FAQ sur le socialisme

Conséquence du développement du mouvement Occupy, l’opposition face au système économique et politique est devenue monnaie courante. Difficile d’imaginer que la femme au bandana sur la couverture du Time – représentation du “Manifestant”, personnalité de l’année selon le Time – puisse avoir quoi que ce soit de positif à dire au sujet du capitalisme, et l’omniprésence du masque de Guy Fawkes – popularisé par “V for Vendetta” – souligne encore plus à quel point les idées révolutionnaires sont à présent répandues.

Cependant, ce soutien croissant apporté à un changement de système n’a pas encore conduit à des discussions sérieuses quant à une quelconque alternative. Un sondage du Pew publié le 28 décembre 2011 indique que les personnes noires ou de moins de 30 ans sont majoritairement en faveur du socialisme, mais n’explique en rien ce qu’est le socialisme, ou comment un système politique et économique socialiste fonctionnerait. Nous vous offrons cet article comme base de discussion.

Comment fonctionnerait une économie socialiste?

Sous le capitalisme, les institutions où d’immenses richesses sont centralisées (les grandes entreprises) dirigent l’économie, et exploitent les plus pauvres pour accroître leurs propres richesses. Le but d’une économie socialiste est de renverser la vapeur : ce serait la classe ouvrière qui serait aux commandes de l’économie, et utiliserait les richesses et la productivité de la société pour améliorer ses conditions de vie. Pour cela, il faudrait rendre publiques les ressources des banques et des grandes entreprises, et les gérer de manière démocratique.

Employer les chômeurs, redéfinir le budget et créer de l’emploi en tenant compte des priorités sociales – soins de santé, éducation, énergie propre, etc. – donnerait un énorme coup de fouet à la productivité et créerait des richesses. Une planification démocratique de l’économie permettrait à tout le monde d’avoir un travail bien rémunéré, un accès à des soins de santé de qualité, à un enseignement gratuit à tous les niveaux, et, bien sur, aux besoins vitaux tels que la nourriture et un logement. Mais cela ne se limiterait pas à ces bases; nous pourrions soutenir et encourager les musiciens, artistes, réalisateurs, designers, etc de façon à favoriser un développement culturel.

Ce système économique nécessiterait une planification réfléchie, mais c’est déjà le cas d’une certaine manière sous le capitalisme. Des multinationales plus grandes que des Etats planifient déjà leurs niveaux de production et de distribution, décident des prix, et cela sans pour autant s’effondrer, rien ne dit que les travailleurs seraient incapables de faire de même.

La différence sous le capitalisme, c’est que la planification n’est que partielle, incomplète, et antidémocratique, le but étant de maximiser les profits d’une élite. Sous le socialisme, nous pourrions décider des investissements en ayant une vue d’ensemble de l’économie mondiale, afin de subvenir aux besoins humains, de conserver un environnement sain, et de garantir à chacun le droit à une existence libre.

Un système économique socialiste devrait être intégré de par le monde. C’est déjà le cas sous le capitalisme, nous vivons en effet dans un monde d’interdépendance. La globalisation vue par le capitalisme consiste à exploiter les économies les plus faibles, et à plonger dans une misère sans cesse croissante les travailleurs de par le monde. Sous le socialisme, l’intégration d’une économie globale aurait pour but d’améliorer la vie des gens.

Une économie socialiste gérerait l’environnement de manière très différente. Tant que maintenant, les compagnies n’ont que faire des taxes environnementales, car elles peuvent les faire payer au public. Les coûts liés à la pollution de l’air et de l’eau sont réels, mais ils ne représentent pas une menace pour une entreprise comme Monsanto. Voilà pourquoi aucune corporation ne bougera le petit doigt pour l’environnement sur base des principes du marché libre.

Une économie démocratiquement planifiée empêcherait les corporation de faire des profits en externalisant les coûts liés à la pollution. Au lieu de cela, l’efficacité, la préservation de l’environnement, et la satisfaction des besoins de base de chacun seraient les critères de décision économique. Au lieu de promouvoir des mesures inadéquates telles que les ampoules économiques et la sensibilisation au recyclage, une économie socialiste investirait dans un total renouveau de la production, mettant à profit les dernières technologies vertes pour assurer la protection de l’environnement et la création de millions d’emplois.

Comment fonctionnerait une démocratie socialiste?

La « démocratie » actuelle se limite à nous faire voter une fois de temps en temps afin de décider quel riche politicien prendra les décisions pour nous. Cela n’a bien sur rien de démocratique, encore moins quand la corruption issue des corporations s’en mêle.

Au contraire, une démocratie socialiste serait une démocratie omniprésente, de semaine en semaine, présente sur tous les lieux de travail, dans toutes les écoles et communautés. Les travailleurs effectuerait une rotation des tâches, et les managers élus seraient révocables à tout moment si le besoin s’en faisait sentir. Chaque décision pourrait être réévaluée par un vote de la majorité.

Le programme et les politiques scolaires, plutôt que d’être imposées par des administrateurs incompétents et des bureaucrates, seraient discutées conjointement par les parents, les professeurs et les étudiants. Des conseils de quartier décideraient de qui peut ou ne peut avoir une forme d’autorité, et dicteraient à leurs élus comment prioriser leurs efforts..

Tout investissement et décision économique se ferait démocratiquement. Les lieux de travail et les quartiers éliraient des représentants à de massifs conseils locaux et régionaux, qui eux-mêmes éliraient des décideurs nationaux. Les représentants élus ne devraient avoir aucun privilège que ce soit comparé à leur électorat, et ils seraient révocables à tout moment.

Afin de faciliter ce processus décisionnel démocratique, les horaires de travail et d’études devraient prévoir du temps pour des conseils et des discussions quand aux décisions. Grâce aux richesses nouvellement créées, la semaine de travail serait réduite afin de prodiguer aux gens le temps et l’énergie pour s’impliquer politiquement, et se réaliser hors du travail ou du cadre scolaire.

Une élite bureaucratique ne prendrait-elle pas le dessus?

Cela va sans dire, aux prémices d’une société socialiste, une lutte contre les carriéristes et la corruption sera nécessaire. Le bagage idéologique pernicieux issu de siècles de domination de classe ne s’évaporera pas d’un claquement de doigts. Mais en faisait des ressources productives de la société un bien public, en éliminant les privilèges, et en établissant les structures d’une gestion et d’un contrôle démocratiques, les obstacles barrant la route des aspirants bureaucrates seraient immenses.

L’événement qui fait craindre une prise de pouvoir de la bureaucratie est l’arrivée de Staline au pouvoir en Union Soviétique quelques années après la révolution russe de 1917. Cette dégénérescence tragique de la Révolution Russe a été débattue par des marxistes dans de nombreux ouvrages. La conclusion que l’on peut tirer de ces événements après une analyse historique sérieuse, c’est que cette dégénérescence n’était ni naturelle, ni inévitable, mais juste un concours de circonstances particulières.

Au moment de la révolution, la Russie était l’un de pays les plus pauvres, et la situation ne n’est guère améliorée lorsque les capitalistes détrônés, soutenus par 21 armées étrangères, on fait usage de violence pour récupérer le pouvoir des mains des assemblées démocratiques, ce qui a conduit a une guerre civile sanglante. Bien que la révolution prenait place ailleurs également, notamment en Allemagne, tous les mouvements furent réprimés, laissant la Russie isolée.

Ce n’était pas le terrain idéal sur lequel fonder le socialisme. La base même du socialisme, c’est d’avoir suffisamment de moyens pour subsister, mais la Russie manquait de moyens. Dans ce contexte, les structures démocratiques des Soviets (les assemblées de travailleurs) ont cessé de fonctionner. Qui se soucie d’aller aux réunions politiques sans savoir s’il pourra se nourrir le soir?

C’est cette sape du pouvoir des travailleurs, aggravée par l’isolement et le déclin économique du pays, qui a permis la bureaucratisation de la société et la montée de Staline en tant que leader. Mais ce n’eût rien de naturel. Staline a eu recours à l’emprisonnement, au meurtre et à l’exil, et a forcé des millions de gens dont le seul crime était leur attachement aux principes démocratiques de la révolution de 1917 à se soumettre.

Cette expérience illustre l’importance de faire de la lutte pour le socialisme une lutte globale. A cause d’impérialistes pillant des ressources à travers le monde, certains pays pourraient manquer d’une base économique stable pour se mettre au socialisme, et auraient besoin de négocier avec des pays plus riches. Si la Russie avait pu recevoir la soutien ne serait-ce que d’un seul pays, comme l’Allemagne, l’histoire serait aujourd’hui bien différente.

Ne serait-ce pas plus facile de réformer le capitalisme?

Contrairement aux récits populaires, l’histoire du capitalisme n’est pas celle d’un progrès constant vers des sommets de démocratie et de richesse. Chaque réforme a nécessité une lutte de masse, remettant souvent en doute les fondements mêmes du système.

Les réformes ne sont pas des cadeaux de politiciens au grand cœur, mais des concessions accordées dans l’unique but d’apaiser le mouvement et de faire oublier les vraies revendications. Que cela concerne les droits civils, le weekend de congé, ou le droit d’organiser uns syndicat, chacune de ces réformes a nécessité un combat constant contre la logique capitaliste, combats dans lesquels nombre d’innocents furent éliminés par les élites désireuses de mettre un terme à la lutte.

Sous le capitalisme, même ces réformes partielles ne sont pas permanentes. Comme nous avons pu le voir ces dernières décennies, les capitalistes n’hésitent pas à annuler leurs réformes quand ils pensent pouvoir se le permettre.

Les programmes sociaux pour lesquels les gens se sont battus bec et ongles par le passé se disloquent ou disparaissent sous des coupes budgétaires. Après avoir presque annihilé les syndicats dans le privé –où moins de 7% des travailleurs sont syndiqués – les politiciens se tournent maintenant vers le secteur public, dont un tiers des travailleurs n’est toujours pas syndiqué.

Une base stable pour des réformes effective demanderait que les travailleurs s’emparent du pouvoir pour le gérer eux-même – c’est à dire, rejeter le capitalisme en faveur du socialisme. C’est bien simple, lutter pour des réformes, et lutter pour le socialisme, sont deux choses identiques.

En théorie, ça sonne bien, mais en pratique?

La seule constante en histoire est le changement ininterrompu. Des anciens Etats esclavagistes aux seigneuries féodales jusqu’au système capitaliste global d’aujourd’hui, les gens n’ont cessé de rejeter les anciens systèmes dés qu’ils devenaient un frein au développement. Là où réside l’utopie, c’est dans la pensée que la guerre, la pauvreté et la destruction de l’environnement peuvent être réglés par le capitalisme.

Bien que le socialisme soit réaliste, il n’est pas inévitable. Encore et toujours, le capitalisme a conduit les opprimés et les travailleurs à se révolter. Nombreuses ont été les révolutions cette année, notamment en Egypte et en Tunisie. Mais bien que beaucoup aient réussi à détrôner le gouvernement, peu sont parvenues à un changement de régime. Le capitalisme renaîtra sans cesse, au détriment des pauvres, des jeunes et des travailleurs, si nous ne le remplaçons pas par un système meilleur.

C’est là que les socialistes entrent en scène: Nous prenons l’étude de l’histoire au sérieux, apprenant à la fois des défaites et des succès qu’ont connus les révolutions. Nous répandons cette connaissance au maximum afin d’établir le socialisme avec succès . Cela ne revient pas qu’à se plonger dans des bouquins. Cela nécessite de s’engager et construire les mouvements actuels, de mettre en avant des idées socialistes tout en apprenant des autres en lutte, construire notre avenir ensemble.

 

Brandon Madsen

Géopolitique & guerre des classes

Le 23 janvier 2019, un illustre inconnu nommé Juan Guaidó s’autoproclamait président de la république vénézuélienne devant une foule composée de ses partisans. Simple provocation? Il semble que non, puisque le trublion reçut la reconnaissance quasi immédiate des États-Unis, du Brésil, de la Colombie, du Pérou et (bien sûr) de notre très « démocratique » Canada !

Les coups de force de l’opposition de droite sont monnaie courante au Venezuela depuis la première élection d’Hugo Chavez en 1998. Mais cette fois, la menace d’invasion militaire américaine semble d’autant plus probable que la guerre (pour le contrôle des hydrocarbures) semble se stabiliser en Syrie. Ce qui rend la situation d’autant plus urgente que bien rares sont ceux qui soutiennent la simple légalité internationale… Alors pour ce qui est des soutiens internationaux de la révolution bolivarienne… Néanmoins, certain(e)s irréductibles, d’ici ou d’ailleurs, se mouillent pour que les acquis sociaux du chavisme ne soient pas réduits à néant, puisque la reconnaissance internationale si soudaine de ce despote au petit pied n’est pas sans lien avec sa volonté de privatiser la compagnie pétrolière nationale (PDVSA).

