Comment les bolcheviks ont traité la question nationale

Un siècle après la révolution d’Octobre, l’approche des bolcheviks pour résoudre la question nationale reste un exemple brillant de ce qui pourrait être réalisé dans la résolution des conflits nationaux si de véritables gouvernements socialistes arrivaient au pouvoir dans le monde entier.

C’est particulièrement le cas lorsque, sous la domination capitaliste, le monde du XXIe siècle a été ravagé par des conflits meurtriers au Darfour, au Congo, au Moyen-Orient. La question nationale n’a toujours pas été résolue de manière satisfaisante en Catalogne, en Écosse, en Irlande, en Belgique, au Québec et ailleurs, et a alimenté des conflits brutaux dans les Balkans, le Caucase, l’Asie centrale et l’Ukraine.

Deux guerres brutales en Tchétchénie et le traitement des minorités nationales démontrent que l’élite dirigeante de la Russie capitaliste moderne n’a rien en commun avec les Bolcheviks. La récente attaque à Sourgout, la ville pétrolière sibérienne, où un jeune musulman s’est mis en colère avec un couteau dans un centre commercial, est clairement le résultat de politiques d’État racistes et des actions des extrémistes d’extrême droite. Ce n’est que récemment que la police anti-émeute a envahi un café de la ville et y a forcé les jeunes hommes à se raser la barbe, en prétendant qu’ils pouvaient être des wahhabites. Les bolcheviks, dirigés par Lénine, se sont cependant pliés en quatre pour soutenir les droits des minorités nationales et ethniques. Très en avance sur son temps, Lénine a même critiqué l’utilisation dans le langage courant de stéréotypes nationaux tels que l’utilisation du mot « Khokhol » pour décrire les Ukrainiens. Non seulement ce mot est toujours d’usage courant, mais il a récemment été ajouté par la propagande officielle russe qui présentait l’Ukraine comme un État fasciste.

La question de la langue

Les Bolcheviks étaient très sensibles à la question linguistique, prenant des mesures conscientes pour soutenir l’utilisation des langues minoritaires. Lénine s’est prononcé contre la reconnaissance de certaines langues comme « langues d’État », en particulier lorsque cela signifie que des minorités linguistiques importantes sont victimes de discrimination. Pourtant, à l’opposé de cette approche, les tentatives des nouveaux gouvernements capitalistes de restreindre l’utilisation de la langue russe ont conduit à un grave conflit ethnique en Moldavie dans les années 1990 et à de graves tensions dans les États baltes. Dans le Kazakhstan du président Nazarbaïev, chaque fois qu’un conflit social a éclaté, en particulier lors de la grève des travailleurs et travailleuses du pétrole de Zhenaozen, il s’est appuyé sur les soi-disant « nationaux-patriotes » et « nationaux-démocrates » (nationalistes de droite) pour demander des restrictions sur la langue russe. Même la menace de restreindre l’utilisation du russe en Ukraine a suffi à accroître les tensions qui ont conduit au conflit dans l’Est de l’Ukraine. Hypocritement, le gouvernement Poutine, qui a utilisé l’attaque contre les droits des russophones en Ukraine pour intervenir en Ukraine orientale, a maintenant annoncé que le financement de l’enseignement des nombreuses langues minoritaires de Russie allait cesser. Cela provoque déjà le mécontentement dans des républiques comme le Tatarstan.

Déclaration sur les droits des peuples de Russie*

Par-dessus tout, les Bolcheviks étaient des partisan·es de principe du droit des nations à l’autodétermination. Dans les jours qui ont suivi la révolution d’Octobre, la Déclaration des droits des peuples de Russie a été publiée. Contrairement à l’approche de la diplomatie moderne, dans laquelle les différentes parties manœuvrent et dissimulent leurs véritables intentions à la population, cette déclaration révolutionnaire déclarait de manière claire, transparente et concise que parce que les peuples de Russie ont subi une telle répression et une telle mauvaise gestion, les pogroms, l’esclavage et les attaques devaient être immédiatement cesser, de manière décisive et irréversible. Il devrait y avoir, a-t-il déclaré, l’égalité et la souveraineté des nationalités russes, le droit des peuples russes à l’autodétermination jusqu’à et y compris le droit de former leurs propres États, l’abolition de tous les privilèges et restrictions nationaux et religieux soutenus par le libre développement des minorités nationales et des groupes ethniques qui peuplent le territoire russe.

Que signifie « Russe » ?

Dans la langue russe, il y a deux mots pour désigner le russe : « Russkiy » désigne l’ethnie russe, tandis que « Rossiskiy » désigne toute personne vivant en Russie. Sous le tsar, le pays était l’« empire russe », sous les bolcheviks, c’était la « Fédération soviétique des républiques socialistes de Rossiskaïa ». Les « peuples de Russie » désignent toutes les nationalités vivant en Russie.

Le gouvernement provisoire

En soi, cela contrastait vraiment avec la position adoptée par les différents gouvernements qui ont dirigé la Russie après la révolution de février 1917. Le soulèvement spontané et populaire qui a renversé l’autoritarisme tsariste en février a été mené par les masses ouvrières, militaires et paysannes qui croyaient qu’en conséquence, une société libre et démocratique serait établie en Russie – beaucoup croyaient qu’elle mènerait à une société socialiste. Mais la réalité était tout autre. Non seulement la nouvelle coalition bourgeoise refusait de mettre fin à la participation de la Russie à la Première Guerre mondiale ou d’accorder des terres à la paysannerie, mais elle refusait également d’accorder la liberté aux nombreux peuples et nations de l’ancien empire tsariste. Dès le mois de mars, par exemple, elle a envoyé à la Finlande un ordre confirmant son statut de membre de l’empire russe tel que défini par l’ancien tsar au XVIIIe siècle. Lorsqu’en juillet, le Sejm finlandais a adopté une résolution stipulant qu’il est le seul à « décider, affirmer et décréter l’application de toutes les lois finlandaises, notamment celles qui concernent les finances, la fiscalité et les douanes », le gouvernement provisoire russe a envoyé des troupes pour dissoudre le parlement finlandais. Les questions relatives aux droits des peuples russes, décrétées par le gouvernement provisoire, seraient décidées par l’assemblée constituante. Mais lorsqu’il a finalement publié la position sur les droits des nations à présenter à l’assemblée constituante, il a déclaré sans ambages qu’il considérait « l’État russe comme un et indivisible ».

Les bolcheviks obtiennent le droit à l’autodétermination

Alors que la « démocratie bourgeoise » qui a régné sur la Russie de février à octobre impliquait que la nouvelle « démocratie » inclurait la liberté pour les différentes nations et les différents peuples mais n’a pas tenu ses promesses, le nouveau gouvernement soviétique dirigé par les bolcheviks a non seulement déclaré mais a fait tout son possible pour mettre en œuvre le droit à l’autodétermination. Il a fallu moins d’une semaine au nouveau gouvernement soviétique pour reconnaître le droit de la Finlande à l’indépendance. Cette reconnaissance a été rapidement suivie par le soutien à l’indépendance de l’Ukraine, de la Moldavie, de la Lituanie, de l’Estonie, de la Transcaucasie, du Belarus, de la Pologne et de la Lettonie. Malgré toutes les complexités et les difficultés, et le fait qu’en général, ces nouveaux pays indépendants étaient nationalistes bourgeois plutôt que soviétiques, le gouvernement bolchevique a respecté ces droits.

L’Asie centrale, foyer du « Grand jeu » impérialiste, avait, en 1917, à peine émergé d’une forme de féodalisme. Bien que faisant partie de l’empire tsariste, elle était gouvernée par une série de Khans féodaux sans nations consolidées. Une classe ouvrière existait à peine, au mieux elle était composée de travailleurs et travailleuses des chemins de fer et des infrastructures de soutien, dont la plupart étaient russes et russophones. Les élites locales avaient, pendant de nombreuses décennies, été forcées de se soumettre aux diktats tsaristes soutenus par la force armée, elles voyaient donc la révolution comme une opportunité d’échapper à la domination russe. Tout en faisant tout leur possible pour encourager le développement d’une conscience socialiste et d’une démocratie soviétique dans cette région, les bolcheviks ont reconnu la réalité telle qu’elle était alors, et se sont pliés en quatre pour faire preuve de bonne volonté envers les différentes nationalités.

Le Khan de Khorezm (dans une région aujourd’hui couverte par le Turkménistan) est resté au pouvoir jusqu’en 1920, date à laquelle il a été renversé par un soulèvement populaire soutenu par les troupes de l’Armée rouge. La nouvelle Fédération socialiste russe a reconnu la République soviétique populaire de Khorezm comme un État indépendant – renonçant publiquement à toute revendication territoriale et offrant une union économique et militaire volontaire avec le nouvel État. Tous les biens et terres qui appartenaient autrefois à l’État russe, ainsi que les structures administratives, ont été remis au nouveau gouvernement sans aucune demande de compensation. Une aide financière a été fournie pour la construction d’écoles, pour une campagne visant à mettre fin à l’analphabétisme et pour la construction de canaux, de routes et d’un système télégraphique.

Pologne

À l’autre bout de l’immense empire tsariste, il y avait la Pologne. Pendant plus de cent ans avant 1917, elle avait été divisée sous le contrôle des empires autrichien, prussien et russe. Lorsque ces empires se sont effondrés à la fin de la guerre et que la révolution russe s’est étendue à tous les territoires de l’ancien empire tsariste, la Pologne s’est retrouvée dans une situation nouvelle – capable de s’unifier et de revendiquer son indépendance. Le gouvernement bolchevique a reconnu le Comité national polonais comme représentant de la Pologne.

Le nouveau gouvernement provisoire polonais dirigé par Pilsudski – alors leader du parti socialiste polonais – sous la pression des masses, a introduit la journée de 8 heures, le vote des femmes et la gratuité de l’enseignement scolaire. Pilsudski a cependant annoncé qu’il « est descendu du tramway socialiste à l’arrêt appelé Indépendance ». Le nouveau gouvernement s’est opposé aux soviets et aux conseils ouvriers qui avaient vu le jour, arrêtant les communistes et profitant de la guerre civile qui faisait rage en Russie pour étendre le territoire polonais. Les troupes polonaises ont envahi la Lituanie et, soutenues par les puissances occidentales, ont formé une alliance avec le nationaliste ukrainien Petlura et se sont installées en Ukraine, pour finalement s’emparer de Kiev. Il a fallu une contre-attaque décisive de l’Armée rouge pour les forcer à retourner à Varsovie. Malgré cela, Lénine a insisté, lors des négociations de paix avec la Pologne, sur le fait que « la politique de la Fédération socialiste russe à l’égard de la Pologne est fondée, non pas sur des avantages militaires ou diplomatiques temporaires, mais sur le droit absolu et inviolable à l’autodétermination. La RSFSR reconnaît et admet sans condition l’indépendance et la souveraineté de la République de Pologne, et ce, depuis le moment où l’État polonais a été formé ».

La lutte de Lénine

Lénine s’est battu avec acharnement pour que le « droit des nations à l’autodétermination » soit inclus dans le programme du parti bolchevique. Ses désaccords avec Rosa Luxembourg, qui estimait qu’une telle revendication était une diversion de la lutte des classes, sont bien connus. Ses arguments ont été repris par des bolcheviks de premier plan tels que Karl Radek, Youri Pyatokov et Nikolaï Boukharine.

Dans le cadre de la polémique sur cette question, Lénine a encouragé Staline à écrire son pamphlet sur la question nationale, bien qu’il ait jugé nécessaire de s’opposer à certains éléments de l’approche de Staline, même à ce stade précoce. Il n’était pas d’accord avec la définition rigide que Staline donnait d’une nation comme « une communauté stable de personnes historiquement constituée, formée sur la base d’une langue, d’un territoire, d’une vie économique et d’une composition psychologique communs se manifestant dans une culture commune », ce qui aurait exclu les droits de nombreux peuples, notamment les Juifs. Lénine n’était pas non plus d’accord avec la position proposée par Staline et Boukharine en 1919 qui réclamait le droit à l’autodétermination de la classe ouvrière de chaque nation. Il soutenait qu’étant donné que de nombreux peuples de l’empire russe – y compris les peuples kouvach, bachkir, turkmène, kirghize et ouzbek – vivaient dans des régions encore sous-développées sur le plan social et économique, ils n’avaient pas encore la possibilité de développer même les classes et encore moins la conscience de classe. Pourtant, dès 1918, Staline affirmait que « le slogan de l’autodétermination est dépassé et devrait être subordonné aux principes du socialisme ». En octobre 1920, il déclarait que les appels à la sécession des régions frontalières de la Russie « doivent être rejetés non seulement parce qu’ils vont à l’encontre de la formulation même de la question de l’établissement d’une union entre les régions du centre et les régions frontalières, mais surtout parce qu’ils vont fondamentalement à l’encontre des intérêts de la masse de la population tant dans les régions du centre que dans les régions frontalières ».

