ces deux questions : quelle est la politique que continue la guerre (« la guerre est la continuation de la politique ») ? Quelle est la classe qui fait la guerre, et dans quels buts ?

On ne saurait conduire les masses à une guerre de rapine en vertu de traités secrets et compter sur leur enthousiasme. La classe d’avant-garde de la Russie révolutionnaire, le prolétariat, comprend de mieux en mieux ce que cette guerre a de criminel, et la bourgeoisie est loin d’avoir pu modifier cette conviction des masses; bien au contraire, celle-ci ne fait que croître. Le prolétariat des deux capitales est devenu, en Russie, définitivement internationaliste !

Vous voyez d’ici ce que peut être l’enthousiasme des masses pour la guerre !

L’un est indissolublement lié à l’autre, la politique intérieure à la politique extérieure. Il est impossible de rendre le pays apte à se défendre sans un sublime héroïsme du peuple accomplissant avec hardiesse et résolution de grandes réformes économiques. Et il est impossible de faire naître l’héroïsme dans les masses sans rompre avec l’impérialisme, sans proposer à tous les peuples une paix démocratique, sans transformer ainsi la guerre criminelle de conquête et de rapine en une guerre juste, défensive, révolutionnaire.

Seule une rupture conséquente, absolue, avec les capitalistes, en politique intérieure comme en politique extérieure, peut sauver notre révolution et notre pays pris dans l’étau de fer de l’impérialisme.

Démocratie révolutionnaire et prolétariat révolutionnaire

Dans la Russie actuelle, la démocratie doit, pour être vraiment révolutionnaire, s’unir étroitement au prolétariat, le soutenir dans la lutte qu’il mène en tant que seule classe révolutionnaire jusqu’au bout.

Telle est la conclusion où conduit l’examen des moyens de conjurer une catastrophe imminente d’une ampleur inouïe.

La guerre a engendré une crise si étendue, bandé à tel point les forces matérielles et morales du peuple, porté des coups si rudes à toute l’organisation sociale actuelle, que l’humanité se trouve placée devant cette alternative : ou bien périr, ou bien confier son sort à la classe la plus révolutionnaire, afin de passer aussi rapidement et radicalement que possible à un mode supérieur de production.

Pour de multiples raisons historiques – retard plus considérable de la Russie, difficultés particulières résultant de la guerre, décomposition extrême du tsarisme, vitalité extraordinaire des traditions de 1905 -, la révolution en Russie a devancé celle des autres pays. La révolution a fait que la Russie a rattrapé en quelques mois, quant à son régime politique, les pays avancés.

Mais cela ne suffit pas. La guerre est inexorable. Elle pose la question avec une âpreté implacable : ou bien périr ou bien rattraper les pays avancés et les dépasser aussi du point de vue économique…

Cela est possible, car nous avons sous les yeux l’expérience toute prête d’un grand nombre de pays avancés, les résultats déjà acquis de leur technique et de leur culture. Nous trouvons un soutien moral dans le mouvement de protestation qui grandit en Europe contre la guerre, dans l’atmosphère de la révolution ouvrière qui monte dans tous les pays. Ce qui nous stimule, ce qui nous aiguillonne, c’est une liberté démocratique révolutionnaire exceptionnelle en temps de guerre impérialiste.

Périr ou s’élancer en avant à toute vapeur. C’est ainsi que l’histoire pose la question.

Et l’attitude du prolétariat envers la paysannerie, dans un tel moment, confirme, en le modifiant comme le commande la situation, le vieux principe bolchevique : arracher la paysannerie à l’influence de la bourgeoisie. Là seulement est le gage du salut de la révolution.

La paysannerie est l’élément le plus nombreux de la masse petite-bourgeoise.

Nos socialistes-révolutionnaires et nos mencheviks ont assumé un rôle réactionnaire : maintenir la paysannerie sous l’influence de la bourgeoisie, amener la paysannerie à une coalition avec la bourgeoisie, et non avec le prolétariat.

L’expérience de la révolution instruit vite les masses. Et la politique réactionnaire des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks fait faillite : ils ont été battus dans les Soviets des deux capitales [11]. L’opposition « de gauche » croît dans les deux partis démocratiques petits-bourgeois. Le 10 septembre 1917, la conférence des socialistes-révolutionnaires de Petrograd a donné une majorité des deux tiers aux socialistes-révolutionnaires de gauche qui penchent vers l’alliance avec le prolétariat et repoussent l’alliance (la coalition) avec la bourgeoisie.

Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks reprennent à leur compte l’opposition, si aimée par la bourgeoisie, de ces deux concepts : bourgeoisie et démocratie. Mais, au fond, cette opposition est aussi absurde que le serait la comparaison entre des mètres et des kilogrammes.

Il peut y avoir une bourgeoisie démocratique, il peut y avoir une démocratie bourgeoise : pour le nier, il faut être d’une ignorance crasse en histoire comme en économie politique.

Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks avaient besoin de cette opposition factice pour masquer un fait incontestable, à savoir qu’entre la bourgeoisie et le prolétariat se place la petite bourgeoisie. Celle-ci, par sa situation sociale et économique, hésite nécessairement entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks poussent la petite bourgeoisie vers l’alliance avec la bourgeoisie. Tel est le fond de toute leur « coalition », de tout le ministère de coalition, de toute la politique de Kérensky, ce semi-cadet typique. En six mois de révolution, cette politique a fait complètement faillite.

Les cadets exultent : vous voyez bien, la révolution a fait faillite, la révolution n’a pu venir à bout ni de la guerre, ni du marasme économique.

Cela est faux. Ce sont les cadets et les socialistes-révolutionnaires avec les mencheviks, qui ont fait faillite; car c’est ce bloc (cette alliance) qui a gouverné la Russie pendant six mois : il a en ces six mois aggravé le marasme économique, compliqué et rendu plus difficile la situation militaire.

Plus complète sera la faillite de l’alliance de la bourgeoisie avec les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, et plus vite le peuple s’instruira. Plus il trouvera facilement la solution juste : l’alliance de la paysannerie pauvre, c’est-à-dire de la majorité des paysans, avec le prolétariat.

Lénine, 10-14 septembre 1917

 


Notes

[1] La Conférence démocratique de Russie (Pétrograd, 14-22 septembre 1917) avait été convoquée par les menchéviques et les s.-r. dans l’espoir d’affaiblir la montée révolutionnaire. Y prirent part divers représentants des partis petit-bourgeois, des soviets conciliateurs, des syndicats, des zemstvos, des milieux commerciaux et industriels, des unités militaires. Les bolcheviks y participèrent dans le but de dénoncer les plans des mencheviks et des s.-r. La conférence démocratique forma un Préparlement (Conseil provisoire de la république) à l’aide duquel les mencheviks et les s.-r. se proposaient de freiner la révolution et d’aiguiller le pays sur la voie du parlementarisme bourgeois. Sur la proposition de Lénine, le C.C. du parti décida que les bolcheviks quitteraient le Préparlement; seuls Kaménev, Rykov et Riazanov, qui s’étaient élevés contre l’option du parti pour la révolution socialiste, préconisaient la participation au Préparlement. Les bolcheviks dénoncèrent la félonie de cette officine tout en préparant les masses à l’insurrection armée.
[2] Kit Kitytch : surnom, riche marchand campé par Ostrovski dans sa comédie Payer les pots cassés. Lénine appelle Kit Kitytch les brasseurs d’affaires capitalistes.
[3] Les comités des industries de guerre avaient été fondés en mai 1915 par la grande bourgeoisie impérialiste dans le but d’aider à l’effort de guerre du tsarisme. Le gros capitaliste A. Goutchkov, leader du parti bourgeois “octobriste”, était le président du Comité central des industries de guerre. Faisaient également partie de ce Comité l’industriel A . Konovalov, le banquier et industriel M. Térechtchenko, etc. Désireuse de placer les ouvriers sous son influence et de leur inculquer un état d’esprit chauvin, la bourgeoisie décida d’organiser des « groupes ouvriers » auprès de ces comités. Elle entendait montrer ainsi que la « paix sociale », avait été conclue entre la bourgeoisie et le prolétariat. Les bolcheviks boycottèrent les comités des industries de guerre et furent soutenus par la majorité des ouvriers. A la suite du vaste travail d’explication des bolcheviks, sur les 239 comités des industries de guerre régionaux et locaux, 70 seulement organisèrent des élections de « groupes ouvriers», et 36 eurent leurs représentants ouvriers.
[4] Dien [Le Jour] : quotidien libéral-bourgeois qui paraissait depuis 1912. Passe sous contrôle menchévique après février 1917 et est interdit après la révolution d’Octobre 1917.
[5] Edinstvo [l’Unité], organe des mencheviks de droite, dirigés par Plékhanov. Quatre numéros parurent en mai-juin 1914. De mars à novembre 1917, le journal devient quotidien. Change de nom pour Naché édintsvo [Notre Unité] pour paraître ensuite jusqu’à janvier 1918.
[6] Ces lignes étaient déjà écrites quand j’ai appris par les journaux que le gouvernement Kérensky établissait le monopole du sucre et qu’il l’établissait, naturellement, par des procédés bureaucratiques réactionnaires, sans congrès d’employés et d’ouvriers, sans publicité, sans mater les capitalistes !! (Note de l’auteur)
[7] Cf l’article de Lénine : « Instaurer le socialisme ou divulguer les malversations ? ». Pravda, 22 juin 1917.
[8] J’ai déjà eu l’occasion d’indiquer dans la presse bolchévique que l’application de la peine de mort par les exploiteurs aux masses de travailleurs, en vue de maintenir l’exploitation, est le seul argument juste contre la peine capitale. (Voir l’article « Résolutions de papier », Rabotchi, 8 sept. 1917) (N.R.) Il n’est guère probable qu’un gouvernement révolutionnaire quelconque puisse se passer de la peine de mort contre les exploiteurs (c’est-à­-dire contre les grands propriétaires fonciers et les capitalistes). Note de l’auteur.
[9] « Svobodnaïa Jizn » [La Vie libre], journal d’orientation menchévique, parut à Petrograd du 2 (15) au 8 (21) septembre 1917 en remplacement du journal Novaïa Jizn temporairement interdit.
[10] En français dans le texte.
[11] Le 31 août (13 septembre) 1917, le Soviet de Petrograd adopta en séance plénière pour la première fois depuis sa création et à la majorité de 279 voix contre 115 et 50 abstentions, une résolution présentée par la fraction bolchevique,. qui repoussait résolument la politique d’entente avec la bourgeoisie. La résolution préconisait la remise de la totalité du pouvoir aux mains des Soviets et esquissait un vaste programme de transformations révolutionnaires dans le pays. Quelques jours plus tard, le parti bolchevique remporta une nouvelle victoire d’importance. Le 5 (18) septembre, le soviet des députés ouvriers et soldats de Moscou adopta à la majorité de 355 voix une résolution bolchevique d’un contenu analogue.

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FAQ sur le socialisme

Conséquence du développement du mouvement Occupy, l’opposition face au système économique et politique est devenue monnaie courante. Difficile d’imaginer que la femme au bandana sur la couverture du Time – représentation du “Manifestant”, personnalité de l’année selon le Time – puisse avoir quoi que ce soit de positif à dire au sujet du capitalisme, et l’omniprésence du masque de Guy Fawkes – popularisé par “V for Vendetta” – souligne encore plus à quel point les idées révolutionnaires sont à présent répandues.

Cependant, ce soutien croissant apporté à un changement de système n’a pas encore conduit à des discussions sérieuses quant à une quelconque alternative. Un sondage du Pew publié le 28 décembre 2011 indique que les personnes noires ou de moins de 30 ans sont majoritairement en faveur du socialisme, mais n’explique en rien ce qu’est le socialisme, ou comment un système politique et économique socialiste fonctionnerait. Nous vous offrons cet article comme base de discussion.

Comment fonctionnerait une économie socialiste?

Sous le capitalisme, les institutions où d’immenses richesses sont centralisées (les grandes entreprises) dirigent l’économie, et exploitent les plus pauvres pour accroître leurs propres richesses. Le but d’une économie socialiste est de renverser la vapeur : ce serait la classe ouvrière qui serait aux commandes de l’économie, et utiliserait les richesses et la productivité de la société pour améliorer ses conditions de vie. Pour cela, il faudrait rendre publiques les ressources des banques et des grandes entreprises, et les gérer de manière démocratique.

Employer les chômeurs, redéfinir le budget et créer de l’emploi en tenant compte des priorités sociales – soins de santé, éducation, énergie propre, etc. – donnerait un énorme coup de fouet à la productivité et créerait des richesses. Une planification démocratique de l’économie permettrait à tout le monde d’avoir un travail bien rémunéré, un accès à des soins de santé de qualité, à un enseignement gratuit à tous les niveaux, et, bien sur, aux besoins vitaux tels que la nourriture et un logement. Mais cela ne se limiterait pas à ces bases; nous pourrions soutenir et encourager les musiciens, artistes, réalisateurs, designers, etc de façon à favoriser un développement culturel.

Ce système économique nécessiterait une planification réfléchie, mais c’est déjà le cas d’une certaine manière sous le capitalisme. Des multinationales plus grandes que des Etats planifient déjà leurs niveaux de production et de distribution, décident des prix, et cela sans pour autant s’effondrer, rien ne dit que les travailleurs seraient incapables de faire de même.

La différence sous le capitalisme, c’est que la planification n’est que partielle, incomplète, et antidémocratique, le but étant de maximiser les profits d’une élite. Sous le socialisme, nous pourrions décider des investissements en ayant une vue d’ensemble de l’économie mondiale, afin de subvenir aux besoins humains, de conserver un environnement sain, et de garantir à chacun le droit à une existence libre.

Un système économique socialiste devrait être intégré de par le monde. C’est déjà le cas sous le capitalisme, nous vivons en effet dans un monde d’interdépendance. La globalisation vue par le capitalisme consiste à exploiter les économies les plus faibles, et à plonger dans une misère sans cesse croissante les travailleurs de par le monde. Sous le socialisme, l’intégration d’une économie globale aurait pour but d’améliorer la vie des gens.

Une économie socialiste gérerait l’environnement de manière très différente. Tant que maintenant, les compagnies n’ont que faire des taxes environnementales, car elles peuvent les faire payer au public. Les coûts liés à la pollution de l’air et de l’eau sont réels, mais ils ne représentent pas une menace pour une entreprise comme Monsanto. Voilà pourquoi aucune corporation ne bougera le petit doigt pour l’environnement sur base des principes du marché libre.

Une économie démocratiquement planifiée empêcherait les corporation de faire des profits en externalisant les coûts liés à la pollution. Au lieu de cela, l’efficacité, la préservation de l’environnement, et la satisfaction des besoins de base de chacun seraient les critères de décision économique. Au lieu de promouvoir des mesures inadéquates telles que les ampoules économiques et la sensibilisation au recyclage, une économie socialiste investirait dans un total renouveau de la production, mettant à profit les dernières technologies vertes pour assurer la protection de l’environnement et la création de millions d’emplois.

Comment fonctionnerait une démocratie socialiste?

La « démocratie » actuelle se limite à nous faire voter une fois de temps en temps afin de décider quel riche politicien prendra les décisions pour nous. Cela n’a bien sur rien de démocratique, encore moins quand la corruption issue des corporations s’en mêle.

Au contraire, une démocratie socialiste serait une démocratie omniprésente, de semaine en semaine, présente sur tous les lieux de travail, dans toutes les écoles et communautés. Les travailleurs effectuerait une rotation des tâches, et les managers élus seraient révocables à tout moment si le besoin s’en faisait sentir. Chaque décision pourrait être réévaluée par un vote de la majorité.

Le programme et les politiques scolaires, plutôt que d’être imposées par des administrateurs incompétents et des bureaucrates, seraient discutées conjointement par les parents, les professeurs et les étudiants. Des conseils de quartier décideraient de qui peut ou ne peut avoir une forme d’autorité, et dicteraient à leurs élus comment prioriser leurs efforts..

Tout investissement et décision économique se ferait démocratiquement. Les lieux de travail et les quartiers éliraient des représentants à de massifs conseils locaux et régionaux, qui eux-mêmes éliraient des décideurs nationaux. Les représentants élus ne devraient avoir aucun privilège que ce soit comparé à leur électorat, et ils seraient révocables à tout moment.

Afin de faciliter ce processus décisionnel démocratique, les horaires de travail et d’études devraient prévoir du temps pour des conseils et des discussions quand aux décisions. Grâce aux richesses nouvellement créées, la semaine de travail serait réduite afin de prodiguer aux gens le temps et l’énergie pour s’impliquer politiquement, et se réaliser hors du travail ou du cadre scolaire.

Une élite bureaucratique ne prendrait-elle pas le dessus?

Cela va sans dire, aux prémices d’une société socialiste, une lutte contre les carriéristes et la corruption sera nécessaire. Le bagage idéologique pernicieux issu de siècles de domination de classe ne s’évaporera pas d’un claquement de doigts. Mais en faisait des ressources productives de la société un bien public, en éliminant les privilèges, et en établissant les structures d’une gestion et d’un contrôle démocratiques, les obstacles barrant la route des aspirants bureaucrates seraient immenses.

L’événement qui fait craindre une prise de pouvoir de la bureaucratie est l’arrivée de Staline au pouvoir en Union Soviétique quelques années après la révolution russe de 1917. Cette dégénérescence tragique de la Révolution Russe a été débattue par des marxistes dans de nombreux ouvrages. La conclusion que l’on peut tirer de ces événements après une analyse historique sérieuse, c’est que cette dégénérescence n’était ni naturelle, ni inévitable, mais juste un concours de circonstances particulières.

Au moment de la révolution, la Russie était l’un de pays les plus pauvres, et la situation ne n’est guère améliorée lorsque les capitalistes détrônés, soutenus par 21 armées étrangères, on fait usage de violence pour récupérer le pouvoir des mains des assemblées démocratiques, ce qui a conduit a une guerre civile sanglante. Bien que la révolution prenait place ailleurs également, notamment en Allemagne, tous les mouvements furent réprimés, laissant la Russie isolée.

Ce n’était pas le terrain idéal sur lequel fonder le socialisme. La base même du socialisme, c’est d’avoir suffisamment de moyens pour subsister, mais la Russie manquait de moyens. Dans ce contexte, les structures démocratiques des Soviets (les assemblées de travailleurs) ont cessé de fonctionner. Qui se soucie d’aller aux réunions politiques sans savoir s’il pourra se nourrir le soir?

C’est cette sape du pouvoir des travailleurs, aggravée par l’isolement et le déclin économique du pays, qui a permis la bureaucratisation de la société et la montée de Staline en tant que leader. Mais ce n’eût rien de naturel. Staline a eu recours à l’emprisonnement, au meurtre et à l’exil, et a forcé des millions de gens dont le seul crime était leur attachement aux principes démocratiques de la révolution de 1917 à se soumettre.

Cette expérience illustre l’importance de faire de la lutte pour le socialisme une lutte globale. A cause d’impérialistes pillant des ressources à travers le monde, certains pays pourraient manquer d’une base économique stable pour se mettre au socialisme, et auraient besoin de négocier avec des pays plus riches. Si la Russie avait pu recevoir la soutien ne serait-ce que d’un seul pays, comme l’Allemagne, l’histoire serait aujourd’hui bien différente.

Ne serait-ce pas plus facile de réformer le capitalisme?

Contrairement aux récits populaires, l’histoire du capitalisme n’est pas celle d’un progrès constant vers des sommets de démocratie et de richesse. Chaque réforme a nécessité une lutte de masse, remettant souvent en doute les fondements mêmes du système.

Les réformes ne sont pas des cadeaux de politiciens au grand cœur, mais des concessions accordées dans l’unique but d’apaiser le mouvement et de faire oublier les vraies revendications. Que cela concerne les droits civils, le weekend de congé, ou le droit d’organiser uns syndicat, chacune de ces réformes a nécessité un combat constant contre la logique capitaliste, combats dans lesquels nombre d’innocents furent éliminés par les élites désireuses de mettre un terme à la lutte.

Sous le capitalisme, même ces réformes partielles ne sont pas permanentes. Comme nous avons pu le voir ces dernières décennies, les capitalistes n’hésitent pas à annuler leurs réformes quand ils pensent pouvoir se le permettre.

Les programmes sociaux pour lesquels les gens se sont battus bec et ongles par le passé se disloquent ou disparaissent sous des coupes budgétaires. Après avoir presque annihilé les syndicats dans le privé –où moins de 7% des travailleurs sont syndiqués – les politiciens se tournent maintenant vers le secteur public, dont un tiers des travailleurs n’est toujours pas syndiqué.

Une base stable pour des réformes effective demanderait que les travailleurs s’emparent du pouvoir pour le gérer eux-même – c’est à dire, rejeter le capitalisme en faveur du socialisme. C’est bien simple, lutter pour des réformes, et lutter pour le socialisme, sont deux choses identiques.

En théorie, ça sonne bien, mais en pratique?