Les conflits internes des pays sont toujours surdéterminés par les grands acteurs internationaux et rares sont les guerres qui ont de vraies causes éthiques. Disons qu’ici nous avons le summum du mauvais goût en termes de manipulation médiatique, puisque l’on inverse systématiquement les rôles dans cette histoire. Le « dictateur » a bel et bien été élu par des élections transparentes et reconnues par l’ensemble des observateurs internationaux présents et le « démocrate légitime » s’est autoproclamé président sans l’ombre d’une procédure légale. De plus, on met tous les problèmes vénézuéliens sur le dos de Maduro et de l’ex-président Chavez, sans jamais tenir compte des sanctions internationales, de la baisse du prix du pétrole et du sabotage de l’opposition. On les accuse même d’être à l’origine des problèmes qui précèdent l’arrivée de Chavez au pouvoir (notamment la violence et la corruption) et qui n’étaient vraiment pas mieux à l’époque peu béni de l’austérité néolibérale de Rafael Caldera.

En fait, le grand concert de propagande médiatique d’avant-guerre est bel et bien enclenché dans nos pays. Tous les rats sortent du navire et les motions et résolutions impérialistes apparaissent de partout. Combien de soi-disant démocrates, le cœur sur la main et les larmes aux yeux, nous parlent de cette « pauvre opposition de droite persécutée » par ces « hordes de partageux enragés » ! Pourtant, cette opposition est bien celle qui a gouverné le pays sans partage pendant 40 ans et laissa mourir de faim l’immense majorité du peuple vénézuélien lors de cette période et gageons qu’elle ne risque pas de faire beaucoup mieux, maintenant qu’elle est soutenue par des brutes comme Trump et Bolsonaro !

Notons d’ailleurs, pour compléter le tableau, que cette opposition est l’une des plus mauvaises perdantes qu’il nous est possible d’imaginer, puisqu’elle se fait pratiquement toujours battre aux élections, mais n’accepte jamais le résultat des urnes, sauf bien sûr quand elle les gagne (comme les législatives de 2015) ! Ce qui fait que cette opposition, qualifiée de « démocrate » dans nos médias, a utilisé toutes les manœuvres possibles et imaginables pour renverser les résultats des urnes. Ceci allant de la simple manif, au coup d’État, en passant par des insurrections armées.

Mais pourquoi une telle hargne envers les résultats d’une démocratie qu’ils se targuent pourtant de vouloir défendre?

La réponse se trouve dans l’histoire du Venezuela, mais surtout dans l’ordre politique qui suivit la dernière des nombreuses dictatures qu’a connue le pays. Cet ordre, appelé « Pacte de Puntofijo», était un compromis entre les diverses forces du pays qui s’accordaient sur le partage du « gâteau » de la rente pétrolière, mais en jouant le jeu du bipartisme parlementaire. Le résultat de ces décennies fut à l’image de ce qui se passe présentement chez nous, soit une longue séquence de promesses trahies et d’austérité néolibérale qui devait déboucher sur l’implosion du système bipartiste en 1994 et à la victoire de Chavez en 1998.

Comme je viens de le mentionner, l’époque du Pacte de Puntofijo était moins une démocratie qu’une oligarchie, qui utilisait l’argent de la compagnie pétrolière nationale (PDVSA) pour alimenter tout un réseau de privilège qui allait des chefs syndicaux de la CTV, au personnel politique des grands partis, en passant par la bourgeoisie nationale affiliée. La société vénézuélienne de cette époque était donc particulièrement inégalitaire et hypocrite, car une grande majorité de la population (notamment les autochtones et les noirs) était totalement laissée pour compte. L’économie étant basée sur le pétrole et sur certaines productions agricoles, le pays a toujours été susceptible de déstabilisation par les aléas de l’offre et la demande mondiale. Comme beaucoup de pays semi-coloniaux, le Venezuela n’avait et n’a toujours pas d’industrie et de marché intérieur capable de stabiliser l’économie sans la participation aux marchés internationaux. Ce qui a toujours été un problème pour la Révolution bolivarienne.

Lors de l’arrivée de Chavez en 1998, bien des observateurs de la politique vénézuélienne croyaient qu’il s’agissait d’un aventurier qui pouvait être maté par la menace et la corruption. N’oublions pas qu’il y avait un extrême à sa gauche et que la première mesure importante qu’il fit toucha surtout la représentation démocratique avec la constituante de 1999, même si quelques réformes économiques ont également eu lieu dans ce mandat. En fait, le gros des réformes sociales du chavisme sera surtout mis en place lors de son second mandat. Ces politiques sociales, ne nous mentons pas, n’étaient pas tant des mesures socialistes qu’un transfert de la rente pétrolière vers les plus déshérités. Transfert de rente qui prit la forme des « missions ». D’autres projets plus ambitieux furent tentés, comme la généralisation des coopératives, mais la révolution bolivarienne fut toujours plus ou moins aux prises avec les contraintes économiques extérieures ainsi que les coups de force et le sabotage de l’opposition. Ce qui a fait que la politique de court terme fût la règle des années Chavez et explique en grande partie les échecs du « socialisme du XXIe siècle ».

Néanmoins, le bilan n’est pas si noir que cela et la grande masse de la population vénézuélienne (même celle qui n’apprécie pas beaucoup Maduro) n’a aucunement envie de revenir sur les acquis sociaux et le développement économique des années Chavez, pour revenir à l’époque de l’anticommunisme et des guérillas. Je mentionne cette époque, car c’est bien ce qui risque d’arriver. Surtout si une intervention militaire étrangère devait survenir. Le régime de Bogota voisin, celui qui fait tant rêver les réactionnaires du monde entier, n’est-il pas responsable du conflit armé le plus long du dernier siècle ? C’est ce qui arrive quand on assassine systématiquement l’opposition de gauche et qu’on piétine le peuple avec le sérum de cheval du FMI. C’est pourtant ce que souhaite cette opposition vénézuélienne, tous plus ou moins prompts au fascisme, même si d’étiquette « sociale-démocrate ».

Alors aujourd’hui, que faire? Quoi qu’il ne soit pas question de mettre Maduro sur un piédestal ou de prétendre qu’il n’y a aucun problème qui soit issu des décisions politiques PSUV. Il reste néanmoins nécessaire de dénoncer les sanctions économiques, la désinformation médiatique et l’ingérence que font nos pays, car une intervention armée ne peut qu’engendrer une guerre civile comparable à celles qu’ont connues la Syrie et la Libye. Le peuple vénézuélien est beaucoup plus mature que la propagande médiatique le laisse croire et celui-ci saura remplacer Maduro le moment venu. Il est d’ailleurs tout à fait plausible que Maduro passe la main de lui-même, mais, pour cela puisse être possible, un minimum de stabilité est nécessaire. Dans ce contexte, une intervention étrangère ne peut que durcir le pouvoir en place par nécessité de survie.

L’équilibre mondial est un vaste champ de bataille sans foi ni loi et la guerre des intérêts étatiques semble mettre la guerre des classes au second rang. Toutefois, la guerre des classes se fait toujours à l’intérieur de la géopolitique et doit être analysée sans purisme idéologique ni naïveté sur les discours diplomatiques. La guerre des classes fait rage depuis des décennies dans ce pays d’Amérique latine et si nous voulons faire notre part dans le grand rapport de force mondial, il nous faut accepter de jouer (et surtout comprendre) les règles de ce jeu d’échecs amoral qu’est la géopolitique.

En attendant que notre partition arrive, soutenons ceux qui luttent pour la justice et l’indépendance partout dans le monde, car c’est à travers eux que nous forgeons l’avenir commun!

Les socialistes et le mouvement ouvrier contre Thatcher

Le mouvement ouvrier de Liverpool a résisté aux politiques d’austérité du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. En gagnant une majorité au conseil municipal de Liverpool, appuyé par un mouvement de masse et des grèves générales, les élu.es travaillistes de Liverpool ont refusé d’effectuer des coupures dans les budgets municipaux imposés par le gouvernement Thatcher et sont allé.es de l’avant avec un budget des besoins (needs budget). Plutôt qu’imposer des coupures, les classes populaires de Liverpool ont répondu en créant des logements, de l’emploi et construits des infrastructures dont elles avaient besoin.

Comme le mentionne, Tony Mulhearn, conseiller municipal de Liverpool de 1984 à 1987 et membre de The Militant: «Nous avons traduit le socialisme, dans le langage de l’emploi, du logement et des services publics.» Et ça a marché! Le mouvement de Liverpool a non seulement améliorer la vie quotidienne de centaines de milliers de personnes, mais a également tracé la voie pour construire le plus important mouvement responsable de la chute de Margaret Thatcher d’abord, et du gouvernement conservateur peu de temps après avec le All Britain Anti-Poll Tax Federation.

Étudiant·e·s vous invite à participer à une conférence-discussion sur une histoire méconnue du mouvement ouvrier, qui pourtant nous éclaire sur les enjeux politiques du moment : Comment combattre un gouvernement de droite? Quel rôle les socialistes révolutionnaires y ont joué? Comment les groupes populaires et le mouvement syndical ont participé à ces luttes? Quelles ont été les réactions de la droite du parti travailliste et des conservateurs?

Une perspective différente : La philosophie marxiste

Le marxisme est la science des perspectives – regarder de l’avant pour anticiper comment la société se développera – en utilisant la méthode du matérialisme dialectique pour démêler le processus complexe du développement historique. Ce texte veut montrer que disposer d’une philosophie qui permette d’interpréter correctement le monde et qui fournisse une boussole pour le changer est indispensable.

Une philosophie, pour quoi faire ?

« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. »

(Karl Marx, Thèses sur Feuerbach)

Le 21e siècle à peine entamé, un cinquième de la population mondiale vit dans une pauvreté absolue avec un dollar US ou moins par jour, tandis que les biens des 200 personnes les plus riches dépassent le revenu cumulé des 2,4 milliards d’habitant·e·s les plus pauvres de la planète.

Pourtant la prospérité matérielle s’est plus accrue au cours des 100 dernières années que pendant tout le reste de l’histoire humaine. Ainsi la base existe déjà potentiellement pour un progrès de l’humanité qui n’était jusqu’ici qu’un rêve, pour autant que les contradictions crées par le capitalisme lui-même puissent être résolues par les travailleurs·euses du monde.

Les capitalistes, au travers de leur contrôle sur la justice, l’armée, l’enseignement et les médias, essaient en permanence d’empêcher les travailleurs·euses de tirer la conclusion que le capitalisme peut être changé.

Dans la presse populaire, les commentateurs·trices dénoncent de temps à autre tel ou tel symptôme de la maladie du système tout en martelant que l’économie de marché représente la seule possibilité.

En même temps, des justifications plus sérieuses à la supériorité du capitalisme ont été fournies. L’effondrement de l’Union Soviétique en 1989-1992 a donné une énorme impulsion à cette branche particulière de la littérature qu’est la production de mensonges, permettant aux philosophes bourgeois·es de proclamer que le capitalisme a émergé triomphant de sa lutte historique contre le socialisme.

Chaque classe dominante tout au long de l’histoire a cherché à donner à son régime le cachet de la permanence. Sans se soucier qu’il y ait eu par le passé beaucoup d’autres formes de domination de classe, y compris l’esclavage et le féodalisme, les défenseurs·euses béat·e·s du capitalisme croient que leur manière de diriger la société est la meilleure et représente l’Everest de l’évolution.

De nombreux·euses dirigeant·e·s de la social-démocratie ont, à la suite de Tony Blair, dénoncé le marxisme comme un « dogme sectaire et dépassé » et se sont rallié·e·s à une théorie de la Troisième Voie, basée sur la vieille idée qu’il peut y avoir une voie médiane entre le marché et l’économie planifiée.

La plupart des dirigeant·e·s capitalistes croient qu’ils/elles n’ont pas besoin d’une philosophie. Faire de l’argent est tout ce qui importe et ils/elles se contentent de l’idée que « si ça marche, c’est bon ». Ils/elles sont largement empiriques dans leur approche, répondant pragmatiquement aux nouveaux défis et essayant rarement de comprendre les relations et les connexions entre la politique et les événements, les causes et les effets.

Dans les domaines de la politique et de l’économie, ils/elles font leur la philosophie facile et complaisante qui pense que ce qui s’est produit avant continuera à se produire de manière largement inchangée à l’avenir.