Ukraine

Malheureusement, Staline n’était pas le seul à occuper cette position. Lorsque la révolution de février a éclaté, le nombre de bolcheviks à Kiev, la capitale et le centre industriel de l’Ukraine, n’était que de 200, et ils étaient à peine organisés. En octobre, leur nombre a atteint 800. En réponse à la révolution de février, les dirigeants de la bourgeoisie ukrainienne ont établi la Tsentralnaya rada (Union soviétique centrale) comme « un gouvernement de tous les Ukrainiens et Ukrainiennes » et ont revendiqué son droit à l’autodétermination. Les dirigeant·es des bolcheviks de Kiev, cependant, n’ont pas reconnu l’importance de la question nationale, disant qu’elle était secondaire par rapport à celle de la lutte des classes. Tout en participant aux luttes générales de toute la Russie contre le gouvernement provisoire de Petrograd, ils ont quitté la rada Tsentralnaya pour poursuivre la construction de la nation – y compris la mise en place de structures gouvernementales et de forces armées. Après octobre, ils ont participé à un bloc avec les mencheviks et les bundistes, qui a reconnu le « Tsentralnaya rada » comme le gouvernement légitime et a déclaré que toute opposition à celui-ci devait être « exclusivement de forme pacifique ». Ils ont refusé d’accepter la position d’autres bolcheviks ukrainiens selon laquelle il était « nécessaire de mener une lutte sans compromis contre le rada et, en aucun cas, de conclure des accords avec lui ». En conséquence, le rada de Tsentralnaya a maintenu une position forte en tant que gouvernement en Ukraine et la prise de pouvoir par les Soviétiques a été retardée et considérablement affaiblie – rendant ainsi la guerre civile en Ukraine beaucoup plus complexe et prolongée que ce n’aurait été le cas si les Bolcheviks de Kiev avaient agi de manière décisive.

La question nationale et l’armée rouge

Malgré les difficultés en Ukraine, l’approche de Lénine a joué un rôle essentiel pour assurer la victoire des Soviétiques dans la guerre civile, notamment parce que la plupart des armées de Whiteguard s’opposaient à l’autodétermination sous quelque forme que ce soit.

Dans le Caucase, le général blanc Deniken a clairement indiqué qu’il s’opposait aux droits nationaux parce que « la Russie devrait être une et indivisible ». Même les groupes nationalistes qui s’opposaient aux bolcheviks en général considéraient la promesse de l’autodétermination comme une raison suffisante pour au moins maintenir la neutralité. Dans de nombreux cas, la promesse était suffisante pour gagner des nationalités entières.

Une décision critique concernait la décision de baser l’Armée rouge sur des unités territoriales sur la base « vous servez là où vous vivez ». L’ancienne armée tsariste a été russifiée – dans les cas où des membres de minorités nationales servaient, ils étaient, à l’exception des Cosaques, envoyés dans des unités régulières loin de leur propre maison, et devaient parler russe. Mais l’armée rouge sous Trotsky avait une approche différente. Des unités entières de l’Armée Rouge étaient basées sur les différentes nationalités, utilisant leur propre langue et avec de nombreuses publications militaires dans les langues non russes. Cela a aidé l’Armée rouge à gagner les populations des régions où d’autres nationalités dominaient. De nombreux groupes juifs créent leurs propres unités pour s’opposer aux pogroms initiés par le général Kolchak et d’autres. Une école d’officiers musulmans de l’Armée rouge a même été créée à Kazan, la capitale du Tatarstan. En 1919, toute l’armée nationale de Bachkirie, une région musulmane s’étendant de la Volga à l’Oural, s’est jointe à l’Armée rouge et a établi la République socialiste soviétique de Bachkirie.

Partout où elles ont été établies, ces formations nationales ont reçu une aide matérielle considérable dans le domaine de l’éducation et de la santé, en particulier dans la campagne visant à mettre fin à l’analphabétisme. Malgré la guerre civile, le nombre d’universités dans le nouveau pays socialiste est passé de 63 en 1917 à 248 en 1923. Tout en évitant une confrontation frontale avec les partisans de la religion musulmane, une agitation active est menée contre la polygamie, la vente des épouses et la pratique consistant à n’autoriser les divorces que si le mari est d’accord. Malheureusement, cette approche a été l’une des victimes de la montée du stalinisme qui, dans les années 1930, a réintroduit la langue russe comme langue de commandement et a mis fin aux publications militaires dans d’autres langues.

Des erreurs ont été commises

Le maintien d’une approche sensible et flexible des différentes nationalités a nécessité de nombreuses discussions et souvent des interventions directes de Lénine ou de ses partisans pour corriger les erreurs. Alors que les bolcheviks étaient favorables à la collectivisation volontaire des terres, Lénine a averti que dans des régions comme l’Asie centrale et le Caucase, il serait prématuré de pousser la question. Il s’est même prononcé contre la nationalisation de l’industrie pétrolière en Azerbaïdjan, craignant que, la classe ouvrière n’étant pas encore suffisamment développée, cela n’entraîne une rupture des approvisionnements pendant la guerre civile.

Dans certains domaines, malgré l’approche de Lénine, les nationalités ont été traitées avec maladresse. La révolution bolchevique avait à peine atteint l’Asie centrale que les intellectuels locaux et les élites nationales voyaient l’opportunité de développer l’autonomie ou même de nouvelles républiques nationales. Mais la révolution est arrivée par le biais des cheminots et des troupes dissoutes, presque toutes russophones. Ils ont créé le Soviet des travailleurs et travailleuses et des soldats de Tachkent et ont déclaré le « pouvoir soviétique ». Ils ont fait valoir que les musulman·es ne devaient pas maintenir de positions dans les nouveaux États et qu’il n’était pas nécessaire d’inclure les paysan·nes dans le Soviet en raison de leur « retard ». En conséquence, le Soviet s’est retrouvé isolé de 95 % de la population locale. Sa tentative de recourir à la force militaire pour renverser le nouveau gouvernement Kokland, qui plaidait pour la création d’une « république fédérale démocratique du Turkestan faisant partie de la Fédération de Russie », a eu des conséquences négatives, car beaucoup y voyaient une simple occupation militaire.

L’approche flexible de Lénine

Au départ, l’attitude du ministère des nationalités de Staline était que c’était une affaire locale, mais à mesure que les armées blanches étaient défaites dans la région, la question de savoir comment le pouvoir soviétique allait s’établir devint plus urgente. Frunze, qui dirigeait l’avance de l’armée rouge, proposa à l’origine de diviser la région pour la rendre plus facile à gouverner. Cette proposition s’est heurtée à la résistance des communistes locaux, dont beaucoup saisissaient à peine les principes de base de la politique bolchevique. Mais ils ont été encore plus contrariés lorsque Staline a dirigé une commission chargée de proposer la création d’une région autonome unifiée du Turkestan au sein de la Fédération de Russie. Finalement, Lénine dut intervenir et redéfinir la position à adopter : il fallait veiller à égaliser le régime foncier des Russes avec celui des habitantes et habitants locaux tout en réduisant énergiquement l’influence des koulaks russes ; veiller à ce que toute décision prise au niveau central concernant le Turkestan ne soit prise qu’avec le consentement des dirigeants locaux ; préparer systématiquement, « progressivement mais sûrement », le transfert du pouvoir aux Soviets locaux des travailleurs et travailleuses avec la tâche générale définie comme « non pas le communisme, mais le renversement du féodalisme ». Toute décision, a-t-il dit, sur « la question de la division de la République en trois parties ne doit pas être décidée prématurément ».

Korénisation

D’autres questions qui ont pris beaucoup de temps et d’énergie à résoudre concernaient la « korénisation » (« koren » signifie racine), principe selon lequel les Bolcheviks s’enracinent dans les nouvelles républiques et zones ethniques en développant des leaderships locaux plutôt qu’en s’appuyant sur des émissaires du centre.

Une attention particulière a été accordée au développement des cultures nationales, en particulier des langues. Lénine se fâchera lorsqu’il apprendra que les fonctionnaires soviétiques, y compris ceux du centre, continuent à utiliser le russe dans les régions où cette langue n’est pas la langue locale : « Le pouvoir soviétique se distingue de tout pouvoir bourgeois et monarchique en ce qu’il représente pleinement les intérêts quotidiens réels des masses laborieuses, mais cela n’est possible qu’à la condition que les institutions soviétiques travaillent dans les langues indigènes ». Malheureusement, l’un des pires obstacles au développement des langues nationales était le ministère des nationalités lui-même, dont les fonctionnaires soutenaient souvent qu’il suffisait de traduire du russe vers les langues locales. Lénine a répondu qu’au contraire, il s’agissait de veiller à ce que les autorités éducatives fournissent aux enseignantes et enseignants familiers avec les langues et cultures autochtones ainsi que des manuels en langue maternelle. Lors d’un congrès consacré à cette question, un orateur a affirmé que « l’esprit international ne s’obtient pas en regroupant des enfants qui ne se comprennent pas, mais plutôt en introduisant dans la langue maternelle l’esprit de la révolution mondiale ».

Pour aider à renforcer le soutien dans les régions non russes, les bolcheviks ont adopté une politique consciente de collaboration avec les organisations révolutionnaires de gauche et de tentative de les convaincre. En Ukraine, beaucoup d’efforts ont été déployés et beaucoup de patience a été nécessaire pour travailler avec l’organisation « Borotba », essentiellement un groupement révolutionnaire social de gauche ayant ses racines dans les campagnes. Christian Rakovskii, ami de longue date et allié de Trotsky, a joué un rôle clé dans ce travail. Dans le même temps, dix nouvelles « universités communistes » ont été créées pour former les cadres nationaux bolcheviques. Tout aussi important, un énorme investissement a été réalisé pour ouvrir le système d’éducation publique à l’enseignement dans les langues nationales. En 1921, dix millions de roubles ont été alloués à l’enseignement des langues bélarussienne et ukrainienne. Ce processus a été rapidement mené à bien pour les principales nationalités comme l’arménien, le géorgien et l’azéri. Pour les petites nationalités, le processus a été plus long. Mais la tâche a été traitée avec sérieux. En 1923, 67 écoles enseignaient le mari, 57 le kabardi, 159 le komi, 51 le kalmouk, 100 le kirghiz, 303 le buriat et plus de 2500 la langue tatar. En Asie centrale, le nombre d’écoles nationales, qui était de 300 avant la révolution, a atteint 2100 à la fin de 1920. Ceci est d’autant plus important que de nombreuses langues/dialectes de la région étaient, jusqu’à la révolution, non écrites. L’introduction de nouveaux alphabets, souvent latinisés, ainsi que la modernisation de l’alphabet russe ont facilité cette tâche.

Cette réalisation est d’autant plus impressionnante que la guerre civile a fait rage pendant la plus grande partie de cette période. Souvent, cela s’est traduit par un manque de ressources. Les écoles étaient souvent utilisées pour le cantonnement des troupes. Et comme de nombreux enseignants et enseignantes volontaires participaient à l’effort de guerre, il était souvent difficile de trouver suffisamment de ressources pour enseigner dans les écoles. En Ukraine, il y avait très peu de professeur·es de langue ukrainienne en 1917, et bien qu’en 1923 il y en avait déjà 45 000, il en fallait deux fois plus. La situation s’est améliorée de façon spectaculaire après la fin de la guerre civile.

Caucase

Sans l’approche sensible et flexible de Lénine sur la question nationale, il aurait été beaucoup plus difficile de gagner la guerre civile.

Malheureusement, cette approche est devenue l’une des premières victimes de la dégénérescence bureaucratique de la révolution qui s’est renforcée au début des années 20, avec l’apparition de ce problème dans le Caucase.

Les régions caucasiennes, principalement la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ont attendu en vain que la révolution de février reconnaisse l’autodétermination et lorsque la révolution d’octobre a eu lieu, elles se sont retrouvées occupées par une combinaison des armées allemande et turque. Après la défaite allemande de 1918, leur place a été prise par les Britanniques et l’Armée blanche de Denikin. En effet, en signant la paix de Brest-Litovsk, non seulement les bolcheviks ont cédé le contrôle des pays baltes et de parties importantes de l’Ukraine et du Belarus, mais ils ont également accepté qu’une partie importante du Caucase soit concédée aux Turcs ottomans.