La seule constante en histoire est le changement ininterrompu. Des anciens Etats esclavagistes aux seigneuries féodales jusqu’au système capitaliste global d’aujourd’hui, les gens n’ont cessé de rejeter les anciens systèmes dés qu’ils devenaient un frein au développement. Là où réside l’utopie, c’est dans la pensée que la guerre, la pauvreté et la destruction de l’environnement peuvent être réglés par le capitalisme.

Bien que le socialisme soit réaliste, il n’est pas inévitable. Encore et toujours, le capitalisme a conduit les opprimés et les travailleurs à se révolter. Nombreuses ont été les révolutions cette année, notamment en Egypte et en Tunisie. Mais bien que beaucoup aient réussi à détrôner le gouvernement, peu sont parvenues à un changement de régime. Le capitalisme renaîtra sans cesse, au détriment des pauvres, des jeunes et des travailleurs, si nous ne le remplaçons pas par un système meilleur.

C’est là que les socialistes entrent en scène: Nous prenons l’étude de l’histoire au sérieux, apprenant à la fois des défaites et des succès qu’ont connus les révolutions. Nous répandons cette connaissance au maximum afin d’établir le socialisme avec succès . Cela ne revient pas qu’à se plonger dans des bouquins. Cela nécessite de s’engager et construire les mouvements actuels, de mettre en avant des idées socialistes tout en apprenant des autres en lutte, construire notre avenir ensemble.

 

Brandon Madsen

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Pour la rémunération de tous les stages!

Au printemps dernier, plusieurs dizaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants en lutte pour la rémunération de tous les stages ont entamé des journées de grève ponctuelles dans une perspective d’escalade des moyens de pression. Une nouvelle phase de ce processus d’organisation est en cours. Il est de plus en plus question d’une grève générale illimitée en 2019.

Il ne fait aucun doute que l’absence de rémunération des stages est tout à l’avantage de la classe capitaliste. Les premières institutions qui bénéficient de cette aberration sont évidemment les banques qui profitent d’un endettement étudiant fortement gonflé par l’absence de salaire pour les stagiaires. De plus, la classe capitaliste bénéficie d’une main-d’œuvre supplémentaire qui doit vendre sa force de travail, souvent dans des emplois très mal payés, pour gagner de l’argent tout en effectuant des dizaines d’heures non rémunérées chaque semaine.

Une inégalité sexiste

La lutte pour la rémunération des stages a également le mérite de montrer très clairement comment s’imbriquent le capitalisme et le sexisme. Les stages non rémunérés se retrouvent principalement dans les domaines traditionnellement féminins associés aux services. Ces stagiaires effectuent du travail entièrement gratuit avec un horaire épuisant et fragilisant. Cette situation particulière a pour conséquence de pousser les étudiantes et les étudiants vers des emplois temporaires, souvent mal rémunérés où les syndicats ont de la difficulté à s’implanter. Ce n’est pas un hasard si cet aspect de lutte féministe se retrouve au cœur des assemblées générales des différentes associations étudiantes qui se dotent de mandats de grève.

Une lutte dans l’intérêt de tout le monde

Si les femmes sont les premières à bénéficier de la rémunération de tous les stages, une telle mesure est dans l’intérêt de tout le monde. La solidarité avec les étudiantes et les étudiants en lutte doit s’étendre au-delà des campus et des cégeps. Une telle solidarité peut servir de tremplin vers de nouveaux combats qui participeront à construire la conscience que nous appartenons toutes et tous à la même classe sociale. C’est ensemble que nous pourrons élaborer un projet de société exempte de toute forme d’exploitation, un projet de société socialiste.

Afin de garder nos intérêts communs bien en vue, le mouvement étudiant doit se prémunir contre un des principaux dangers qui guettent la lutte pour la rémunération de stages : la présence d’organisations et de discours « concertationistes ». Comme en 2012, ces groupes et ces individus opportunistes n’attendent que le bon moment pour s’asseoir à la table de négociation et proposer des demi-mesures telles que la rémunération de tel ou tel stage précis et présenter ces miettes comme des victoires suffisantes. En jouant sur cette corde, les représentants et les représentantes de ces groupes risquent d’affaiblir la solidarité dans le mouvement. Ces failles risquent d’être exploitées à la première occasion par l’establishment politique qui voudra opposer le camp des « respectables » et « raisonnables » à celui des « radicaux ». Il faudra rester à l’affût pour éviter la victoire de cette tendance dans le mouvement. Le meilleur moyen d’y parvenir demeure le travail de terrain : les membres des associations étudiantes doivent être au courant des enjeux, en débattre constamment et rester mobilisé·e·s.

Certes, la lutte pour la rémunération des stages ne constitue pas une fin en soi. Elle doit être vue comme un moment dans une lutte plus large, à la fois contre le capitalisme et contre le sexisme. La mobilisation sur cet enjeu a toutefois un fort potentiel pour le développement d’une conscience de classe et une conscience socialiste. Elle offre la possibilité de bâtir des solidarités nouvelles et de remettre sur pied un mouvement étudiant puissant et combatif. Les dernières années ont démontré que les étudiantes et les étudiants ont un potentiel critique très fort dans une économie capitaliste de plus en plus dépendante de la production de savoirs et où le secteur des services occupe autant de place. Il suffit d’imaginer ce que pourrait occasionner une grève générale illimitée des stages pour voir le rapport de force des étudiantes et des étudiants face aux capitalistes.

Charles C. 

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Che Guevara : Qu’est-ce qu’un jeune communiste ?

Che Guevara est incontestablement un des révolutionnaires marxistes les plus connus, mais peu de gens ont déjà eu l’occasion de connaître réellement sa pensée. Nous remédions la situation en publiant un de ces textes sur la jeunesse : Qu’est-ce qu’un jeune communiste ? Dans ce texte de 1962, le Che s’adresse à l’Union des Jeunesses Communistes, pour y exposer sa vision de ce que doit être une jeune communiste.

 

L’Union des Jeunesses Communistes doit se définir en un seul mot : avant-garde. Vous, camarades, vous devez être l’avant-garde de tous les mouvements. Les premiers dans les sacrifices qu’exige la Révolution, quelle que soit la nature de ces sacrifices. Les premiers dans le Travail. Les premiers dans l’étude. Les premiers dans la défense du pays.

Cette tâche ne doit pas apparaître seulement comme l’expression de la jeunesse de Cuba, ni comme une tâche des grandes masses structurées dans une institution, mais comme les tâches quotidiennes de chacun de ceux qui font partie de l’Union des Jeunesses Communistes. Il faut pour cela se donner des tâches réelles et concrètes : des tâches de travail quotidien qui ne peuvent admettre la moindre défaillance.

L’organisation doit être constamment présente dans tout le travail qui s’effectue dans l’Union des Jeunesses Communistes. L’organisation est la clef qui permet de suivre les initiatives qui viennent des chefs de la Révolution, les initiatives que propose en maintes occasions notre Premier ministre1 et les initiatives qui surgissent du sein de la classe ouvrière, qui doivent se transformer aussi en directives précises pour l’action suivante.

Sans organisation, les idées perdent de leur efficacité après le premier moment d’élan; elles tombent peu à peu dans la routine, dans le conformisme, et finissent par n’être plus qu’un souvenir.

Je vous donne cet avertissement parce que souvent, au cours de cette période brève et pourtant si riche de notre Révolution, beaucoup de grandes initiatives ont échoué, sont tombées dans l’oubli faute d’un appareil d’organisation pour les soutenir et les mener à bien.

En même temps vous devez, tous et chacun de vous, être pénétrés de l’idée qu’être un jeune communiste, appartenir à l’Union des Jeunesses Communistes, ce n’est pas une grâce que quelqu’un vous accorde; que ce n’est pas non plus une grâce que vous faite à l’État ou à la Révolution. Appartenir à l’Union des Jeunesse Communistes doit être le plus haut honneur pour un jeune de la société nouvelle. Ce doit être un honneur pour lequel lutter à chaque instant de sa vie. Enfin ce doit être un honneur pour lequel lutter à chaque instant de sa vie. Enfin ce doit être l’honneur de garder bien haut le nom de l’individu au sein de l’Union des Jeunesses Communistes.

De cette manière nous avancerons encore plus vite. En nous habituant à penser en tant que masse, à agir selon les initiatives que nous offre la masse ouvrière et les initiatives de nos plus grands dirigeants; et en même temps à agir toujours comme des individus, toujours soucieux de nos propres actes, toujours soucieux pas souiller notre nom ni le nom de l’Association à laquelle nous appartenons.

Après deux ans nous pouvons récapituler et observer ce qu’ont été les résultats de cet effort. Il y dans la vie de l’Union des Jeunesse Communistes des succès considérables. L’un des plus important, des plus spectaculaire, a été celui de la défense.

Les jeunes qui d’abord – certains d’entre eux – ont escaladé cinq fois le Turquino2; ceux qui se sont enrôlés dans diverses organisations militaires, tous ceux qui ont empoigné le fusil dans les moments de danger ont été prêts à défendre la Révolution à chaque point où l’on attendait l’invasion ou l’attaque ennemie.

Les jeunes de Playa Giron3 ont eu l’insigne honneur de pouvoir y défendre notre Révolution, y défendre les institutions que nous avions créés à force de sacrifice, les succès acquis par tout le peuple pendant des années de lutte; toute notre Révolution a été défendue là en soixante-douze heures de combat.

L’intention de l’ennemi était de créer une tête de pont suffisamment forte, avec un aéroport, qui aurait permis d’attaquer tout notre territoire, de le bombarder sans pitié, de réduire nos usines en cendres, de pulvériser nos moyens de communication, de ruiner notre agriculture. En un mot, de jeter le chaos dans notre pays. L’action résolue du peuple a liquidé la tentative impérialiste en soixante-douze heures seulement.

Des jeunes qui étaient encore des enfants se sont couverts de gloire. Certains représentent aujourd’hui cette jeunesse héroïque; des autres, il nous reste au moins le nom en souvenir, pour nous stimuler à de nouvelles batailles, à de nouveaux héroïsmes.

Au moment où la défense du pays était la tâche primordiale, la jeunesse a été présente. Aujourd’hui la défense du pays reste au premier plan de nos devoirs. Mais nous ne devons pas oublier que la consigne qui guide les Jeunesses Communistes est intimement liée à elles : la défense du pays ne peut pas résider seulement dans le maniement des armes, prêtes pour la défense; nous devons aussi défendre le pays en construisant par notre travail et en préparant les nouveaux cadres techniques pour accélérer le développement dans les années è venir. Cette tâche prend maintenant une énorme importance et rattrape celle du maniement direct des armes.

Quand se sont présenté des problèmes comme ceux-là, la jeunesse a dit « présente ». Les jeunes des brigades ont répondu à l’appel de la Révolution et ont envahi tous les coins du pays. En quelques mois dans une bataille très dure, qui a eu ses martyrs de la Révolutions, ses martyrs de l’éducation, nous avons pu annoncer une situation nouvelle en Amérique : Cuba était le territoire libre d’analphabétisme de l’Amérique.

L’étude à tous les niveaux est aussi une tâche de la jeunesse aujourd’hui. L’étude mêlée au travail de la jeunesse aujourd’hui. L’étude mêlée au travail comme dans le cas des jeunes étudiants qui récoltent le café en Oriente4, qui passent leur vacances è récolter cette graine tellement importante dans notre pays, pour notre commerce extérieur, pour nous qui consommons une grande quantité de café. Cette tâche est semblable à celle de l’alphabétisation C’est une tâche de sacrifice qui s’accomplit dans la joie; les étudiants se réunissent une fois de puis dans les montagnes de notre pays pour y porter leur message révolutionnaire.

Ces tâches sont très importantes parce que dans l’Union des Jeunesses Communistes les jeunes communistes ne font pas que donner; ils reçoivent aussi, et parfois plus qu’ils ne donnent : ils acquièrent de nouvelles expériences, une nouvelle expérience des contacts humains, de la façon de vivre de nos paysans, du travail et de la vie dans les régions isolées, de tout ce qu’il faut faire pour élever ces régions au même niveau que les campagnes les plus habitables et les villes Ils acquièrent une expérience et une maturité révolutionnaire.

Les camarades qui connaissent ces tâches de l’alphabétisation et de la récolte du café, en contact direct avec notre peuple qu’ils aident loin de leurs foyers, reçoivent – je peux le vous l’affirmer – plus qu’ils ne donnent, et pourtant ils donnent beaucoup !

Telle est l’éducation qui convient le mieux à une jeunesse qui se prépare pour le communisme : la forme d’éducation où le travail perd le caractère obsessionnel qu’il a dans le monde capitaliste, pour devenir un devoir social agréable qui s’effectue avec joie, parmi les chants révolutionnaires, dans la camaraderie la plus fraternelle, au milieu de contacts humains qui fortifient les uns et les autres et les élèvent tous.

Par ailleurs, l’Union des Jeunesse Communistes a fait beaucoup de progrès dans son organisation. Il y a une grande différence entre cet embryon formé comme une appendice de l’Armée Rebelle et cette organisation que nous connaissons aujourd’hui. Partout, dans tous les centres de travail, dans tous les organismes administratifs, partout où ils peuvent exercer leur action il y a des jeunes communistes qui travaillent pour la Révolution.

Le progrès de l’organisation doit être considéré aussi comme un succès important de l’Union des Jeunesses Communistes.

Mais sur ce chemin difficile, camarades, nous avons rencontré beaucoup de problèmes, de grandes difficultés, des erreurs grossières; et nous n’avons pas toujours pu les surmonter. Il est évident que l’Union des Jeunesses Communistes, en tant qu’organisme mineur, en tant que frère cadet des Organisation Révolutionnaires Intégrées doit s’inspirer des expériences des camarades qui ont le plus travaillé à toutes les tâches révolutionnaires, et doit toujours écouter – avec respect – la voix de cette expérience.

La jeunesse doit créer. Une jeunesse qui ne crée pas est une anomalie; je le dis sérieusement. Et l’Union des Jeunesses Communistes a un peu manqué d’esprit créateur. Elle a été, à travers sa direction, trop docile, trop respectueuse et trop peu décidée à se poser ses propres problèmes.

Maintenant elle commence à changer. Le camarade Joel nous parlait des initiatives des travaux dans les fermes. Ce sont des exemples de la façon dont elle commence à briser la dépendance totale – qui finit par être absurde – à l’égard d’une organisation aîné, et à penser avec sa propre tête.

Tout cela s’explique par ce fait que nous sommes, nous-même et notre jeunesse avec nous, convalescent après une maladie qui heureusement n’a pas duré longtemps, mais qui a joué un grand rôle de frein dans l’approfondissement idéologique de notre révolution. Nous sommes tous convalescent après cette maladie qui s’appelle le sectarisme.

Où nous amené le sectarisme ? À la copie mécanique, aux analyses formelles, à la séparation entre les dirigeants et les masses. Même dans notre Direction Nationale, et l’effet s’est répercuté directement dans l’Union des Jeunesses Communistes.

Si nous – également désorienté par le phénomène du sectarisme – nous n’arrivons pas à entendre la voix du peuple qui est la plus sage et la meilleure orientation si nous n’arrivons pas à entendre les pulsations du peuple pour pouvoir les transformer en idées concrètes, en directives précises, nous pouvions mal donner ces directives à l’Union des Jeunesses Communistes. Et comme la dépendance était absolue, la docilité très grande, l’Union des Jeunesses Communistes naviguait comme un petit bateau à l’aventure, dépendant du grand navire : nos Organisations Révolutionnaires. Mais elles aussi allaient à l’aventure.

Ici surgissait de petites initiatives, les seules que l’Union des Jeunesses Communistes étaient capables de produire et qui se transformait parfois en « slogans » grossiers, en manifestations évidentes d’un manque de profondeur idéologique.

Le camarade Fidel a critiqué sévèrement certains extrémismes et certaines expressions que vous connaissez bien comme : « L’ORI est la bougie », « Nous sommes socialistes, en avant… ». Tout ce que critiquait Fidel et que vous connaissez bien était le reflet du mal qui opprimait notre révolution.

Nous avons franchi cette étape. Nous l’avons complétement dépassée. Mais les organismes sont toujours un peu lents. C’est comme une maladie qui a rendu quelqu’un inconscient. Quand elle recule, le cerveau retrouve sa lucidité mais les membres ne coordonnent pas encore bien leurs mouvements. Pendant les premiers jours après qu’on s’est levé du lit, la marche est incertaine et peu à peu elle retrouve la sûreté. Nous en sommes là.

Nous devons donc définir et analyser objectivement tous nos organismes pour poursuivre le nettoyage. Nous devons savoir, pour ne pas trébucher et nous retrouver par terre, que nos pas sont encore incertains. Nous devons connaître nos faiblesses pour les surmonter et nous fortifier.

Ce manque d’initiative propre est dû à l’Ignorance, pendant un temps assez long, de la dialectique qui meut les organismes de masses, et è l’oubli du fait que les organismes comme l’Union des Jeunesses Communistes ne peuvent être simplement de direction, qu’ils ne peuvent envoyer constamment des directives vers les bases sans rien recevoir d’elles.

On pensait que l’Union des Jeunesses Communistes et toutes les organisations de Cuba étaient des organisations d’une seule ligne qui allait du sommet aux bases mais qui n’avait pas de système de retour pour rapporter les communications des bases. Alors qu’il faut un échange mutuel constant d’expérience, d’idées, de directives.

Nous avons pu voir les points les plus faibles du travail.

Des jeunes, presque des héros de romans, peuvent donner leur vie cent fois pour la Révolution, marchent en masses vers les tâches concrètes et exceptionnelles qui les appellent; mais cependant ils manquent parfois leur travail parce qu’ils avaient une réunion des Jeunesses Communistes, ou parce qu’ils se sont couchés tard la veille pour discuter une initiative des Jeunesses Communistes, ou bien tout simplement ils ne vont pas travailler, comme ça, sans raison.

Quand on observe une brigade de travail volontaire où l’on suppose qu’il y a des Jeunesses Communistes, bien souvent elles n’y sont pas. Pas un seul. Le dirigeant devait aller à une réunion, l’autre était malade, le troisième n’était pas bien au courant. Finalement, l’attitude fondamentale, l’attitude d’avant-garde du peuple, l’attitude d’exemple vivant qui entraîne tout le monde de l’avant – comme l’ont fait les jeunes de Playa Giron – cette attitude ne se retrouve pas dans le travail. Le sérieux que doit avoir la jeunesse d’aujourd’hui pour affronter les grands engagements – et le plus grand est la construction de la société socialiste – ne se reflète pas dans le travail concret.

Il faut organiser, découvrir où le bât blesse, où les faiblesses doivent être corrigées; il faut s’occuper de chacun d’entre vous pour vous expliquer bien clairement que celui qui ne pense à la Révolution qu’au moment du sacrifice, du combat, de l’aventure héroïque, de ce qui sort du vulgaire et du quotidien, mais qui est médiocre dans son travail, ou pire que médiocre, celui-là ne peut pas être un bon communiste.

Comment pouvez-vous agir ainsi alors que vous avez déjà reçu le nom de jeunes communistes, ce nom que nous, organisation dirigeante, parti dirigeant, nous n’avons pas encore ? Vous qui devez construire un avenir où le travail sera la plus haute dignité de l’homme, où le travail sera un devoir social, un plaisir de l’homme, où le travail sera créateur au maximum et où tout le monde devra s’intéresser à son travail et à celui des autres, dans le progrès de la société, quotidiennement.

Comment se peut-il que vous qui portez déjà ce nom vous dédaignez le travail ? Il y a une faille. Un défaut d’organisation, d’explication, de travail. Un défaut, qui plus est, humain. Nous tous – tous je crois – nous aimons bien mieux ce qui rompt la monotonie de la vie, ce qui soudain, une fois de temps en temps, nous fait penser à notre propre valeur, à notre valeur dans la société.

J’imagine l’orgueil de ces camarades étaient dans une cuarto-bocas5 par exemple et quoi défendaient leur patrie contre les avions yankees; soudain l’un d’eux avait la chance de voir que ses balles atteignaient un avion ennemi. C’est naturellement le moment le plus heureux dans la vie d’un homme. Ça ne s’oublie pas. Les camarades qui ont eu la chance de vivre cette expérience ne l’oublierons jamais.

Mais nous, nous devons défendre notre révolution, celle que nous faisons chaque jour. Et pour pouvoir al défendre, nous devons la construire, la fortifier par le travail qui aujourd’hui ne plaît pas à la jeunesse ou, du moins, que la jeunesse considère comme le dernier de ses devoirs parce qu’elle garde encore la mentalité ancienne du monde capitaliste; celle qui considère que le travail est bien un devoir et une nécessité, mais un devoir et une nécessité tristes.

Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que nous n’avons pas encore donné au travail sa véritable signification. Nous n’avons pas été capables d’unir le travailleur à l’objet de son travail et de donner en même temps au travailleur la conscience de l’importance de l’acte créateur qu’il réalise chaque jour.