Dans les années ‘90, ils/elles étaient persuadé·e·s que le boom de la nouvelle économie continuerait à enfler indéfiniment. Quand la bulle spéculative a explosé ils/elles en ont été étonné·e·s mais, n’apprenant rien, ils/elles se sont gratté la tête et ont affirmé qu’ils/elles avaient prédit que tout cela allait arriver. Puis ils/elles en sont retourné·e·s sur leur confortable petit nuage, persuadé·e·s que le capitalisme s’en remettrait rapidement.

Cette brochure a pour but de montrer que disposer d’une philosophie qui permette d’interpréter correctement le monde et qui fournisse une boussole pour le changer est indispensable. Comme Léon Trotsky l’a observé dans Le Marxisme de notre époque, « si la théorie permet d’apprécier correctement le cours du développement économique, et de prévoir l’avenir mieux que les autres théories, alors elle reste la théorie la plus avancée de notre temps, même si elle date d’un bon nombre d’années ».

Le marxisme est la science des perspectives – regarder de l’avant pour anticiper comment la société se développera, en utilisant la méthode du matérialisme dialectique pour démêler le processus complexe du développement historique.

Il s’efforce d’apprendre à la classe des travailleurs·euses à se connaître et à être consciente d’elle-même en tant que classe. Le matérialisme dialectique – la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée – était et demeure une philosophie révolutionnaire qui défie le capitalisme dans chaque domaine et substitue la science aux rêves et aux préjugés.

Matérialisme contre Idéalisme

« Ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence mais l’existence sociale qui détermine la conscience »

(Marx et Engels, L’idéologie allemande)

Les hommes et femmes ont toujours essayé de comprendre le monde dans lequel ils/elles vivaient en observant la nature et en généralisant leurs expériences quotidiennes. L’histoire de la philosophie montre une division en deux camps : l’idéalisme et le matérialisme. Les idéalistes disent que la pensée (la conscience) est souveraine et que les actions humaines découlent de pensées abstraites, indépendamment des conditions historiques et matérielles.

Marx et Engels furent les premiers à remettre complètement en cause cette conception, en expliquant qu’une compréhension du monde doit partir non pas des idées qui existent dans la tête des gens mais des conditions matérielles réelles dans lesquelles ces idées se développent.

La nature est historique à tous les niveaux. Aucun aspect de la nature n’existe « tout simplement » : chacun·e a une histoire, vient au monde, change et se développe, et finalement cesse d’exister. Des aspects de la nature peuvent apparaître fixes, stables, dans un état d’équilibre pour une période de temps plus ou moins longue, mais aucun n’est dans cet état de manière permanente ou éternelle. Comme l’a dit Trotsky, « La conscience grandit de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse ».

Marx et Engels basèrent leur matérialisme sur les idées et la pratique des grands philosophes matérialistes du 18e siècle. La Renaissance du 16e siècle, avec son expansion de la curiosité culturelle et scientifique, fut à la fois une cause et un effet de la croissance initiale du capitalisme. Ainsi que l’écrivit Engels, « La science s’est rebellée contre l’Eglise; la bourgeoisie ne pouvait rien faire sans la science et dût donc se joindre à la rébellion ».

Les scientifiques développèrent fiévreusement l’astronomie, la mécanique, la physique, l’anatomie et la physiologie en disciplines séparées, bouleversant en conséquence les antiques croyances en un dieu inviolable. Ainsi Galilée commença par découvrir quelques-unes des propriétés physiques de l’univers et révéla que les planètes tournaient autour du soleil. Plus tard, la théorie de la gravité et les lois du mouvement physiques établies par Newton dévoilèrent les mystères du mouvement et de la mécanique. Le philosophe Hobbes déclara qu’il était impossible de séparer la pensée de la matière pensante. Marx observa que le siècle des « Lumières » avait « éclairci les esprits » pour la grande Révolution française et l’âge de la raison.

Mais Engels ajouta que « La limitation spécifique de ce matérialisme tenait à son incapacité à saisir l’univers comme un processus, comme une matière subissant un développement ininterrompu ». Ce furent Marx et lui qui fusionnèrent les brillantes avancées scientifiques du matérialisme avec la pensée dialectique, créant ainsi la théorie la plus clairvoyante et la plus révolutionnaire pour expliquer et changer le monde.

Le philosophe allemand Hegel qui, au début du 19e siècle, ressuscita la dialectique issue de la pensée de la Grèce antique, défendait une approche idéaliste. Selon lui, les pensées dans le cerveau n’étaient pas les images, plus ou moins abstraites, des choses et des processus réels mais, au con-traire, les choses et leurs développements n’étaient que les images réalisées de l’Idée/Dieu existant quelque part depuis l’éternité avant même que le monde existe.

Marx clarifia cette confusion en remettant le raisonnement sur ses pieds : « Pour moi, l’idée n’est rien d’autre que le monde matériel reflété dans l’esprit humain ».

Le marxisme se base donc sur une vue matérialiste de l’histoire. Le monde matériel est réel et se développe à travers ses propres lois naturelles. La pensée est un produit de la matière sans laquelle il ne peut y avoir d’idées séparées.

Il en découle clairement que le marxisme rejette les vérités universelles, les religions et les esprits. Toutes les théories sont relatives, parce qu’elles ne saisissent qu’un aspect de la réalité. Au départ, elles sont censées posséder une validité et une application universelles. Mais, arrivé à un certain point, des déficiences apparaissent dans la théorie. Celles-ci doivent être expliquées et de nouvelles théories sont développées afin de rendre compte de ces exceptions. Mais les nouvelles théories ne se contentent pas de remplacer les anciennes : elles les incorporent sous une forme nouvelle.

Ainsi, dans le domaine de l’évolution biologique, les marxistes ne sont ni des déterministes biologiques ni des déterministes culturel·le·s. Il y a une interaction dialectique entre nos gènes et notre environnement.

Récemment, le « projet du génome humain » a permis de dresser la carte complète de la structure des gènes qui passent d’une génération humaine à l’autre. Des biologistes ont affirmé que ces découvertes allaient révéler à quel point les gènes individuels façonnent les modèles de comportement, de la préférence sexuelle à la criminalité et même aux préférences politiques ! Une conséquence de cette théorie serait évidemment que la position d’une personne dans la société serait largement prédéterminée et inaltérable. Cependant toutes les tentatives pour « marquer » les gènes responsables de « l’intelligence » ont échoué et la tentative de définir la position sociale comme génétiquement déterminée a été dénoncée comme une pure conséquence de l ‘idéologie des biologistes concernés.

Et dans une percée qui a révolutionné notre compréhension du comportement humain, des scientifiques ont récemment découvert que nous possédions beaucoup moins de gènes qu’on le pensait auparavant, révélant ainsi que les influences environnementales sont beaucoup plus puissantes pour façonner la manière dont agissent les humains.

Qu’est-ce que la pensée dialectique ?

« Les hommes ont pensé dialectiquement longtemps avant de savoir ce qu’était la dialectique, exactement comme ils ont parlé en prose longtemps avant qu’existe le terme de prose. »

(Engels, L’Anti-Duhring)

La dialectique est la philosophie du mouvement. La méthode dialectique d’analyse nous permet d’étudier les phénomènes naturels, l’évolution de la société et de la pensée comme des processus de développement reposant sur le mouvement et la contradiction.

Tout est dans un état permanent de mouvement et de changement. Toute réalité est de la matière en mouvement.

Les racines de la pensée dialectique peuvent être retracées jusqu’aux penseurs de la Grèce antique qui, parce que leur civilisation n’était pas encore assez avancée pour disséquer la nature et l’analyser dans ses composantes séparées, voyaient cette même nature comme une totalité, avec ses connections, dialectiquement. Rien dans la vie n’est statique. Pour reprendre les mots du philosophe de la Grèce antique Héraclite, « Tout s’écoule, tout change ».

On trouve des illustrations du développement de notre Terre et de l’espace partout autour de nous dans la Nature. Les astronomes restent fasciné·e·s devant les super-télescopes qui nous permettent d’assister à la naissance et à la mort d’étoiles extrêmement lointaines tandis qu’aucun·e géologue ou vulcanologue ne pourrait raisonner sans avoir une compréhension des lois de base de la dialectique – le changement de la quantité en qualité, l’interpénétration des contraires et la négation de la négation.

Dans les mathématiques, une approche dialectique est aussi indispensable. Dans la vie de tous les jours, nous avons souvent besoin de faire la distinction entre une ligne droite et une ligne courbe. Mais mathématiquement une droite est simplement un type particulier de courbe. Toutes deux peuvent être traitées en utilisant une simple équation mathématique générale.

Nous apprenons aussi comment, à une température spécifique, la glace solide se change en eau liquide et comment, à une température plus haute, celle-ci se change en vapeur, un gaz. Nous apprenons aussi que ces trois substances apparemment différentes sont en réalité des manifestations différentes du mouvement des mêmes molécules d’eau. Mais bien que la société capitaliste utilise la méthode dialectique dans sa quête de progrès scientifique, dans les domaines de l ’économie et de la philosophie par contre, elle cherche obstinément à réfuter la dialectique, en s’habillant dans la camisole de force de la métaphysique (logique formelle). Celle-ci, traduite en politique, devient une justification du statu quo, l’idée que l’évolution procède à pas de souris et sans bouleversements.

Il n’est pas difficile de voir pourquoi. Expliqué de manière marxiste, le développement de toutes les formes anciennes et actuelles de société montrerait que, dans certaines périodes de l’Histoire, quand le mode de production est entré en conflit aigu avec le mode d’échange, des guerres et des mouvements révolutionnaires ont suivi. Les formes de lutte de classes ont changé à travers différentes époques mais la lutte fondamentale portant sur la répartition du surproduit entre exploiteurs·euses et exploité·e·s forme une ligne continue depuis les premières sociétés esclavagistes jusqu’à aujourd’hui.

La classe capitaliste – la bourgeoisie, telle que Marx l’a décrite – doit donc nous cacher la conception matérialiste de l’histoire, préférant exalter les actions des grands hommes (et occasionnellement des grandes femmes !) qui sont censés avoir changé l’Histoire. Les grandes révolutions sociales sont attribuées non à la lutte entre les classes mais aux erreurs de rois et de tsars tyranniques et aux ambitions sanglantes d’hommes sans foi ni loi comme Cromwell, Robespierre et Lénine, pour ne citer que leurs trois bêtes noires préférées.

La pensée métaphysique est souvent décrite comme la science des choses et non du mouvement. Se basant sur des techniques de classification rigides et voyant les choses comme des entités statiques, elle est un outil utile dans nos vies quotidiennes mais ne nous laisse pas voir les choses dans leurs connexions.

La logique formelle voit la cause et l’effet comme deux contraires mais, pour les marxistes, les deux catégories fusionnent, se mélangent et se fondent l’une en l’autre tout le temps. Trotsky a comparé la logique formelle à la dialectique en utilisant l’analogie entre une photographie et un film. La première a son utilité mais, dès que nous entrons dans des questions complexes, la logique formelle s’avère inadéquate. Par exemple, nous pouvons dire que la société dans laquelle nous vivons est capitaliste. Mais en la voyant dialectiquement comme une société bourgeoise ayant atteint un stade avancé de développement, nous devons ajouter qu’elle possède encore quelques vestiges de la féodalité mais surtout qu’elle contient dans son potentiel technologique les bases d’une économie planifiée socialiste.

Cet exemple n’a rien d’abstrait. Les marxistes utilisent la méthode dialectique dans le but de clarifier les perspectives. Toutes les réalités comportent en elles plus d’une facette. Quel stade de développement a atteint le capitalisme chez nous, quel caractère aura la prochaine récession, quelle est la puissance de la classe des travailleurs·euses, quel est le rôle du Parti Socialiste et des directions syndicales, où et quand pouvons-nous nous attendre à une nouvelle vague de grandes luttes dans les entreprises,… toutes ces questions et bien d’autres encore ne peuvent trouver de réponse qu’en analysant la société dialectiquement.

Les lois de la dialectique

« La dialectique n’est rien de plus que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée. »

(Engels, L’Anti-Duhring)

Reposant sur les lois du mouvement, la dialectique nous permet de saisir les choses dans leurs connexions.

Nos corps et nos pensées changent continuellement. De la conception jusqu’à la mort, il n’y a jamais un instant où notre développement physique est suspendu, pas plus que ne le sont nos pensées et notre évolution mentale. Nos idées évoluent sans cesse.

Mais comment la dialectique s’applique-t-elle spécifiquement à l’étude de la société ? Quelles sont les lois générales du matérialisme dialectique au-delà de l’idée primordiale que tout change ? Si la dialectique est la boîte à outils théorique des marxistes, à quoi ressemblent les outils et comment nous aident-ils à défier le capitalisme et à changer la société ?

Marx et Engels ont élaboré trois grandes lois interconnectées qui sont continuellement à l’œuvre et qui nous donnent un aperçu de la manière dont la société se développe et des tâches pratiques et théoriques auxquelles nous sommes confronté·e·s quand nous cherchons à construire les instruments pour renverser le capitalisme.