Alors que la guerre civile progressait et que les forces de Dénikine étaient finalement repoussées en Crimée, la question de savoir qui devait gouverner le Caucase a été posée. Les Bolcheviks bénéficiaient d’un soutien important dans les grandes villes, telles que Bakou en Azerbaïdjan, Tbilissi en Géorgie, Groznii en Tchétchénie. La révolution a essentiellement atteint la région grâce à la victoire militaire de l’Armée rouge. Des républiques soviétiques ont été créées en Azerbaïdjan et en Arménie.

La Géorgie, cependant, était le fief d’un gouvernement menchévique, une sorte de cause célebre pour la Seconde Internationale réformiste. Malgré de dures polémiques politiques avec les dirigeants géorgiens, dont plusieurs avaient participé au gouvernement provisoire de Saint-Pétersbourg en 1917, Lénine était favorable à une politique de conciliation. Trotsky s’est lui aussi prononcé contre une intervention militaire – la tâche de renverser le gouvernement géorgien devrait être accomplie par le peuple géorgien, a-t-il estimé. Il a donc préconisé « une certaine période de travail préparatoire à l’intérieur de la Géorgie, afin de développer le soulèvement et de lui venir ensuite en aide ». En mai 1920, le gouvernement soviétique russe a signé un traité reconnaissant l’indépendance et concluant un pacte de non-agression.

L’inflexibilité de Staline

Le principal représentant des bolcheviks dans la région, Sergey Ordzhonikdze, un proche camarade de Staline (ils étaient tous deux géorgiens) avait d’autres idées. Après la création d’un Azerbaïdjan soviétique et d’une Arménie soviétique, il a plaidé pour la soviétisation immédiate de la Géorgie. Staline a soutenu cette position. Ignorant les recommandations de Lénine et du gouvernement russe, ils ont utilisé les unités de l’Armée rouge pour provoquer des affrontements à la frontière géorgienne. Le Comité central, mis devant le fait accompli, a été contraint d’adopter une résolution disant qu’il était « enclin à permettre à la 11e armée de soutenir activement le soulèvement en Géorgie et d’occuper Tiflis à condition que les normes internationales soient respectées, et à condition que tou·tes les membres du Conseil militaire révolutionnaire de la 11e armée, après un examen approfondi de toutes les informations, garantissent le succès. Nous vous avertissons que nous sommes obligés de nous passer de pain faute de moyens de transport et que nous ne vous laisserons donc pas disposer d’une seule locomotive ou d’une seule voie ferrée. Nous sommes obligés de ne transporter rien d’autre que des céréales et du pétrole en provenance du Caucase ». Cette information a été cachée à Trotsky, alors dans l’Oural. À son retour à Moscou, il était si furieux de découvrir ce qui s’était passé qu’il a demandé qu’une commission d’enquête examine pourquoi l’Armée rouge était intervenue de cette façon.

Cette intervention a naturellement suscité l’opposition de la population locale et d’une couche importante de Bolcheviks géorgien·nes. Mais plutôt que de reconnaître les sensibilités nationales à long terme dans la région, dans laquelle il y avait clairement trois identités nationales bien établies, Ordzhonikidze, avec le soutien de Staline, a conçu la création d’une « République soviétique transcaucasienne », qui ferait partie de la RSFSR et aurait une autorité générale sur les trois nouvelles républiques soviétiques. Outre le fait qu’elle pouvait se prononcer sur les questions intérieures géorgiennes, elle a également tenté d’établir une union monétaire, ce à quoi se sont opposés les Géorgiens et Géorgiennes qui estimaient qu’une telle union saperait leur économie relativement plus forte. Compte tenu de cette approche dans l’établissement de la République soviétique transcaucasienne, beaucoup ont également supposé que l’économie serait développée par l’importation d’une main-d’œuvre russe, ce que beaucoup dans la région ont considéré comme une continuation des anciennes pratiques tsaristes.

Bien entendu, l’approche autoritaire d’Ordzhonikidze, qui prenait souvent ses décisions sans consulter les dirigeants locaux, son recours à des mesures répressives sévères contre les opposant·es et son mode de vie extravagant, notamment sa chevauchée d’un grand cheval blanc, n’ont guère contribué à apaiser les tensions.

La formation de l’URSS

La discussion autour de la République soviétique transcaucasienne s’inscrivait dans une question plus large sur l’avenir du nouvel État soviétique.

À cette époque, il était devenu évident que les positions de Lénine et de Staline sur la question nationale étaient diamétralement opposées. Le premier voyait la formation d’une union d’États soviétiques libres et égaux comme un moyen de consolider le soutien à la révolution parmi les différentes nationalités et comme une base permettant aux futurs États soviétiques, comme l’Allemagne, de s’allier à la Russie sans qu’aucune puissance ne domine l’autre. Cependant, Staline pensait que la question nationale était secondaire et que, de plus, la révolution ne se propagerait pas et que le socialisme devrait être construit en Russie uniquement. Pour lui, l’existence de républiques, comme la république transcaucasienne, était une question de commodité administrative. La question est venue à l’esprit avec la discussion autour de la formation de l’URSS.

En tant que commissaire aux nationalités, Staline a rédigé le document original qui devait décider des relations entre les nouvelles républiques soviétiques. Dans ce projet, il proposait que les républiques soviétiques indépendantes d’Ukraine, de Biélorussie, de Géorgie, d’Azerbaïdjan et d’Arménie soient établies en tant que régions autonomes au sein de la Fédération de Russie, le statut de Boukhara, de Khorezm et de l’Extrême-Orient devant être décidé ultérieurement. Pour toutes les fonctions clés telles que l’économie, le budget, les affaires étrangères et militaires, les décisions seraient prises par les ministères russes. Seules les questions relativement mineures telles que la culture, la justice, les soins de santé et les terres resteraient sous la responsabilité des régions « autonomes ». Toutes les républiques, à l’exception de l’Azerbaïdjan, se sont vivement opposées à ce plan. Pourtant, Staline a fait passer son plan par la mission spéciale mise en place pour approuver la proposition, avant de la soumettre au gouvernement.

Mais il avait encore un obstacle à surmonter – Lénine. Lors d’une rémission des conséquences de son attaque, Lénine se vit présenter la proposition. Il réagit avec beaucoup de colère et insiste pour que toute l’idée d’« autonomie » telle que proposée par Staline soit abandonnée et que l’URSS soit établie comme une fédération de républiques égales. Bien que Staline ait été forcé de concéder ce point, il s’est battu pour que la nouvelle URSS n’aille pas jusqu’à assurer les droits nationaux que Lénine voulait. Il changea sa position antérieure d’opposition à une structure de pouvoir à deux niveaux pour la nouvelle Union en introduisant un nouveau « Conseil des nationalités » au-dessus de la législature. Il a rempli ce Conseil de ses propres partisan·nes. Et pour ajouter l’insulte à l’injure, plutôt que de donner aux trois républiques caucasiennes le statut d’Union, il a proposé que la « république soviétique transcaucasienne » rejoigne l’URSS et que les trois républiques se soumettent à cet organe. Cette approche a provoqué l’indignation des Géorgiens et Géorgiennes.

La colère de Lénine

Lénine était trop malade pour assister à la réunion du Comité central qui a discuté de ces propositions en février 1923. Lorsqu’il a finalement reçu un rapport, la colère de Lénine a atteint son point d’ébullition. Il écrivit à Trotsky : « Camarade Trotsky ! Je voudrais vous demander de prendre en charge la défense du cas géorgien au sein du Comité central du parti. L’affaire est maintenant poursuivie par Staline et Derzhinskii, sur l’objectivité desquels je ne peux pas compter ».

Bien que Lénine n’ait pas eu le dernier mot sur la question, sa santé se détériorait rapidement. Il n’a pas pu assister à la réunion à huis clos du Comité central en juin, qui a été consacrée à une discussion approfondie de la question nationale. Les positions contradictoires exprimées par les orateurs lors de cette réunion ont montré clairement les contradictions qui se développent entre ceux et celles qui soutiennent l’approche de Lénine en matière de nationalités et ceux et celles qui, autour de Staline, rejettent tous les grands principes de la position bolchevique. Malheureusement, bien que la proposition de Lénine d’établir l’URSS ait été adoptée, sa mise en œuvre a été laissée entre les mains de la caste bureaucratique qui se cristallise rapidement autour de Staline.

Crimes du stalinisme

Malheureusement, l’approche de la question nationale par la bureaucratie stalinienne, qui a réussi à achever la contre-révolution politique en URSS après la mort de Lénine, a fait basculer la politique nationale de Lénine et des bolcheviks. Les dommages causés par le chauvinisme russe que Lénine critiquait avec tant d’acuité, combinés à l’antisémitisme et aux perspectives racistes de la bureaucratie, ont été aggravés par la politique criminelle de collectivisation forcée qui a conduit à la famine dans de vastes régions de Russie, d’Ukraine et d’Asie centrale. Cela permet aux nationalistes réactionnaires d’aujourd’hui de prétendre qu’il y a eu une politique consciente de génocide, qu’ils appellent « holodomor » contre les nationalités, en l’imputant au « bolchevisme ». L’utilisation des États baltes comme pions dans les négociations avec Hitler, la déportation de nations entières, dont les Tchétchènes et les Tatars de Crimée vers le Kazakhstan pendant la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation de l’armée soviétique pour réprimer les soulèvements dans l’ancienne Allemagne de l’Est, en Hongrie et en Tchécoslovaquie et le refus de reconnaître les droits des nations pendant la période de « perestroïka » n’avaient absolument rien à voir avec la politique nationale de Lénine et du parti bolchevique.

Cent ans plus tard, la politique de Lénine sur la question nationale a encore plus de pertinence qu’auparavant.

C’est une erreur fatale d’adopter, comme le font certaines personnes de la gauche moderne, la position de Staline selon laquelle « le slogan de l’autodétermination est dépassé et devrait être subordonné aux principes du socialisme ». Tant que le capitalisme existera, aucune nation ne pourra acquérir une véritable indépendance, car elle sera toujours dominée par les intérêts des sociétés multinationales et les différents intérêts impérialistes, et elle n’est pas non plus capable d’assurer de véritables droits démocratiques et nationaux pour tous et toutes. Pour renverser le système capitaliste, il faut une lutte de la classe ouvrière puissante et unie avec une direction socialiste, dont la construction ne sera possible que si elle a une position claire sur la question nationale.

Rob Jones, Sotsialisticheskaya Alternativa (ISA en Russie)

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Lenine – Par où commencer?

Ces dernières années, la question : « Que faire ? » se pose avec force aux social-démocrates russes. Il ne s’agit plus de choisir une route (comme c’était le cas à la fin des années 80 et début des années 90), mais de déterminer ce que nous devons faire pratiquement sur une route connue, et de quelle façon. Il s’agit du système et du plan d’activité pratique. Il faut avouer que cette question, essentielle pour un parti d’action, relative au caractère et aux modalités de la lutte, est toujours sans solution et suscite encore parmi nous de sérieuses divergences, qui témoignent d’une instabilité et de flottements de pensée regrettables. D’une part, la tendance « économiste », qui s’attache à tronquer, à rétrécir le rôle de l’organisation et de l’agitation politiques, est encore loin d’être morte. D’autre part, continue à porter la tête haute la tendance de l’éclectisme sans principes qui s’adapte à toute nouvelle « orientation » et est incapable de distinguer entre les besoins du moment et les buts essentiels et les exigences permanentes du mouvement pris dans son ensemble. Comme on sait, cette tendance a pris racine dans le Rabotchéïé Diélo [1]. Sa dernière déclaration-« programme », le retentissant article portant le titre retentissant « Un tournant historique » (n° 6 du Listok du « Rabotchéïé Diélo [2]»), confirme de façon éclatante cette définition. Hier encore, nous étions en coquetterie avec l’« économisme », nous nous indignions de la condamnation catégorique portée contre la Rabotchaïa Mysl [3], nous « mitigions » la façon dont Plekhanov envisageait la lutte contre l’autocratie; aujourd’hui, nous voilà déjà citant la phrase de Liebknecht : « Si les circonstances changent en 24 heures, il faut aussi en 24 heures changer de tactique »; nous parlons déjà de créer une « solide organisation de combat » pour attaquer de front, pour livrer assaut à l’absolutisme; de faire « une large agitation politique révolutionnaire (comme nous y allons : politique et révolutionnaire à la fois !) dans les masses »; de lancer « un appel incessant à la protestation dans la rue »; « de préparer des manifestations publiques d’un caractère politique bien tranché » (sic), etc., etc.

Nous pourrions, certes, exprimer notre satisfaction de voir le Rabotchéïé Diélo assimiler si vite le programme formulé par nous dès le premier numéro de l’Iskra [4] : constituer un parti solidement organisé, visant non seulement à arracher des concessions de détail mais à enlever la forteresse même de l’autocratie. Cependant, l’absence chez nos assimilateurs de tout point de vue bien ferme, est de nature à gâter tout notre plaisir.