Le travailleur et la machine, le travailleur et l’objet sur lequel s’exerce le travail restent encore deux choses différentes antagonistes. Il faut travailler sur cette contradiction pour former peu à peu des générations qui s’intéresseront le mieux possible au travail et qui sauront y trouver une source permanente et constamment changeante de nouvelles émotions. Nous devons faire du travail quelque chose de créateur., quelque chose de nouveau.

C’est probablement le grand point faible de notre Union des Jeunesses Communistes. C’est pour cela que j’insiste et que dans la joie de la commémoration de cet anniversaire je verse la petite goutte d’amertume pour toucher le point sensible, pour faire réagir la jeunesse.

Aujourd’hui j’ai assisté à une assemblée où l’on discutait de l’émulation au Ministère. Beaucoup d’entre vous ont probablement déjà discuté de l’émulation dans leur centre de travail et ont déjà lu un très long texte là-dessus. Mais quel est le problème de l’émulation camarades ? Le problème est que l’émulation ne peut être régie par des textes qui la réglementent, l’ordonnent et la moulent. Le règlement et le moule sont nécessaires pour pouvoir comparer ensuite le travail des enthousiastes qui prennent part à l’émulation.

Quand deux camarades commencent l’émulation, chacun avec sa machine pour produire d’avantage, au bout d’un certain temps ils sentent la nécessité d’un règlement qui détermine lequel des deux produits le plus avec sa machine, la quantité produite, les heures de travail effectuées, l’état de la machine en fin d’émulation, les soins qui lui ont été donnés… etc.  Mais si au lieu de donner un règlement à deux camarades qui effectivement sont en émulation, vous donnez le règlement à deux autres qui pensent qu’il est l’heure de rentrer chez eux, à quoi sert le règlement, quelle est sa fonction ?

Dans bien des cas nous donnons un règlement et un moule à quelque chose qui n’existe pas. Le moule doit avoir un contenu; le règlement doit être ce qui définit et limite le résultat de l’émulation dans tous les centres de travail de Cuba.

Nous avons abordé plusieurs problèmes de cette façon; nous avons souvent traité des questions d’une manière déformée. Quand j’ai demandé à cette assemblée pourquoi le secrétaire des Jeunesses Communistes n’y était pas, et combien de fois il y avait été, j’ai appris qu’i y avait été rarement, et que les Jeunesses Communistes n’y avait jamais été.

Mais au cours de l’assemblée, en discutant de différends problèmes, les Jeunesses Communistes, le noyau du parti, la Fédérations des Femmes, les Comité de Défense et le Syndicat se sont pris naturellement s’enthousiasme. Ou du moins, ils ont été pris de scrupules, d’une certaine amertume, d’un désir de se perfectionner, de prouver qu’ils étaient capables de faire ce qui n’a pas été fait : remuer les gens. Ensuite ils se sont tous engagés à ce que tout le ministère entre dans l’émulation à tous les niveaux, à discuter le règlement après avoir établi les émulations et à présenter dans les quinze jours des faits concrets.

Il y a eu là une mobilisation. Chacun a compris et ressenti profondément – car chacun de ces camarades est un grand camarade – que quelque chose n’allait pas dans son travail. Il s’est senti blessé dans sa dignité et a voulu changer la situation. C’est comme cela qu’il faut réagir. Se rappeler que le plus important c’est le travail. Excusez-moi de tellement insister, mais voyez-vous, sans travail il n’y a rien qui vaille. Toute la richesse du monde, toutes les valeurs de l’humanité ne sont que du travail accumulé. Sans le travail supplémentaire que l’on fournit pour créer davantage de surplus pour de nouvelles fabriques, de nouvelles installations sociales, le pays n’avancera pas. Sans ce travail, quelle que soit la force de nos armées, notre rythme de croissance restera lent. Il faut rompre avec toutes ces vieilles erreurs; il faut les rendre publiques, les analyser partout, et ensuite les corriger.

Je veux maintenant vous dire, camarades, quelle est mon opinion; quelle est la vision d’un dirigeant des ORI sur ce que doit être un jeune communiste, pour voir si nous sommes tous d’accord.

Je crois que la première caractéristique d’un jeune communiste doit être l’honneur qu’il ressent à être un jeune communiste. Cet honneur qui le pousse à montrer à tout le monde sa condition de jeune communiste, non pas à se cacher dans la clandestinité, ni à réduire sa condition à des formules, mais à l’exprimer à chaque instant et à la prouver parce que c’est sa fierté.

En même temps, le jeune communiste doit avoir un sens aigu du devoir envers la société que nous construisons, avec nos semblables humains et avec tous les hommes du monde.

D’autre part, le jeune communiste doit être très sensible à tous les problèmes, très sensibles à l’injustice. Il doit se rebeller devant tout ce qui est injuste, quel qu’en soit l’auteur. Il doit poser des questions sur tout ce qu’il ne comprend pas. Discuter et demander des explications sur tout ce qui n’est pas clair. Déclarer la guerre à tout les types de formalisme. Rester toujours ouvert aux nouvelles expériences, pour accorder la grande expérience de l’humanité, qui avance depuis de longues années sur la voie du socialisme, aux conditions concrètes de notre pays, aux réalités cubaines; et penser, ensemble et individuellement, aux moyens de changer la réalité de la rendre meilleure.

Le jeune communiste doit vouloir être toujours et partout le premier, lutter pour être le premier et se sentir mal à l’aise quand il occupe une autre place. Naturellement, vous ne pouvez pas tous être le premier, mais vous devez être parmi les premiers, dans le groupe d’Avant-garde. Le jeune communiste doit être un exemple vivant, le miroir où se regardent ceux qui n’appartiennent pas aux Jeunesses Communistes; l’exemple que peuvent contempler les hommes et les femmes le plus âgés qui ont perdu un certain enthousiasme juvénile, qui ont perdu la foi dans la vie et qui réagissent toujours bien è l’impulsion de l’exemple. C’est là une autre tâche des jeunes communistes.

Il doit joindre è toutes ces qualités un grand esprit de sacrifice, pas seulement pour les grands jours héroïques, mais à tout moment. Se sacrifier pour aider un camarade dans les petites tâches, pour qu’il puisse faire son travail, faire son devoir au collège, pour qu’il puisse se perfectionner d’une manière ou d’un autre. Être toujours attentif è tous ceux qui l’entourent.

Autrement dit, le devoir de tout jeune communiste est d’être essentiellement humain, tellement humain qu’il se rapproche du meilleur de l’humain de purifier le meilleur de l’homme par le travail, l’étude, l’exercice de la solidarité permanente avec le peuple et avec tous les peuples du monde; de développer sa sensibilité au point de ressentir de l’angoisse quand on assassine un homme quelque part dans le monde et d’être exalté quand se lève quelque part dans le monde un nouveau drapeau de la liberté.

Le jeune communiste ne doit pas être limité par les frontières d’un territoire : il doit pratiquer l’internationalisme prolétarien et le ressentir personnellement. Il doit se rappeler, comme nous tous à Cuba qui aspirons à être communistes, qu’il est un examen réel et palpable pour toute notre Amérique, et plus encore que pour notre Amérique, pour d’autres pays du monde qui luttent sur d’autre continents pour leur liberté, contre le colonialisme, contre le néocolonialisme, contre l’impérialisme, contre toutes les formes d’oppression des systèmes injustes. Il soit toujours se rappeler que nous sommes un flambeau allumé, que tout comme nous sommes, chacun de nous individuellement, un miroir pour le peuple de Cuba, nous sommes aussi un miroir pour les peuples d’Amérique, pour les peuples du monde opprimés qui luttent pour leur liberté, Et nous devons en être dignes à tout moment et à toute heure.

Voilà ce que nous pensons que doit être un jeune communiste. Et si l’on nous dit que nous sommes presque des romantiques des idéalistes invétérés, que nous pensons des choses impossibles et que l’on ne peut pas demander à la masse d’un peuple d’être presque un archétype humain, nous devons répondre avec certitude que si, que c’est possible, que tout le peuple peut progresser, se débarrasser des mesquineries humaines, comme nous l’avons fait à Cuba pendant les quatre années de Révolution; se perfectionner comme nous nous perfectionnons de jour en jour, se débarrasser sans transiger de tous ceux qui restent en arrière qui ne sont pas capables de marcher au rythme de la Révolution cubaine. Il doit en être ainsi, camarades, et il en sera ainsi. Il en sera ainsi parce que vous êtes de jeunes communistes, créateurs de la société parfaire, des êtres humains destinés à vivre dans un monde nouveau d’où aura disparu définitivement tout ce qui est caduc, tout ce qui est vieux, tout ce qui représente la société dont les bases viennent d’être détruites.

Pour atteindre cet objectif, il faut travailler tous les jours. Travailler au sens profond de nous perfectionner, d’accroître nos connaissances, de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Rechercher, vérifier et bien connaître le pourquoi des choses, et considérer toujours les grands problèmes de l’humanité comme des problèmes personnels.

De cette façon, à un moment donné, un jour des prochaines années – après de nombreux sacrifices, après nous être trouvés peut-être plusieurs fois au bord de la destruction – après avoir vu peut-être nos usines détruites et après les avoir reconstruites, après avoir assisté à l’assassinat, à la tuerie de plusieurs d’entre nous, et reconstruit ce qui aura été détruit, après tout cela, un jour, presque sans nous en rendre compte, nous aurons crée , avec les autres peuples du monde, la société communiste, notre idéal.

Camarades, c’est une grande tâche de parler à la jeunesse. On se sent capable à ce moment-là de communiquer certaines choses. Je voudrais parler longuement de tous nos efforts, de tous nos travaux. De la façon dont malgré tout certains se brisent sur la réalité quotidienne et nous forcent à recommencer. Des moments de faiblesses et du contact avec le peuple – avec son idéal et sa pureté – qui nous inspire une nouvelle ferveur révolutionnaire.

Il y aurait beaucoup à dire. Mais nous devons aussi faire notre devoir. J’en profite pour vous expliquer pourquoi je dois vous quitter maintenant; vous aller penser que je suis plein de mauvaises intentions : je vous quitte maintenant pour aller au travail volontaire dans une fabrique de textiles. Nous y travaillons depuis déjà un certain temps. Nous sommes en émulation avec l’Empressa Consolidada de Hilados y Tejidos Planos qui travaille dans une autre fabrique, et avec la Junta Central de Planificación.

Je veux vous, honnêtement, que le ministère de l’Industrie est le dernier dans l’émulation, et que nous devons faire un effort plus grand constamment répété, pour avancer, pour pouvoir réussir à être les meilleurs, comme nous l’avons dit nous-même, chercher à être les meilleurs parce que nous souffrons d’être les dernier dans l’émulation socialiste.

Il nous arrive simplement ce qui est arrivé à beaucoup d’entre vous : cette émulation est froide, un peu inventée, et nous n’avons pas su entrer en contact direct avec la masse des travailleurs de l’industrie. Demain nous aurons une assemblée pour en parler et pour essayer de résoudre tous ces problèmes, de chercher les points de contact, d’instaurer le langage commun d’une identité absolue entre les travailleurs de cette industrie et nous, les travailleurs du ministère. Quand nous y serons arrivés, je suis sûr que notre rendement augmentera beaucoup et que nous pourrons au moins lutter honorablement pour les premières places.

En tout cas, à la prochaine Assemblée l’année prochaine, je vous donnerai le résultat.

Ernesto Che Guevara

 

  1. Fidel Castro
  2. Le pico Turquino, littéralement le pic Turquoise, est la plus haute montagne de Cuba (1974m d’altitude), situé dans la Sierra Maestra
  3. La Baie des Cochons, où les américains tentèrent un débarquement le 17 avril 1961
  4. Province Cubaine située à l’Est du pays
  5. Véhicule blindé armé de quatre canons anti-aérien

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Syndicalisme ou Corporatisme?

Quel modèle pour nos associations étudiantes ?

Historiquement, deux modèles d’association étudiante semblent se dégager au niveau national. Une pratique qui semble liée au syndicalisme étudiant et qui conçoit les associations étudiantes comme des organisations politiques et un modèle corporatiste qui les conçoit comme des groupes d’intérêt. En tant qu’étudiants nous nous devons de chercher le meilleur modèle afin de l’adopter et de l’appliquer.

Premièrement, le syndicalisme étudiant se fonde sur le principe de démocratie directe. L’autorité suprême de d’un association syndicale étudiante c’est son congrès (au niveau national) ou son assemblée générale (au niveau local), c’est-à-dire le regroupement de ses associations ou de ses membres. En congrès ou en AS, les propositions peuvent émaner directement de n’importe quelle association ou membre et peuvent être amendées par n’importe qui. Chez les corporatistes en revanche (comme l’UEQ-FEUQ par exemple), l’instance suprême n’est pas le congrès, mais plutôt l’exécutif. Il n’existe parfois même pas d’assemblée générale (comme pour la FAÉCUM ou tout se déroule en conseil central). De plus, les congrès ou AG (lorsqu’ils existent) sont souvent structurés sur la base du principe de double majorité et non pas de démocratie directe. La double majorité fait en sorte que tout mandat requiert 2/3 des voix pour être adopté. Ce qui permet à 1/3 des associations ou membres de bloquer une proposition de grève par exemple. On exige aussi parfois deux types de votes différents (par exemple un vote de la base et une confirmation de l’exécutif). De plus, dans le cadre d’un congrès, aucune décision peut émaner du plancher, c’est-à-dire des associations. Toutes les propositions émanent uniquement de l’exécutif et de ses commissions spéciales, et ne peuvent être amendées par les associations, qui ne peuvent que les entériner, ce qui est antidémocratique. Aujourd’hui, l’UEQ et la FECQ par exemple, conservent ce principe de double majorité qui favorise le statu quo. L’UEQ a toutefois retiré la totalité de ses pouvoirs au congrès qui n’a plus que le pouvoir de conseiller l’exécutif (de faire des recommandations).

Dans une association de type syndicale les mandats en plus de provenir de la base étudiante sont aussi impératifs, ce qui veut dire qu’on ne peut pas s’y soustraire. Les exécutants agissent sur la base des mandats clairs de leur congrès ou AG qu’ils se doivent de respecter, car ils sont en tout temps révocables par le congrès. Dans une association corporatiste en revanche, les exécutants ne sont pas tenus d’avoir un mandat clair pour agir. Leurs mandats ne sont pas impératifs, mais représentatifs, c’est-à-dire qu’ils parlent en leur nom propre au nom de l’association qu’ils président selon leur volonté. Ils peuvent agir par initiative personnelle, et ce à l’encontre des revendications du congrès ou de l’AD. De plus, leurs mandats sont fixes et les exécutants ne sont pas révocables.

À cela s’ajoute la bureaucratisation notoire des association corporatistes. Les membres des instances dirigeantes d’une association syndicale sont composés de bénévoles, qui sont tous élus. Dans une association bureaucratique par contre, il n’y a qu’un nombre restreint d’élus parmi l’exécutif, le gros de l’exécutif est formé de permanents et d’employés salariés qui ne sont pas élus et n’ont pas de comptes à rendre à la base. L’UEQ par exemple n’élit que cinq de ces exécutants, le reste des tâches est confié à une série de permanents, nommés et non pas élus. De plus exécutants et permanents sont tous salariés, le budget de l’UEQ étant en grande partie composé de salaires. Cela entraîne des logiques bureaucratiques où les dirigeants de l’UEQ tentent de fédérer de nombreuses associations (ex. : la tentative d’affiliation de la CADEUL à l’Université Laval, après que celle-ci ait déjà dit non), pas tant pour les représenter que pour leurs prendre leurs cotisations afin de couvrir leurs salaires. C’est aussi pour cela qu’on voit la FECQ poursuivre nombre de ses associations membres ou faire de l’intimidation pour obtenir leurs cotisations (Par exemple l’AGECEM à Longueuil).

Mais les corporatistes divergent aussi des syndicalistes au niveau de la tactique. Les syndicalistes prônent un syndicalisme de combat (comme l’ASSÉ par exemple). Le but du syndicalisme de combat est d’établir un rapport de force avec le gouvernement, dans le but de contraindre celui-ci à adopter des revendications qui sont considérées comme fondamentalement justes. Ici le but n’est pas de convaincre le gouvernement, mais de le forcer à adopter nos positions. Pour contraindre le gouvernement, il faut un contrepoids à ses intentions. Par exemple si le gouvernement veut augmenter les frais de scolarité, il faut lui opposer la grève, des manifestations, des perturbations économiques, pour le contraindre à reculer. Ce contrepoids constitué des moyens de pression (grève, manifestations, blocages, sabotage, etc.) permet d’inverser le rapport de force en faveur du mouvement social contre l’intérêt de l’État, afin de faire triompher ses revendications justes. Si ce rapport de force est justifié, c’est parce que le syndicalisme de combat ne considère pas l’État comme un interlocuteur valable, ou neutre, mais comme ayant ses propres intérêts. Dans le secteur privé, cette stratégie est appliquée contre la classe patronale (la bourgeoisie), par la classe ouvrière (le prolétariat). Dans le secteur public, on considère que l’État appartient à la même classe c’est-à-dire qu’il s’agit d’un État bourgeois. C’est pourquoi le syndicalisme de combat se nomme aussi syndicalisme de lutte dans le mouvement ouvrier, parce qu’il prône la lutte des classes par opposition à la collaboration de classe.

Le modèle prônant la collaboration de classe est le syndicalisme réformiste, ou le concertationisme, dans le cas d’un syndicat étudiant, puisqu’il n’y a pas à proprement parler de rapport de classe. Néanmoins dans ce modèle on ne considère pas l’État comme capitaliste par essence, mais comme un interlocuteur neutre et valable. C’est le modèle de syndicalisme de l’UEQ et de la FECQ, qui est 100% corporatiste. Le but ici n’est plus de créer un rapport de force pour faire plier l’adversaire, mais de trouver un compromis avec lui. C’est pour cela par exemple qu’on voit un fort recul des droits des étudiants durant la période 1990-2005, puisque les compromis des fédérations entraînent bien souvent des reculs. C’est aussi pour cela qu’on a vu la FECQ-FEUQ tenter de trouver un compromis comme un meilleur étalement de la hausse avec le gouvernement Charest en 2012. Le concertationisme amène aussi l’UEQ à agir comme un groupe d’intérêt et à faire du lobbyisme.

Les corporatistes divergent aussi des corporatistes au niveau de ses positions. L’UEQ est par exemple pour l’indexation des frais de scolarité, là où l’ASSÉ est pour la gratuité scolaire. C’est parce que le modèle corporatiste (incarné par l’UEQ) est le modèle des fractions bourgeoises et surtout petites bourgeoises du milieu étudiant. Ce modèle correspond donc aux positions et aux tactiques de la petite bourgeoisie. Par exemple la petite bourgeoisie ne s’oppose pas directement à l’État bourgeois (comme le souligne Lénine dans l’État et la Révolution) et peu très bien se permettre financièrement une indexation des frais de scolarité. En revanche le syndicalisme étudiant représente les fractions prolétariennes et prolétarisées du mouvement étudiant qui entrent directement en lutte contre l’État bourgeois et que les hausses de frais (offensives de la bourgeoisie) visent directement à exclure. De plus, les corporatistes bornent toutes ses revendications aux intérêts purement académiques. Les syndicalistes étudiants en revanche font preuve de solidarité syndicale, et appuient des luttes sociales, politiques, féministes, écologiques, antiracistes, anti-impérialistes, etc.

Enfin les associations corporatistes sont souvent des ramassis de carriéristes carriériste, ses exécutants cherchent souvent à développer un réseau de contacts pour leur plan de carrière. Les postes d’exécutants sont souvent aussi utilisés comme des tremplins pour des carrières politiques. Pensons par exemple à Léo Bureau Blouin (FECQ) et Martine Desjardins (FEUQ), qui utilisèrent leur rôle pour leur carrière politique de député et de journaliste. Car l’UEQ a aussi la fâcheuse réputation d’être noyauté par le parti québécois et de servir un programme politique indépendant des intérêts des étudiants. Les syndicalistes au contraire conserve un principe d’autonomie face aux partis bourgeois (principe qu’a fâcheusement trahit un Gabriel Nadeau-Dubois en rejoignait Québec Solidaire).

Il est donc clair que ce sont les principes de démocratie directe et de syndicalisme de combat qui forment la base du syndicalisme étudiant sont les meilleurs principes pour obtenir des gains. C’est le syndicalisme de combat qui nous a permis de stopper l’offensive bourgeoise et réactionnaire du Parti Libéral en 2012 avec sa hausse démesurée de frais de scolarité. Ce sont les principes qui défendent le mieux les fractions prolétarienne et prolétarisées du milieu étudiant, et c’est pourquoi nous devons nous approprier ces principes théoriques pour les appliquer dans la pratique. Les Étudiant.e.s Socialistes sont là pour défendre ces principes, ils soutiennent le syndicalisme de combat et la démocratie directe et mèneront toujours une lutte acharnés aux corporatistes et à leur tactiques opportunistes de collaboration et de trahison.