1. La loi de la quantité et de la qualité

De la même manière qu’un scientifique est familier du concept selon lequel les choses altèrent leur qualité à certains points quantitatifs (l’eau en vapeur au point d’ébullition), un·e observateur·trice de l’évolution des sociétés de classes rencontre la même loi.

La société ne se développe pas d’une manière lente et évolutive. Les frictions entre les classes peuvent créer – et créent effectivement – des périodes épisodiques de lutte aiguisée conduisant à des crises sociales et politiques, à des guerres et des révolutions.

Pendant une longue période, la lutte de classes peut sembler être au minimum, avec un bas niveau de lutte dans les entreprises, un désintérêt apparent pour la lutte politique,… Cependant les marxistes voient les événements sous leurs multiples aspects. En surface, il peut y avoir une stabilité apparente mais une accumulation de frustration et d’opposition au capitalisme peut exploser tout d’un coup, créant des conditions entièrement nouvelles pour la lutte et prenant les patrons et leurs partis politiques complètement par surprise. Cette loi est reconnue sous une forme vulgaire par quelques philosophes bourgeois qui, généralement après l’événement, font tristement référence à « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Elle a d’énormes conséquences pour les marxistes.

Nous analysons avec soin l’évolution des conflits de classe et nous saisissons chaque occasion pour intervenir dans le mouvement des travailleurs·euses afin de populariser les idées socialistes et de tirer avantage de ces changements soudains et de ces tournants brusques.

Cette loi n’implique pas toujours un progrès. Pendant longtemps, nous avons caractérisé la bureaucratie stalinienne dans l’ancienne Union Soviétique comme un frein relatif à l’économie planifiée. Nous entendons par là que, malgré la gabegie et la corruption des bureaucrates, il y avait encore un potentiel pour une croissance de l’économie planifiée, bien que moins efficace que si la classe des travailleurs·euses avait été aux commandes. Dans les années ‘60, le style de commandement autoritaire et par en haut du Kremlin a du affronter les nouveaux défis posés par une forme techniquement plus avancée d’économie. La maxime de Trotsky selon laquelle une économie planifiée a besoin du contrôle des travailleurs·euses comme un corps a besoin d’oxygène est devenue plus pertinente que jamais. Nous avons analysé ce changement et nous avons conclu que la bureaucratie s’était transformée d’un frein relatif en un frein absolu.

La quantité s‘est transformée en qualité. Partant d’une étude de toutes les statistiques économiques illustrant le déclin de l’URSS, nous avons commencé à tirer des conclusions théoriques élaborées.

Une société entrée dans une crise économique, sociale et politique où la caste bureaucratique est devenue absolument incapable de jouer encore un quelconque rôle progressiste ne peut rester indéfiniment en apesanteur. Le point a rapidement été atteint où soit la classe des travailleurs·euses devrait renverser le démon de la bureaucratie et mener une révolution politique, soit il y aurait une contre-révolution sociale conduisant à la restauration du capitalisme. Cette possibilité a été prédite par Trotsky il y a plus de 50 ans. La triomphe de la deuxième option – avec Eltsine détruisant tous les gains subsistant de la révolution de 1917 – a marqué une défaite qualitative pour la classe des travailleurs·euses en Russie et partout ailleurs.

2. L’interpénétration des contraires

La dialectique quand elle est appliquée à la lutte des classes n’a pas le même degré de précision que dans les laboratoires scientifiques. Le rôle des individus, des partis politiques et des mouvements sociaux n’est pas scientifiquement prédéterminé. Un·e dirigeant·e syndical·e respecté·e pour ses prises de position de gauche peut capituler le jour où il/elle est confronté·e à une attaque déterminée du patronat. Inversement, un·e dirigeant·e syndical·e modéré·e peut surprendre en devenant, sous une pression massive de sa base, beaucoup plus militant·e que prévu.

Il n’y a pas d’absolu dans la lutte des classes. Nous insistons souvent sur le fait que la croissance et la récession ne sont pas des catégoriques antithétiques comme le proclament les manuels d’économie les plus rudimentaires. Dans chaque croissance économique du capitalisme se trouvent les germes de la future récession et vice versa. Ce n’est pas la récession elle-même qui amène les travailleurs·euses à se rebeller contre le système capitaliste. L’exact opposé peut être vrai aussi, avec des travailleurs·euses intimidé·e·s par la menace d’un chômage massif. Inversement, au cours d’une période de croissance, les travailleurs·euses peuvent partir à l’offensive non seulement pour récupérer les gains qui ont été perdus pendant la récession précédente mais aussi pour gagner de nouvelles victoires sur les salaires et les conditions de travail.

Trotsky a analysé cette loi dans son analyse des forces qui ont fait la révolution russe en 1917 : « Pour pouvoir réaliser l’Etat des Soviets, une convergence et une pénétration mutuelle de deux facteurs appartenant à des espèces économiques complètement différentes était indispensable : une guerre paysanne – c’est-à-dire un mouvement caractéristique de l’aube du développement bourgeois – et une insurrection prolétarienne, le mouvement qui signale la fin de celui-ci » (Histoire de la Révolution russe).

Ce « développement inégal et combiné » illustre la manière complexe selon laquelle se développe la société. L’application de la loi de l’interpénétration des contraires est cruciale pour nous permettre d’avoir une vision claire du stade que le capitalisme a atteint, de sa future évolution et des réponses que nous devons y apporter.

3. La négation de la négation

Décrite par Engels comme « une loi de développement de la nature, de l’histoire et de la pensée extrêmement générale et, pour cette raison, extrêmement pénétrante et importante », la négation de la négation traite du développement au travers de contradictions qui naissent et se développent en annulant, ou niant, une forme d’existence, une théorie ou un fait antérieurs avant d’être plus tard niées à leur tour.

Le cycle économique du capitalisme illustre cette loi. Au cours de la phase de croissance, de grandes richesses sont créées mais elles seront partiellement détruites lors de crises épisodiques de surproduction. Celles-ci créent, à leur tour et à nouveau, les conditions pour une nouvelle croissance, qui assimile et développe des méthodes de production précédemment acquises avant d’entrer une nouvelle fois en contradiction avec les limites de l’économie de marché et être partiellement niées par celles-ci.

Tout ce qui existe évolue ainsi sous la pression de la nécessité. Mais tout périt avant d’être transformé en quelque chose d’autre. Ainsi ce qui est « nécessaire » à un moment et à un endroit devient « non nécessaire » dans de nouvelles conditions. Chaque chose crée son contraire qui est destiné à le vaincre et à le nier.

Les premières sociétés étaient des sociétés sans classe basées sur la coopération au sein de la tribu. Elles ont été niées par l’émergence de sociétés de classe reposant sur des niveaux matériels de richesse qui se développaient. La propriété privée des moyens de production et l’Etat, qui sont les caractères fondamentaux de la société de classe et qui à l’origine ont marqué un grand pas en avant, ne servent plus aujourd’hui qu’à freiner et à limiter les forces productives et à menacer tous les gains réalisés précédemment par le développement humain.

La base matérielle existe maintenant pour remplacer le système patronal par le socialisme, dont l’embryon est déjà contenu dans la société de classes, mais qui ne pourra jamais être réalisé avant que la classe des travailleurs·euses nie le capitalisme. Comme l’écrivit Marx, « La victoire du socialisme marquera une étape nouvelle et qualitativement différente de l’histoire humaine. Pour être plus précis, elle marquera la fin de la préhistoire de la race humaine et ouvrira sa véritable histoire » (Thèses sur Feuerbach).

Le matérialisme dialectique comme théorie révolutionnaire

« La dialectique, la prétendue dialectique objective, prévaut à travers la Nature. »

(Engels, Dialectique de la nature)

Dans le domaine de la science, la méthode dialectique continue, explicitement ou implicitement, à être un outil vital de progrès. Des disciplines apparemment sans rapport entre elles en sont venues à partager des visions et des méthodologies reflétant la nature interconnectée de notre univers vivant.

Même le philosophe idéaliste Kant, qui écrivait avant l’époque de Marx et Engels et qui croyait en un être suprême, a été forcé par l’expérience d’arriver inconsciemment à une position dialectique. Il argumenta que si la Terre était venue au monde, alors ses actuels états climatiques, géographiques et géologiques, ses plantes et ses animaux, tous devaient être venus au monde; la terre devait ainsi avoir une histoire non seulement de coexistence dans l’espace mais aussi de succession dans le temps.

En particulier, la théorie de l’évolution de Darwin, dont la signification révolutionnaire a été immédiatement perçue par Marx et Engels, a elle-même été enrichie suite à de nouvelles études et expériences et a ainsi fourni une confirmation plus profonde de la dialectique de la nature. Darwin a démontré comment l’évolution se développe à travers la sélection naturelle, provoquant la colère de ceux pour qui « Dieu » déterminait tout. Mais alors qu’il déclarait que « la nature ne fait pas de bond », le débat fait rage aujourd’hui parmi les néo-darwinistes sur la question de savoir si des bonds se produisent et quelle est leur nature.

Grâce à l’incorporation de la science génétique au darwinisme, on a pu commencer à étudier de nouveaux concepts à côté de la sélection naturelle – comme la mutation (la formation spontanée de nouvelles variations dans le matériel génétique), l’écoulement de gènes (l’introduction de nouveaux gènes dans une population par l’immigration ou l’élevage) et la dérive génétique (des changements aléatoires de gènes dans une population due à sa taille réduite).

L’idée que la vitesse du changement évolutif peut varier énormément est maintenant largement acceptée, apportant ainsi une brillante confirmation de la dialectique comme science des tournants brusques et des changements soudains en opposition à un développement graduel. La théorie de l’équilibre ponctué porte cette idée un pas plus loin encore en affirmant que le développement ou l’apparition de nouvelles espèces peut, à l’échelle du temps géologique, briser instantanément un équilibre apparemment stable.

Cette théorie rend compte de la rapide et soudaine apparition d’espèces ainsi que de l’extinction en masse d’espèces, de la même manière dont Darwin parlait de la lutte pour l’existence de variétés individuelles au sein d’une même espèce.

Les théories scientifiques modernes reposent sur une vue dialectique de la nature. La mécanique quantique, sur laquelle est basée toute la technologie moderne, repose sur l’unification de deux concepts classiques (apparemment contradictoires), ceux du mouvement des ondes et du mouvement des particules pour produire une nouvelle compréhension plus profonde de la nature de la réalité. Les théories des particules fondamentales travaillent sur des concepts qui éclairent la contradiction entre la matière et l’espace-temps dans lequel se meut la matière.

Vers un monde socialiste

Les causes finales de tous les changements sociaux et de toutes les révolutions politiques doivent être cherchées, non dans les cerveaux des hommes et des femmes, non dans une meilleure conception humaine de la vérité éternelle et de la justice, mais dans les changements dans les modes de production et d’échange. Elles doivent être cherchées non dans la philosophie, mais dans l’économie de chaque époque particulière.

Le matérialisme dialectique n’est pas une théorie ennuyeuse réservée aux études d’académiciens érudits. Il est un guide pour l’action. Pour les travailleurs·euses et les jeunes cherchant à comprendre le capitalisme et, plus important encore, à le changer, il est un outil indispensable.

Le soi-disant Nouvel Ordre Mondial prouve quotidiennement qu’il est encore moins harmonieux que l’ancien. Sur les six milliards de personnes sur Terre, près de 3,6 milliards n’ont ni argent ni crédit pour acheter quoi que ce soit. La majorité des habitant·e·s de la planète restent au mieux des « lécheurs·euses de vitrines ». Bien que le développement de sociétés géantes enjambant les continents et l’existence de technologies informatiques de pointe montrent le potentiel qui existe pour une planification mondiale de la production et du commerce, le capitalisme demeure un système basé sur une concurrence pleine de gaspillage entre Etats-nations dans laquelle des multinationales rivales luttent pour augmenter leurs parts de marché, leur productivité et leurs profits à nos dépens.

L’Histoire est faite par des hommes et des femmes conscient·e·s, chacun·e conduit·e par des motivations et des désirs bien définis. Les grandes révolutions sociales du passé ont été menées par des minorités qui arrivaient au premier plan parce qu’elles exprimaient le plus clairement les nouveaux besoins économiques et politiques d’une classe montante. La lutte pour le socialisme est qualitativement différente dans la mesure où elle implique la participation consciente de la majorité de la population – la classe des travailleurs·euses et les masses opprimées du monde – pour affronter un capitalisme malade mais omniprésent.