Le nom de Liebknecht est, il va de soi, invoqué à tort par le Rabotchéïé Diélo. En 24 heures, on peut modifier la tactique de l’agitation sur quelque point spécial, modifier un détail quelconque dans l’activité du Parti. Mais pour changer, je ne dirai pas on 24 heures, mais même en 24 mois, ses conceptions sur l’utilité générale, permanente et absolue d’une organisation de combat et d’une agitation politique dans les masses, il faut être dénué de tout principe directeur. Il est ridicule d’invoquer la diversité des circonstances, le changement des périodes : la constitution d’une organisation de combat et l’agitation politique sont obligatoires dans n’importe quelles circonstances « ternes, pacifiques », dans n’importe quelle période de « déclin de l’esprit révolutionnaire ». Bien plus, c’est précisément dans ces circonstances et dans ces périodes qu’un pareil effort est nécessaire, car au moment de l’explosion, de la conflagration, il est trop tard pour créer une organisation; elle doit être déjà prête, afin de déployer immédiatement son activité. « Changer de tactique on 24 heures ! » Mais pour on changer, il faut au préalable en avoir une. Or, sans une organisation solide, rompue à la lutte politique en toutes circonstances et en toutes périodes, il ne saurait même être question de ce plan d’action systématique établi à la lumière de principes fermes, suivi sans défaillance, qui seul mérite le nom de tactique. Voyez en effet : on nous assure déjà que le « moment historique » pose à notre parti un problème « absolument nouveau », celui de la terreur. Hier, ce qui était « absolument nouveau », c’était le problème de l’organisation et de l’agitation politiques; aujourd’hui, c’est celui de la terreur. N’est-il pas singulier d’entendre des gens aussi oublieux de leurs antécédents parler d’un changement radical de tactique ?

Heureusement, le Rabotchéïé Diélo a tort. Le problème de la terreur n’a rien de nouveau. Il nous suffira de rappeler brièvement les conceptions établies de la social-démocratie russe.

Sur le plan des principes, nous n’avons jamais rejeté ni ne pouvons rejeter la terreur. C’est un des aspects de guerre, qui peut convenir parfaitement, et même être indispensable à un certain moment du combat, dans un certain état de l’armée et dans certaines conditions. Mais le fait est justement qu’on nous propose aujourd’hui la terreur non point comme l’une des opérations d’une armée combattante, opération étroitement rattachée et articulée à tout le système de la lutte, mais comme un moyen d’attaque isolée, indépendant de toute armée et se suffisant à lui-même. D’ailleurs, à défaut d’une organisation révolutionnaire centrale et avec des organisations révolutionnaires locales faibles, la terreur ne saurait être autre chose. C’est bien pourquoi nous déclarons résolument que, dans les circonstances actuelles, la terreur est une arme inopportune, inopérante, qui détourne les combattants les plus actifs de leur tâche véritable et la plus importante pour tout le mouvement, et qui désorganise non pas les forces gouvernementales, mais les forces révolutionnaires. Souvenez-vous des derniers événements : sous nos yeux, la grande masse des ouvriers et du « bas peuple » des villes se ruait au combat, mais il manquait aux révolutionnaires un état-major de dirigeants et d’organisateurs. Dans ces conditions, si les révolutionnaires les plus énergiques se consacrent à la terreur, ne risquons-nous pas d’affaiblir les détachements de combat, les seuls éléments sur lesquels on puisse fonder un espoir sérieux ? N’avons-nous pas à craindre une rupture de liaison entre les organisations révolutionnaires et ces foules dispersées d’hommes mécontents, protestant et prêts au combat, dont la faiblesse ne tient qu’à leur dispersion ? Or, cette liaison est le gage unique de notre succès. Loin de nous l’idée de refuser toute importance à des coups héroïques isolés, mais notre devoir est de mettre en garde de toute notre énergie contre cet engouement pour la terreur auquel tant de gens sont si enclins aujourd’hui, au point d’y voir notre arme principale et essentielle. La terreur ne sera jamais un acte de guerre à l’égal des autres : dans le meilleur des cas, elle ne convient que comme l’une des formes de l’assaut décisif. La question se pose : pouvons-nous, au moment actuel, appeler à cet assaut ? Le Rabotchéïé Diélo pense probablement que oui. Du moins, il s’écrie « Formez les colonnes d’assaut ! » Mais c’est là encore un zèle mal inspiré. Le gros de nos forces est formé de volontaires et d’insurgés. En fait d’armée permanente, nous n’avons que quelques petits détachements, et encore ils ne sont pas mobilisés, n’ont pas de liaison entre eux, ne sont pas entraînés à se former en colonnes d’une façon générale, sans même parler de colonnes d’assaut. Dans ces conditions, tout homme capable d’envisager l’ensemble de notre lutte, sans s’en laisser distraire à chaque « tournant » de l’histoire, doit comprendre que notre mot d’ordre, à l’heure actuelle, ne saurait être « A l’assaut ! », mais bien « Entreprenons le siège en règle de la forteresse ennemie ! » En d’autres termes, l’objectif immédiat de notre Parti ne peut pas être d’appeler toutes les forces dont il dispose à se lancer dès maintenant à l’attaque, mais d’appeler à mettre sur pied une organisation révolutionnaire capable de rassembler toutes les forces et d’être le dirigeant non seulement en titre, mais réel, du mouvement, c’est-à-dire une organisation toujours prête à soutenir chaque protestation et chaque explosion, en les mettant à profit pour accroître et endurcir une armée apte à livrer le combat décisif.

La leçon des événements de février et de mars [5] est si suggestive qu’on ne rencontre guère aujourd’hui d’objections de principe à cette conclusion. Seulement, ce que l’heure présente réclame de nous, ce ne sont pas des principes, mais une solution pratique. Il ne suffit pas de voir clairement quel type d’organisation est nécessaire, et pour quel travail précis, il faut en tracer le plan, de façon à pouvoir commencer à la bâtir, de tous les côtés à la fois. Vu l’urgence et l’importance de cette question, nous nous décidons, pour notre part, à soumettre à l’attention des camarades l’esquisse d’un plan que nous développerons plus longuement dans une brochure en cours de préparation.

A notre avis, le point de départ de notre activité, le premier pas concret vers la création de l’organisation souhaitée, le fil conducteur enfin qui nous permettrait de faire progresser sans cesse cette organisation en profondeur et en largeur, doit être la fondation d’un journal politique pour toute la Russie. Avant tout, il nous faut un journal, sans quoi, toute propagande et toute agitation systématiques, fidèles aux principes et embrassant les divers aspects de la vie, sont impossibles. C’est pourtant là la tâche constante et essentielle de la social-démocratie, tâche particulièrement pressante aujourd’hui, où l’intérêt pour la politique et le socialisme s’est éveillé dans les couches les plus larges de la population. Jamais encore on n’avait senti avec autant de force qu’aujourd’hui le besoin de compléter l’agitation fragmentaire par l’action personnelle, les tracts et les brochures édités sur place, etc., par cette agitation généralisée et régulière que seule la presse périodique permet. On peut dire sans crainte d’exagération que la fréquence et la régularité de parution (et de diffusion) du journal permet de mesurer de la façon la plus exacte le degré d’organisation atteint dans ce secteur vraiment primordial et essentiel de notre activité militaire. Ensuite, il nous faut, très précisément, un journal pour toute la Russie. Si nous n’arrivons pas et tant que nous n’arriverons pas à unifier l’action que nous exerçons sur le peuple et sur le gouvernement par la presse, ce sera une utopie de penser coordonner d’autres modes d’action plus complexes, plus difficiles, mais aussi plus décisifs. Ce dont notre mouvement souffre le plus, sur le plan idéologique et sur celui de la pratique, de l’organisation, c’est de la dispersion, du fait que l’immense majorité des social-démocrates est à peu près totalement absorbée par des besognes purement locales qui réduisent à la fois leur horizon, l’envergure de leurs efforts, leur accoutumance et leur aptitude à l’action clandestine. C’est dans cette dispersion qu’il faut chercher les racines les plus profondes de cette instabilité et de ces flottements dont nous avons parlé plus haut. Aussi le premier pas à franchir pour échapper à ce défaut, pour faire converger plusieurs mouvements locaux en un seul mouvement commun à toute la Russie, doit être la fondation d’un journal pour toute la Russie. Enfin, il nous faut absolument, un journal politique. Sans journal politique, dans l’Europe moderne, pas de mouvement qui puisse mériter la qualification de politique. Sans cela, impossible de venir à bout de notre tâche concentrer tous les éléments de mécontentement et de protestation politiques pour en féconder le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Nous avons fait le premier pas, nous avons suscité dans la classe ouvrière la passion des révélations « économiques », touchant la vie des fabriques. Nous devons faire le pas suivant : éveiller dans tous les éléments un peu conscients de la population la passion des révélations politiques. Ne nous inquiétons pas si les voix accusatrices en politique sont encore si faibles, si rares, si timides. La cause n’en est nullement dans une résignation générale à l’arbitraire policier. La cause, c’est que les hommes capables d’accuser et disposés à le faire n’ont pas de tribune du haut de laquelle ils puissent parler, pas d’auditoire écoutant avidement et encourageant les orateurs, et qu’ils ne voient nulle part dans le, peuple de force à laquelle il vaille la peine d’adresser ses plaintes contre le gouvernement « tout-puissant ». Mais maintenant tout cela change avec une extrême rapidité. Cette force existe, c’est le prolétariat révolutionnaire; il a déjà prouvé sa volonté non seulement d’entendre et de soutenir un appel à la lutte politique, mais encore de se jeter hardiment dans la mêlée. Nous avons aujourd’hui le moyen et le devoir d’offrir au peuple tout entier une tribune pour faire le procès du gouvernement tsariste : cette tribune doit être un journal social-démocrate. La classe ouvrière russe, à la différence des autres classes et catégories de la société russe, manifeste un intérêt soutenu pour les connaissances politiques et présente constamment (non pas seulement dans les moments d’effervescence particulière) une énorme demande de publications illégales. Etant donné cette demande massive, la formation déjà amorcée de dirigeants révolutionnaires expérimentés, le degré de concentration atteint par la classe ouvrière et qui lui assure en fait la maîtrise des quartiers ouvriers des grandes villes, des centres usiniers, des bourgs industriels, la fondation d’un journal politique est parfaitement à la mesure du prolétariat. Par l’entremise du prolétariat, le journal pénétrera parmi la petite bourgeoisie des villes, les artisans des campagnes et les paysans et deviendra ainsi un véritable organe politique populaire.

Le journal ne borne pas cependant son rôle à la diffusion des idées, à l’éducation politique et au recrutement d’alliés politiques. Il n’est pas seulement un propagandiste collectif et un agitateur collectif; il est aussi un organisateur collectif. On peut à cet égard le comparer à l’échafaudage dressé autour d’un bâtiment on construction; il ébauche les contours de l’édifice, facilite les communications entre les différents constructeurs, à qui il permet de répartir la tâche et d’embrasser l’ensemble des résultats obtenus par le travail organisé. Avec l’aide et à propos du journal se constituera d’elle-même une organisation permanente, qui ne s’occupera pas seulement d’un travail local mais aussi général et régulier, habituant ses membres à suivre de près les événements politiques, à apprécier leur rôle et leur influence sur les diverses catégories de la population, à trouver pour le parti révolutionnaire la meilleure façon d’agir sur ces événements. Les problèmes techniques – la fourniture dûment organisée au journal de matériaux, sa bonne diffusion – obligent déjà à avoir un réseau d’agents locaux au service d’un seul et même parti, d’agents en relations personnelles les uns avec les autres, connaissant la situation générale, s’exerçant à exécuter régulièrement les diverses fonctions fragmentaires d’un travail à l’échelle de toute la Russie, s’essayant à la préparation de telle ou telle action révolutionnaire. Ce réseau d’agents [6] sera justement la carcasse de l’organisation qui nous est nécessaire suffisamment étendue pour embrasser tout le pays; suffisamment large et diverse pour réaliser une division du travail stricte et détaillée; suffisamment ferme pour pouvoir on toutes circonstances, quels que soient les « tournants » et les surprises, poursuivre sans défaillance sa besogne propre; suffisamment souple pour savoir, d’une part, éviter la bataille à découvert contre un ennemi numériquement supérieur qui a rassemblé toutes ses forces sur un seul point, et, d’autre part, profiter du défaut de mobilité de cet ennemi et tomber sur lui quand et où il s’y attend le moins. Aujourd’hui nous incombe la tâche relativement facile de soutenir les étudiants qui manifestent dans les rues des grandes villes. Demain la tâche sera peut-être plus malaisée, comme celle de soutenir le mouvement des sans-travail dans telle ou telle région. Après-demain, nous devrons être à nos postes pour prendre une part révolutionnaire à une révolte paysanne. Aujourd’hui nous devons exploiter la tension politique qu’a engendrée le gouvernement par sa campagne contre les zemstvos. Demain nous devrons encourager l’indignation de la population contre les abus de tel ou tel bachi-bouzouk tsariste et contribuer, par le boycottage, les campagnes d’excitation, les manifestations, etc., à lui infliger une leçon qui le fasse battre on retraite publiquement. Pour arriver à ce degré de préparation au combat, il faut l’activité permanente d’une armée régulière. Et si nous groupons nos forces dans un journal commun, nous verrons se former à l’oeuvre et sortir du rang non seule-ment les plus habiles propagandistes, mais encore les organisateurs les plus avertis, les chefs politiques les plus capables du Parti, qui sauront à point nommé lancer le mot d’ordre de la lutte finale et on assumer la direction.