Vive le syndicalisme de combat et vive la démocratie directe!

Rejoignez les Étudiant.e.s Socialistes et ensemble servons nous de ces armes pour lutter contre le capitalisme et la bourgeoisie!

ASC

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Perspectives marxistes révolutionnaires (trotskystes) sur le mouvement étudiant

Nous publions ici un extrait du manifeste du Groupe Marxiste Révolutionnaire, section sympathisante de la Quatrième Internationale au Québec. Écrit en 1976 ce manifeste n’a pas perdu ni son actualité ni sa profondeur dans sa dénonciation du capitalisme québécois. Nous publions ici la partie du manifeste consacrée au mouvement étudiant qui définit la position des marxistes révolutionnaires de l’époque.

 

L’ÉCOLE CAPITALISTE EN CRISE

L’école, comme institution capitaliste, a un rôle à jouer dans la reproduction des rapports sociaux bourgeois. Plus précisément, elle contribue à la reproduction des classes sociales en formant cadres et travailleurs de façon différente, en nous inculquant de force l’idéologie dominante. Mais les besoins en main-d’œuvre de la bourgeoisie sont en perpétuel changement, ce qui amène des bouleversements continuels dans l’appareil scolaire, et engendre une triple voie : celle du système de formation celle des valeurs bourgeoises et celle de l’idéologie enseignante.

Au début des années ’60 il paraissait essentiel de réaxer le système de formation. L’industrialisation accélérée de la période duplessiste rendait caduque l’école des ‘’élites’’, celle des collèges classiques. Les nouvelles industries avaient besoin de cadres administratifs et techniques qualifiés. C’est par cela qu’on est entré de plein pied dans la grosse baloune de la Révolution tranquille… une baloune qui n’allait pas tarder à péter.

Car l’économie québécois n’est pas une économie capitaliste avancée ‘’classique’’. L’État québécois dépendant peut contrôler le système scolaire, mais pas la structure du marché du travail déterminée principalement à s’appliquer à la veille d’une récession économique. Conséquence : des réajustements perpétuels qui en signifient la négation, de nouveau régime pédagogique au rapport Nadeau. Dans de telle périodes l’heure n’est plus à la ‘’démocratisation’’, mais à la rentabilisation et à la centralisation.

Cette instabilité du système de formation engendre en partie une crise des valeurs bourgeoises. C’est l’incapacité de la bourgeoisie québécoise à produire une idéologie cohérente et crédible et également la brutalité de l faillite de la révolution tranquille (la fin du mythe ‘’s’instruire, c’est s’enrichir’’), qui seront à l’origine du mouvement d’occupation des CÉGEPS d’octobre 68 et de toute la vague de remise en question qui L’a suivi.

Et les profs dans tout cela ? Coincés entre leur situation de syndiqués en lutte contre l’État et leur rôle d’agents subalternes de ce même État, ils sont perpétuellement écartelés, et ressentent fortement toute la crise de l’École capitaliste. C’est cette crise du système scolaire qui est objectivement à la base des mobilisations étudiantes qu’on a connues ces dernières années.

 

MILIEU ET MOUVEMENT ÉTUDIANT

Depuis des années la même question ressurgit : les étudiants ont-ils des intérêts communs ? C’est la question à la source de toutes les polémiques qui traversent le milieu et le mouvement. La seule caractéristique d’ensemble du milieu étudiant c’est son extériorité par rapport à la production. Mais, à cause de l’origine et de la destination de classe différentes des étudiants, le milieu est dépourvu de toute cohésion politique, même s’il a un minimum de cohésion sociale. Et ceci est encore renforcé par une série de caractéristiques propres au milieu étudiant :

  • Le milieu étudiant connaît une rotation fort rapide. Deux années suffisent dans un Cégep pour que tout le personnel étudiant soit remplacé. Le cycle rapide du milieu se reflète également chez les militants en occasionnant une transmission difficile des acquis des luttes passées.
  • L’atomisation accentuée du milieu, la division et la compétition provoquées par la sélection, le cloisonnement conscient entretenu par la division général-professionnel rendent la communication et surtout la ‘’solidarité’, entre les étudiants plus difficile que dans le mouvement ouvrier
  • Enfin le type d’apprentissage s’établit sur la base d’une dichotomie entre la théorie et la pratique

Il n’y a pas d’intérêts homogènes des étudiants à défendre. Si intérêt commun il y a, ce n’est qu’un objectif d’ascension sociale, objectif d’un meilleur diplôme, et cet objectif, c’est l’institution de la bourgeoisie qui permet de le réaliser. Depuis le primaire on nous apprend qu’un diplôme est la clé de la réussite sociale. La clé de la politisation étudiante se trouve souvent hors de l’école, dans le contexte politique national et international. Elle ne suit pas une démarche linéaire d’une prose de conscience partant des intérêts économiques des étudiants aux intérêts historiques du prolétariat. Elle a plutôt la forme d’une rupture face à la réalité de la société et de sa classe dominante et doncaux valeurs que cette classe dominante a inculquées à ses ‘’enfants’’.

Enfin non seulement la politisation du milieu se situe souvent hors du mouvement étudiant mais le rapport fondamental du mouvement ouvrier au mouvement étudiant est peut-être un rapport de jonction dans la lutte contre l’État bourgeois. Les principaux protagonistes de la lutte de classes (bourgeoisie et prolétariat) sont les pôles de sa politisation.

La lutte des classes peut ainsi trouver dans le creuset des contradictions que représente le mouvement étudiant, un terrain favorable pour l’émergence d’un mouvement étudiant politique qui renforce le développement de la lutte historique du prolétariat. C’est ainsi que nous distinguons mouvement étudiant et milieu étudiant : le mouvement étudiant est la fraction mobilisée du milieu qui se situe sur le terrain politique au niveau de sa conscience. Et le rôle que le mouvement peut jouer ne doit pas être apprécié du haut d’un jugement dogmatique sur les origines sociales, mais sur son impact politique sur le rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat.

‘’La division en classe est certes l’assise la plus profonde du groupement politique ; certes, c’est toujours elle qui en fin de compte détermine le groupement. Mais en cette fin de compte, c’est la lutte politique qui l’établit’’
(Lénine)

 

TRAJECTOIRE DU MOUVEMENT ÉTUDIANT QUÉBECOIS

En octobre 68, le mouvement étudiant québécois apparaît brutalement sur la scène politique. Pour les mêmes raisons qui ont poussé les étudiants allemands, français, japonais, etc. à se mobiliser. Mais également parce que la grosse baloune de la révolution tranquille a crevé, il est devenu évident que s’instruire ce n’est plus nécessairement s’enrichir Son histoire lui est extérieure. Il est incapable de résoudre la crise de l’école capitaliste qui trouve son origine dans la division de la société en classe. Et surtout, le mouvement étudiant est impuissant à contrôler ses rythmes de mobilisation ; qui sont en dernière instance tributaires du rapport de force entre les classes fondamentales de la société, la bourgeoisie et le prolétariat

 

1) L’UNION GÉNÉRALE DES ÉTUIANTS DU QUÉBEC (UGEQ)

La naissance du syndicalisme étudiant est largement imbriquée dans le cours de la révolution tranquille et surtout de la réforme Parent. Les Associations étudiantes passent des services au syndicalisme étudiant. Cette trajectoire correspondait à une volonté libérale de faire jouer au système d’éducation un rôle important de la formation des cadres et idéologues de la ‘’société industrielle’’ qu’était devenue le Québec. Le corporatisme étudiant trouvait dans le projet politique bourgeois du Parti libéral de Lesage un objectif attrayant. Mais très vite est apparue la volonté très claire du PLQ de ne pas appliquer les recommandations que soutenait le milieu étudiant organisé, relatives à la gratuité scolaire par exemple.

Cela a amené certains secteurs plus militants de l’UGEQ à aller chercher des appuis ailleurs sous la bannière de l’intersyndicalisme, l’UGEQ appuie certaines luttes ouvrières dures. À la même époque la ‘’gauche syndicale’’ réussit à organiser une tournée de membres du Front National de Libération du Vietnam qui se termine par la plus grande manifestation de solidarité avec la révolution indochinoise que le Québec ait connue. Mais ceci recèle les germes de la polarisation entre les ‘’politiques’’ et les ‘’syndicalistes’’ qui amènera l’éclatement de l’UGEQ, en mars 69, polarisation qui sera accentuée par les mobilisations de l’automne 68.

En octobre 68, alors que le mouvement étudiant n’avait encore vécu aucune lutte d’envergure, l’occupation du Cégep Lionel Groulx a réussi à enclencher un mouvement d’occupation à l’échelle nationale. Produit d’une fourmilière de contradictions, il révèle l’inadéquation criante entre le système scolaire et la structure de l’emploi, ce qui subjectivement met en cause la nature de l’insertion du Québec dans le système capitaliste mondial.

Cette radicalisation porte le mouvement étudiant sur la scène politique. Il apparaît comme le porteur d’une idéologie indépendantiste et socialiste confuse. Les événements de 68 font sortir le mouvement étudiant de l’institution scolaire. McGill français et le 24 juin 1969 préparent la lutte contre le Bill 63. Ces diverses manifestations ont joué un rôle direct dans la constitution d’un mouvement nationaliste et extra-parlementaire de masse au Québec. Les plus gros détachements de ces mouvements étaient fournis par le mouvement étudiant. Même si une frange de la classe ouvrière québécoise commençait à devenir sensible à la question nationale, l’absence d’une mobilisation massive de la classe détermine l’échec du mouvement contre le Bill 63 qui annonce la disparition du mouvement étudiant québécois de la scène politique étant donné la faiblesse organisationnelle de la gauche révolutionnaire à l’époque, et son incapacité à fournir des perspectives stratégiques au mouvement. L’absence de jonction du mouvement étudiant avec le mouvement ouvrier a engendré l’impasse que vit encore aujourd’hui le mouvement étudiant. Un acquis central de ces luttes demeure : l’apprentissage massif des formes de lutte militantes et souvent violentes

 

2) L’APPARITION DU MOUVEMENT OUVRIER

L’élément déterminant depuis est sans contredit l’irruption du mouvement ouvrier comme force politique. La grève de la Presse en 71, celle du Front commun de 72 ont réussi à attirer l’attention et les énergies des éléments les plus conscient du mouvement étudiant.

À partir de l’automne 71, les militants étudiants commencent à se définir par rapport au mouvement ouvrier et non plus par rapport à eux-mêmes. C’est l’apparition des Comités d’action politique (CAP) et des noyaux révolutionnaires.

Mais ce phénomène est extrêmement contradictoire. Quand le mouvement ouvrier joue un rôle de direction réel dans la lutte de tous les opprimés contre l’État bourgeois et le patronat, il entraîne dans son sillage les meilleurs militants étudiants. Mais il stimule contre tous les aspects de l’organisation bourgeoise de la vie sociale. C’est cela qui a permis la naissance du syndicalisme étudiant et dans centralisation dans l’ANEQ. Car tant une le mouvement ouvrier ne prendra pas en charge sa lutte contre tous les aspects de la barbarie capitaliste, il y aura une base objective à l’émergence d’un mouvement étudiant autonome pour riposter aux attaques bourgeoises bien réelles dans le secteur de l’éducation de même qu’une tendance au repli sur soi, c’est-à-dire au corporatisme.

 

LES IDÉOLOGIES DU MOUVEMENT ÉTUDIANT

Avant d’expliquer nos conceptions sur les rapports entre mouvement étudiant et organisation révolutionnaire, nous analysons divers types d’idéologie du mouvement étudiant qui correspondent à divers moments de son histoire. Il faut comprendre que ces phénomènes ont rarement existé à l’état pur, mais se sont chevauchés dans le temps chez les militants.

 

1) L’anti-autoritarisme

Une des premières manifestations idéologiques du mouvement étudiant dès le début de son apparition peut se caractériser par son ‘’anti-autoritarisme’’. Cette vision de lui-même, le mouvement étudiant ne le garde pas longtemps. La révolte spontanée de couches sociales s’estompe vite et pose rapidement le problème de l’organisation révolutionnaire et de la jonction avec les autres couches sociales. Cette idéologie était particulièrement forte dans le mouvement étudiant des années 60 qui vivait une rupture avec la société québécoise catholique de Duplessis et l’essor d’un mouvement national de contestation de la jeunesse sur les illusions bourgeoises du devenir social.

 

2) De l’ouvriérisme populiste au sectarisme

Angoissés par leur propre incapacité théorique (nature hétérogène et petite-bourgeoise des étudiants) et historique (la classe ouvrière est la classe révolutionnaire), certains étudiants recherchent dans les couches les plus exploitées de la société, une sécurité théorique dans une pratique de ‘’se mettre au service du peuple’’. Ainsi diverses formes d’ouvriérisme apparaissent. De bénévolat apostolique des groupes chrétiens chez les pauvres, au soutien apostolique des ouvriers opprimés, une même toile de fond demeure, une vision idéaliste et mécanique des conflits sociaux.

C’est ainsi que de nombreux étudiants quittent le terrain scolaire pour s’implanter individuellement ou par petits groupes dans des usines. Tout ceci sans compréhension de la stratégie révolutionnaire.

Malgré une rupture empirique avec l’ouvriérisme primitif, certaines organisations staliniennes gardent cette vision abstraite de la nature et du rôle du mouvement étudiant. Pour elle, le milieu étudiant étant petit-bourgeois, il ne saurait donc exister de mouvement étudiant politique.

Cette attitude sectaire vis-à-vis du potentiel politique des militants étudiants relève de la même vision du mouvement étudiant que l’ouvriérisme ; le rejet dans les faits, de la possibilité du mouvement étudiant de jouer un rôle politique dans ses luttes. Enfin cette attitude est ultra-gauche car elle laisse le milieu désorganisé dans les faits et incapable de s’exprimer politiquement.

Lénine concevait différemment l’attitude que devraient avoir les révolutionnaires face au mouvement revendicatif des étudiants russes en 1908. Il considérait erronée l’attitude :

‘’qui consiste à refuser de prendre en considération la situation et les conditions réelles d’un mouvement de masse précis à cause d’un mot d’ordre mal compris et figé ; elle débouche inévitablement dans la phraséologie révolutionnaire (…). Il ne suffit pas de proclamer qu’une action politique coordonnée est nécessaire et de répéter le ‘’dernier mot’’ des leçons de la révolution. Il faut savoir faire de la propagande en faveur de l’action politique et utiliser pour cela toutes les possibilités, toutes les conditions et en premier lieu, plus que tout, tous les conflits de masse’’

Lénine, ‘’Textes sur la jeunesse’’ Éditions du Progrès 1970, p.33

 

3) Du syndicalisme corporatiste à l’opportunisme

Suite à l’éclatement du mouvement étudiant vers la fin des années 60 et à sa récupération partielle mais significative par le PQ, le syndicalisme étudiant tendait à renaitre face à l’espace qui laissait ponctuellement le mouvement ouvrier sur la scène politique qui ne jouait plus un rôle de pôle dans les luttes. Ce syndicalisme se base sur une détérioration réelle de la condition étudiante due à toute la politique de rationalisation de l’État.

L’idéologie syndicaliste-corporatiste se fonde sur un postulat d’intérêts communs des étudiants. Considérant la situation sociale de l’école comme déterminante, cette idéologie évacue d’une part le caractère transitoire de la situation du milieu étudiant et d’autre-part, sans nature idéologique qui le pose comme une couche petite-bourgeoise hétérogène. La logique de cette idéologie conduit à promouvoir des ‘’intérêts étudiants’’ qui ne peuvent être qu’une volonté d’ascension sociale.

S’il est vrai que le milieu étudiant peut souvent commencer à se mobiliser sur une revendication étudiante (la crise matérielle du système de formation étant réelle) le mouvement étudiant doit tôt ou tard se poser la question de ses rapports avec les classes fondamentales : bourgeoisie et prolétariat

Toutes les luttes étudiantes, partant de problèmes spécifiques au milieu (pédagogie, qualité de l’enseignement bourses, cafétérias) se heurtent rapidement à la nécessité de chercher des solutions sociales est fondamentale dans la compréhension de la politisation du mouvement étudiant.

L’idéologie syndicaliste affirme enfin la nécessité de passer par des étapes pour politiser le milieu. Il va sans dire que cette vision ne reprend mécaniquement le processus de politisation de la classe ouvrière. Cette dernière, partant de ses intérêts économiques, doit se hisser jusqu’à la conscience de ses intérêts historiques. Par contre le mouvement étudiant, pour résoudre ses propres contradictions, doit rompre avec son propre milieu pour se placer du point de vue du prolétariat. D’où son potentiel de politisation accrue et son instabilité.

Une organisation révolutionnaire qui sécrète une démagogie syndicaliste, pratique une politique opportuniste. Liquidant l’analyse marxiste de la nature sociale et politique de la petite-bourgeoise, elle entretient des illusions sur le milieu étudiant qui ne peuvent que renforcir les réformistes péquistes. Dans la même réponse aux étudiants russes de 1908, Lénine souligne justement cette autre déviation possible :

‘’Il n’est pas question de diviser à l’avance chaque mouvement étudiant en différents ‘’stades’’ par où il devrait obligatoirement passer, de veiller à ce que chacun de ces stades ait bien été parcouru de bout en bout et de craindre le passages ‘’Prématurés’’ à l’action politique, etc. Une telle façon de voir relèverait du pédantisme le plus nuisible’’

Lénine, ‘’Textes sur la jeunesse, opus cité p.33

 

4) Pour un mouvement étudiant politique anti-capitaliste

La conception communiste-révolutionnaire du mouvement se distingue de la conception ouvriériste et de la conception syndicaliste en ce que nous affirmons la nécessité de poser d’emblée le mouvement étudiant comme mouvement anti-capitaliste. Ceci ne signifie pas que nous refusons toute lutte purement revendicatrice ou toute mobilisation qui n’es pas d’emblée politique ou anti-capitaliste, mais pour nous ces mobilisations n’ont de sens que comme jalons dans la création s’un mouvement étudiant politique. Cette perspective est clairement déterminée par la place de la jeunesse scolarisée dans la lutte des classes.

Premièrement, l’élargissement de la composition sociale de la jeunesse scolarisée donne une puissance sociale considérable à ses luttes qui peuvent prendre une ampleur massive. L’objectif est de faire de la jeunesse scolarisée une force anti-capitaliste de première importance, un allié de poids numérique et politique non négligeable de la classe ouvrière. Deuxièmement, beaucoup d’éléments issus d’un mouvement de radicalisation de la jeunesse scolarise se retrouvent plus tard au cœur des administrations et des entreprises dans des postes subalternes en position d’exploité. En tant que composante qualifiée de la classe ouvrière ou comme alliés petits-bourgeois du prolétariat, ces éléments ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte des classes au sein du système capitaliste et dans la société de transition au socialisme. Le fait d’être issu d’un vaste mouvement de radicalisation de la jeunesse étudiante jouera un rôle important dans leur comportement dace à leur situation sociale. Troisièmement, de par son potentiel à se mobiliser rapidement et massivement, la jeunesse scolarisée est un ferment d’instabilité politique et sociale considérable qui se laisse mal encadrer par les appareils réformistes. Ses capacités à l’auto-organisation démocratique et è l’apparition politique centrale sont des atouts précieux aux mains des révolutionnaires ace aux directions bureaucratiques péquistes.

 

MOUVEMENT ÉTUDIANT ET ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE

Le mouvement étudiant peut sécréter toutes les idéologies du monde, il n’en demeure pas moins coincé entre son potentiel politique et sa nature instable. Pour rompre ce cercle vicieux, il n’y a qu’une solution : l’apparition d’une organisation d’avant-garde qui rendra au prolétariat son rôle dirigeant dans la révolution.

En fait à partir du seuil critique où l’empirisme ne conduit plus qu’à l’action répétitive et à l’échec, où une vision stratégique devient nécessaire à toute initiative tactique, la contradiction du mouvement étudiant entre sa nature et sa fonction, éclate et s’extériorise. Ce n’est plus la contradiction propre mais pour les militants étudiants politisés, la contradiction entre l’inertie du mouvement étudiant, son idéologie et leur adhésion à une organisation révolutionnaire. Cette adhésion n’est pas naturelle, elle ne va pas de soi, elle passe par une polémique avec l’idéologie spontanée du mouvement étudiant, par l’instauration d’un véritable rapport de force entre l’organisation révolutionnaire et le mouvement étudiant dans son ensemble.

Les militants étudiants ne déploient leurs activités qu’à travers le mouvement étudiant, ne définissent leurs activités qu’à travers le mouvement étudiant, ses rythmes, ses crises, son absence de mémoire. Les militants révolutionnaires au contraire ont besoin d’une action déployée dans le temps, embrassant une période historique de la lutte des classes, et non pas une addition de mouvements épars.

Les militants étudiants qui définissent leurs activités selon les conditions imposées par le mouvement étudiant reproduisent les mêmes confusions que celui-ci. Les mobilisations sporadiques du mouvement étudiant imposent à ces militants une politique instantanée : on remplit l’espace, le présent.