Notre tâche est de canaliser l’infatigable énergie des travailleurs·euses à l’échelle mondiale afin d’en finir avec l’exploitation, et cela à travers la construction d’une force socialiste puissante. La méthode dialectique, appliquée à chaque stade de la lutte des classes, illumine notre chemin, nous permet de transformer nos idées en une force matérielle et rapproche le jour où les hommes et les femmes pourront passer du règne de la nécessité au règne de la liberté.

Robin Clapp

Plus que des Rois et des Reines… La vision marxiste de l’Histoire

Pourquoi étudier l’Histoire ?

Le capitalisme, le système sous lequel nous vivons aujourd’hui, est inégal et antidémocratique. Pourquoi ? Parce que le capitalisme est une société de classes basée sur l’exploitation de la classe des travailleurs·euses (la majorité de la population) par la classe des capitalistes (une petite minorité de la population) qui possède et contrôle les industries et les institutions financières et qui domine les gouvernements et les institutions politiques.

On nous fait croire que le capitalisme est la meilleure manière d’organiser la société, que le socialisme est impossible. On nous fait croire que l’Histoire est faite par des personnalités remarquables comme les rois, les reines et les politicien·ne·s, et que les travailleurs·euses n’ont pas le pouvoir de changer la société.

Certains veulent même nous faire croire qu’il n’existe aucun moyen de comprendre comment se développe la société : les adeptes du post-modernisme, une théorie qui a gagné en popularité dans les années ‘90, croient qu’il n’y a pas de lois générales qui gouvernent le développement de la société.

Rien de tout cela n’est vrai. La théorie du matérialisme historique, développée par Marx et Engels, apporte un cadre d’analyse de la société humaine et des lois de son développement. Cette théorie explique que les sociétés de classes n’ont pas toujours existé, que les premières sociétés humaines n’étaient pas divisées en classes et qu’elles étaient basées sur la coopération et non sur l’exploitation.

Ce texte a pour but de montrer comment les dirigeant·e·s d’aujourd’hui essayent de faire accepter à la population l’idée qu’il n’y a aucune alternative au capitalisme, mais aussi comment la réalité de la vie force la population à chercher une alternative et à expliquer les batailles d’idée que cela engendre. Plus important encore, elle explique les raisons pour lesquelles nous, la classe des travailleurs·euses, avons le pouvoir de renverser le système capitaliste, tou·te·s ensemble, et de créer une société qui abolisse l’exploitation de classe, une société qui combine la démocratie, l’égalité et la liberté existant dans les premières sociétés avec les avantages des développements économiques, scientifiques et technologiques modernes : une société socialiste.

1. La société humaine est basée sur des forces matérielles

Matérialisme contre idéalisme

Marx et Engels ont élaboré leur étude de la manière dont se développe la société humaine à travers une lutte acharnée contre les philosophes « idéalistes ».

Beaucoup de gens pensent que le socialisme est « idéaliste », que c’est une bonne idée mais que c’est irréalisable (ce que Marx et Engels appelait l’« utopisme »). Au contraire, les idées du socialisme et du marxisme sont réalistes et très praticables car elles sont basées sur l’analyse du monde réel et de son fonctionnement.

Contrairement à la manière dont la plupart des gens comprennent ce mot aujourd’hui, l’« idéalisme » désignait à l’origine un courant de la pensée philosophique. Les idéalistes pensaient que les idées viennent en premier et que la réalité matérielle arrive à l’existence en résultat de ces idées. Un·e idéaliste (en philosophie) dirait que les changements dans la réalité matérielle sont provoqués par les idées et non par des forces matérielles et que les idées ont une existence indépendante – et même sans relation – avec la réalité matérielle.

Tout en reconnaissant que les idées jouent un rôle important dans le changement social, les marxistes sont matérialistes (ici aussi dans le sens philosophique du terme). Pour un·e matérialiste, la société humaine et l’histoire est modelée par des forces économiques et sociales matérielles – des choses et des processus bien réels – et les idées sont le reflet de cette réalité matérielle dans la conscience humaine.

Les marxistes pensent que la société humaine est basée sur des forces matérielles. En d’autres mots, pour que n’importe quelle société humaine puisse exister, les humains doivent produire les biens de première nécessité qui leur permettent de survivre : la nourriture, un abri, de l’eau,… Ce sont des éléments matériels sans lesquelles nous mourrions. Mais la manière dont nous interagissons pour produire ces biens indispensables – qui sont les gens qui ont le contrôle sur les produits issus du travail et comment utilisent-ils ceux-ci ? – détermine le type de société dans laquelle nous vivons.

Au commencement : l’évolution

Sans certains facteurs physiques, la société humaine telle que nous la connaissons ne se serait jamais développée : le vaste cerveau humain, l’appareil phonatoire (la langue, le palais, les dents, les cordes vocales) et les pouces opposables.

Le développement et la croissance du cerveau et de l’appareil phonatoire sont apparus à cause de la manière dont les humains ont évolué en interaction avec leur environnement. Les premiers humains étaient moins bien adaptés à leur environnement que beaucoup d’espèces. Ils ont compensé ce handicap en travaillant ensemble dans de larges groupes et en développant des outils.

La croissance de la taille physique du cerveau humain (qui est beaucoup plus grand que celui de n’importe quel autre animal quand on les compare en tenant compte des poids de leurs corps respectifs), est à la fois le résultat du développement de l’intelligence humaine (provoqué par le besoin de coopérer et de fabriquer des outils) et la cause d’une nouvelle croissance. Avec une plus grande quantité de cerveau disponible à l’utilisation, les premiers humains ont eu plus de potentiel pour développer encore plus leur intelligence.

Le fait d’avoir des pouces opposables nous permet de tenir, de fabriquer et d’utiliser des outils. Sans la belle habileté de manipulation que ceux-ci rendent possible, les premiers humains n’auraient pas été capables de développer et d’utiliser les outils sophistiqués qui leur ont permis de survivre et de prospérer dans un environnement changeant.

Sans la large gamme de sons que l’appareil phonatoire nous permet de produire, les sociétés primitives n’auraient jamais pu développer les langages complexes qui ont permis de communiquer des idées et de coopérer sur une large échelle.

En résumé, le développement de nouvelles capacités de faire face à la lutte pour la survie a provoqué des changements physiques. A leur tour, ces changements physiques ont ouvert de nouvelles possibilités pour le développement du langage, de la fabrication d’outils et des capacités mentales (comme la pensée abstraite). Et ces deux processus ont continué de se développer et de se renforcer l’un l’autre.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs / le communisme primitif

On nous a enseigné que les sociétés de classes ont toujours existé, que l’exploitation de classe est un aspect naturel et inévitable de la société humaine. Mais ce n’est pas vrai.

Les premières sociétés humaines étaient des sociétés sans classe basées sur la coopération et le consensus et ne connaissant pas l’exploitation ou l’oppression systématique d’un quelconque groupe sur un autre.

Ce type de société, habituellement appelée société de chasseurs-cueilleurs, n’a pas été un bref interlude dans l’exploitation et l’oppression que nous connaissons dans les sociétés de classe. Cela a été la seule façon dont les sociétés ont été organisée pendant plus de 100.000 ans, jusqu’à ce que des sociétés de classes commencent à se développer il y a environ 10.000 ans. Même aujourd’hui, il existe encore quelques régions dans le monde où des sociétés de chasseurs-cueilleurs existent encore (quoique ce ne sera peut-être plus le cas pour longtemps, car elles sont toutes sous la pression d’une absorption dans l’économie capitaliste mondiale). Pourquoi les sociétés de chasseurs-cueilleurs fonctionnaient-elles si différemment de la société actuelle ? La réponse tient à la manière dont la production des biens indispensables était organisée.

Pour tenter de subvenir à leurs besoins, ces groupes combinaient, d’une part, la chasse d’animaux sauvages et la récupération de charognes et, d’autre part, la cueillette de plantes sauvages. Ils étaient à la merci de leur environnement et ne pouvaient stocker de grosses quantités de nourriture sur le long terme, en particulier parce qu’ils voyageaient généralement sur de longues distances à la recherche de nourriture, et ce pendant parfois plusieurs saisons.

Chacun·e était intégré·e la production des biens de première nécessité (nourriture, abri,…) car autrement tout le monde serait mort de faim. Il n’existait aucun espace dans lequel une élite aurait pu se développer en organisant l’exploitation du travail des autres.

Il y avait souvent des différences dans le travail que faisaient les gens. Par exemple, dans beaucoup de sociétés de chasseurs-cueilleurs, les femmes semblent avoir consacré plus de temps à la garde des enfants tandis que les hommes se consacraient plus à la chasse, bien que cette division élémentaire du travail était très flexible et n’existait pas partout.

Cependant, ces différences, là où elles existaient, étaient dues à des raisons pratiques et ne menaient à aucun jugement de valeur sur le statut de chaque type de travail ou des gens qui l’accomplissaient (comme c’est le cas aujourd’hui). C’est seulement quand la société s’est divisée en classes que la garde des enfants et les autres travaux associés aux femmes ont perdu leur valeur et que l’oppression systématique de la femme a commencé.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs avaient tendance à vivre en petits groupes (la taille de ceux-ci dépendant des ressources dont ils disposaient) qui étaient liés à d’autres petits groupes vivant dans la même région. Les études sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs réalisées au siècle dernier montrent que, dans de nombreux cas, celles-ci avaient développé des systèmes complexes de partage des ressources au sein des groupes et entre ceux-ci pour avoir une sorte d’assurance contre les famines et les conflits.

Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, si un groupe se porte bien, il est dans son intérêt à long terme de partager les fruits de ses succès avec d’autres groupes. S’il dispose d’un surplus de nourriture qu’il ne peut pas manger ou conserver, il en donne une partie à d’autres groupes, sachant que les autres feraient pareil s’ils se retrouvaient dans la même situation.

Ceci représente non seulement une aide pour ces groupes quand la nourriture se fait rare, mais aussi un moyen de réduire les conflits entre eux. Quand chacun dépend de chacun, il est dans l’intérêt de tou·te·s d’éviter les conflits.

Marx et Engels ont décrit ces sociétés de chasseurs-cueilleurs sous le nom de « communisme primitif » parce que la manière dont les biens essentiels étaient produits et distribués dans ces sociétés – leur « mode de production » – produisait en retour une méthode démocratique et coopérative de prise de décision. La citation ci-dessous décrit comment ce processus se déroulait entre des groupes de Boshimans parlant la langue G/wi dans la réserve du Kalahari central du Bostwana à fin des années ‘50 et au début des années ‘60: « Le consensus est atteint au terme d’un processus d’examen des divers scénarios d’action possibles conduisant au rejet de tous sauf un. C’est un processus d’élimination successive de propositions jusqu’à ce qu’il n’en subsiste plus qu’une qui ne rencontre plus d’opposition significative. Celle-ci est alors adoptée par le groupe. Le fait que ce soit le groupe dans son ensemble qui décide est à la fois nécessaire et suffisant pour légitimer ce qui est décidé et pour rendre la décision contraignante pour tous ceux qu’elle concerne ou qu’elle affecte. » (Political process in G/wi bands by George Silberbauer (extrait de Politics and history in band societies, edited by Eleanor Leacock and Richard Lee, published by Cambridge University Press, 1982))

On nous dit souvent que l’égoïsme, la brutalité et la guerre que nous voyons dans le monde aujourd’hui font partie de la nature humaine, que les humains ne sont pas conçus pour coopérer et vivre en égaux. Mais l’existence de sociétés de « communisme primitif » partout dans le monde pendant une période de temps aussi longue prouve que ce n’est pas le cas.

La nature humaine a des possibilités quasi-illimitées. La vie dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’était certainement pas parfaite. Il devait y avoir des privations et des désaccords entre individus. Mais la manière dont ces sociétés étaient organisées aidait à mettre en évidence les aspects les plus coopératifs et les plus positifs de la nature humaine tout en rejetant au second plan des aspects plus négatifs comme l’égoïsme et la cupidité. Tout comme la société de chasseurs-cueilleurs l’a fait hier, une société socialiste serait capable demain de faire ressortir le meilleur dans la nature humaine

La révolution néolithique…

Il y a à peu près 10.000 ans, deux découvertes ont commencé à révolutionner la façon dont les sociétés humaines s’organisaient : la culture de plantes (l’agriculture) et la domestication d’animaux.

Ces deux innovations, connues sous le nom de révolution néolithique, ont, pour la toute première fois, permis aux humains d’exercer un certain contrôle sur leur environnement. La productivité du travail a augmenté considérablement : les humains n’avaient plus besoin de se déplacer pour trouver de la nourriture aux différents moments de l’année, ils pouvaient cultiver et stocker leurs propres réserves de nourriture. De ce fait, ils n’étaient plus entièrement dépendants des conditions naturelles.