En conclusion, deux mots pour éviter un malentendu possible. Nous avons parlé tout le temps d’une préparation systématique, méthodique, mais nous n’avons nullement voulu dire par là que l’autocratie ne pouvait tomber que par suite d’un siège en règle ou d’un assaut organisé. Ce serait raisonner en absurde doctrinaire. Il est fort possible et bien plus probable sur le plan historique, au contraire, qu’elle tombe sous le choc d’une explosion spontanée ou d’une de ces complications politiques imprévues qui menacent constamment de tous côtés. Mais il n’est point de parti politique qui puisse, sans tomber dans l’esprit d’aventure, régler sa conduite sur des explosions et des complications hypothétiques. Nous devons poursuivre notre chemin, accomplir sans désemparer notre labeur systématique, et moins nous compterons sur l’inattendu, plus nous aurons de chance de n’être jamais pris de court par les « tournants historiques. »

Lénine, première parution en mai 1901 dans le n°4 de l’Iskra

 


Notes

1 Le Rabotchéïé Diélo (La cause ouvrière) était une revue « économiste » publiée par l’ « Union des Social-Démocrates russes à l’étranger ». Elle paraîtra de 1899 à 1902 et son orientation est amplement critiquée par Lénine dans Que Faire ?
2 Il s’agit d’un supplément au Rabotchéïé Diélo.
3 La Rabotchaïa Mysl (La Pensée Ouvrière) était un autre organe économiste qui parût de 1897 à 1902. Son orientation est aussi amplement critiquée dans Que Faire ?
4 L’Iskra (L’étincelle) était le journal de Lénine. Y participaient également Plekhanov, Martov, Axelrod, V. Zassoulitch, puis Trotsky. Le journal sera l’épine dorsale du combat pour construire un parti marxiste en Russie et paraitra de 1900 à 1903 sous cette forme. Après la scission entre bolcheviques et mencheviques, l’Iskra passe sous contrôle menchevique.

5 En février et mars 1901, manifestations et grèves se succéderont à travers la Russie.
6 Il va de soi que ces agents ne pourraient travailler avec profit que s’ils étaient très proches des comités locaux (groupes, cercles) de notre Parti. En général, tout le plan esquissé par nous demande naturellement pour sa réalisation le concours le plus actif des comités, qui ont tenté maintes fois l’unification du Parti et qui, nous en sommes persuadés, obtiendront cette unification un jour ou l’autre, sous une forme ou sous une autre. (Note de l’auteur)

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Violence à l’égard des femmes en Russie

La Russie d’aujourd’hui, autrefois berceau de la grande révolution socialiste, qui a fait progresser la cause des droits des femmes bien avant ceux d’autres pays à l’époque, est maintenant aux mains d’une clique conservatrice autoritaire au pouvoir. Ils reprennent pas à pas les acquis de la lutte ouvrière : nous n’avons plus de loi sur la violence domestique, il n’y a plus d’« injonction » significative et les problèmes des droits des femmes ne sont abordés à aucun niveau, que ce soit à l’école ou dans les médias publics.

En 2017, les autorités russes ont transféré l’article sur les « coups et blessures » du code pénal au code administratif (civil). Ce faisant, ils ont décriminalisé la violence familiale. Maintenant, une personne qui a commis un acte de violence domestique risque non pas la prison, mais une amende de 5000 roubles (environ 100$).

Un violeur peut être excusé pour n’importe quelle raison, qu’il ait été ivre, ou qu’il ait un statut social élevé ou une profession socialement acceptée. C’est menaçant, cela réduit le nombre de victimes qui sont prêtes à aller voir la police à la recherche d’une juste punition pour le violeur : maintenant seulement 10% des victimes sont prêtes à le faire.

Cette situation est aggravée par le manque de confiance dans la police, démontré par les statistiques : la police n’intervient que dans 20 % des cas signalés par les victimes de viol, seulement 3 à 5 % de ces cas sont renvoyés devant les tribunaux et il n’existe même pas de statistiques sur le nombre de violeurs condamnés.

L’année dernière, 16 millions de femmes ont été victimes de violence domestique, mais dans la situation actuelle, elles n’ont nulle part vers qui se tourner pour obtenir de l’aide : les proches conseillent le plus souvent à celles qui souffrent de continuer à souffrir pour le bien des enfants et pour maintenir la famille. Il n’y a pratiquement pas de centres de crise où les victimes peuvent se rendre, et les quelques centres qui existent sont financés par des dons et des subventions qui, bien entendu, peuvent s’arrêter à tout moment.

En 2018, toute la Russie a été choquée par une histoire connue sous le nom de « l’affaire des Sœurs Khachaturan ». Trois sœurs – Maria (17 ans), Angelina (18 ans) et Krestina (19 ans) – ont tué leur père qui, pendant de nombreuses années, contrôlait leur vie, les battait, refusait de les laisser aller à l’école, vérifiait leur téléphone et les encourageait même à avoir des relations sexuelles avec lui. Deux ans avant que cela n’arrive, la mère de la fillette avait quitté la famille : elle aussi avait subi des violences et ne pouvait plus les supporter. Elle a laissé les trois filles seules avec leur agresseur. Plus tard, il s’est avéré que les filles ne pouvaient même pas aller à la police car leur père avait des relations là-bas. Il avait aussi menacé leurs voisins qu’il y aurait des désagréments s’ils rapportaient quoi que ce soit au sujet de ce qui se passait dans la famille.

Maintenant que l’enquête traîne depuis deux ans, les charges qui pèsent actuellement contre elles signifient jusqu’à vingt ans de prison, le procureur affirmant que les sœurs ont commis un « meurtre prémédité ». La défense soutient que les sœurs ont agi en état de légitime défense et devraient être libérées.

Au cours de l’été 2019, il y a eu une vague de protestation inédite de la communauté féministe qui, jusqu’alors, n’existait vraiment que sur Internet. A Moscou, il y a eu une série de piquets de grève d’une seule personne (la seule forme de protestation qui n’a pas besoin de sanction officielle). Au cours de deux soirées successives de la semaine de travail, plus de 200 personnes ont participé, et à Saint-Pétersbourg, un rassemblement officiel sanctionné a réuni 4000 personnes, pour exiger la fin de la violence domestique.

Sotsialisticheskaya Alternativa, la section russe du CIO, a tenté de mettre en place une plate-forme féministe en 2017, lorsque les autorités ont décriminalisé la violence domestique et tenté de supprimer le droit à l’avortement gratuit. Mais à cause d’un certain nombre de difficultés, nous n’avons pas pu aller loin. Par contre, après les discussions sur les droits des femmes et la lutte contre la politique identitaire à l’école d’été de la section russe de 2019, il est apparu clairement qu’il était tout simplement nécessaire de mettre sur pied un mouvement féministe socialiste indépendant. Les participant·es de l’école se sont réuni·es, ont organisé la première réunion quelques semaines plus tard, où nous avons décidé de lancer une campagne pour la libération des sœurs Khachaturan et contre la violence domestique. En trois mois, nous avons organisé de nombreux piquets de grève d’une seule personne, discuté des raisons de la violence et de la façon de construire un mouvement de femmes, lancé des manifestations dans sept autres villes et participé à une manifestation illégale avec une grande bannière rose, qui est devenue notre marque distinctive.

Nous avons pris la décision consciente de nous appeler « Socialist Feminist Alternativa » ou « SotsFemAlternativa », parce que maintenant la communauté féministe russe se compose principalement de blogueuses bourgeoises, d’universitaires et de féministes culturelles. Elles sont toutes capables de signaler les cas particulièrement graves de violence, mais elles ne voient pas ou ne parlent pas des véritables raisons de la violence, du capitalisme et de la structure de l’État, qui n’est tout simplement pas prêt à libérer les femmes de la violence domestique. C’est pourquoi, dans nos campagnes publiques, nous proposons des revendications beaucoup plus larges :

  • Non à la violence domestique ;
  • L’ouverture de centres de crise financés par l’État dans chaque région ;
  • Une nouvelle loi sur la violence domestique, qui comprendra une formation spéciale pour la police et les juges chargés de la violence domestique, l’introduction d’ordonnances de protection, la réhabilitation psychologique gratuite des victimes et le traitement des délinquants ;
  • L’introduction de cours d’éducation sexuelle et de genre dans les écoles.

Dans un avenir proche, il est prévu de discuter d’une nouvelle loi sur la violence domestique à la Douma d’État (Parlement), mais nous comprenons très bien que même si elle est adoptée sous la pression publique, elle ne fonctionnera pas dans les conditions actuelles, comme toute autre loi en Russie. C’est pour cette raison que nous travaillons également à la construction d’un mouvement plus large pour la transformation socialiste de la société, dans laquelle il sera possible de trouver les ressources nécessaires pour combattre la violence contre les femmes et les enfants, pour des soins et une éducation gratuits et de qualité, pour le développement de la science dans l’intérêt des personnes et non des grandes entreprises.

Sasha Alekseeva – Socialist Feminist Alternativa, Moscou

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Après Polytechnique, continuons à lutter contre les violences faites aux femmes!

Le 6 décembre 1989, un homme est entré à Polytechnique. Dans une salle de classe, il a séparé les femmes des hommes, a dit qu’il était là pour combattre le féminisme. Malgré le courage de Nathalie Provost qui tente de discuter avec lui, il ouvre le feu, tuant six femmes et en blessant trois. Il sort de la classe et continue à semer la terreur. Une vingtaine de minutes d’enfer, qui se soldera par la mort de 14 femmes et 14 autres personnes, dont 10 femmes, seront blessées. Sans oublier le traumatisme causé aux familles des victimes, aux survivant·e·s et à la population québécoise en général.

Au fil des années, on a tenté d’expliquer le geste de Marc Lépine. On a dit, entre autres, qu’il ne s’agissait que d’un acte de folie. Mais, c’est minimiser l’acte que d’évacuer le féminicide d’un geste qui était clairement dirigé vers les femmes. La lettre qu’a laissée Lépine en témoigne.

Des violences toujours présentes
Vingt-neuf ans plus tard, nous avons encore du mal à nommer la violence faite aux femmes en la cachant sous des termes plus politiquement corrects comme « drame familial » ou « crime passionnel ». On nie la violence faite aux femmes quand on fait semblant d’ignorer que nos sœurs autochtones sont plus à risque de subir des violences, de disparaître ou d’être assassinées. On nie la situation des femmes quand ont sait que l’itinérance des femmes est particulièrement taboue et que les maisons d’hébergements pour femmes sont moins subventionnées que celles pour hommes. On refuse aux femmes le droit de se vêtir comme elles le veulent quand on tente de contrôler ce qu’elles peuvent porter ou non dans l’espace public. Et on ose les menacer de perdre leurs emplois si elles refusent de s’y conformer. Et j’en passe.

Le système est basé sur les inégalités
En taisant les violences économiques et politiques que subissent les femmes, on détourne le regard de leur cause profonde : le système actuel. Notre société capitaliste est basée sur les inégalités, qu’elles concernent le sexe, la couleur de la peau ou la religion. Ce système nous divise pour nous en donner toujours moins. Au bout du compte, il ne profite qu’aux élites.

Les politiques d’austérité, les salaires insuffisants et le manque de services sociaux sont des réalités qui diminuent l’indépendance financière des femmes qui souffrent de violences. En luttant contre les inégalités économiques, nous luttons pour l’amélioration des conditions de vie des femmes. En luttant pour des emplois stables, un salaire décent tout au long de la vie ou pour une éducation gratuite, accessible et de qualité, nous aidons à construire une société où tout le monde peut développer ses capacités.

Le capitalisme en crise est de moins en moins capable d’offrir à la majorité de la population des perspectives d’avenir positif. Des tueurs de masse comme Marc Lépine à Montréal ou plus récemment Alek Minassian à Toronto en sont venus à prendre les femmes comme boucs émissaires des problèmes que la société leur a fait subir.