Au contraire, l’intervention des militants révolutionnaires n’est que rarement spectaculaire. À travers l’organisation et la formation patiente des militants d’avant-garde, l’organisation révolutionnaire peut devenir la mémoire politique du mouvement étudiant.

Le mouvement étudiant n’a pas la mémoire de ses actions. Cette mémoire, elle est hors de lui, dans les organisations politiques. Les cycles du mouvement étudiant ne dont que souligner les limites politique. On balancement entre syndicalisme et ouvriérisme ne peut se briser que par l’intervention martelée de l’organisation révolutionnaire.

Enfin dire que l’organisation révolutionnaire doit apparaitre et s’imposer envers et contre toutes les pressions du mouvement étudiant ne règle pas le sort de ce mouvement. Elle tue en elle les groupes éstudiantistes ; mais ne supprime pas pour autant la réalité du mouvement.

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Que retenir de l’héritage de Mai 68 ?

Il y a 50 ans se produisaient certains des événements qui allaient avoir les plus grandes répercussions culturelles en France depuis la Deuxième Guerre mondiale. Au point de faire maintenant partie des références idéologiques principales du roman national français, au même titre que la résistance et la Révolution française. Cette suite de manifestations étudiantes et de grèves ouvrières a donc visiblement laissé de grandes traces sur la mentalité de cette génération comme il sera probablement le cas des prochaines.

Ce vent libertaire et progressiste a d’ailleurs largement débordé la France, puisque des forces similaires étaient à l’œuvre dans tout le monde occidental. Et ceci allant même jusqu’à toucher le monde soviétique (voir le Printemps de Prague). Le Québec n’échappa pas non plus à cet esprit de contestation, puisque nous avons eu notre propre « mai 68 », avec le mouvement de grève étudiante de l’automne 1968. Mouvement qui fit également émerger certaines têtes encore bien connues du monde politique québécois actuel.

Mais 50 ans plus tard, que reste-t-il de l’héritage de ce mouvement? Au-delà des conquêtes sociales ouvrières, qui ne cessent aujourd’hui de s’éroder, il est évident que la société actuelle n’est pas en voie de devenir cette société libertaire tant espérée par les contestataire de l’époque. Pourtant, on ne cesse de nous rappeler que ces événements ont été un tournant culturel majeur et qu’ils n’ont été rien de moins que le déclencheur d’une libération des individus qui serait hors du commun dans l’Histoire?

Il est pourtant notable que l’esprit de mai 68 se soit de longue date institutionnalisé. Et il est tout aussi notable que ses représentants les plus en vue aujourd’hui ne sont pas connus pour être des partisans de la construction du socialisme! Ainsi donc, en quoi ces événements ont-ils eu une influence « progressiste » sur le monde politique actuel?

Autrement dit, quelle est la substance spécifique de l’héritage de mai 68? La question mérite d’être posée, puisque, du point de vue étudiant, mai 68 reste dans les faits un échec politique. Et même à considérer que le mouvement fut un préalable à l’élection de François Mitterrand, le bilan social du parti socialiste et de la plupart des partis sociaux-démocrates des pays d’occidents qui ont suivi le même processus est loin d’être à la hauteur des rêves des étudiants des années 60.

Pourtant et malgré l’échec de ce type de mouvement, il est parfois étonnant de constater à quel point les modes d’action et les thèmes de mai 68 sont encore restés centraux dans le militantisme étudiant actuel. Un peu comme si le mouvement avait été un jour ou l’autre victorieux ou que le modèle était réputé efficace à long terme. L’esprit de mai 68 ne semble donc pas du tout être en phase de dépassement, en dehors de son volet technologique (médias sociaux, téléphones intelligents, vidéos instantanés, etc.). Repenser l’héritage de mai 68, c’est donc aussi poser la question du sens des présentes luttes sociales. C’est-à-dire les forces et les faiblesses d’un mode d’action qui, comme nous l’avons vécu pour le « Printemps érable », ne semblent pas avoir plus d’impacts aujourd’hui qu’ils n’avaient à l’époque de la génération de l’après-guerre, même si le processus est loin d’être dépourvu de qualité.

Avant toute chose, revenons rapidement sur les particularités historiques de mai 68, car elles parlent d’elle-même.

La fin des années soixante est une période assez spéciale et peu comparable à toute autre puisqu’elle est à la fois une période économique particulièrement clémente (l’apogée des « 30 glorieuses ») et assez riche en lutte sociale. Cette période marque également un net déclin du prestige soviétique et des partis communistes (PC) en général. De plus, cette période se trouve en plein cœur de la Guerre du Vietnam, des premières luttes d’émancipations des minorités, de l’émergence de la société de consommation, de la multiplication de groupes d’extrême gauche non alignés[1] sur les politiques de Moscou et à la remise en question de l’ordre établi, via le mouvement « hippie ».

Comme vous pouvez le constater, l’année 1968 était pile-poil dans une conjoncture tout à fait propice pour une révolte estudiantine, puisqu’une grande partie de la jeunesse aisée de l’époque était immergée dans les auteurs radicaux et spectateurs d’un vieux monde en pleine mutation. Monde dans lequel tout semblait possible, mais où ironiquement la lutte du quotidien était à son plus bas. Néanmoins, cette révolte de fin de session n’aurait pas eu le retentissement que l’on connait aujourd’hui pour ces seules raisons.

La fin des années soixante était aussi une période où la richesse créée en masse était loin d’être équitablement distribuée. La société d’après-guerre était encore très figée dans ses habitudes issues du 19e siècle et les formations d’extrême droite réémergeaient doucement de leur hibernation d’après-guerre. Ces trois points sont très importants à retenir, car ils sont directement à l’origine du succès et de la postérité de ce mouvement.

Si les événements de mai 68 ont débuté avec le mouvement du 22 mars[2], c’est bien parce qu’il y eut d’abord altercation avec les militants d’Occident (principale formation d’extrême droite de l’époque). C’est en quelque sorte le catalyseur qui enclencha le mouvement. Ensuite, c’est parce que la classe ouvrière a pris l’initiative de mettre en place (en parallèle des manifestations étudiantes qui ont suivi) les plus grandes grèves depuis 1936 que le mouvement mit réellement le pouvoir en danger. Puisque bloquant complètement l’industrie et le commerce du pays, en plus de tout le mouvement de contestation étudiant.

Les événements de mai 68 ont donc eu un retentissement politico-social tout à fait exceptionnel. Surtout pour la classe ouvrière qui, avec les accords de Grenelle, a pu profiter d’avancées sociales majeures. Mais pour ce qui est de la lutte étudiante, les manifestations et les actions directes n’ont pas débouché sur de réels résultats, puisque la majorité des Français se sont plutôt raidis face aux revendications morales de la jeunesse, un peu trop avancée pour l’époque. Après tout, les élections des 23 et 30 juin s’achevèrent par une écrasante victoire pour les gaullistes. Cependant, une certaine victoire posthume fut obtenue par la jeunesse de 1969 en 1981, lors de la victoire de Mitterrand[3].

Comme vous pouvez le constater, les causes des événements du mai 68 étudiant ne suivirent pas les schémas révolutionnaires classiques, puisque leurs motivations étaient essentiellement d’ordre idéologique et moral. C’est essentiellement dû au fait que le mouvement ouvrier s’est imposé, avec une série de grèves majeures, qui a permis de donner une réelle puissance au mouvement étudiant. Mais justement, qu’elles étaient les revendications étudiantes? Car les organisations d’extrême gauche qui ont participé aux événements de mai 68 étaient fortes différentes et leurs revendications l’étaient tout autant.

En fait, les revendications dont l’histoire s’est souvenue sont surtout celles qui n’ont pas été entre temps déconsidérées. Ce qui est notamment le cas de celles des maoïstes qui ont tenté de reproduire la révolution culturelle en France. Les slogans qui ont été maintenus et qui se prétendent résumer le mouvement sont surtout les plus poétiques et abstraits possible. Les plus connus étant « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner », « Il est interdit d’interdire! » ou « L’imagination au pouvoir! » Ces slogans imaginatif et dépourvu de tout contenu social démontrent néanmoins ce que le roman national français souhaite préserver de mai 68. C’est-à-dire une révolte d’enfants gâtés, revendiquant l’oisiveté et la jouissance perpétuelle, mais ayant débouché sur société libérale plus douce envers les minorités. Les Daniel Cohn-Bendit et les Serge July ne sont pas devenus les têtes de Turque du mouvement pour rien! L’évolution de ces personnages est d’ailleurs symptomatique des capacités du capitalisme en termes de récupération des idéaux (comme des individus) progressistes et du romantisme révolutionnaire en général.

Mais en dehors du roman national français, que reste-t-il de mai 68? Pour y répondre, je soulignerais une piste intéressante, qui nous a été laissée par le philosophe marxiste Michel Clouscard. C’est-à-dire son concept de « libéralisme-libertaire ». Ce concept est certes un peu provocant pour les anarchistes et il peut sembler contradictoire à première vue, mais il n’en reste pas moins riche d’enseignement sur le potentiel de récupération idéologique que possède le capitalisme. Nous savons déjà que le capitalisme tire sa force d’un mode de production répressif, via l’État, mais il ne faut pas non plus négliger le rôle des consommateurs.

L’individualisme des consommateurs est l’un des moteurs les plus terribles du capitalisme, car le propre de la société de consommation est de séparer l’intérêt du producteur, de celui du consommateur. Le sens du terme « libertaire » n’est donc évidemment pas à chercher sur l’organisation du travail, mais bien dans un libertinage cultivé du consommateur. Libertinage qui n’a pour seul objet que de canaliser le désire d’affirmation de l’individu vers l’acte d’achat. Ce qui augmente la taille des marchés et en crée aussi de nouveaux, sur la base des mouvements de mode des jeunes et de l’affirmation identitaire des minorités. C’est en cela que la libération des mœurs peut aisément être récupérée par le capitalisme. À condition, bien sûr, que cette « libération » ne touche que les droits naturels de l’individu ayant déjà ce qu’il faut pour être libre dans la société capitaliste.

Comme vous pouvez le constater, le « libéralisme-libertaire » pourrait aisément se définir comme le fils mal élevé du libéralisme conservateur d’antan. Au lieu de se faire l’apôtre de la loi, de l’ordre et de la tradition, il magnifiera plutôt l’image du « rebelle sans cause ». De l’individu centré sur lui-même, qui clame ses droits et qui se contrefout des autres et de ses responsabilités sociales. Mais, au même titre que le « bourgeois rétro », le « bourgeois de gauche » combattra le socialisme. Seulement, il le fera sur une base idéologique plus « cool », en utilisant des concepts symbolisant le progressisme. Un peu à la façon dont le fait Justin Trudeau aujourd’hui.

Au lieu de combattre le socialisme au nom de « l’ordre moral », le bourgeois de gauche combattra le socialisme au nom de la « liberté » (celle des riches), des minorités (dont fait partie la classe bourgeoise) et au nom de la lutte contre cette « tyrannique majorité ». Ce nécessaire effet de la démocratie qui effarait à ce point les bourgeois de tout âge et de toutes tendances. Notons que le libéral-libertaire se reconnait facilement à sa manie de mettre socialisme et fascisme en parallèle sous l’intitulé de « totalitarisme ». C’est évidemment bien pratique, puisque ça évite d’avoir à argumenter sur la face d’ombre réactionnaire de ces bourgeois de gauche.

En fin de compte, l’héritage de mai 68, celui qui est valorisé par les voix autorisées, est de diviser la bourgeoisie entre capitalistes conservateurs et libéraux de gauche (libéral-libertaire), ce qui exclut du domaine de la respectabilité « démocratique » tout le mouvement socialiste. Ensuite, délimiter le débat public à l’intérieur de l’intérêt bourgeois et focaliser les divergences idéologiques aux seules revendications identitaires, de mœurs et de toute autre question qui ne dépasse pas l’individu. Tout le reste n’est pas évacué, mais tout ce qui remet en cause l’ordre idéologique bourgeois sera ipso facto jugé comme une nouvelle forme de fascisme. Voilà ce qu’est l’héritage autorisé de mai 68 et que le monde d’aujourd’hui accepte de souligner l’importance.

Inutile de rappeler que le mouvement étudiant de l’époque n’a pas à être condamné pour l’évolution désastreuse du mouvement, car c’est le potentiel de récupération du capitalisme qui est la cause de cette création idéologique mutante. Cependant, il y a des leçons à tirer de tout cela et il n’est pas si sûr que le milieu étudiant actuel les suive toujours. Ce que j’entends par là, c’est qu’il est important que les mouvements de masse, issus du milieu étudiant, s’éloignent des slogans et des revendications creuses et poétiques (revendications sujettes à être récupérées par le capitalisme), pour épouser des revendications sociales concrètes, universelles et qui vont dans le sens du socialisme. Je ne prétends pas que les revendications à l’égalité des minorités doivent être évacuées, loin de là! Néanmoins, elles doivent s’harmoniser avec les revendications plus larges, afin de ne pas être une source de division que le pouvoir utilisera contre lui.

Quoique je sois sévère à l’égard de l’héritage de mai 68, je suis de ceux qui auraient bien aimé en être. Comme tous ceux qui rêvent d’un monde plus juste, je suis touché par l’esprit plein d’espérance caractérisant l’époque, mais je n’oublie pas que le monde réel est cruel et que « la révolution n’est pas un dîner de gala », comme l’écrivait Mao Zedong. La révolution qui vient ne sera pas plus pacifique que les autres et l’ordre ancien saura se défendre avec toute la ruse et la violence que les sciences sociales et la technologie lui permettront. C’est en cela que je crois qu’il faut prendre le bon comme le mauvais de l’expérience de luttes passées. Et pour ce faire, il faut surtout éviter de porter un regard trop naïf ou trop catégorique sur ces événements, car il va de soi qu’une révolution sociale sera toujours diabolisée par le puissant du moment. Méfions-nous donc des révolutions que le pouvoir commémore un peu trop et sachons lire ce que le pouvoir cache de ces événements. C’est de cette façon que nous commémorerons à sa juste valeur le souvenir des révoltes de 1968!

Benoit Arcand


[1] Les tendances anarchistes, maoïstes, situationnistes, etc.
[2] Il s’agit du fameux mouvement de Daniel Cohn-Bendit, bien typique de l’époque, car mêlant anti-impérialisme, révolution des mœurs et lutte révolutionnaire anti-autoritaire.
[3] La jeunesse de 1968, une fois devenu adulte et diplômée, investira massivement les institutions. Ce qui aida grandement la gauche à arriver au pouvoir.
[4] Donner une « liberté » aux riches qui les soustraient de leurs responsabilités sociales de redistribution. Ce qui implique une plus grande répression pour les plus pauvres.

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Grève Générale Illimitée 2019: Comment s’impliquer politiquement ?

Grève Générale illimitée 2019

Comment s’impliquer politiquement ?

Suite à notre article qui expliquait la nécessité de l’implication politique pour faire réussir la Grève Générale Illimitée (GGI) prévue à l’hiver 2019, nous avons décidé d’écrire un article expliquant la nature de l’engagement politique nécessaire.

Pour nous la mobilisation, et donc l’engagement politique, en faveur de la grève commence dès maintenant. C’est à dire actuellement au printemps 2018. Pour nous la mobilisation n’est qu’une longue escalade de moyen pour en arriver jusqu’à la grève générale. Nous rédigeons donc un plan d’action détaillant les diverses phases de la mobilisation. Nous convions toutes les forces progressistes en faveur de la rémunération des stages à s’en inspirer et à essayer de mettre en application ses revendications.

Phase 1 : Printemps 2018

Pour nous la phase un se déroule actuellement au printemps 2018. Si certaines tâches ne sont déjà plus applicables (en raison de la fermeture des universités), nous conseillons de les reporter à l’automne. À l’heure actuelle, les simples résolutions de soutien à la rémunération/compensation des stages ne sont plus suffisantes. Il est temps, nous l’avons déjà assez dit, de s’impliquer politiquement. Notamment (et surtout) pour les associations étudiantes. S’impliquer exige de passer à l’action pratique, or passer à l’action pratique exige de choisir une tactique. La simple position en faveur de la rémunération/compensation n’engage pas à une tactique bien précise. Deux tactiques s’opposent. La tactique à base de concertation pacifique prônée par l’UEQ, est une tactique qui ne vise que la compensation1 de certains stages. En revanche, la tactique des coalitions régionales pour la rémunération des stages2, repose sur le syndicalisme de combat puisqu’elle entend créer un rapport de force pour faire plier l’État et le gouvernement. Les simples déclarations de soutien à la rémunération/compensation sont dépassées. Elles ne se fixent pas un objectif clair, elles n’adoptent aucune tactique claire, elles ne définissent aucun allié clairement identifiable, elles tergiversent, mais pire elles n’engagent à aucune action.

La première phase consiste donc à adopter de nouveaux mandats. Des mandats de soutien à la Grève Générale Illimitée 2019. Cela fixe un objectif clair, une tactique précise, et des alliés définis, mais surtout cela engage à une action.

C’est pourquoi nous pensons que les associations devraient adopter (à peu près) les mandats suivants, afin de déclarer leur soutien à la grève générale et de permettre d’atteindre le plancher fixé de 20 000 grévistes dans trois régions :

  • Que l’association se fixe pour objectif la rémunération des stages d’ici 2019
  • Que l’association rejoigne sa coalition régionale locale pour la rémunération des stages
  • Que l’association entame immédiatement une campagne d’agitation-propagande en faveur de la rémunération des stages afin de mobiliser la masse étudiante
  • Que l’association lance dès l’automne un ultimatum au nouveau gouvernement pour la rémunération des stages
  • Que l’association organise des assemblées générales de grève à l’automne pour le 10 novembre (journée internationale des stagiaires) et la semaine du 19 novembre.
  • Que l’association organise des assemblées générales de grève pour partir en grève générale illimité à l’hiver 2019 si ses exigences ne sont pas reconnues.

Faute de tels mandats, l’association serait condamnée à une politique attentiste et à des dérives opportunistes.

La tâche principale du printemps est donc l’adoption de tels mandats. Pour les faire adopter, il faut faire signer des convocations d’AG aux membres afin de discuter la rémunération des stages. Ces mandats doivent être à l’ordre du jour. Pour cela, des tables sur les campus et des tournées de classes doivent être organisées (il faut donc impérativement se procurer un plan des cours et des horaires). Par la suite d’âpres débats devront être menés pour que les mandats soient adoptés tels quels.

Les partisans inconditionnels de la rémunération des stages doivent donc se regrouper dans des comités pour la rémunération des stages (qui existent déjà). Ainsi les partisans pourront combiner leur force, travailler leurs argumentaires, produire du matériel d’agit-prop et lutter contre les forces réactionnaires que représentent les associations bureaucratiques (UEQ, FECQ, FAECUM, CADEUL, etc.), et les exécutifs de droite ou centristes.

Phase 2 : Automne 2018

Pour nous, la seconde phase est la phase qui consiste à donner à la GGI les moyens de ses ambitions. Il s’agit de fournir à la grève toutes les ressources qui lui permettront de réussir.

Cette phase marque donc une lutte pour la direction du mouvement étudiant. Deux directions s’opposent ; la grève générale ou le statu quo. Il y a clairement des partisans du statu quo et des partisans de la grève générale. Leurs intérêts sont inconciliables, il ne peut y avoir à la fois grève générale et absence de grève générale. Il est donc important de faire élire une direction composée exclusivement de partisans reconnus et déclarés de la rémunération des stages et de la GGI 2019. Pourquoi, parce qu’on ne peut pas se permettre le luxe de sabotage intérieur de la grève comme nous l’avons vu en 2012 et 2015 en de nombreuses occasions. On nous accusera de vouloir prendre le pouvoir, c’est bien ce que nous voulons. Nous voulons que le pouvoir soit entre les mains des partisans de la grève et non entre les mains de ses ennemis. Si une association est en faveur de la grève, il est logique que ses exécutants le soient. Il est aussi logique que les exécutants soient le reflet des intérêts de la base. Et puis cette direction est élue démocratiquement au contraire de la direction des établissements scolaires dont on sait qu’elle jouera un rôle réactionnaire et antigrève.

Les partisans de la grève doivent donc se regrouper et s’assurer de mettre des partisans de la grève à la direction de leur association. Les mandats en faveur de l’agitation et de la rémunération doivent être pris avant pour fournir une base aux candidats progrève, leur permettant de devenir les exécutants fidèles des revendications étudiantes. Ces mandats doivent décourager les candidats briseurs de grève.

L’automne, c’est aussi l’occasion d’organiser les premières grèves. C’est l’occasion d’aguerrir tous les inexpérimentés et les nouveaux venus à la grève. Ces journées de grèves sont des vecteurs de politisation. Depuis 4 ans sans grève générale, il est temps de former les étudiants à leurs premières grèves et à leurs premières manifestations, il est temps de leur faire acquérir l’expérience combative de la lutte syndicale étudiante. La participation aux AG, aux actions de grève et aux manifestations se doit d’être massive. Les étudiants y acquerront l’expérience qui leur permettra d’agir lors de la grève. L’agitation et la propagande doivent s’intensifier non seulement sur l’enjeu de la rémunération, mais sur la tactique de la grève elle-même et finalement sur la nécessité d’une remise en cause profonde de l’institution académique au sein du capitalisme et de la société bourgeoise. Cette période doit gagner les gens à la grève illimitée.