Ces changements ont mené à l’établissement de campements plus permanents, où les réserves de nourriture pouvaient être stockées et où on pouvait à la fois s’occuper des cultures et des animaux et les défendre contre des attaques. La quantité de nourriture disponible a augmenté considérablement, en même temps que la population humaine dans les sociétés néolithiques se développait rapidement.

Pour la première fois, la société humaine était capable de produire un surplus permanent (c’est-à-dire une quantité de nourriture et de biens dépassant ce qui est nécessaire à la survie), ce qui a permis à une partie de la société d’être délivrée du travail quotidien qui consiste à produire les biens de base, sans mettre en péril la survie du groupe.

Une partie de la société a ainsi pu se consacrer bien davantage à des tâches spécifiques et spécialisées, qui allaient de la pratique de rituels dont on pensait qu’ils apportaient de la nourriture et de la chance au groupe, jusqu’à la fabrication d’outils et au développement de nouvelles techniques comme la fonte du métal et la cuisson de la poterie.

Tout ceci a conduit à des méthodes plus productives d’utilisation du travail humain, comme par exemple l’utilisation d’outils en métal dans l’agriculture.

A mesure qu’augmentait la productivité du travail et que se complexifiaient certaines sociétés, une couche d’administrateurs s’est développée. Le premier système d’écriture connu dans le monde, par exemple, a été développé par les Sumériens peu avant 3.000 avant JC.

Le développement de la société sumérienne, qui a émergé entre les fleuves Tigre et Euphrate, non loin de l’actuelle ville de Bagdad, s’est fait sur base de l’irrigation. La création par les habitants de systèmes de canaux pour acheminer l’eau de pluie et l’eau des fleuves vers les champs ou les cultures a eu pour effet d’augmenter massivement le rendement des cultures. Mais, tant pour organiser le travail de creusage des canaux d’irrigation nécessaire à l’entretien d’une population nombreuse et en expansion que pour assurer une distribution efficace de l’eau, la société sumérienne avait besoin d’administrateurs·trices.

La première écriture sumérienne a pris la forme de symboles, gravés dans des tablettes d’argile pour enregistrer de simples transactions (par exemple un nombre de moutons ou une quantité de céréales). Mais, en quelques centaines d’années, à mesure que les tâches des administrateurs·trices se développaient et se complexifiaient, ces symboles primitifs ont été transformés en un système d’écriture reconnue et comprise par tou·te·s les administrateurs·trices sumérien·ne·s (les compétences de lecture et d’écriture étaient un privilège jalousement gardé).

…et la naissance de la société de classe

Les « spécialistes » et les administrateurs·trices qui ont été libéré·e·s du travail de production de biens de première nécessité ont joué un rôle extrêmement progressif dans la mesure où ils ont contribué à développer les forces productives.

Cependant, beaucoup de ces « spécialistes » et de leurs descendant·e·s se sont peu à peu accrochés à leurs positions en s’appuyant sur l’accumulation de richesses réalisée, le statut privilégié et la tradition.

Dans beaucoup de régions, ils/elles ont commencé à devenir une élite dirigeante, une nouvelle classe avec des intérêts différents de ceux des autres dans la société. Ils/elles ont essayé d’établir des lois afin de protéger leur position privilégiée. Parmi ces nouvelles élites, celles qui ont le mieux réussi ont créé des groupes spécialisés de serviteur·e·s/guerriers·ères qu’elles payaient pour renforcer leur domination au sein de la société ainsi que pour protéger celle-ci d’attaques de l’extérieur.

Tout cela ne s’est pas passé sans résistance. Il semble que, dans certains groupes, les tentatives d’une classe dirigeante émergente pour consolider son pouvoir ont été bloquées et qu’une organisation collective à été rétablie. Cependant ces groupes tendaient à être plus faibles que les sociétés dirigées par une classe dominante où les forces productives avaient été davantage développées. En conséquence, à moins qu’ils soient géographiquement isolées d’autres sociétés plus développées, les groupes de chasseurs-cueilleurs dirigés collectivement ont généralement été absorbées par celles-ci, le plus souvent suite à des défaites lors de guerres et à leur réduction en esclavage.

Le développement de la société humaine est basé sur le développement des forces productives

Le développement d’outils, de machines ou de techniques qui accroissent la productivité du travail humain – comme la charrue tirée par un cheval, l’irrigation ou la production industrielle – accroissent également :
– la taille de la population qu’une société peut supporter,
– la spécialisation ou la division du travail qui est possible au sein de la société.

Il a existé beaucoup de manières différentes d’organiser la production dans la société, ce qui a conduit à beaucoup de formes différentes de sociétés de classe. Voici quelques exemples de trois des types de sociétés de classes les mieux connus – l’esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme – qui montrent comment la manière dont la production est organisée a modelé chaque société.

L’esclavagisme : les anciennes sociétés esclavagistes – comme l’Egypte, la Grèce et la Rome antiques – étaient basées sur l’exploitation du travail d’esclaves à une échelle de masse. De grandes villes où vivaient de riches propriétaires étaient entretenues par d’énormes quantités d’esclaves (essentiellement capturés lors des guerres) qui travaillaient la terre et produisaient la plupart des biens – comme les huiles, le vin, les poteries et les bijoux – qui rendaient les sociétés esclavagistes si riches.

Le féodalisme : les sociétés européennes du Moyen-Age reposaient sur une économie à base paysanne dans laquelle les paysans contrôlaient ce qu’ils produisaient sur leur « propre » lopin de terre mais étaient obligés de donner une partie des fruits de leur labeur au seigneur féodal qui possédait ou contrôlait la terre sur laquelle ils vivaient. Ce surplus accaparé par le seigneur pouvait prendre des formes très diverses : le paysan travaillait un certain nombre de jours sur les terres du seigneur, ou donnait à celui-ci une certaine proportion de la production de l’année ou encore lui payait une rente en argent.

L’aristocratie de propriétaires terriens était la classe dirigeante sous le féodalisme. Bien que l’Etat était souvent organisé autour de la royauté, la famille royale provenait généralement de l’aristocratie et défendait ses intérêts.

Le capitalisme : le système économique qui domine le monde aujourd’hui est basé sur la propriété privée des moyens de production (l’industrie manufacturière, les matières premières, les diverses ressources nécessaires à l’industrie et, aujourd’hui, même les graines nécessaires à la production de nourriture !) et l’exploitation du travail de la classe des travailleurs·euses salarié·e·s.

Ces travailleurs·euses, qui ne possèdent ni terre ni richesse substantielle transmise par héritage, ne disposent par eux/elles-mêmes d’aucun moyen de subsistance et sont donc forcé·e·s de vendre leur force de travail pour survivre. Les capitalistes achètent celle-ci ; ensuite ils récupèrent leur argent et réalisent des profits en vendant des biens essentiels et d’autres produits à la classe des travailleurs·euses et aux autres classes de la société.

La lutte des idées dans la société reflète la lutte des classes

Les idées ne sont en aucune manière neutres ou « au-dessus » de la société. Dans une société de classe, les idées de la classe dirigeante dominent à cause de la domination économique, politique et légale de cette classe (ou, en d’autres termes, de la somme d’argent, de pouvoir et de contrainte dont elle dispose).

L’idéologie (le système d’idées) de toute classe dirigeante reflète ses intérêts matériels. Par exemple, les monarchies féodales de nombreux pays à travers le monde ont défendu leur pouvoir et leurs privilèges en faisant appel aux idées et aux institutions religieuses. En Angleterre et en France, l’Eglise a soutenu le « droit divin » de la monarchie féodale à diriger, en affirmant que les hommes et femmes ordinaires n’avaient pas le droit de remettre en question un·e monarque qui avait été choisi par Dieu.

Des idées qui sont considérées comme « de bon sens » sont souvent en réalité le produit d’un type particulier de société de classe. Au 4e siècle avant notre ère, le philosophe Platon défendait l’idée que ce qui se passait dans la nature était déterminé par les idées et pas par des forces matérielles. Il croyait en conséquence que les expériences pratiques n’étaient pas indispensables pour développer une compréhension de la manière dont fonctionne les processus naturels : ceux-ci pouvaient être déchiffrés par la pensée.

Sa vision était conditionnée par le type de société dans lequel il vivait, la Grèce antique, qui était une société esclavagiste dans laquelle le travail physique était considéré comme avilissant et inutile pour l’élite. Il a fallu bien plus d’un millier d’années pour que les conceptions erronées de Platon soient abandonnées et pour que l’importance des méthodes scientifiques de mesure et d’expérimentation soit reconnue.

Bien que les idées de la classe dirigeante soient dominantes, elles sont constamment remises en cause par d’autres idées. Cette lutte d’idées reflète la lutte entre les classes sociales dans la société. L’opposition à l’idéologie dominante de la classe dirigeante est le reflet des intérêts matériels des autres classes.

Gouvernement, système légal et idéologie

Le gouvernement, le système légal et l’idéologie de n’importe quelle société sont appelés la « superstructure ». Celle-ci se développe sur la base économique de la société. La forme que prend la superstructure dans une société est déterminée avant tout par les rapports économiques sur lesquels est basée cette société.

Cependant, cela ne signifie pas que le système économique détermine tout dans une société. Les traditions locales et la manière dont la société s’est développée jusque là influencent aussi le système politique et légal. Par exemple, beaucoup de sociétés capitalistes ont encore une monarchie qui est en réalité une institution féodale et pré-capitaliste. Les républiques et les monarchies, les démocraties parlementaires, les dictatures militaires et les régimes fascistes sont autant de systèmes de gouvernement utilisés par la classe capitaliste.

Dans l’Europe d’aujourd’hui, les lois sont essentiellement faites et mises en œuvre par des représentants de la classe dirigeante capitaliste. D’autres classes, comme la classe des travailleurs·euses et les classes moyennes, font bien entendu aussi entendre leur voix, mais la manière dont est constitué le système légal protège les intérêts de la classe dirigeante. Ainsi de nombreux délits contre la propriété privée (comme les vols, les cambriolages,…) sont considérés comme des délits plus sérieux que ceux contre les personnes (les agressions, les coups et blessures, les viols et même les meurtres dans certains cas).

Cela conduit à des situations étranges, comme en Grande-Bretagne où la majorité des femmes emprisonnées le sont pour des « crimes » liés à la pauvreté comme des vols de nourriture ou l’incapacité de payer des amendes, tandis que les compagnies privées qui gèrent les chemins de fer ne sont pas poursuivies lorsque des gens meurent dans des accidents de train provoqués par une chasse au profit passant avant la sécurité.

Dans le monde global dominé par les monopoles où nous vivons aujourd’hui, il est légal pour une société multinationale de breveter des plantes existantes, comme les variétés de riz qui ont été cultivées depuis des centaines d’années, et de faire payer les agriculteurs partout dans le monde pour avoir le « droit » de cultiver ces plantes.

L’idéologie change lorsque les conditions matérielles changent

Les affirmations suivantes expriment des idées qui sont largement répandues chez nous aujourd’hui. La comparaison avec des idées qui étaient largement répandues à la fin du 19e siècle est frappante.

Aujourd’hui : Les hommes sont plus forts que les femmes. La cupidité fait partie de la nature humaine; une société égalitaire ne peut donc pas exister. Le racisme existera toujours.

Au 19e siècle : Les hommes sont supérieurs aux femmes tant du point de vue physique que du point de vue intellectuel. Les Blancs sont supérieurs aux Noirs. La Belgique aide les Congolais en leur apportant la civilisation.

Ces deux séries d’affirmations reflètent l’idéologie de la classe dirigeante qui affirme que la division et la cupidité sont naturelles et nécessaires. Mais les changements dans les conditions matérielles du capitalisme pendant les cent dernières années ont obligé les commentateurs à modifier la manière dont ils expriment leur idéologie.

A la fin du 19e siècle, les femmes étaient considérées sur le plan légal comme étant la propriété de leur mari ou pères et n’avaient aucun droit en matière de succession, de vote ou d’études universitaires.

En 1884-1885, les puissances européennes se sont rencontrées lors d’une conférence à Berlin pour se partager l’Afrique. A la fin du 19e siècle, grâce à leur puissance économique et navale, la Grande-Bretagne dirigeait un Empire qui couvrait un tiers de la surface de la planète. La France possédait, elle aussi, un vaste empire colonial et la Belgique elle-même s’était appropriée en Afrique des colonies qui représentaient cent fois sa propre superficie. Ces empires fournissaient des matières premières et des minerais pour l’industrie de la « mère-patrie » et un énorme marché pour l’industrie de celle-ci. La classe dirigeante essayait de justifier son colonialisme (qui dans beaucoup de cas prenait avant tout la forme d’une occupation militaire) en diffusant des idées ouvertement racistes dans toutes les couches de la société.