C’est pour ces raisons que nous luttons pour une société socialiste : pour l’élimination des violences économiques que subissent les femmes, les travailleurs·euses et la jeunesse! Et notre solidarité sera notre outil pour y arriver!

Aujourd’hui, pour ne jamais oublier les victimes de Polytechnique ainsi que toutes les femmes qui ont subi et qui subissent des violences, prenons un instant pour nous souvenir de :

Geneviève Bergeron
Hélène Colgan
Nathalie Croteau
Barbara Daigneault
Anne-Marie Edward
Maud Haviernick
Barbara Klucznik-Widajewicz
Maryse Laganière
Maryse Leclair
Anne-Marie Lemay
Sonia Pelletier
Michèle Richard
Annie St-Arneault
Annie Turcotte

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Réforme de l’immigration : La CAQ recule sous le feu groupé

Des milliers d’étudiantes et d’étudiants étrangers du Québec peuvent maintenant dormir la nuit. Le gouvernement de la CAQ a finalement retiré son plan de réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) le 8 novembre dernier, suite à une semaine de critiques provenant de toutes parts. Si la menace est écartée pour l’instant, elle demeure toutefois entière.

Les étudiantes et les étudiants étrangers, les partis d’opposition ainsi que les représentants du milieu des affaires et du système de l’éducation n’ont pas manqué de souligner le rôle qu’ils ont joué dans le recul du gouvernement. Est-ce que ces congratulations sont toutes méritées? Ce qui semble avoir été déterminant dans cette histoire est le schisme opéré entre le gouvernement et le secteur des affaires suite à l’annonce de la réforme.

Les rappels à l’ordre de l’élite économique pèsent lourd dans la balance. Le premier ministre François Legault révisera la réforme mise de l’avant par son ministre Simon Jolin-Barrette afin de la représenter dans le futur. Gageons que cette fois, elle conviendra davantage aux boss. Si tel est le cas, il faut concevoir dès maintenant la meilleure stratégie de lutte pour obtenir une victoire durable.

La CAQ n’a pas fait ses devoirs

Les nouvelles directives du PEQ, qui devaient s’appliquer rétroactivement, visaient à limiter les programmes d’études offerts aux personnes immigrantes en fonction des « besoins » du marché. Les candidatures pouvant recevoir un Certificat de sélection Québec (CSQ) grâce au PEQ s’en trouvaient réduites, coupant court aux études de personnes installées au Québec depuis des années. Or, la nouvelle liste d’admissibilité comprenait des programmes inexistants, des formations données au siècle dernier et d’autres encore auxquels les étudiantes et étudiants internationaux n’avaient même pas accès.

Legault a vanté son projet de loi comme étant le fruit d’une collaboration mûre avec plusieurs acteurs concernés, acteurs qui l’ont rapidement contredit et qui ont souligné ne jamais avoir été approchés. La CAQ a tenté de vendre sa réforme comme une tentative de rapprochement entre l’immigration et les demandes du marché du travail. Cependant, les organismes représentant les milieux des affaires avaient un discours différent. Elles ont indiqué que la réforme allait nuire à l’entrée de main-d’œuvre bon marché au Québec.

Isolement complet

En plus de soulever l’ire dans le milieu de l’éducation, la réforme bâclée de Legault l’a fait nager à contre-courant des intérêts des grands capitalistes du Québec. L’isolement flagrant de Legault s’est révélé à la suite de son incapacité à nommer un seul allié dans le Québec Inc. À l’Assemblée nationale, il a été réduit à justifier ses appuis en mentionnant l’activité sur son profil Facebook. Après avoir perdu la face, le geste logique était de rebrousser chemin, non sans avoir terni le vernis d’appui dont la CAQ bénéficiait toujours.

Un populisme de droite de plus en plus difficile

La CAQ tire son large appui parmi la population de par son populisme identitaire blanc, francophone et catholique. Elle s’appuie également sur l’élite économique des PME de région qui ne se retrouve ni chez les libéraux ni chez le Parti québécois. Il n’est pas surprenant que Legault se soit attaqué autant aux rectorats des universités – qui accepteraient des étudiants et étudiantes de l’étranger uniquement pour l’argent – qu’à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain qui ne voudrait que de la main-d’œuvre à bas prix. En s’en prenant à ces deux institutions perçues comme élitistes, Legault a tenté de gagner des points auprès des travailleuses et des travailleurs prêts à croire que Legault est capable de se tenir debout face aux grands pouvoirs du Québec. Est-ce vraiment le cas?

Maintenant que la CAQ prévoit des consultations afin de « refaire » sa loi, est-ce qu’elle maintiendra un dialogue combattant avec les représentants économiques? Est-ce que Legault demandera aux personnes venues raconter leur histoire, en larmes, ce qu’elles en penseront? Non. Mais, les acteurs économiques critiqués par la CAQ seront, quant à eux, bien invités à rencontrer le premier ministre.

Opposition au parlement

Tous les partis d’opposition sans exception se sont rangés du côté des étudiantes et des étudiants étrangers. Après le recul de la CAQ, plusieurs étudiants et étudiantes ont remercié l’action des parlementaires libéraux et péquistes. Or, les mesures prises du temps où ces partis étaient au pouvoir ont de quoi refroidir certaines accolades.

Les libéraux de Philippe Couillard sont responsables des plus fortes hausses de frais de scolarité payés par les étudiantes et les étudiants internationaux dans l’histoire récente du Québec. En mai 2018, le gouvernement libéral a déréglementé leurs frais de scolarité. Les universités ont depuis le champ libre pour augmenter ces frais comme bon leur semble. Les étudiants et étudiantes de France avaient déjà vu leur facture tripler en 2015. De son côté, le Parti québécois, confus, n’a fait que suivre la vague.

Seuls les membres de Québec solidaire (QS) et de son caucus parlementaire se sont mobilisés lors du rassemblement contre la réforme du PEQ devant l’Assemblée nationale le 7 novembre. Des membres de QS jouent aussi un rôle moteur dans l’organisation d’actions pour les étudiantes et étudiants étrangers. Comme la motion exigeant l’annulation de la réforme a été déposée par un député libéral, le PLQ récolte les bénéfices d’une lutte qu’il n’a pas menée.

Mobiliser sur le terrain

Dès l’annonce des modifications rétroactives au PEQ, des centaines d’étudiants et d’étudiantes se sont mobilisées partout au Québec, à l’Institut Teccart, à l’Université de Sherbrooke, dans certaines écoles de la Commission Scolaire English Montréal et ailleurs. Ces personnes sont allées à Québec partager leur histoire. Elles se sont organisées en groupes pour défendre leurs intérêts. Cette mobilisation spontanée est inspirante. Cette force doit être investie et organisée plus largement pour les luttes futures.

La CAQ va continuer de blâmer les « autres » pour les problèmes que connaît le Québec. Sa loi 9 et ses 18 000 dossiers d’immigration jetés aux poubelles, sa loi 21 et sa discrimination aux études et au travail ou encore son test des valeurs sont toutes des manières de nous diviser. Mais comment peut-on y faire face?

S’organiser sur le terrain

En s’organisant. En créant la solidarité sur la base de ce qui nous unit tous et toutes, peu importe notre pays d’origine. Que nous soyons aux études ou non, nous sommes tous et toutes des travailleurs et des travailleuses (ou en train de le devenir). Cette solidarité a débuté avec la mise sur pied de réseaux de support, de communication et de lutte. Les pages Facebook, WeChat, etc. sont un bon début. Mais elles ne remplacent pas les espaces d’organisation démocratique où des stratégies communes peuvent se décider face à face, ensemble. Faisons vivre des groupes d’action composés d’étudiants et d’étudiantes touchées par les réformes du PEQ! Une lutte sérieuse nécessitera un partage du travail, une flexibilité des tactiques ainsi que la poursuite d’objectifs concrets.

Construire un appui large

Les étudiantes et étudiants étrangers ne sont pas seuls. Outre Québec solidaire, de nombreuses associations étudiantes locales ont agi en leur faveur. Les deux associations étudiantes panquébécoises subsistantes (UEQ et FECQ) ont démontré l’utilité d’avoir une structure nationale étudiante pour ce type de lutte. Il est urgent de reconstruire une association nationale démocratique armée d’un programme socialiste si nous voulons réellement mettre fin à l’exploitation et à la précarité.

La bataille contre la réforme du PEQ s’inscrit dans un mouvement de résistance des travailleurs et des travailleuses contre les attaques de l’élite capitaliste. La classe travailleuse doit se mobiliser contre la précarisation, l’austérité et le racisme créé par et pour la classe dirigeante. Les membres d’Alternative socialiste croient qu’une atteinte aux droits des futurs travailleurs et travailleuses, peu importe leur pays d’origine, est une atteinte contre tous les travailleurs et travailleuses du Québec. Si nos perspectives de lutte vous intéressent, contactez-nous et joignez Alternative socialiste!

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Grève mondiale pour le climat : Qui a peur de Greta?

Greta Thunberg serait-elle une jeune femme « mentalement instable » porte-parole de « l’alarmisme climatique »? C’est pourtant en ces termes que la petite élite québécoise décrit la militante écologiste suédoise qui sera l’invitée d’honneur de la grande marche pour le climat ce 27 septembre. Pourquoi s’en prendre à elle avec une telle agressivité?

Il n’est pas surprenant d’entendre de tels propos venir de la droite radicale climatosceptique dont le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, est l’émissaire en chef. Ce dernier préfère blâmer « l’immigration de masse » pour les problèmes actuels. Bernier s’est retrouvé d’ailleurs plusieurs fois dans l’eau chaude en raison de la présence d’éléments suprémacistes blancs dans son parti. Les nationalistes xénophobes du JOURNAL DE MONTRÉALMathieu Bock-Côté et Richard Martineau en tête – n’ont pas manqué d’écorcher Thunberg et de lui rappeler que sa place « n’est pas dans la rue, mais à l’école ».

Comme la crise climatique, la haine des élites envers Greta Thunberg est mondiale. Un philosophe français l’a comparé à un « cyborg du 3e millénaire », tandis que des climatosceptiques australiens et anglais considèrent son influence au même titre que celle d’une leader de culte.

Plusieurs mois après les mobilisations historiques de centaines de milliers de jeunes partout dans le monde, ces agressions illustrent l’inquiétude croissante des élites politiques capitalistes. Ces mêmes élites qui savent pertinemment quels sont les dangers climatiques qui nous font face, mais qui choisissent délibérément de ne rien faire.

Le capitalisme tue, et ils le savent

Le système capitaliste est responsable de la production de 1 400 milliards de tonnes de CO2 depuis le début de l’industrialisation. Dès lors, la biodiversité ne cesse de décliner. Bien que les grandes entreprises investissent des millions de dollars pour avoir l’air écolos, la consommation industrielle de charbon continue de croître. La consommation de pétrole vient pour la première fois de passer les 100 millions de barils/jour!

Depuis deux siècles, des médecins et des avocats alertent les classes dirigeantes quant aux impacts de l’environnement sur la santé des gens. Durant deux siècles, les lobbies industriels les ont étouffés. Aujourd’hui au Québec, on voit bien où se trouvent les priorités du premier ministre François Legault lorsqu’on apprend qu’il n’a même pas daigné assister au sommet international de lutte contre les changements climatiques parrainé par l’Organisation des Nations unies (ONU), à New York. Greta Thunberg sera toutefois accueillie dans l’agora de l’Assemblée nationale à la suite d’une demande de Québec solidaire.

Pas de temps à perdre!

Le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) estime qu’il reste 12 ans pour imposer une alternative radicale afin d’éviter les effets les plus graves des changements climatiques.

Mettons un terme à la combustion d’énergies fossiles et à la production de plastique au cours des prochaines années! Nous avons besoin d’aliments qui ne ruinent ni la planète ni notre santé. Cela exige des changements urgents et profonds dans la production énergétique, industrielle, alimentaire et agricole, dans les transports et dans le logement.

Les besoins des gens, pas les profits des élites!

Le cabinet indépendant Carbone 4 soutient que les efforts individuels sont insuffisants pour s’engager sur la voie de la transition écologique. L’équipe d’experts et d’expertes explique que nous devons exiger une transformation radicale du système. Cette transformation implique que le 3/4 des efforts doivent être fournis par les États et les entreprises, principaux responsables de pollution.

Nous avons besoin d’un plan d’investissements publics massifs dans le secteur des énergies renouvelables et du transport en commun public, efficace et gratuit. Ce plan doit aussi concerner la construction et la réparation de logements abordables et écologiques, d’infrastructures publiques et la mise sur pied d’usines publiques de recyclage. Tout cela est réalisable pourvu que la richesse que nous produisons ne soit pas accaparée par une petite élite.