Phase 3 : Hiver 2019

La troisième phase est la phase de la grève générale proprement dite. Ici il s’agit de tenir les assemblées générales de grève illimitée et d’y remporter le vote. Mais une fois la grève générale déclenchée, il convient de la maintenir.

Pour maintenir la grève générale, nous proposons la création de comités de grève au sein des associations étudiantes. Ces comités ont pour but de maintenir la grève et de coordonner les diverses actions de perturbation économique qui serviront de moyen de pression.

La période de la grève générale proprement dite est marquée par le plus haut niveau de conscience et d’engagement politique de toute l’escalade de la mobilisation. Ce haut niveau d’engagement et de mobilisation permet la création d’institutions de grève et l’emploi de stratégie qui ne seraient pas possibles autrement. La grève permet aussi de décharger les étudiants du poids de leur cours, ce qui permet l’implication des masses dans le mouvement. Cela permet aussi l’implication des franges prolétariennes et prolétarisées de la masse étudiante (c’est à dire des salariés et travailleurs étudiants) qui sont plus résolues, mais dont l’action politique est entravée par la surcharge de travail et d’étude.

La grève générale permet donc d’augmenter à la fois le tirage et la fréquence de la presse étudiante. En plus de la presse étudiante nationale, il est important de diffuser sous forme de bulletin ou de journal, une presse d’information et d’échange auprès des étudiants. Cela contribuera à forger une opinion publique, qui permet à la fois de diffuser les tactiques, mais aussi de faire vivre le débat au sein des associations et donc d’adapter le cours de la grève à la réalité du moment.

Le niveau de conscience et de mobilisation élevé, propre à la période de la grève, permet selon nous de lancer le mot d’ordre « d’occupation des campus ». L’expérience du mouvement actuel montre que l’occupation des cégeps et des universités se produit lorsque la grève atteint un certain niveau (mai 68 par exemple). À partir de ce moment, le maintien des occupations se doit de devenir l’impératif des comités de grève. Il s’agit d’utiliser les locaux des campus comme base pour des actions politiques. L’occupation peut être aussi maintenue en utilisant les salles de cours abandonnées pour y tenir des débats, des discussions, des exposés et des conférences. On peut aussi s’en servir pour des réunions de coordination. Cela permet de se réapproprier les espaces étudiants pour défaire les logiques bourgeoises et introduire de nouvelles pratiques révolutionnaires. La grève générale se doit d’être générale, elle doit être un vecteur de politisation pour la masse des étudiants. Elle ne peut être confisquée par une petite clique de révolutionnaires autoproclamés sans être condamnée à l’asphyxie.

Les syndicats ou associations étudiantes ont le défaut d’avoir en quelque sorte des membres qu’ils n’ont pas. En effet, nul ne choisit d’adhérer soi-même à une association étudiante, tous sont incorporés de facto. Une association disposant de 5000 membres ne dispose donc pas d’autant de membres qu’un parti de 5000 membres. Pour remédier à cette situation, nous suggérons de créer des coordinations pour les différents programmes (pour les cégeps) et de politiser massivement, c’est-à-dire d’investir avec des partisans de la grève, les associations modulaires départementales, leurs exécutifs et leurs comités (une lutte qui s’effectue déjà sous la deuxième phase). Nous conseillons aussi de diviser les étudiants en cellules de 3 à 5 personnes afin de disposer réellement des effectifs dont disposerait un parti avec le même nombre de militants. Nous recommandons aux étudiants mobilisés et conscients de se constituer en cellule afin de mener réellement la lutte. De telles cellules étudiantes répondront certes aux appels de leur exécutif associatif modulaire départemental, facultaire, générale ou nationale avec plus de vigueur que si elles ne s’étaient pas constituées. Mais leur existence leur permet d’entreprendre une politique autonome dans l’intervalle des grandes actions unitaires. Cela permet d’acquérir une expérience qui va de la connaissance théorique au savoir-faire pratique. Cela permettra aussi de décupler les actions et les luttes. On pourra ainsi réellement épouser une pluralité de tactiques nécessaires plutôt qu’une diversité de tactiques contradictoires3. Cela permet aussi l’implication réelle de la masse et donc l’action de masse, seule capable de faire plier le gouvernement.

En guise de mot d’ordre

Nous présentons donc une base de plan d’action qui puisse servir d’ébauche à toute planification future de la grève illimitée. Nous rédigeons cette ébauche sur la base de principes généraux qui ont été acquis par le mouvement contestataire étudiant et qui ont fait son succès au cours des années précédentes. Nous n’écrivons pas de plan à base d’action particulière à mener, mais sur la base de principes qui présideront à la rédaction de tels plans d’action particuliers et concrets. Nous espérons par-là apporter une expérience révolutionnaire et socialiste au mouvement étudiant (qui a lui-même longtemps bénéficié de l’implication et de l’expérience des communistes). Il s’agit donc d’une contribution aux nombreux débats au sein de la gauche et de l’extrême gauche étudiante, qui avec nos autres articles sur le sujet, pourront servir de base d’unité d’action à l’ensemble plus large de tout le mouvement étudiant et des partisans de la rémunération des stages.

ASC

 

  1. Compensation cela signifie que les stagiaires ne seront ni couverts par les normes du travail, ni par une convention collective et qu’ils n’auront aucune possibilité de se syndiquer. Un stagiaire dans la fonction publique ne bénéficiera pas non plus des avantages du statut de fonctionnaire. En plus les stagiaires pourront être compensés sous le salaire minimum.
  2. C’est cette campagne qui inclut les comités unitaires sur le travail étudiant.
  3. Mais aussi de réaliser réellement et pratiquement ce qui est contenu en germe de manière informe et protéiforme sous le mot d’ordre de diversité des tactiques. Ce que nous voulons dire, c’est que c’est probablement cela qu’entendent ceux qui prônent la diversité des tactiques. Or cette forme de pluralité tactique a l’avantage de s’effectuer à l’intérieur du cadre du centralisme démocratique, puisque les actions unitaires centralisées ne sont pas supprimées, mais au contraire renforcées par l’existence de cellules de bases servant à l’application de la tactique collective, commune et unitaire. En somme les avantages escomptés sans les désavantages rencontrés de la diversité des tactiques.

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Mai 68: La révolution manquée

Le mois de mai s’achève et avec lui une grande rétrospection sur les événements de mai-juin 1968. Maintenant que les médias bourgeois et les renégats du mouvement (Cohn-Bendit en tête) on finit leur grande campagne de révisionnisme idéologique contre la réalité historique il nous paraît important de faire un bilan de ces événements en faisant son histoire et en les resituant dans leur contexte historique et international. Après vous avoir présenté les origines du mouvement le 22-Mars-1968, nous vous présentons notre perspective sur le plus grand mouvement ouvrier et étudiant de l’Histoire.

 

La situation internationale

La France en 1968 n’est pas un îlot de contestation isolé. Partout la colère gronde en cette année 1968. À Prague, Bonn, Rome, au Vietnam, à Mexico, Tokyo, partout la contestation de l’ordre capitaliste est à l’ordre du jour. Ce renouveau des forces sociales, ce décuplement des conflits et des luttes de classe, n’est pas totalement imprévu. Il correspond à ce que les trotskystes avaient déjà prévu en 19631 et qu’ils nommaient la dialectique des trois secteurs de la révolution mondiale. Les trotskystes, internationalistes, envisageaient en effet la révolution comme mondiale. Cette révolution surviendrait en se développant sur trois fronts. Premièrement à travers les luttes anti-impérialistes pour la libération nationale, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux (guerre du Vietnam, conférence de la Havane2, etc.). Deuxièmement à travers les luttes antibureaucratiques les pays du glacis soviétique. Et troisièmement avec une fin de la prospérité d’après-guerre qui entraînerait un regain des luttes ouvrières et des luttes de la jeunesse (donc des luttes étudiantes). Mais les secteurs de lutte ne sont pas métaphysiquement isolés, au contraire ils sont dialectiquement liés. Le développement de la lutte des classes dans chaque secteur entraîne un regain du développement de la lutte dans d’autres secteurs. Les révolutions anti-impérialistes privent les pays industrialisés de l’extra de plus-value provenant du pillage et de la surexploitation des pays coloniaux et semi-coloniaux, ce qui entraîne les pays industrialisés à liquider l’État providence et à appliquer l’austérité, entraînant le développement de la résistance du côté du prolétariat. Les luttes des pays industrialisés stimulent la contestation des pays du glacis en créant (ou en menaçant de créer) des pôles communistes réellement démocratiques en alternative à Moscou. Les révoltes antibureaucratiques révèlent les failles des régimes staliniens, dégageant les mouvements révolutionnaires des pays de l’occident et du tiers-monde de leur influence. Car ces trois fronts de luttes étaient aussi fortement marqués par l’anti-stalinisme et la critique des vieilles bureaucraties. En Amérique du Sud, les foyers de guérilla critiquaient les directions des vieux PC, qui leur refusaient tout soutien3. Les pays du bloc de l’Est contestaient les privilèges des bureaucrates staliniennes, ainsi que la censure et la répression imposées par ces derniers. Dans les pays industrialisés aussi on critiquait les partis staliniens passés au réformisme, mais aucun parti ne fut aussi coupable de trahison que le Parti Communiste Français. Les bureaucrates du PCF étaient définitivement passés dans le camp de la contre-révolution, et en mai 68, ils furent les meilleurs alliés et les idiots utiles de la contre-révolution. Sans leur intervention, la révolution aurait triomphé.

 

La situation française

La France de 1968 est écrasée depuis 1968 sous le poids de l’État bonapartiste-gaulliste : la Ve République. En 1958 en pleine crise Algérienne4 de Gaulle est rappelé au pouvoir en urgence pour rétablir la situation coloniale. Sous la menace d’un coup d’État, l’Assemblée nationale se suicide en votant les pleins pouvoirs à De Gaulle. De Gaulle peut gouverner par ordonnance (sans l’aval du parlement) et en profite pour faire rédiger une constitution autoritaire et bonapartiste conçue pour lui sur mesure. C’est la mort de la IVe République et l’avènement de la Ve République. Or la Ve République n’est pas un régime parlementaire, mais présidentiel, c’est le président qui gouverne. Sous cette ‘’république’’, de Gaulle, militaire, est ce président non élu (jusqu’en 1965) qui peut gouverner par ordonnance et dissoudre le parlement à sa guise. De Gaulle peut aussi dissoudre des organisations sur décret. Dans ce régime, les médias sont contrôlés par l’État sous la tutelle d’un ministère de l’information, et de l’ORTF. La censure est appliquée à la télévision et dans le cinéma. L’armée est énorme, plus de 300 000 soldats, la conscription est obligatoire, à cela s’ajoutent 60 000 policiers, 16 000 gendarmes et 14 000 CRS. À cela s’ajoute le Service d’Action Civique (SAC), groupe paramilitaire gaulliste dont les membres regroupent aussi des dignitaires de police (sorte de chemises brunes gaullistes). L’État gaulliste est donc fortement bureaucratique et autoritaire. Voilà dans quel contexte la crise va commencer à se déployer.

 

La genèse du mouvement

Dès 1965, une opposition de gauche commence à se former par rapport au Parti Communiste. En 1965, le PCF décide de ne pas se porter candidat à la présidentielle pour se ranger derrière Mitterrand. Une opposition interne se forme pour contester cette décision, particulièrement au sein de l’Union des Étudiants Communistes. Cette opposition sera rapidement purgée par l’appareil de parti répressif du PCF (c’est à dire expulsé sans sommation sur ordre du comité central). De ces expulsions naîtront des organisations à gauche du PCF, telles que la Jeunesse Communiste révolutionnaire, la JCR trotskyste ou l’Union des Jeunesses Communistes Marxiste-Léniniste, l’UJC(ml) maoïste-spontanéiste. Ces organisations dont nous avons déjà parlé5, militaient activement contre la guerre du Vietnam (pour la victoire du peuple vietnamien, contre l’impérialisme US) et se retrouvaient dans un vaste mouvement de contestation étudiant avec des anarchistes et des libertaires. C’est le 22 mars 1968, que commence la contestation étudiante, exigeant à l’origine la libération de camarades prisonniers politiques, le mouvement se change rapidement en un mouvement de contestation de l’Université elle-même (dans ses structures archaïques et autoritaires bourgeoises), et en un mouvement de contestation de l’ordre bourgeois en général. C’est avec la fondation du Mouvement-du-22-Mars que débute l’étincelle de l’embrasement. La contestation qui naît à ce moment-là à Nanterre (Paris-X) se propage de façon rampante dans les autres universités, mais à Nanterre la contestation est telle qu’elle force la fermeture de l’Université. Les étudiants quittent donc la banlieue de Nanterre pour se diriger vers la Sorbonne, en plein cœur du Quartier latin, où se tient un meeting politique. Les étudiants feront la jonction et à partir de ce moment la contestation universitaire se propagera, mais cette fois comme une traînée de poudre.

 

Première Partie : Du premier mai à la rue Gay-Lussac

Le 1er mai 1968 est un premier mai historique. C’est la première fois depuis 19546 qu’une manifestation sera organisée en France pour le premier mai. Depuis 1954, les premier mai se contentait de rassemblement (statiques) sans manifestation (sans marche). Le premier mai 1968 est donc la première grande manifestation de Mai-Juin 1968, elle est un succès avec plus de 100 000 manifestants. Au jour de la manifestation, des étudiants et militants d’extrême gauche tentent de s’intégrer au cortège CGT-PCF-PSU14. S’ensuit de violents heurts avec le Service d’Ordre (SO) CGT qui blesse 17 personnes. Les staliniens refusent que les révolutionnaires se joignent au cortège pour y rependre leurs idées. Les étudiants sont qualifiés de provocateurs et de gauchistes7 à la solde de Pékin ou de la CIA ! Mais les « gauchistes » ne sont pas que dans le collimateur de l’appareil répressif du PCF, mais aussi dans celui des gaullistes. Le 1er mai, Daniel Cohn-Bendit et sept autres leaders sont convoqués en conseil disciplinaire universitaire sans justificatifs8. En parallèle, la contestation se poursuit à Nanterre (foyer de la contestation étudiante) ou une journée anti-impérialiste avec débats-discussions dans le cadre d’une occupation de la faculté est organisée pour le 2 mai. Ces événements entraînent alors la fermeture de Nanterre par son doyen, Grappin, en collaboration avec Alain Peyrefitte ex-ministre de l’information9 et actuel ministre de l’Éducation. Le mouvement de Nanterre décide donc de se réunir à la Sorbonne en solidarité avec les étudiants là-bas, qui organise un meeting. Le 3 mai les étudiants de Nanterre et de la Sorbonne (Paris X et IV), se réunissent dans la cour de la Sorbonne, contre la convocation et les menaces de sanctions envers les 8 camarades étudiants, contre la fermeture de Nanterre et contre les actions des groupuscules d’extrême droite qui avaient incendié des locaux10. Sur place, le meeting s’organise. Sont présent Daniel Cohn-Bendit du Mouvement-du-22-Mars11, Alain Krivine de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire12 (la JCR trotskyste), Jacques Sauvageot dirigeant de L’UNEF13 et militant du PSU14, des militants de la Fédération des Étudiants Révolutionnaires15 (la FER aussi trotskyste) qui coorganisent le service d’ordre avec la JCR, l’Union des Jeunesses Communistes Marxiste-Léniniste16 (l’UJC(ml) maoïste) et de nombreux étudiants non militants. Le recteur décide alors face aux événements de décréter la fermeture de la Sorbonne et d’appeler à une intervention de police pour « rétablir l’ordre en expulsant les perturbateurs ». La suspension des cours a pour effet contraire de décupler les effectifs du meeting. Les policiers arrivent donc pour occuper la Sorbonne (d’ordinaire interdite d’accès à la police). Sur place, ils se heurtent au service d’ordre des organisations « gauchistes » et à la masse des étudiants qui se dénombrent par millier en scandant « CRS-SS ». Les premiers pavés de mai 68 sont lancés boulevard St-Michel. Les affrontements violents font 574 arrestations dont 4 condamnations à de l’emprisonnement, mais pour une fois 83 blessés du côté policier. À partir de ce moment, le mouvement se diffuse dans les universités de tout le pays.

 

En parallèle commence à se développer une agitation ouvrière dans les usines. Le 3 mai, les ouvriers de Sud-Aviation protestent contre des semaines de plus de 50h ! La tactique des staliniens de la CGT consiste alors en des interruptions de travail de quelques minutes par jour (histoire d’étouffer la contestation en faisant bonne figure). La grève générale allait bientôt exploser dans cette usine, au mépris des consignes de grève des bureaucraties CGT-PCF. Le 3 mai éclate aussi une grève surprise des chauffeurs d’autobus parisien. Le 5 mai, débrayage de 600 ouvriers dans une raffinerie de sucre. Le 6 mai grève des PTT (postes télégraphes téléphones) et des contrôleurs aériens. Les mineurs de fer de leur côté étaient en grève depuis un mois. Le 9 mai éclate la première grève avec occupation17 dans une usine à Givet, violemment délogé par la police. Le prolétariat est en marche, les étudiants aussi, la conflagration semble inévitable.

 

Côté étudiant les affrontements se poursuivent entre universitaires, rejoint par les lycéens18 des CAL, groupes d’extrême gauche et CRS. 4 Mai, une coordination s’établit entre les différentes organisations étudiantes. Cet état-major du mouvement étudiant constitue une direction révolutionnaire du mouvement étudiant, formé par l’UNEF, les CAL, le Mouvement-du-22-Mars, la JCR et l’UJC(ml)19. Ensemble ils fondent le journal Action, tiré à 50 000 exemplaires pour le 7 mai puis à 100 000 à partir du 13 mai, le journal entièrement vendu à la criée et imprimé avec la collaboration des ateliers populaires des beaux-arts (qui fournirent les célèbres affiches sérigraphie de mai 68). La coordination étudiante permet désormais de prolonger le mouvement, de lier ensembles les différents lycées et universités pour diffuser la contestation (notamment en région)20 et de multiplier les actions concertées. Les heurts se poursuivent donc entre CRS et étudiants, notamment lors de la journée du 6 mai 1968 qui voit la comparution de Cohn-Bendit et de ses sept camarades, une manifestation de solidarité est organisée qui se solde par des affrontements avec plus de 422 arrestations. Les manifestations se poursuivent le 7 mai à Denfert-Rochereau, le 8 mai à la Halle aux vins, dès lors les ouvriers commencent à se joindre aux étudiants. Le 9 mai, nouvelle manifestation devant la Sorbonne au cri de « La Sorbonne aux étudiants ». Devant l’ampleur des manifestations, le ministre Peyrefitte fait une sortie refusant de rendre la Sorbonne aux étudiants (maintenant les occupations policières) et les traitants de « poignée de troublions », c’est dire si le gouvernement maîtrise la situation. Le dispositif policier est renforcé, désormais la police n’occupe plus seulement la Sorbonne, mais tout le Quartier latin !

Cette vague de manifestation culmine le vendredi 10 mai 1968 avec la première nuit des barricades. Le 10 mai, des dizaines de milliers d’étudiants et de manifestants se rassemblent place Denfert-Rochereau, ils se dirigent vers le Quartier latin dans le but d’encercler les forces de police. Vers 21h les manifestants commencent à dépaver la chaussée, sous les pavés la plage, c’est le début des premières barricades de mai 68 rue Le-Goff et Gay-Lussac. Progressant de manière continue les manifestants parviennent à ériger pas moins de 60 barricades. Vers 2h du matin, l’ordre est donné aux CRS de charger et de détruire les barricades. Les CRS s’en donnent à cœur joie, bilan :450 arrestations, des centaines de blessés évacués en civières dont 20 dans un état critique. Cette violence choque les masses, déjà exaspérée par le régime gaulliste, et les retournent contre lui en solidarité avec les étudiants, malgré les tentatives de divisions des staliniens. À partir de ce moment, la jonction entre les masses et les étudiants est effectuée, les prolétaires déjà en mouvement vont passer à l’action : la révolution est en marche !

 

Seconde Partie : De la grève générale à la seconde nuit des barricades

Le samedi du lendemain, les gaullistes vont tenter de reprendre la main. Changement de stratégie avec le retour du premier ministre Pompidou qui écarte Peyrefitte (dont les positions sont jugées provocatrices). Pompidou décide de libérer les prisonniers politiques et de rendre la Sorbonne. Le 11 mai, les appareils syndicaux aussi vont essayer de reprendre le contrôle des mouvements de grève, car les grèves vident les caisses syndicales et que les bureaucrates vivent de ces caisses syndicales.