Au cours du 20e siècle, des mouvements de masse pour l’indépendance brisèrent les empires coloniaux et la Grande-Bretagne (sans parler de la France et de la Belgique) fut remplacée par les Etats-Unis en tant que puissance économique mondiale dominante.

En même temps, les luttes pour les droits des femmes combinées au besoin croissant d’ouvrières dans l’industrie ainsi qu’à la confiance et au pouvoir que leur nouvelle position sur le marché de l’emploi leur donnaient, ont permis aux femmes d’acquérir beaucoup de droits qu’elles n’avaient pas au 19e siècle.

Ce sont ces changements matériels qui ont obligé les commentateurs·trices capitalistes à adapter la façon dont ils/elles présentent leur idéologie.

Le pouvoir des idées vient des forces matérielles qu’elles représentent

Marx et Engels n’ont pas inventé l’idée de socialisme : elle existait déjà depuis longtemps. Des mouvements comme les Diggers, qui avaient lutté pour mettre fin à la propriété privée de la terre durant la Guerre civile anglaise au 17e siècle, avaient mis en avant des idées socialistes de base bien avant eux. Cependant, les premiers mouvements socialistes étaient avant tout utopiques : ils mettaient en avant l’idée d’une société meilleure mais sans avoir une véritable compréhension de comment on pouvait y arriver.

La contribution de Marx et d’Engels a été de montrer que les idées socialistes ont une base scientifique et objective et de les mettre en contexte en expliquant comment la société humaine s’était développée. Ils ont été capable de développer une idéologie approfondie pour le socialisme : le marxisme.

La puissance des idées socialistes et marxistes provient du fait qu’elles reflètent et expliquent avec précision les conditions matérielles que la classe des travailleurs·euses connaît sous le capitalisme :

  • L’aliénation, l’exploitation et l’oppression de la classe des travailleurs·euses
  • La nature collective du travail de la classe des travailleurs·euses
  • La contradiction entre l’énorme pouvoir productif du capitalisme et son incapacité à développer les forces productives pour le bien de tou·te·s ou à fournir suffisamment de biens de première nécessité pour satisfaire les besoins de chacun·e ( comme on le voit aujourd’hui dans le fossé entre les riches et les pauvres, qui a atteint un niveau historique).

Tant que ces conditions matérielles existent, les gens seront obligés de chercher une alternative socialiste. Pourtant, la popularité du socialisme ne sera pas suffisante pour liquider le capitalisme et le remplacer par une forme socialiste d’organisation de la société.

2. Changer le cours de l’Histoire

Le changement révolutionnaire – Comment se développe la société

Au fil du temps, les contradictions inscrites dans les structures économiques, politiques et légales de chaque société de classe s’aiguisent. Elles finissent par devenir un blocage pesant sur les forces productives (la productivité du travail humain) freinant leur développement. La vieille classe dirigeante essaie désespérément de bloquer tout changement afin de défendre son pouvoir et ses privilèges.

Dans cette situation, la seule voie qui permette à la société d’aller de l’avant est d’écarter cette vieille classe dirigeante du pouvoir et d’installer à sa place une nouvelle organisation de la société. Cela signifie une révolution.

En Angleterre et en France, la classe capitaliste a conquis le pouvoir politique par une révolution – même si elle préfère parfois qu’on n’en parle pas trop ! La Guerre Civile anglaise au milieu du 17e siècle – où les parlementaires emmenés par Cromwell affrontèrent les monarchistes sur le champ de bataille – tout comme la Révolution française à la fin du 18e siècle – où les insurrections urbaines se combinèrent avec des affrontements militaires entre la République naissante et la noblesse exilée – furent de véritables guerres entre deux classes en opposition frontale – l’aristocratie féodale et la monarchie contre la classe capitaliste montante – qui mobilisaient toutes deux leurs partisans.

Le système féodal en Europe occidentale avait en réalité commencé à atteindre ses limites de développement beaucoup plus tôt. Les améliorations apportées aux méthodes agricoles ainsi que le défrichement de forêts destiné à fournir davantage de terres pour l’agriculture avaient énormément amélioré la productivité agricole mais ne pouvaient guère aller au-delà dans un système féodal reposant sur de petites parcelles paysannes.

L’épidémie de peste noire au milieu du 14e siècle provoqua la mort de près de 40% de la population européenne. La raréfaction de la main d’œuvre qui en découla dans les campagnes finit par donner à la paysannerie plus de pouvoir dans leur lutte permanente avec les seigneurs féodaux qui furent obligés de leur concéder de meilleures conditions de travail et des loyers moins élevés pour les terres qu’ils occupaient. Les pauvres sans terre – qui étaient obligés de travailler pour d’autres afin de survivre – purent obtenir de meilleurs salaires tant à la campagne que dans les villes.

Pendant que la classe féodale déclinait, l’embryon d’une nouvelle classe commençait à se former dans les villes et les bourgs. Encouragé·e·s par la croissance du commerce sur une longue distance, artisan·e·s et marchand·e·s se réunissaient à l’occasion des marchés dans les villes pour vendre leurs produits. Les artisan·e·s trouvèrent aussi localement des acheteurs·euses pour leurs productions, particulièrement parmi les seigneurs féodaux et les paysan·ne·s les plus fortuné·e·s.

Les villes ayant acquis dans la plus grande partie de l’Europe occidentale une relative liberté les mettant à l’abri du contrôle direct des seigneurs féodaux, les artisan·e·s et les riches marchand·e·s y formèrent bientôt des guildes et des corporations pour protéger leurs intérêts.

Ces processus – la croissance de la production de biens à vendre sur les marchés et la crise grandissante du pouvoir féodal à la campagne – se renforcèrent mutuellement. Les guildes et les corporations commencèrent à introduire les rapports capitalistes en employant une armée de plus en plus grande de travailleurs·euses salarié·e·s.

Mais le pouvoir économique de cette classe capitaliste embryonnaire avait beau continuer à croître, le gouvernement et le système légal défendaient toujours les intérêts de l’aristocratie féodale. En Angleterre, la lutte pour le pouvoir politique entre la noblesse et la bourgeoisie capitaliste montante fut réglée par une guerre civile. Les bourgeois·es entraînèrent derrière eux/elles dans leur lutte les sections les plus opprimées de la population. Ils renversèrent la monarchie, installèrent comme autorité politique suprême un parlement (dominé à ce moment par les représentants de la nouvelle classe capitaliste) et établirent un système légal qui défendait leurs intérêts de classe. Néanmoins, des revers dans la lutte obligèrent ensuite la bourgeoisie à passer un compromis partiel avec l’aristocratie, impliquant notamment la restauration de la monarchie, mais sans que sa domination économique soit remise en cause.

Moins d’un siècle et demi plus tard, la bourgeoisie française, économiquement et idéologiquement plus solide, fut capable de garder le contrôle d’un processus révolutionnaire tumultueux et d’imposer après quelques années un système politique qui écartait définitivement la noblesse du pouvoir.

Cependant, les sociétés humaines ne se développent pas en ligne droite – en sautant d’un type de société à un autre et en progressant constamment. La société peut aussi reculer.

Que se passe-t-il quand les révolutions échouent?

Malheureusement, les révolutions contre l’ordre existant ne réussissent pas toujours. Si des révolutions contre un mode de production dépassé et sa classe dirigeante échouent encore et encore, le système déclinant continuera à sombrer et le niveau de développement de la société peut être rejeté en arrière pour des centaines d’années.

Les anciennes sociétés esclavagistes de l’Egypte, de la Grèce et de Rome ont été très loin dans le développement de la science, de la technologie et de la littérature. Cet essor culturel était rendu possible parce que ces sociétés étaient basées sur l’exploitation d’immenses armées d’esclaves. A un moment, ces empires puissants ont commencé à être confrontés aux limites de l’esclavagisme (et dans le cas de l’Empire Romain, aux limites d’une expansion territoriale constante).

Un exemple montrant comment les limites de l’esclavagisme ont freiné la société est le fait que les progrès scientifiques et les inventions produites par la société esclavagiste n’ont pas toujours été utilisées pour augmenter l’efficacité du travail humain. Ainsi, les anciens Égyptiens avaient compris tous les principes nécessaires à la construction de la machine à vapeur tandis que les Romains avaient inventé la roue hydraulique.

Cependant, aucune de ces inventions n’a été utilisée de façon systématique ou généralisée ; elles n’ont été utilisées que pour produire des jouets pour amuser les riches et les puissants. Ceci s’explique par le fait que le système économique de l’esclavagisme, où le travail de l’esclave coûtait trois fois rien et était facile à se procurer, n’incitait pas à répandre une nouvelle technologie qui aurait pu amener à un développement considérable de la productivité du travail humain et faire avancer fortement la société.

Au lieu d’être renversées et remplacées par une forme de société plus progressive, les anciennes économies esclavagistes ont commencé à se désagréger jusqu’à ce que, divisées et affaiblies, elles soient conquises par des envahisseurs étrangers. L’effondrement de l’Empire Romain a provoqué un recul important dans une grande partie de l’Europe Occidentale, un recul qui allait durer des siècles avant que celle-ci puisse se développer à nouveau.

Le capitalisme

Les réalisations du capitalisme, en termes de développement des forces productives, sont immenses. La mécanisation du processus de production, l’électrification, le développement des chemins de fer, un réseau routier étendu et des véhicules motorisés, l’invention d’ordinateurs et le développement d’une communication virtuellement instantanée aux quatre coins du monde ont transformé le commerce et permis la production de biens et de richesses en des quantités auparavant inimaginables.

Mais ces avancées ont eu un lourd prix. L’expansion du travail salarié et du « libre marché » ont permis une exploitation encore plus intensive de la classe des travailleurs·euses. Les capitalistes possèdent et contrôlent les outils, les usines et les matières premières (les moyens de production). Les travailleurs·euses eux/elles, n’ayant pas de terres ou de source de revenus indépendante, sont donc obligé·e·s de vendre leur travail aux capitalistes pour survivre.

Les capitalistes, qui sont en compétition les un·e·s avec les autres, essayent de comprimer les salaires de leur main-d’œuvre afin d’augmenter leurs profits. La menace du chômage – et des demandeurs·euses d’emploi qui seraient prêt·e·s à travailler pour un salaire plus bas – est utilisée comme un bâton afin de les faire accepter aux travailleurs·euses des conditions de travail et des salaires plus mauvais.

Dans les premiers temps du capitalisme (c’est-à-dire au début de la révolution industrielle en Angleterre), les conditions de vie et de travail des masses étaient pires que celles qu’avait connue la majorité de la population sous le féodalisme. C’est seulement avec le développement de la lutte des classes, et notamment la création des syndicats, que les travailleurs·euses et les chômeurs·euses ont commencé à améliorer leur situation.

Les énormes richesses et la puissance qu’elles rendent possibles ont été monopolisés par la classe capitaliste et utilisées pour faire encore plus d’argent en exploitant le travail de la classe des travailleurs·euses. Les premiers pays capitalistes (comme l’Angleterre, la France et la Belgique) ont utilisé leur puissance économique et militaire pour créer des empires en s’emparant d’immenses territoires à l’étranger où les ressources naturelles et le travail de la population indigène ont été exploités impitoyablement pour maximaliser les richesses, le pouvoir et le prestige de la classe dirigeante impériale.

La classe des travailleurs·euses – « fossoyeurs » du capitalisme

Marx et Engels ont montré que le capitalisme n’était que la forme la plus récente d’une société d’exploitation de classes. Ils ont aussi expliqué qu’en se développant, le capitalisme semait aussi les graines de sa propre destruction. Le rôle central que la classe des travailleurs·euses en pleine expansion a joué dans le processus de production a ainsi produit une classe qui non seulement peut mettre en cause le rôle des capitalistes, mais qui est aussi capable de créer une société nouvelle et plus progressiste.

D’un point de vue historique, la réalisation la plus importante du capitalisme a été de développer les forces productives jusqu’à un niveau où une société socialiste est possible. Sans les bases matérielles pour éradiquer la faim, la pauvreté et l’analphabétisme partout dans le monde, une société socialiste est impossible.

Le capitalisme a réalisé cette base matérielle. Comme le disent les Nations Unies : « On estime que le coût supplémentaire pour réaliser et maintenir l’accès universel à l’éducation de base pour tous, les soins de santé de base pour tous, les soins de santé en matière de gynécologie et d’obstétrique pour toutes les femmes, une alimentation appropriée pour tous et l’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires pour tous, est grosso modo de 40 milliards de dollars par an… Ceci représente moins de 4 % de l’ensemble de la fortune des 225 personnes les plus riches. » (Rapport du Développement Humain des Nations Unies, 1997).