Stoppons les 100 principaux pollueurs!

Au cours des trois dernières décennies, plus de 70% des émissions industrielles de gaz à effet de serre ont été produites par 100 entreprises. Ces dernières ignorent les recommandations et les législations environnementales. Et les élites politiques sont leurs marionnettes. Nous ne pouvons pas contrôler que ce que nous ne possédons pas.

Par conséquent, nous devons faire en sorte que les grandes entreprises de l’industrie énergétique, de la construction, des transports, de l’agro-industrie et de la finance passent du privé au secteur public.

Une société à notre service!

Avec les ressources actuelles, il est possible de libérer la science des limites du capitalisme. Au lieu d’investir des milliards de dollars dans des subventions aux pétrolières, nous pourrions développer des technologies et des matériaux écologiques. Nous défendons le droit de chaque personne à un bon emploi et à une vie exempte de pauvreté, d’oppression, de dévastation et de destruction.

Les grandes entreprises et leur puissance colossale doivent être contrôlées et gérées démocratiquement par notre classe et nos communautés. Cela garantira qu’aucun emploi ne sera perdu. Ils pourront être convertis en emplois socialement utiles et sans perte de salaire.

La planification, pas le chaos!

Les élites tentent d’opposer la création d’emplois aux pratiques écologiques. Les programmes de type Green New Deal vont dans la bonne direction. Nous devons toutefois aller plus loin, au-delà des limites du système capitaliste.

Au lieu de l’anarchie capitaliste de la production pour le profit, nous devons planifier démocratiquement la manière d’utiliser durablement les ressources de la planète afin de répondre aux besoins réels de la majorité de la population.

Faire grève ensemble!

Nous, les gens ordinaires, souffrons le plus des changements climatiques. En revanche, c’est notre classe qui a le pouvoir de changer l’histoire. Le blocage de l’économie capitaliste montre notre potentiel à prendre le pouvoir économique entre nos mains.

En faisant la grève tout le monde ensemble, nous stoppons ce dont les capitalistes ont le plus besoin : l’accumulation de profits. En reliant la lutte initiée par la jeunesse avec les luttes de la classe ouvrière, nous pouvons organiser des grèves puissantes pour un changement réel et fondamental de la société.

Au-delà des grèves ponctuelles, il est essentiel de s’organiser dans des comités d’action, que ce soit dans nos syndicats, dans nos associations étudiantes, dans Québec solidaire ou dans nos quartiers. Faisons vivre localement notre militantisme à travers des campagnes concrètes, par exemple pour la gratuité du transport en commun. Transformée en mouvement de masse, une telle campagne peut servir de levier politique contre les politiques gouvernementales.

Pour une alternative socialiste!

Les êtres humains font partie de l’écosystème planétaire, pas le capitalisme. Combattons-le et construisons une société socialiste démocratique reposant sur les besoins de la majorité, non pas sur les profits d’une minorité. À ce stade-ci, ce n’est plus un slogan, mais une nécessité vitale! Les membres d’ALTERNATIVE SOCIALISTE sont organisé·es au niveau international dans plus de 35 pays, sur tous les continents. Impliquez-vous avec nous pour arrêter la destruction de la planète!

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Pour un mouvement étudiant uni, démocratique et socialiste!

Avec la campagne grandissante pour la rémunération de tous les stages, le mouvement étudiant québécois connaît sa plus grande activité depuis le printemps 2015. Toutefois, pour éviter de se buter aux mêmes écueils, il convient de dresser un bilan de l’action étudiante des dernières années. C’est en s’inspirant de ses réussites et en tirant les leçons de ses échecs que nous pourrons élaborer les meilleures perspectives de combat et gagner nos luttes.

À l’image du syndicalisme, le mouvement étudiant traverse une crise politique après la chute du bloc soviétique et le triomphe du néolibéralisme. Au tournant des années 90, des jeunes du Parti québécois (PQ) créent la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Ces fédérations adoptent une approche de concertation et de collaboration avec le patronat, les centrales syndicales et les gouvernements néolibéraux.

En 1994, les deux fédérations sont les seules organisations étudiantes nationales au Québec. Elles ne favorisent pas la démocratie directe en leur sein et utilisent uniquement le lobbying pour représenter le mouvement étudiant auprès du gouvernement péquiste.

Refondation d’un mouvement étudiant combatif et démocratique

En 1995, le paiement des transferts fédéraux pour l’éducation post-secondaire est arrêté. La lutte contre cette réforme donne naissance au Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE). Le MDE conteste l’hégémonie des fédérations étudiantes et revendique notamment la gratuité scolaire. Il oppose son approche de mobilisation de masse à celle de lobbyisme et de concertation des fédérations.

Le MDE rassemble entre 12 000 et 25 000 membres issues d’une demi-douzaine d’associations étudiantes. Les comités locaux étudiants ainsi que les individus peuvent aussi être membres du MDE. Cette ouverture permet à des éléments d’extrême gauche non étudiants de noyauter la direction du MDE.

Grève de 1996

En 1996, la ministre péquiste de l’Éducation, Pauline Marois, laisse planer la menace d’un dégel des frais de scolarité et de compressions en éducation dès l’automne. Le MDE lance un appel à une grève générale illimitée (GGI) devant débuter lors du Sommet socio-économique de la fin octobre. Une trentaine d’associations étudiantes de cégeps débrayent jusqu’à cinq semaines.

La FECQ et la FEUQ, qui s’opposent aux actions de grève, sont dépassées par le mouvement. Elles claquent la porte du Sommet – auquel elles étaient les seules conviées – et tentent de reprendre la direction du mouvement étudiant. Seules interlocutrices étudiantes accréditées par la ministre, les fédérations négocient une sortie de crise sans le MDE. Lors d’un point de presse avec la FEUQ, la ministre déclare le maintien du gel. Du même souffle, elle annonce une série de compressions et de privatisations en éducation, dont la taxe à l’échec.

Le MDE contribue à la mise sur pied d’une campagne de boycottage de la taxe à l’échec. À l’automne 1999, le MDE tente un nouveau mouvement de grève générale pour une meilleure accessibilité en éducation. La mobilisation est un échec.

L’année suivante, la FECQ et la FEUQ donnent leur aval aux politiques universitaires néolibérales du gouvernement lors du Sommet du Québec et de la jeunesse. Le MDE, non invité aux discussions, boycotte ce Sommet et manifeste à l’extérieur.

À l’automne 2000, le MDE se liquide. Les luttes politiques internes déchirent sa direction qui s’écroule, endettée.

Création de l’ASSÉ

Néanmoins, le mouvement de boycottage contre la taxe à l’échec et la mobilisation contre le Sommet des Amériques donne naissance à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) en 2001. L’ASSÉ cherche à dépasser les limites organisationnelles du MDE, tout en conservant son héritage de mobilisation et de démocratie. Le membership individuel n’est plus admis. L’ASSÉ organise désormais le mouvement étudiant à un niveau national sous l’étiquette d’un syndicalisme étudiant de combat. Elle regroupe presque autant d’associations que le MDE avant elle. La taxe à l’échec est abolie la même année.

Grève de 2003

En 2003, les libéraux de Jean Charest l’emportent sur les péquistes de Bernard Landry. L’ASSÉ lance un mot d’ordre de GGI contre la hausse des frais au niveau collégial. L’échec de la mobilisation permet aux militant·e·s de constater l’ampleur du travail que nécessite l’organisation d’une telle grève.

Grève de 2005

Au printemps 2004, les libéraux annoncent que les bourses étudiantes seront réduites 103M$ et que ce montant sera reconverti en prêts. Au début 2005, l’ASSÉ entame un mouvement de GGI contre ces coupures dans le régime d’aide financière aux études. Les fédérations opposent leur approche de lobbyisme à celle de la grève. L’ASSÉ élargit alors ses structures pour favoriser la plus grande mobilisation possible. Sa coalition large, la CASSÉÉ, regroupe 47 000 étudiant·e·s contre les coupures dans une perspective de gratuité scolaire.

En mars, 70 000 étudiant·e·s sont en grève. Dépassées par le mouvement qui touche aussi leurs associations, la FECQ et la FEUQ finissent par appeler à la grève. Le ministre de l’Éducation Jean-Marc Fournier décide alors d’exclure la CASSÉÉ, jugée « violente », de la table de négociation. Le 16 mars, alors que 170 000 étudiant·e·s sont en grève, près de cent mille participent à une marche appelée par les trois organisations nationales.

Au terme de négociations secrètes au début avril, la FECQ et la FEUQ signent une entente à rabais avec le gouvernement. La FEUQ recommande cette entente à ses associations, tandis que la FECQ et l’ASSÉ la soumettent en assemblées générales. Plus de 110 000 étudiant·e·s la rejettent. Toutefois, la majorité des associations étudiantes décident de cesser la grève dans l’esprit de repli stratégique mis de l’avant par la direction de l’ASSÉ. Cette grève – qui a duré 7 semaines pour certaines associations – est alors la plus longue de l’histoire du mouvement étudiant québécois.

Grève de 2007

Réélu en mars 2007, le Parti libéral hausse les frais de scolarité. L’ASSÉ, qui compte désormais 40 000 membres, tente seule une GGI de quelques semaines. Elle échoue à mobiliser sa base et la hausse est confirmée.

Grève de 2012

En 2011, le gouvernement libéral de Jean Charest annonce une augmentation des frais de scolarité universitaires de 1 625$ sur 5 ans. Après avoir effectué une campagne d’information partout au Québec, l’ASSÉ déclenche un mouvement de GGI en février 2012 contre la hausse, dans une perspective de gratuité scolaire.

L’ASSÉ élargit de nouveau ses structures. La CLASSE réussit à coaliser 102 000 membres. Son agenda militant fait adhérer de nouvelles associations aux dépens de la FECQ et de la FEUQ.

La Coalition large de l’ASSÉ coordonne la grève au niveau national avec la FECQ et la FEUQ. En mars, plus de 300 000 étudiant·e·s sont en grève sur un total d’environ 400 000. Pendant 8 mois, des manifestations de centaines de milliers de personnes et d’innombrables actions font de cette grève la plus longue et la plus imposante de l’histoire du Canada. En référence au Printemps arabe, le mouvement est surnommé Printemps érable. Ce mouvement aura une influence politique déterminante pour toute une génération de militant·e·s.

Perdant le contrôle de la situation, le gouvernement adopte en mai une loi restreignant le droit de manifester et de rassemblement. Une répression policière brutale s’abat sur le mouvement de contestation à travers tout le Québec. Au terme du conflit, 3 509 personnes ont été arrêtées. Environ 1 400 n’auront aucune accusation portée contre elles. Le service de police de la ville de Montréal signale que « jamais un corps policier au Québec, voire au Canada ou aux États-Unis, ne fut confronté, quotidiennement, a un mouvement social d’une telle intensité.»

La répression, qui vise également l’activité syndicale, polarise la situation. Le mouvement de contestation s’étend alors à toute la population. Le gouvernement Charest est forcé de tenir des élections générales anticipées en septembre. Non seulement les libéraux perdent les élections, mais son chef n’est même pas réélu dans sa propre circonscription.

Durant l’été, les membres de l’ASSÉ élisent une nouvelle direction. Plutôt que d’appuyer Québec solidaire (QS) – le seul parti qui défend toutes les revendications des étudiant·e·s – cette direction fait la promotion du boycottage des élections et de la poursuite de la grève, malgré l’essoufflement. Cette stratégie isole le secteur le plus combatif du mouvement étudiant et laisse tout l’espace politique au PQ de Pauline Marois. Les jeunes votent massivement pour le PQ, qui présente la présidente de la FEUQ et le président de la FECQ sous sa bannière. Ce dernier est élu. Sitôt élu, le PQ annule la hausse des frais de scolarité, mais les indexe par la suite.

Fragmentation du mouvement étudiant

Après la grève, les fédérations étudiantes traversent une période de crise. La FECQ connaît une vague de désaffiliation dès 2012. Des associations universitaires désaffilient la FEUQ à partir de 2013.

Cette dernière se dissout en février 2015. Deux fédérations étudiantes universitaires en émergent: l’Union Étudiante du Québec (UEQ) et l’Association pour la Voix Étudiante du Québec (AVEQ). Si plusieurs référendums d’affiliation à l’UEQ ont lieu, la plupart se soldent par une victoire du non. Comme la FEUQ avant elles, ces fédérations sont proches du PQ et du Bloc québécois. Peu militantes, ces fédérations étudiantes misent sur le lobbyisme et la concertation avec les gouvernements.