 

Les bureaucrates (dont nous allons ici faire le portrait) ont besoin de travailleurs au travail pour qu’ils produisent de la valeur, qu’on leur en rétribue des miettes sous forme de salaires et ensuite que les bureaucrates leur extirpent ces miettes pour s’extraire eux-mêmes du salariat et être payés à diriger des négociations syndicales pour augmenter les salaires, pour augmenter les cotisations21, pour augmenter leurs propres rétributions de bureaucrates (faite sur le dos du prolétariat). Les bureaucrates sont donc une classe artificielle, mais distincte dans sa composition et son intérêt du prolétariat ; mais dont l’intérêt converge, pour des raisons divergentes, avec celui du prolétariat sur la question des salaires. Néanmoins, la bureaucratie ne consent pas à ce qu’on réduise ces privilèges, c’est pourquoi elle s’oppose à deux revendications fondamentales du prolétariat (qui auraient pour conséquence de baisser les salaires) : la réduction du temps de travail et la réduction des cadences22. C’est notamment le cas de la divergence des ouvriers de Sud-Aviation avec leurs bureaucrates staliniens qui ne mettent en œuvre aucun moyen de pression sérieux (à l’exception des redoutables mini-grèves de 15 min par jour) pour obtenir une réduction du temps de travail23, contraire aux intérêts de la bureaucratie. La bureaucratie CGT-PCF en est un des pires exemples. Officiellement révolutionnaire et anticapitaliste, elle est officieusement réactionnaire et contre-révolutionnaire. De 1944 à 1947, le PCF au pouvoir avec les gaullistes24 et la CGT interdisent les grèves25 sous prétexte de ne pas entraver la reconstruction. « La grève c’est l’arme des trusts » déclarent-ils. On comprend mieux dès lors que des bureaucrates qui ont eu pour mission d’empêcher la grève pendant trois ans s’opposent à la grève avec autant de virulence. Ajoutons que la bureaucratie cherche à mener des négociations usines par usines (à la place des ouvriers) et que ses effectifs sont insuffisants pour couvrir toutes les négociations qui émanent dans le cadre d’une grève générale. Ce qui permet au mouvement d’échapper au contrôle de la bureaucratie et l’implication des masses et de la base dans leur syndicat.

 

C’est donc dans cette optique que la bureaucratie syndicale (particulièrement la CGT) va essayer de reprendre le contrôle. Mais tous les syndicats et syndicalistes ne l’entendent pas de cette oreille et certains entendent également prolonger le mouvement. Les syndicats déclarent donc une grève générale de 24h pour le 13 mai en solidarité avec les étudiants, contre le régime. L’appel est lancé par les quatre grandes centrales syndicales : la CGT26, la CFDT27, FO28 et la FEN29. C’est un changement de ton pour les appareils syndicaux et aussi pour le PCF30 qui avait jusque-là qualifié les étudiants de provocateurs.

 

Le 13 mai se tient donc la journée de grève générale prévue par les syndicats. Cette fois contrairement au premier mai les mouvements étudiants et les groupes d’extrême gauche peuvent se joindre au cortège. Daniel Cohn-Bendit apparaît au premier rang au côté de George Séguy, secrétaire général de la CGT. La grève générale est massive, elle permet à tous les travailleurs de se dégager du fléau du travail pour s’investir dans la politique. La manifestation à Paris est monstre, plus d’un million de manifestants. Les prisonniers politiques sont libérés, la Sorbonne est rendue aux étudiants. On pourrait croire que la situation va reprendre son cours normal, c’est tout le contraire : « Ce n’est qu’un début continuons le combat ».

 

Le 14 mai, les événements se décuplent en intensité. D’une part, la réouverture des universités permet l’occupation des universités par les étudiants qui se trouvent à être en grève (et aussi l’occupation des lycées). À la Sorbonne, au cœur du Quartier latin, les salles de classe et les amphithéâtres sont occupés en permanence. Les salles sont le lieu de débats et de réunions permanentes. Des comités et des commissions sont créés pour traiter de chaque problématique, et pour mener des actions. Des Assemblées générales s’y tiennent en permanence. Dans la cour de la Sorbonne, des kiosques se tiennent avec tous les groupes d’extrême gauche. Les campus et les lycées deviennent des bases rouges de la contestation. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, 5000 personnes siègent en assemblée permanente du soir au matin. D’autre part la grève générale, que les bureaucrates avaient espéré de courte durée se poursuit. À Sud-Aviation, les ouvriers (2600 travailleurs) déclenchent la grève générale au mépris des consignes de la CGT. Cette fois, il y a une différence majeure, la grève ne durera pas 24h c’est une grève illimitée. Ils sont rapidement rejoints par les 4000 ouvriers de Renault à Cléon. Le mouvement ouvrier se développe spontanément, sans l’aval ni des appareils syndicaux ni de la bureaucratie. Outre le caractère illimité de la grève, un autre aspect témoigne du haut niveau de conscience du prolétariat : l’occupation des usines. L’occupation des usines est un signe de situation révolutionnaire. Auparavant, les ouvriers quittaient les usines et restaient chez eux lors des grèves. Les occupations font leur apparition en Russie en 1917, en Italie en 1919-120, et en France en mai-juin 1936 durant le Front populaire. Les grèves avec occupation permettent aux ouvriers de se lier ensemble, de poursuivre quotidiennement la lutte pour l’occupation. Cela permet aussi aux grévistes de disposer de locaux pour établir des comités spéciaux et tenir des Assemblées générales. La concentration des grévistes dans l’usine donne aussi un point de ralliement qui permet de rallier les éléments les moins conscientisés de la classe ouvrière pour les mettre en luttes. L’occupation permet l’apparition des comités de grèves unitaires, qui réalisent l’union de toute la classe au-delà des syndicats, elle permet aussi de s’affranchir de la direction et de l’aval des bureaucraties. L’occupation pose aussi la nécessité du maintien des occupations. Il faut alors développer des piquets de grève pour s’opposer aux forces de police, aux CRS. La lutte simplement économique du prolétariat se change aussitôt en lutte politique contre l’appareil de coercition spécial qu’est l’État bourgeois. Cela pose aussi la question de l’autodéfense ouvrière, et donc plus généralement de l’armement du prolétariat. Enfin, la grève avec occupation permet la réappropriation des moyens de production, après la grève avec occupation, la prochaine étape est l’expropriation capitaliste et le contrôle ouvrier de la production, autrement dit l’autogestion, le socialisme et la révolution. L’occupation simultanée des usines par les prolétaires et des universités par les étudiants va permettre un rapprochement entre les deux mouvements : une convergence des luttes.

 

Cette convergence des luttes est dialectique elle s’effectue dans les deux sens. Les ouvriers savent où trouver les étudiants (dans les universités occupées) les étudiants savent où trouver les ouvriers (dans les usines occupées). À cela s’ajoute un degré supplémentaire de convergence avec l’occupation des théâtres, dont l’occupation de l’Odéon, à parti du 15 mai, qui se transforme lui aussi en conseil ouvrier et étudiant permanent. Les ouvriers se rendent dans les universités pour participer aux débats, conférences et assemblées. Les ouvriers en grève viennent faire part de leurs expériences aux étudiants, échanger des perspectives avec eux. De leur côté, les étudiants cherchent à nouer des liens avec les ouvriers. Ils organisent des collectes de fonds pour soutenir les ouvriers en grève et essayent d’organiser des manifestations communes à l’entrée des usines. L’appareil de la CGT et du PCF s’oppose alors comme toujours à la jonction entre étudiants et ouvriers, mais bien plus encore il s’inquiète de la « contagion gauchiste » de la jonction entre l’opposition de gauche du PCF et le prolétariat. Lors des manifestations, par exemple le premier mai, le service d’ordre CGT-PCF empêche les éléments d’extrême gauche de se joindre au cortège31, lors des grèves la CGT fait fermer les portails et les grilles des usines pour essayer d’isoler les ouvriers. À chaque fois, le tandem PCF-CGT répendait des mensonges, il accusait les révolutionnaires de vouloir faire tourner les manifestations à l’émeute ou de vouloir casser les machines dans les usines. Or à mesure que des ouvriers rencontraient parmi leurs propres rangs des éléments révolutionnaires issus des groupes d’extrême gauche, à mesure qu’ils manifestaient avec eux et les étudiants, à mesure qu’ils leur ouvraient les portes des usines, les prolétaires se rendaient bien compte qu’on leur cachait la vérité. Il faut aussi comprendre les conceptions de la bureaucratie. En 1968, le PCF est le premier parti ouvrier de France avec des centaines de milliers de membres et des millions de sympathisants32, la CGT de son côté est le premier syndicat de France. Mais tous deux sont dirigés par une bureaucratie contre-révolutionnaire, intégrée au système capitaliste soit en qualité de parlementaire, soit en qualité d’apparatchiks syndicaux et qui vivent des cotisations de ses membres. La bureaucratie repose sur une triple imposture, premièrement l’imposture qui consiste à s’amalgamer au prolétariat alors qu’elle constitue une classe distincte, deuxièmement l’imposture de ses positions révolutionnaires alors qu’elle est réactionnaire et contre-révolutionnaire33, et troisièmement l’imposture qui consiste à présenter l’État ouvrier dégénéré soviétique comme une société sans classe réellement socialiste. Les groupes « gauchistes » remettent en cause ces trois impostures. Le PCF peut donc craindre, avec raison, de voir des scissions majeures au sein de son parti, conduire à la création d’un parti révolutionnaire à sa gauche qui remettrait en cause son monopôle à l’extrême gauche et en tant que parti ouvrier. La CGT de son côté peut craindre une scission syndicale qui remettrait en cause ses tendances au réformisme et à la conciliation des intérêts de classe. Une hémorragie au sein du PCF ou de la CGT serait aussi un coup durable aux finances du parti et de la confédération, et menacerait non seulement les privilèges, mais l’existence même de la bureaucratie. Ajoutons à cela que tout cela risquerait de déclencher une révolution qui balayerait certainement les privilèges de la bureaucratie en plus de risquer de se retourner violemment contre elle. La fin du monopole du PCF à l’extrême gauche remettrait aussi sérieusement en question ses méthodes staliniennes de purges. En effet, tous les militants purgés risqueraient de rejoindre le ou les nouveaux partis révolutionnaires. Pour les députés PCF, il s’agit aussi d’une menace de compétition directe à leur base électorale.

 

Voilà pourquoi la bureaucratie qui est intrinsèquement une force contre-révolutionnaire trouve des raisons supplémentaires de l’être lorsqu’il s’agit de la bureaucratie antidémocratique d’organisations staliniennes. Le mouvement ouvrier s’émancipe donc de la tutelle stalinienne de la CGT et du PCF, la grève se poursuit sans la moindre consigne des deux organisations. Le 15 mai, les chauffeurs de taxi rejoignent la grève. Le 16 mai, l’usine Renault à Boulogne-Billancourt, plus grande usine de France avec des dizaines de milliers d’ouvriers, noyau dur des grèves de 1936, 1947 débraye et rejoint le mouvement de grève générale illimitée. Elle est rejointe par l’usine de Flins, la RATP (les autobus), la SNCF (les cheminots), les transports aériens et les métallurgistes. Le 17 mai, le personnel de l’ORTF se met en grève, une intersyndicale se forme qui dénonce l’ingérence de l’État dans l’information. Le gouvernement aura désormais du mal à communiquer sa propagande. Le 18 mai, le mouvement atteint les 2 millions de grévistes. Le 20 mai, 6 millions de grévistes. Entrent en grève les secteurs chimiques, l’industrie automobile, le textile, l’électricité, le gaz, les raffineries, les éboueurs, les imprimeurs, les grands magasins. Le pays est paralysé, les usines et les bâtiments se couvrent de drapeaux rouges, partout on chante l’internationale, c’est la lutte finale; la révolution est en marche. Le 21 mai, le mouvement atteint son paroxysme, 10 millions de grévistes dans toute la France. Le 21 Cohn-Bendit qui part à l’étranger est interdit de séjour par le pouvoir. Le lendemain, des manifestations sont organisées contre son expulsion au cri de « nous sommes tous des juifs allemands ». Cohn-Bendit reviendra en France clandestinement, discréditant par là le régime gaulliste. Le régime ne tient plus rien, le 19 mai le général revient de son voyage en Roumanie du 14, il déclare : « La réforme oui, la chienlit non », les manifestants répliquent : « la chienlit c’est lui ». Le gouvernement est dans l’impasse (les staliniens aussi), il ne sait plus comment rétablir l’ordre, le pays est paralysé, sa crédibilité détruite. Les manifestations se poursuivent les 22 et 23 mai. Le 24 mai, nouvelles manifestations monstres qui commémorent la Commune de Paris. En après-midi, de Gaulle fait une annonce à la radio34, il propose un référendum sur la participation. Si ce référendum n’était pas gagné il quitterait ses fonctions. La foule de manifestants qui apprend les nouvelles par la radio est en liesse, elle scande « Adieu de Gaulle ». Le 24 au soir le pouvoir vacille, c’est la seconde nuit des barricades. À Bordeaux, Nantes, Toulouse, Lyon et Paris, des émeutes éclatent contre les forces de l’ordre. À Paris, on dépave la chaussée, on renverse les voitures, on abat les arbres. Les CRS chargent à coup de lacrymogènes, les manifestants répliquent à coup de pavés et de cocktails Molotov. Les manifestants se sont aguerri au cours des nombreuses manifestations, et avec eux les services d’ordres organisés des organisations révolutionnaires comme la JCR35. Les manifestants équipés en casques et en barres de fer parviennent donc à mieux contenir les CRS qu’au cours de la première nuit des barricades. À Paris, les manifestants parviennent à incendier l’édifice de la Bourse, symbole du capitalisme. À Lyon, les manifestants détruisent un commissariat de police, lynchant son commissaire. Les CRS ne prennent même plus la peine d’arrêter les gens, se contentant de les assommer. La violence atteint son paroxysme en ce soir du 24 mai. Bilan de la seconde nuit des barricades à Paris, 800 arrestations et 1500 blessés. Les combats de rues sont à l’ordre du jour. Le mouvement revêt un caractère insurrectionnel. La situation est révolutionnaire.

 

Troisième Partie : De Grenelle et Charléty aux Champs Élysées en passant par Baden

La situation est révolutionnaire pour tous (même les gaullistes) sauf pour les staliniens du PCF et de la CGT. Le PCF stalinien pour lequel ni la grève de 6 millions de travailleurs en 1936, ni la grève de 10 millions en 1968, c’est-à-dire la plus grande grève de l’humanité, ne constituent des événements révolutionnaires voit plutôt dans les événements : « un vaste mouvement revendicatif ». Le PCF est stalinien depuis environ 1928, tout comme Staline en 191736 adopta en 1936 des positions contre-révolutionnaires exhortant (comme les socialistes d’ailleurs) le prolétariat à ne pas faire la révolution. La bourgeoisie française et le patronat, de leur côté, cherchaient à se maintenir, et avec eux le capitalisme. Il y eut donc par la suite une collaboration effective entre l’appareil bureaucratique de la CGT et le conseil du patronat pour empêcher la révolution. La CGT étouffa donc le mouvement de grève par un compromis de classe réformiste avec le patronat : les accords de Matignon. En 1968, la CGT et le PCF dans la même impasse, se souvinrent des accords de Matignon. Ils cherchèrent donc à désamorcer la nouvelle crise révolutionnaire par un nouveau compromis réformiste avec le patronat. De son côté, la bourgeoisie et le régime gaulliste, confrontés à la plus grande grève générale de France, cherchent à concéder un maximum de réformes pour casser la mobilisation, obtenir un retour au travail et reprendre ce qu’ils auront concédé à la faveur de la réaction. C’est sur cette base au lendemain de la seconde nuit des barricades du 24 mai que commencent les négociations entre les appareils des quatre grandes centrales syndicales, les représentants du patronat37 et le gouvernement, au ministère du Travail rue de Grenelle. En obtenant un compromis, les bureaucrates des quatre centrales espèrent pouvoir sauver leur honneur en brandissant des gains, afin d’exiger un retour au travail. Les négociations se déroulent nuit et jour entre les 25 et 26 mai, alors qu’en parallèle se maintiennent les manifestations et les occupations. Le 27 mai au matin paraît le résultat des négociations que l’Histoire retiendra sous le nom des Accords de Grenelle. Résultat des négociations : augmentation du SMIG de 35% (ce qui ne concerne que 5% de la population essentiellement non-syndiqué), aucune réduction du temps de travail, augmentation générale des salaires de 7% (avec un taux d’inflation à 5%, autant dire de rien du tout), absolument rien sur les cadences et aucun remboursement des journées de grèves. Ultime affront, les bureaucrates s’étaient servi du vaste mouvement spontané et autonome du prolétariat pour renforcer leurs positions. Ils avaient en effet négocié l’intégration des syndicats aux entreprises, pour pouvoir disposer d’une permanence sur les lieux de travail. C’est à ce prix que les apparatchiks estimaient le retour au travail. À Grenelle ce n’est pas la classe ouvrière que la bourgeoisie a achetée, mais bien la bureaucratie. La comédie de Grenelle face à l’ancêtre de Matignon (qui avait tout de même créé les congés payés) peut-être admirablement résumé par cette phrase de Marx38 : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme une tragédie la seconde fois comme une comédie ». Georges Séguy de la CGT, se rendit fier de lui annoncer les résultats des négociations aux ouvriers de Boulogne-Billancourt. Là-bas, il fut hué par 15 000 ouvriers. À partir de ce moment, la CGT lâcha tout soutien aux grévistes leur conseillant de régler au cas par cas selon ce que chacun voulait.

 

En réaction à cette mascarade et à la trahison historique du PCF et de la CGT, un meeting de 50 000 personnes se tint le 27 mai au stade Charléty. Coorganisé par l’UNEF, le PSU et la CFDT; la masse rassemblée y dénonce le PCF et la CGT. Les événements sont qualifiés de révolutionnaires et les manifestants scandent « le pouvoir aux travailleurs ». On commence à chercher des alternatives au pouvoir gaulliste. À Charléty, Pierre Mendes France, ex-président du conseil et membre du PSU, pressentit pour diriger un gouvernement de transition refuse de prendre la parole39.

 

Le pouvoir semble vacant, il n’y a plus qu’à le saisir. Le 28 mai François Mitterrand propose la constitution du gouvernement démocratique de transition et de gestion. Le 29 mai, Charles de Gaulle fait annuler le conseil des ministres, pendant un jour il disparaît. Prétendant se rendre dans sa ville de Colombey le général se rend en fait à Baden-Baden où sont stationnées les troupes françaises. Prévoyait-il s’enfuir, ou cherchait-il le soutien de l’armée pour intervenir militairement ? Toujours est-il que le général rencontre Massu (dit « le boucher d’Alger ») qui l’assure de son soutien. Néanmoins, le 29 mai de Gaulle a disparu, les accords de Grenelle ont été rejetés en bloc par la base, le pouvoir est vacant et une manifestation de plus de 800 000 personnes défilent aux cris de « gouvernement populaire » à l’appel de la CGT (qui elle réclamait son intégration à un gouvernement bourgeois de transition). L’opportunité, encore une fois est ignorée du PCF et de la CGT. Cela permet à De Gaulle de faire son retour « triomphal », le 30 mai. Nouvelle orientation pour De Gaulle, le projet de référendum du 24 mai est abandonné, remaniement ministériel, de Gaulle dissout aussi l’assemblée (sur sa seule volonté) et convoque des élections. Le jour même un défilé de 200 000 personnes se réunit aux Champs Élysées pour le soutenir. Les réactionnaires de tout acabit, de l’OAS colonialiste à l’Action Française royaliste en passant par les collaborateurs pétainistes de Vichy ; tout ce que la France comporte de groupuscule d’extrême-droite, de nervis fascistes d’Occident au SAC, tous les réactionnaires de la grande et petite bourgeoisie se réunissent ce jour-là pour soutenir de Gaulle. Le retour du général marque un tournant, l’opportunisme de la CGT et du PCF a trop duré. La trahison de la direction du prolétariat et la crise de cette trahison entraine la débâcle progressive du mouvement. Le Capitalisme a été sauvé par le parti Communiste.

 

Épilogue : Les événements de juin 68

Dès l’annonce du général la CGT en profite pour lancer une série d’appels de retour au travail (profitant aussi encore accessoirement de Grenelle). La crise doit se résoudre « démocratiquement » par la voie des élections (un authentique discours révisionniste et réformiste). Le PCF appelle lui aussi au retour au travail, et à faire campagne pour lui. Les positions du PCF ne changent pas sans une nouvelle campagne de purges massives de plusieurs militants révolutionnaires (on compte les exclus par milliers)40. La campagne du PCF est désastreuse, lui qui en 1967 proposait d’exproprier les trusts, le voilà qui fait campagne sur la Loi et l’Ordre, sur sa capacité durant le mouvement à retenir les provocations aventurières et ainsi à se rendre un digne interlocuteur aux yeux du pouvoir gaulliste. Les gaullistes eux font campagne contre le « communisme totalitaire » contre le « péril rouge » et l’anarchie. Le PCF et les gaullistes faisant campagne sur les mêmes thèmes, il n’y a pas de quoi s’étonner à ce que les électeurs aient préféré l’original à la copie. Les « communistes » ont eux-mêmes saboté toutes leurs chances de campagnes, se servant du résultat des élections pour se convaincre encore une fois que 10 millions de grévistes ce n’est pas une situation révolutionnaire. Le travail de sabotage de la CGT permet de réduire considérablement, mais non totalement les effectifs des grévistes, en juin 68 ils sont encore 4 millions. Mais la CGT a non seulement abandonné toutes perspectives révolutionnaires, mais aussi toutes perspectives de grève pour se consacrer uniquement à des perspectives électoralistes. Dès lors que la CGT a réduit les effectifs, les gaullistes et l’appareil spécial de coercition (comme disait Lénine) qu’est l’État, avec ses tribunaux, ses armées de policiers et de CRS peut dégager les usines les plus récalcitrantes et forcer le retour au travail. Les tribunaux font pleuvoir les injonctions de retour au travail et de cessation des occupations. Les CRS occupent une après une les usines se heurtant aux services d’ordre et aux piquets de grève. Le prolétariat oppose encore et toujours son infatigable résistance. Dans les secteurs de l’automobile particulièrement les ouvriers défient les consignes des appareils syndicaux, les injonctions de tribunaux, les offres patronales et les charges de CRS. L’État décide de sévir et de réprimer dans le sang. Le 10 juin, après de violents affrontements survenus le 7 juin, des étudiants organise une marche de solidarité à l’usine Renault de Flins pour confronter les forces e l’ordre aux prises avec les grévistes. Lors de l’affrontement Gilles Tautin, Lycéen perd la vie. Le 11 juin à Sochaux la police tire à balle réelle sur les grévistes. Elle assassine Pierre Beylot ouvrier-serrurier (assassiné par balle de 9mm) et Henri Blanchet. La police fait aussi de nombreux blessés par balle. Après avoir brisé une partie de la mobilisation de Gaulle entreprend de détruire le mouvement. Le 12 juin 1968, de Gaulle fait dissoudre par décret présidentiel (par sa seule volonté) les organisations « gauchistes ». Au total, 11 organisations sont dissoutes dont la JCR, le PCI, Voie Ouvrière (future Lutte Ouvrière), la FER, l’OCI, l’UJC(ml) et le Mouvement-du-22-mars. C’est la répression totale pour les organisations révolutionnaires qui ne périront pas, bien au contraire. Les élections des 23-30 juin sont un raz-de-marée gaulliste qui aurait pu être évité si le PCF avait mené une campagne réellement communiste.

 

L’héritage de Mai 68

L’héritage de mai-juin 1968 est constitué de tout ce que les militants de l’époque ont légué aux militants des époques ultérieures. Et cela, il s’agit de la période post-soixante-huit. Les cinq ans qui suivent mai 1968 jusqu’en 1973, représentent une sorte d’âge d’or du « gauchisme ». Loin d’être vaincues, les organisations dissoutes le 12 juin 1968 vont devenir de véritables partis de masses. La JCR fusionnera avec le PCI dont elle deviendra l’aile jeunesse au sein de la Ligue Communiste (trotskyste-Quatrième Internationale). La Ligue Communiste devient un parti trotskyste de masse avec plus de 8000 militants et autant de sympathisants. Son journal Rouge, tiré à des dizaines de milliers d’exemplaires est bimensuel de 1968 à 1969, hebdomadaire de 1969 à 1975, puis quotidien de 1976 à 1979 (imprimée sur les presses appartenant à la Ligue). Elle gagne de nombreux soutiens dans le mouvement ouvrier (elle forme l’essentiel de l’aile révolutionnaire-autogestionnaire de la CFDT), dans le mouvement étudiant (autour du MAS, le Mouvement d’Action Syndicale) et dans les mouvements de contestation sociale plus largement. La FER change de nom et devient l’Alliance des Jeunes pour le Socialisme (l’AJS), aile jeunesse de l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI) aussi trotskyste (lambertiste). L’AJS investira massivement l’UNEF au point de diriger sa principale tendance l’UNEF-SU puis l’UNEF-ID. L’OCI quant à elle deviendra une force majeure au sein de Force Ouvrière et de la Fédération de l’Éducation Nationale (autour du courant de l’École Émancipée). À son apogée, l’OCI atteint plus de 10 000 membres. Lutte Ouvrière (trotskyste) devient aussi un parti de masse avec une forte implantation dans les usines et une presse hebdomadaire tirée à plusieurs milliers d’exemplaires. L’UJC(ml) éclate en plusieurs courants, mais sa principale tendance ; la Gauche Prolétarienne (maoïste spontanéiste), deviendra aussi un parti de masse groupant des milliers de gens. Son journal, La Cause du Peuple, sera tiré jusqu’aux 100 000 exemplaires à son apogée. On voit aussi la naissance de toute une multitude de groupes réellement gauchistes. On peut penser aux situationnistes de l’Internationale Situationniste (IS) influencés par La Société du Spectacle de Guy Debord. Ou encore aux mouvements anarchistes et communistes libertaires, notamment avec l’expansion de l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA) fondée en 196741. Les situationnistes trop élitistes, comme les nouveaux anarchistes trop déstructurés ne parviendront malheureusement pas à devenir des mouvements de masse. Et ce aussi en raison de leur sectarisme, où ils refusent de se joindre au mouvement des masses (par exemple aux syndicats). C’est aussi la naissance de nouveau front de lutte. Mai 68 soulève dans sa postérité la question de la condition féminine ce qui redynamisera le féminisme. Les nombreuses journées de débats-occupations avaient permis d’aborder et d’approfondir la question et de lier ensemble des femmes pour lutter contre leur oppression. De ces débats se formeront de nombreux groupes, qui se retrouveront à être unifié dans le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), pour la contraception et l’avortement libre et gratuit. On peut aussi penser à la question de l’homosexualité qui deviendra un nouveau front de lutte avec la création du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire FHAR. Le MLF et le FHAR, ont en commun d’axer leur lutte sur des perspectives d’extrême gauche résolument socialiste et anticapitaliste. La période post-soixante-huit marque une époque où les luttes étaient principalement menées par l’extrême gauche, devenue presque hégémonique (il y a de quoi devenir nostalgique quand on voit aujourd’hui la droite détourner ces combats de l’extrême gauche).

 

L’héritage de mai 68 ce sont ces organisations qui ont été léguées aux militants de l’après 68 (et les gains qu’ils ont réalisés). Or si les leçons d’une révolution sont immortelles, son héritage ne l’est pas. L’héritage de la révolution d’Octobre, par exemple a été liquidé par Staline et la contre-révolution bureaucratique, puis par la chute du mur et la contre-révolution capitaliste. L’héritage de mai 68 a lui aussi été liquidé (à l’exception de Lutte Ouvrière qui vit encore, et du NPA héritier de la LCR), en partie par le régime gaulliste et par les attaques subséquentes de la droite et du néolibéralisme. Mais aussi et beaucoup, par les renégats42, qui on trahit le mouvement qu’ils avaient eux-mêmes contribué à faire naitre et qui dansent aujourd’hui sur le cadavre de mai 68 et de son héritage. 1973 marque un virage dans l’après-soixante-huit; autodissolution des situationnistes, autodissolution de la Gauche Prolétarienne, dissolution de la Ligue Communiste par le pouvoir. Les trahisons et les attaques du pouvoir gaulliste puis néolibéral ont pu détruire l’héritage de mai 68, mais pas ses leçons, il existe toujours des militants fidèles aux idéaux révolutionnaires de mai 68, et le pouvoir n’est pas à l’abri d’un nouveau mai 68.

 

L’héritage de mai 68 est au contraire plutôt optimiste. Il montre que des groupes oppositionnels minoritaires peuvent se changer en organisations de masses à la faveur des événements révolutionnaires (ce que nous avait déjà montré la révolution d’Octobre). Les masses savent reconnaître une position juste, elle est une arme redoutable en situation révolutionnaire, ou pour paraphraser le président Mao (nouvelle idole des « gauchistes ») : « Une minorité révolutionnaire à la ligne juste n’est plus une minorité ». C’est exactement ce qu’on vécut les groupes trotskystes et maoïstes. Ou plutôt les groupes trotskystes (La Ligue Communiste, Lutte Ouvrière et l’OCI) et la Gauche Prolétarienne. Car ces organisations on a juste titre dénoncé l’action contre-révolutionnaire du PCF et de la CGT, ainsi que la trahison de Grenelle. Il y a pourtant une différence majeure entre les maoïstes et les trotskystes. Les maoïstes marxistes-léninistes en général (au PCMLF43 par exemple) étaient staliniens, contrairement à la Gauche Prolétarienne (spontanéiste ou maoïste libertaire) antistalinienne. Elle fut la seule à devenir un parti de masse contrairement aux autres grâce à ses positions antibureaucratiques (notamment anti bureaucratie syndicale). Ce qui distingue néanmoins la GP des trotskystes est que l’analyse des trotskystes préexistait mai 68. La dialectique des trois secteurs de la révolution mondiale (1963), l’analyse et l’expérience de la grève de 1947 et la juste description des grèves de mai-juin 1936 par Trotsky étaient toutes des analyses préalables qui furent confirmées par les faits. Le maoïsme-spontanéisme en revanche était une idéologie forgée de toute pièce. L’UJC(ml), n’a pas été créée volontairement, mais pour réagir face à des expulsions au sein de l’Union des Étudiants Communistes. Ils n’accordaient pas leur pratique sur leur philosophie, mais leur philosophie avec leurs actes (comme dirait Lénine). Leur doctrine devait ultimement se buter à l’écart entre leur théorie et la réalité: Mao n’était pas un libertaire anarchiste44, mais un authentique bureaucrate stalinien. Les positions et les perspectives trotskystes en revanche furent confirmées par les événements, le trotskysme avait un avant 68, il trouvera donc un écho jusqu’à nos jours, dans l’après 68. Les leçons de mai 68 comme celle de la Commune, ou de la révolution d’Octobre, elles sont immortelles. Il s’agit des conclusions que le prolétariat tire de la lutte des classes et de l’expérience révolutionnaire. En 1968, nombre d’entre elles sont trotskystes.

 

Les leçons de mai 1968

  • La première leçon de mai 1968 pour les mouvements étudiants est la solidarité ouvrière. Les mouvements étudiants doivent impérativement soutenir les luttes et les revendications de la classe ouvrière. Il faut aller cogner aux portes des usines, y organiser des marches de solidarité, se rendre sur les piquets de grève, mais aussi inviter les ouvriers dans les universités, leur donner la parole, débattre et échanger avec eux, apprendre de leur expérience; les universités doivent être mises au service de la classe ouvrière. Il faut recueillir des fonds pour soutenir les grévistes. Il faut coordonner ensemble et lier les comités d’actions ouvriers et étudiants. Il faut contribuer à renforcer les piquets de grève, les services d’ordre, et ultimement les milices ouvrières.
  • La seconde leçon pour les mouvements révolutionnaires est l’utilité du travail militant dans les milieux étudiants. Les étudiants qui sont accablés par le double fardeau des devoirs et du travail, joignent la masse des opprimés. Il est donc important d’y développer une conscience révolutionnaire. Les étudiants qui sont groupés ensemble et fortement organisés par le capitalisme offrent de nombreuses possibilités d’actions révolutionnaires comme le montrent les événements.
  • La convergence des luttes. Il est indispensable d’unifier les luttes et des faires converger contre le capitalisme et la bourgeoisie dans un mouvement commun. Mai 68 est le résultat de la convergence entre les luttes étudiantes d’une part et les luttes ouvrières d’autre part. La convergence des deux luttes contre l’État capitaliste et bourgeois a débouché sur une situation révolutionnaire qui aurait pu aboutir à une révolution sérieuse.
  • Mai 68 a aussi confirmé les thèses trotskystes sur la crise de la direction. En mai 68 la base de 10 millions de grévistes s’est spontanément mobilisée contre le capitalisme. Le capitalisme n’a été maintenu que par la trahison de la direction du mouvement ouvrier, c’est-à-dire par la trahison du PCF et de la CGT qui n’ont pas soutenu la grève, ont cherché à briser les occupations en renvoyant les ouvriers, ont lancé de nombreux appels au calme, ont lancé des appels à la reprise du travail, on mené une campagne sur l’ordre, ont joué un rôle de diviseur de l’extrême gauche et qui ont finalement collaborer avec la bourgeoisie pour empêcher la révolution en échange de leurs intégrations aux structures capitalistes de l’entreprise, par les Accords de Grenelle.
  • Mai 68 illustre aussi la trahison des staliniens, qui non contents d’avoir commis des crimes monstrueux, sont aussi de fervents contre-révolutionnaires. La lutte antistalinienne acharnée des trotskystes contre le stalinisme est devenue une évidence pour toute l’extrême gauche en Mai 1968. La lutte contre les partis socialistes et sociaux-démocrates opportunistes prônée par Lénine a aussi trouvée confirmation dans les événements de Mai 1968 avec la trahison du PSU à Charléty et les positions attentistes de la SFIO45 et de la FGDS46.
  • La lutte antibureaucratique est aussi une des tâches fondamentales que mai 68 a soulignée pour tout révolutionnaire. Une analyse marxiste est une analyse de classe. Ce ne sont pas les idéologies abstraites stalinienne ou sociale-démocrate qui ont trahi, mais bien les bureaucraties (dont ces idéologies sont la représentation idéalisée). La lutte contre la bureaucratisation (plus précisément) doit être permanente pour empêcher l’achèvement d’une bureaucratie constituée (en classe autonome). Pour cela, il est impératif de démocratiser les institutions des syndicats et du parti. Il faut expulser les éléments bureaucratiques. Il faut lutter contre les privilèges de ces derniers. Il faut confier les tâches à des militants de la base tirés du rang. Il est impératif en période révolutionnaire d’utiliser le haut niveau de conscience pour créer des organisations de lutte qui permettent au prolétariat de s’émanciper de la tutelle de la bureaucratie.
  • Mai 68 aura aussi montré la nécessité de mener des luttes d’avant-garde. Au moment où les combats atteignaient leur paroxysme où le pays était paralysée par une grève générale insurrectionnelle, où les comités d’actions, les comités d’usines, les piquets de grève se formaient partout, où des manifestations monstres et des émeutes secouaient le pays; la CGT croyait bon de réclamer 7% d’augmentation de salaire au lieu de réclamer l’abolition du salariat, d’appeler au contrôle ouvrier dans les usines, à l’expropriation des capitalistes et a la formation de milices ouvrières et de soviets.
  • Mai 68 a aussi illustré le schéma vers la révolution tel que Trotsky l’expose dans son célèbre programme de transition et dans sa pensée. D’abord le déclenchement d’une grève générale illimitée à caractère social. Cette grève exige ensuite la coordination de l’action ce qui entraîne la création de comités de grèves (qui permettent l’émancipation de la bureaucratie) et la nécessité de l’occupation de l’usine (ou de l’entreprise) comme base de la coordination. Création de comités d’occupation, par nécessité de maintenir les occupations. La nécessité de maintenir les occupations entraîne la formation de piquets de grève qui à mesure du développement de l’explosion sociale se transforme en détachements armés du prolétariat en milice ouvrière. L’échec de mai 68 est de ne pas avoir su constituer un gouvernement politique autonome, l’étape suivante dans le schéma de Trotsky, la formation des soviets, des conseils ouvriers pour renverser et balayer le parlement bourgeois. Mai 68 a néanmoins illustré à merveille les modalités d’une grève (pré) insurrectionnelle et des occupations d’usines.
  • Enfin, mai 68 a illustré la possibilité d’une révolution, même si cette possibilité de révolution a été manquée pour un pays capitaliste moderne et avancé. Les révisionnistes et opportunistes de tout acabit (en particulier ceux du PCF) énonçaient haut et fort avant mai 68 qu’il était impossible de voir surgir des barricades dans un pays capitaliste avancé. Dès lors puisque le prolétariat ne se contenterait que de réformes, il fallait se contenter de réformes. Ce que mai 68 aura accompli de plus fort a sans doute été sa démonstration en acte de la tendance révolutionnaire dans un pays industrialisé. Mai 68 nous aura données pour plus grandes leçons que le prolétariat est foncièrement révolutionnaire et que l’instinct révolutionnaire ne quitte jamais les masses.

 

En conclusion

Nous ne pouvons conclure cet article qu’en invitant les gens à se joindre aux Étudiant.e.s Socialistes, groupe militant étudiant (à la manière de la JCR) qui synthétise l’expérience de mai 68 et qui milite activement pour un nouveau mai 68 cette fois révolutionnaire. Nous conseillons aussi de joindre Alternative Socialiste (section Québécoise du Comité pour une Internationale Ouvrière) qui synthétise à merveille l’expérience du mouvement ouvrier, notamment en mai-juin 1968. Nos petits groupes marxistes révolutionnaires peuvent devenir d’immenses partis de masse sous l’influence d’une crise révolutionnaire, mais elles peuvent aussi grandir par vos adhésions. Ensembles bâtissons un nouveau parti révolutionnaire, une nouvelle direction révolutionnaire des masses. Mai 68 c’est la crise de l’absence d’une direction révolutionnaire, c’est la trahison de la direction historique du prolétariat, du PCF et de la CGT qui ont pactisé avec la bourgeoisie pour sauver le capitalisme. Mai 68 est une révolution manquée au sens où c’est une révolution qui a échoué, c’est une défaite du prolétariat. Mais les défaites du prolétariat ne font que plus aptes à réussir ceux qui entreprennent de les étudier et d’en tirer les leçons. 1848 et la Commune ont été des défaites, mais Marx et Engels en ont tiré d’admirables leçons, 1905 fut aussi un échec, mais Lénine et Trotsky en tirèrent des leçons qui leur permirent de réussir la révolution d’Octobre 1917. Chaque défaite du prolétariat nous rapproche inévitablement de la victoire de la révolution prolétarienne. Tremblez bourgeois, le communisme est de retour ! Terminons sur ces mots de Rosa Luxembourg. :

 

Le double caractère de cette crise, la contradiction entre la manifestation vigoureuse, résolue, offensive des masses berlinoises et l’irrésolution les hésitations les atermoiements de la direction, telles sont les caractéristiques de ce dernier épisode. La direction a été défaillante. Mais on peut et on doit instaurer une direction nouvelle qui émane des masses et que les masses choisissent. Les masses constituent l’élément décisif, le roc sur lequel on bâtira la victoire finale de la révolution. Les masses ont été à la hauteur de la tâche. Elles ont fait de cette « défaite » un maillon de la série de défaites historiques, qui constituent la fierté et la force du socialisme international. Et voilà pourquoi la victoire fleurira sur le sol de cette défaite.

 

La victoire du prolétariat international fleurira sur le sol de la défaite de mai 68.

 

ASC

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Contre le G7, Bâtir un monde socialiste! : débat-conférence

Les dirigeant.es des sept pays les plus riches de l’Occident (G7) tiendront leur rencontre annuelle au Manoir Richelieu à La Malbaie, dans la région de Charlevoix, les 8 et 9 juin. C’est lors de ce genre de sommet que se décide l’avenir de nos conditions de vie à tous et à toutes, de nos salaires à notre alimentation en passant par notre environnement et nos médicaments.

Plus de 8 000 policiers et policières seront déployé.es durant le sommet, en plus des 3 000 « dignitaires » et 2 500 journalistes qui envahiront la ville de Québec. Ce déploiement extrêmement coûteux et illégitime est à l’image de la puissance de la classe dirigeante du G7, dont Donald Trump, Angela Merkel ou Emmanuel Macron sont les têtes d’affiche.

Cette puissance, les élites l’utilisent pour mener des guerres impérialistes. Elles referment ensuite leurs frontières aux réfugié.es pour éviter d’en payer le prix. Cette puissance, elles l’utilisent pour laisser les grandes compagnies détruire l’environnement. Elles ferment ensuite les yeux sur la dévastation des territoires laissée aux communautés comme seule redevance. Cette puissance, elles l’utilisent pour réduire nos conditions de travail tout en tenant des discours triomphant sur les bas taux de chômage.

Résultat : il n’y a jamais eu autant de richesses produites sur terre. Pourtant, les inégalités économiques n’ont jamais été aussi importantes. Ici comme ailleurs, les élites empochent au détriment des travailleurs, des travailleuses et de la jeunesse.

Face à ce système capitaliste qui n’offre qu’un avenir toujours plus précaire à la majorité de la population, il est temps de construire une alternative politique qui prend réellement en compte les besoins de la population.

Venez discuter des raisons et des moyens pour faire tomber le système des élites du G7!

Vendredi 8 juin à 19h00, à la Librairie St-Jean Baptiste, au 565 rue St-Jean à Québec

Alternative socialiste et Étudiant.e.s Socialistes

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