Déclin de l’ASSÉ et décentralisation

Après 2012, l’ASSÉ décline lentement. Sa direction traverse une crise politique et organisationnelle qui désoriente son action. Au printemps 2015, un mouvement de grève se forme en réaction aux coupures dans les services publics effectuées par le nouveau gouvernement libéral de Philippe Couillard.

L’ASSÉ perd l’initiative du mouvement au profit des comités Printemps 2015 (P15), un réseau décentralisé des militant·e·s principalement basé dans les cégeps et universités de Montréal. Les dirigeant·e·s informel·le·s de P15 sont en conflit ouvert et en compétition avec la direction nationale de l’ASSÉ.

Plutôt que de mener une campagne sur des enjeux étudiants concrets, les comités P15 proposent une lutte abstraite contre « l’austérité et les hydrocarbures ». P15 souhaite être la bougie d’allumage d’une « grève sociale », censée enflammer l’ensemble de la société. Son horizon stratégique est celui d’une grève qui doit s’étirer jusqu’à la chute du capitalisme.

Plusieurs associations étudiantes « sous-traitent » aux comités P15 le travail de mobilisation et d’information de leurs membres. À son paroxysme, le mouvement étudiant de 2015 regroupe 60 000 étudiant·e·s en grève pendant trois semaines. Appelée par l’ASSÉ, une manifestation nationale rassemble 135 000 personnes le 2 avril.

Le mouvement tombe immédiatement après. D’un côté, la direction de l’ASSÉ est politiquement faible et veut suspendre la grève pour la reprendre à l’automne. De l’autre, le discours radical abstrait, les pratiques démocratiques affinitaires (représentation non élue et non redevable aux assemblées générales étudiantes) ainsi que la structure décentralisée des comités P15 ne favorisent pas la participation des étudiant·e·s aux décisions et aux actions. Ces pratiques nuisent à leur légitimité auprès de la base étudiante et de la population en général.

Le mouvement étudiant de 2015 est incapable d’établir des liens de solidarité réels avec le mouvement syndical et ne réussit pas à mobiliser des alliés hors des établissements scolaires. Il échoue à établir un rapport de force avec le gouvernement.

Le soulèvement spontané d’une « grève sociale » tant espérée ne se produit pas. Les éléments les plus radicaux se retrouvent isolés et face à une répression, notamment à l’UQAM. Cet échec accélère la dynamique de repli des éléments de P15.

Lors du congrès de l’ASSÉ en avril 2015, la tendance décentralisatrice issue de P15 réussit à faire destituer tous les membres de l’exécutif national. L’absence prolongée d’une direction à l’ASSÉ entraîne une déstructuration interne grave. Des luttes de tendances suivent et mènent à plusieurs suspensions et désaffiliations d’associations étudiantes.

Campagnes contre les violences sexuelles

À partir de 2014, des cas d’agressions sexuelles dans des universités poussent les étudiant·e·s à s’organiser. La campagne de sensibilisation sur le consentement sexuel menée par l’Université de Montréal, son Bureau d’intervention en matière de harcèlement (BIMH) et la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM) favorise la convergence des forces sur le sujet. Au printemps 2016, 16 établissements universitaires et 19 associations étudiantes locales lance la campagne Sans oui, c’est non.

En octobre 2016, un étudiant de l’Université Laval agresse sexuellement plusieurs femmes dans une résidence étudiante. Deux jours plus tard, des centaines de personnes se rassemblent devant la résidence en solidarité avec les victimes. Cet événement propulse les initiatives contre les violences sexuelles.

De nombreux comités femmes autonomes se forment sur les campus pour dénoncer le sexisme, la culture du viol et les agressions à caractère sexuel dans les milieux d’enseignement. Durant l’année 2017, celle du mouvement de dénonciations #MeToo, les fédérations étudiantes nationales ainsi que les associations de l’université et du cégep de Sherbrooke mettent sur pied des campagnes contre les violences à caractère sexuel. Un projet de loi déposé en décembre oblige les établissements post-secondaires à se doter d’un plan de lutte contre les agressions sexuelles.

À partir de 2016, c’est la revendication pour la rémunération des stages, position adoptée par la FECQ et l’ASSÉ, qui commence à mobiliser les étudiant·e·s. Face à l’inaction des associations nationales sur cet enjeu, la campagne s’organise hors de leurs structures.

Lutte pour la rémunération des stages

À l’automne 2016, des éléments critiques de l’ASSÉ font désaffilier leur association étudiante au cégep Marie-Victorin. Ces personnes mettent ensuite sur pied le premier Comité unitaire sur le travail étudiant (CUTE). À l’image de P15, le CUTE est un réseau de comités décentralisés présents sur des campus de cégeps et d’universités. Officiellement, le CUTE n’a pas de membership ni de direction. Ses architectes opposent leur mode de fonctionnement à celui des fédérations et des associations étudiantes locales jugées trop centralistes et bureaucratiques, raison de leur incapacité politique.

Théoriquement ancré dans l’autonomisme italien, le CUTE milite pour la rémunération du travail intellectuel étudiant (salariat étudiant universel). Sa campagne principale dans le milieu étudiant est celle de la rémunération de tous les stages.

Dès le départ, le CUTE souligne que la majorité des stages non rémunérés appartiennent au domaine des services sociaux – où œuvrent principalement des femmes – tandis que ceux qui sont rémunérés se trouvent dans des domaines traditionnellement masculins comme la médecine, l’ingénierie ou l’informatique. Cet angle féministe attire plusieurs femmes qui étudient en travail social, en enseignement et en soins infirmiers. Elles prennent la tête de la campagne.

Le mouvement pour la rémunération des stages est essentiellement féminin. L’approche féministe du CUTE lui permet d’être la seule campagne qui organise et mobilise les nouvelles couches de jeunes femmes radicalisées.

À l’automne 2016, le CUTE joue un rôle dans la grève des stages menée par des étudiantes en psychologie. La grève de 3 mois se solde par le gain d’une compensation pour l’internat. La campagne s’étend dans plusieurs régions du Québec. Le 2 novembre, le CUTE rassemble une centaine de personnes à Montréal pour une manifestation sur la reconnaissance du travail étudiant.

À partir du printemps 2017, l’ASSÉ est au bord de l’implosion. D’une part, l’influence de l’identity politic sur les pratiques de l’association empoisonne les débats et paralyse l’action politique de masse. À titre d’exemple, le Comité femmes de l’ASSÉ propose de suspendre 12 associations membres (soit 30% du membership) en raison de leur absentéisme et de leur absence de campagne féministe. D’autre part, certains éléments du CUTE jouent sur le mécontentement des associations de région pour favoriser une rupture d’avec l’ASSÉ. Les militant·e·s du CUTE du cégep de Sherbrooke, également exécutant·e·s de leur association étudiante, proposent à plusieurs reprises la dissolution de l’ASSÉ en congrès.

Pour la première fois à l’appel du CUTE, des associations étudiantes représentant 30 000 étudiants votent une journée de grève pour la rémunération des stages le 16 février. Le CUTE rassemble alors quelques centaines de personnes lors d’une manifestation à Québec.

Les comités régionaux du CUTE s’organisent en région. En novembre 2017, QS fait adopter une motion d’appui aux stagiaires en enseignement à l’Assemblée nationale. Deux autres journées de grève étudiante pour la rémunération des stages sont votées. Celle du 10 novembre compte 20 000 étudiant·e·s en grève et celle du 20 février 2018, 15 000. Un mois plus tard, la ministre de l’Enseignement supérieur annonce une compensation pour le stage final en enseignement.

Le 8 mars, alors que 30 000 étudiant·e·s font grève, la manifestation du CUTE rassemble quelques centaines de personnes, essentiellement de jeunes femmes combatives.

À l’occasion des élections provinciales d’octobre 2018, le CUTE refuse de considérer la lutte politique partisane aux côtés de QS comme une option. Le réseau se coupe volontairement du front parlementaire et profite des élections pour lancer un ultimatum au futur gouvernement.

Suivant cette approche jusqu’au-boutiste, le CUTE organise une semaine de grève en novembre comme prélude à une grève générale illimitée en février 2019. Plus d’une trentaine d’associations étudiantes totalisant 58 000 membres vote au minimum une journée de grève le 21 novembre 2018. Près de 2 000 personnes se rassemblent à Montréal et 125 autres à Sherbrooke afin de manifester pour la rémunération de tous les stages. Cet enjeu bénéficie d’une couverture médiatique relativement positive et s’impose comme débat dans la sphère publique.

Depuis 2016, seule la campagne de terrain des CUTE donne une consistance politique massive au mouvement étudiant. L’ASSÉ y joue un rôle de second plan. Cette association en souffre et passe de 80 000 membres à environ 50 000 en 2018. La FECQ, l’UEQ et l’AVEQ, qui représentent respectivement 78 000, 79 000 et 42 000 membres, ne jouent aucun rôle durant les mobilisations de novembre. L’inertie politique et les problèmes financiers de l’AVEQ provoquent la désaffiliation de 2 de ses 3 associations membres en automne 2018.

Plusieurs associations étudiantes sans affiliation nationale se retrouvent isolées en terme politique et organisationnel. Cette décentralisation célébrée par les CUTE joue le jeu des fédérations étudiantes qui retrouvent leur représentativité d’antan.

Stages et tarification

À l’aube de 2019, la volonté du nouveau gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) de revoir la tarification d’une série de services, notamment de transport en commun, annonce de nouveaux combats pour le mouvement étudiant. Une lutte contre une hausse des frais de scolarité et pour la gratuité scolaire pourrait réémerger. L’opposition actuelle des CUTE à ces revendications risquerait de mettre leur pertinence et leur utilité à rude épreuve. Une telle lutte offrirait la possibilité de reconsolider une association étudiante nationale combative.

Malgré l’ouverture de façade du nouveau ministre de l’Éducation, la lutte pour la rémunération de tous les stages demeure nécessaire. Le mouvement actuel peut établir un rapport de force économique important avec le gouvernement en coordonnant une grève des stagiaires. Toutefois, si certains programmes universitaires avec stage obligatoire sont déjà mobilisés, de nombreux autres ne le sont pas, notamment dans les cégeps.

La meilleure arme dont dispose le mouvement étudiant est sa capacité à déclencher une grève générale illimitée. Une GGI victorieuse implique toutefois deux conditions : mobiliser les associations étudiantes en faisant vivre leurs structures démocratiques et assurer une collaboration et une concertation nationale des associations afin d’agir simultanément.

Les CUTE sont de formidables comités de mobilisation étudiants. Leurs principes de décentralisation excluent néanmoins toute forme de représentation et de coordination nationale. Le mouvement étudiant devra reconstruire une direction politique nationale légitime, combative et démocratique afin de surmonter cette contradiction et réaliser des gains d’envergure nationale.

Une grève massive des stagiaires dans l’ensemble du Québec semble donc peu probable à l’hiver. L’absence de coordination nationale de la lutte constitue le principal obstacle à cette mobilisation de masse. Le mouvement actuel est vulnérable à la division et à la logique d’arrangements au cas par cas promu par les fédérations étudiantes.

Pour un mouvement étudiant socialiste

Seul un mouvement démocratique de grève étudiante, étendu massivement à l’échelle du Québec, soutenu par des organisations syndicales — dont celles des auxiliaires de recherche et d’enseignement — et finalement capable d’utiliser QS comme caisse de résonance à l’Assemblée nationale est en mesure de gagner son bras de fer avec le gouvernement de François Legault.

Le combat pour la rémunération de tous les stages est un jalon important de la lutte contre la précarité et la pauvreté des étudiant·e·s. Il pourrait constituer le premier mouvement de masse capable de porter un coup au gouvernement caquiste.

Le mouvement étudiant doit s’armer d’un programme socialiste s’il veut réellement mettre fin à l’exploitation et à la précarité. Cette lutte doit se mener avec la classe des travailleurs et des travailleuses, la seule force sociale capable de s’emparer du pouvoir politique et de mettre un terme aux inégalités vécues par les étudiant·e·s et l’ensemble de la population.

En plus des stages rémunérés, les étudiant·e·s ont notamment besoin d’un enseignement gratuit, accessible et de qualité. Des luttes massives de l’ensemble des travailleurs, des travailleuses et des étudiant·e·s seront nécessaires pour obtenir un refinancement public massif de l’enseignement et des services publics. La rémunération des stages doit également aller de pair avec le refinancement public du milieu communautaire qui repose notamment sur le travail non rémunéré des stagiaires. Seule une société socialiste, où la classe des travailleurs et des travailleurs a renversé le capitalisme et s’est emparée des principaux leviers politiques et économiques, peut garantir une telle amélioration de nos conditions de vie.

L’animation de comités d’Étudiant·e·s socialistes est un outil essentiel pour défendre un programme socialiste dans la base étudiante ainsi que pour gagner la direction nationale du mouvement étudiant à ce programme.

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