Pourtant, sous le capitalisme, même cette redistribution relativement mineure ne verra jamais le jour. La propriété privée de l’industrie, des transports et des communications freine les forces productives. L’économie moderne mondialisée essaie continuellement de dépasser les limites du capitalisme, comme les frontières nationales ou l’incapacité dans laquelle se trouvent les travailleurs·euses de racheter les produits qu’ils/elles ont produit parce qu’ils/elles ne sont pas payé·e·s à la valeur réelle de leur travail. Mais régulièrement, ces limites plongent le système dans des crises.

La nature parasitaire du capitalisme moderne se révèle à travers le développement massif de la spéculation financière, en opposition à l’investissement dans l’industrie. Les systèmes de communications incroyables qui ont été développés pourraient permettre à une société socialiste de planifier démocratiquement une économie moderne de façon détaillée afin de faire face aux besoins de la population. Mais sous le système capitaliste, ces systèmes de communications sont monopolisés par les plus grandes multinationales qui s’en servent pour s’assurer qu’ils pressent chaque goutte de profit tant de leurs travailleurs·euses que des consommateurs·trices.

Le rôle des individus dans l’Histoire

Une révolution n’est pas quelque chose qu’un individu ou une organisation peut faire apparaître d’un coup de baguette magique. C’est un processus qui se développe lorsque les contradictions à l’intérieur d’une société de classes ont atteint un seuil critique : lorsque les masses, qui sentent qu’elles ne peuvent plus supporter plus longtemps leur oppression se soulèvent pour défier la domination de la classe dirigeante alors au pouvoir. (Pour en savoir plus sur ce qui se passe lors d’une révolution, un autre texte se trouvera bientôt sur ce site : Changer le Monde – Le rôle d’un parti révolutionnaire )

Les marxistes rejettent l’idée, défendue par des historiens du courant dominant, que des individus dotés de fortes personnalités sont à eux seuls responsables des avancées de l’Histoire. Attribuer des événements historiques majeurs aux ambitions ou aux fortes convictions personnelles d’un individu donne une vision mystifiante l’Histoire au lieu d’aider à l’expliquer. Cependant, tandis que nous sommes convaincu·e·s, en tant que marxistes, que les révolutions sont faites par les masses, nous comprenons aussi que dans un mouvement de masse ou une révolution – et en particulier à certains moments critiques – l’intervention de certains individus peut faire la différence entre la réussite ou l’échec du mouvement.

Néanmoins, ceci ne veut pas dire que des individus peuvent, de quelle que manière que ce soit, remplacer des mouvements de masse ou une implication de masse dans une révolution. Des gens qui peuvent aider à orienter des mouvements de masse dans la bonne direction ne tombent pas tout cuits du ciel. Ils sont formés et préparés par la période économique et politique dans laquelle ils ont vécu, et particulièrement par les luttes de classes et les mouvements de masse auxquels ils ont participé. De cette façon, l’expérience et les leçons des mouvements du passé sont absorbées et assimilées par ces individus et réintroduites par ceux-ci dans le mouvement afin d’en assurer le succès.

La différence entre la révolution socialiste et toutes les autres révolutions antérieures

Une révolution socialiste doit être menée par la classe des travailleurs·euses. Les révolutions contre les formes précédentes de sociétés de classes ont chaque fois été menées par une classe minoritaire qui exploitait la colère des masses dans sa lutte pour conquérir le pouvoir politique pour elle-même (par exemple les révolutions capitalistes contre la classe dirigeante féodale).

Aujourd’hui, dans beaucoup de pays, la classe des travailleurs·euses représente la majorité de la population. Afin de se libérer elle-même de l’oppression et de l’exploitation, la classe des travailleurs·euses doit abolir complètement la société de classes. La révolution socialiste est la première révolution dans l’histoire de l’humanité qui a le pouvoir de mettre un terme à l’exploitation de classe. C’est aussi la première révolution qui est menée par une classe qui est devenue entièrement consciente du rôle historique qu’elle doit affronter.

Cette conscience n’existe pas encore à l’heure actuelle. L’expérience que les gens ont du système capitaliste les pousse vers des conclusions socialistes de façon différente et à des moments différents. Encourager le développement d’une conscience de classe et d’idées socialistes est l’une des tâches d’un parti révolutionnaire, qui peut rassembler différents secteurs de la classe des travailleurs·euses et de la classe moyenne radicalisée en les unissant dans un combat commun.

La fin de la société de classes

Une société socialiste abolirait les classes sociales, permettant à la gestion collective et vraiment démocratique de la société de réapparaître pour la première fois dans l’Histoire depuis les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Mais ceci se ferait sur une base matérielle beaucoup plus élevée : au lieu de vivre à un niveau de subsistance quotidienne, en étant entièrement dépendant de l’environnement local, la société serait basée sur des forces productives qui sont à même de procurer plus qu’assez pour satisfaire les besoin de chacun.

Dans la période de transition entre le capitalisme et le socialisme, c’est-à-dire après une révolution socialiste réussie, l’Etat sera dirigé par la classe des travailleurs·euses (et aussi par la paysannerie pauvre et les masses de sans-terre dans les nombreux pays où ils existent). Mais même cette forme d’Etat – bien qu’il s’agirait d’un Etat basé sur la démocratie des travailleurs·euses plutôt que sur l’exploitation de classe – finira par disparaître lorsque le socialisme, puis une véritable société communiste seront réalisés.

La base matérielle de l’Etat est la suppression d’une classe (en l’occurrence les capitalistes) par une autre (en l’occurrence les travailleurs·euses, soutenus par d’autres classes opprimées comme la paysannerie et les pauvres sans-terre). A mesure que se développe une société sans classe, disparaît peu à peu la base matérielle pour toute organisation étatique se dressant au-dessus de la population. Les tâches nécessaires que l’Etat accomplit dans une société de classes – la planification, l’administration,… – seront organisées et exécutées par la population dans son ensemble selon ses propres décisions démocratiques.

« Socialisme ou barbarie »

Si une révolution échoue à renverser le capitalisme, les conséquences peuvent être gravissimes. Le fascisme et la dictature sont des « solutions » auxquelles la classe capitaliste a souvent recours pour « maintenir l’ordre » après une révolution qui a échoué. Mais si, sur le long terme, aucune révolution ne réussit à établir une société socialiste, même ces perspectives horribles se révéleraient insignifiantes comparées à la désintégration du capitalisme au niveau mondial.

Car, tout au long de l’Histoire, le potentiel de destruction de l’humanité s’est accru en même temps que se développaient les forces productives. Au fur et à mesure que de nouvelles formes de sociétés de classes émergeaient, l’exploitation des classes opprimées en leur sein s’est intensifiée. L’augmentation de la productivité et de la technologie ont permis à la fois une exploitation et un contrôle des masses de plus en plus complet et la mise en œuvre d’armes de destruction massive de plus en plus puissantes et épouvantables.

Les armes nucléaires détenues par des gouvernements partout dans le monde pourraient détruire des centaines de fois la planète. La destruction de l’environnement par l’industrie capitaliste va de pair avec la propriété privée et le profit. Comme le système capitaliste titube de crise en crise, l’instabilité croissante qu’il crée augmente le nombre de guerres et de conflits et épuise les ressources naturelles avec de moins en moins de considération pour les générations futures.

A moins qu’une série de révolutions socialistes de par le monde réussisse à mettre fin au capitalisme, la désintégration d’une société disposant d’une telle force de destruction terrifiante pourrait être un désastre sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Une société socialiste ne libérerait pas seulement les forces productives des limites du capitalisme, elle ne libérerait pas seulement les humains de l’esclavage salarié et de l’aliénation par le travail sous le capitalisme : elle assurerait aussi que la production et la technologie soient utilisées à des fins constructives et pas à des fins destructives.

Naomi Byron

Changer le monde : Le rôle du parti révolutionnaire

Action spontanée et parti révolutionnaire

Il y a plus de 150 ans, Karl Marx et Frederick Engels ont expliqué la nécessité de renverser le capitalisme et de construire une nouvelle société, le socialisme.

Mais comment le capitalisme doit-il être renversé et comment la transformation vers la socialisme peut-elle être faite ? Le débat autour de ces questions a suscité des réponses en tous genres au cours de ces 150 ans. Parmi toutes celles-ci, Lénine et ses camarades en Russie ont fourni la meilleure réponse au début du 20e siècle. Le parti bolchevik qu’ils ont construit a conduit les travailleurs·euses russes au renversement de l’Etat tsariste et à la construction d’un Etat ouvrier basé sur une économie planifiée.

Cependant, depuis lors – bien que le capitalisme a provoqué un niveau croissant de souffrance, de pauvreté et de dégradation écologique sur la planète et malgré des luttes gigantesques dans beaucoup de pays – un renversement du capitalisme conduisant à un Etat ouvrier démocratique ne s’est plus reproduit nulle part.

Léon Trotsky, un des dirigeants de la révolution russe de 1917, en a synthétisé la raison en 1938 lorsqu’il écrivit dans le Programme de Transition, écrit pour le congrès de fondation de la Quatrième Internationale : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ». Ces mots restent aussi vrais aujourd’hui qu’ils l’étaient alors. La discussion sur la nécessité d’un parti révolutionnaire et sur ses formes d’organisation est très importante aujourd’hui, tout particulièrement parce que beaucoup de jeunes se considèrent eux/elles-mêmes comme « anticapitalistes » et se montrent intéressé·e·s par les idées socialistes mais sont très méfiant·e·s envers les partis politiques. Cela n’a rien de surprenant, étant donné les méthodes bureaucratiques et antidémocratiques utilisées par les principaux partis politiques capitalistes et les attaques qu’ils mènent contre les conditions de vie de la population quand ils sont au pouvoir. Les jeunes peuvent aussi être méfiant·e·s face à l’idée même d’une organisation avec des organes de direction, que ce soit à cause de leur connaissance de l’existence passée des régimes staliniens bureaucratiques et oppressifs ou pour d’autres raisons comme de mauvaises expériences avec des dirigeant·e·s syndicaux·ales distant·e·s et enfermé·e·s dans leurs bureaux. En fonction de tout cela, les jeunes peuvent être poussé·e·s vers d’autres conceptions, comme les actions spontanées et « inorganisées » et les réseaux informels.

Cependant, bien qu’il y ait des moments où l’action spontanée peut amener une accélération dans les événements, il y a de grandes limites à ce genre d’action. Elle n’offre pas un lieu adéquat où débattre démocratiquement de ce qui doit être fait et de comment les choses peuvent évoluer par la suite. Elle peut laisser les gens impliqués dans l’action à la merci de la répression d’Etat par manque d’encadrement et de planification. Et surtout, elle ne constitue pas une forme d’action efficace. Il est vraisemblable que l’impact sera bien plus grand si un grand nombre de gens protestent d’une manière organisée et unie que lors d’actions menée de manière disparate dans laquelle chaque individu agit individuellement ou au sein de petits groupes.

Cette brochure traite du rôle et de la construction d’un parti révolutionnaire basé sur la forme organisationnelle développée par le Parti Bolchevik, à savoir le centralisme démocratique. Cela ne signifie pas que les méthodes d’organisation et le rôle d’un tel parti sont appropriés pour des partis ou des organisations plus larges du mouvement ouvrier.

La création d’un nouveau parti de masse des travailleurs·euses en Belgique serait aujourd’hui un grand pas en avant. Il pourrait aider à développer les luttes des travailleurs·euses et accélérer la réhabilitation des idées socialistes. Dans un tel parti, une forme d’organisation démocratique et fédérale – qui permettrait à un grand nombre de groupes de travailleurs·euses, d’organisations de gauche et d’individus de s’impliquer – serait initialement la mieux appropriée.

Cependant, le besoin urgent d’un nouveau parti de masse des travailleurs·euses n’est pas contradictoire avec le besoin de développer en même temps les forces du marxisme révolutionnaire en Belgique et internationalement. En fait, les partis révolutionnaires ont souvent travaillé par le passé en tant que tendances au sein de partis plus larges pendant des périodes plus ou moins longues et il est probable que ce sera à nouveau le cas lorsque de nouveaux partis de masse des travailleurs·euses se formeront à l’avenir.

Le rôle d’un parti révolutionnaire

Qu’existe ou non un parti révolutionnaire, quand les conditions de vie deviennent intolérables pour les travailleurs·euses et les pauvres, des luttes, et à un certain stade des mouvements révolutionnaires, se développent. Le résultat final, en l’absence d’un parti révolutionnaire, est clair, comme le montrent les exemples donnés plus loin: la révolution échouera ou ne posera pas les bases du socialisme. Un parti révolutionnaire est donc essentiel. Mais quel rôle doit jouer ce parti ? Un parti révolutionnaire ne crée pas les conditions qui conduisent les travailleurs·euses à entrer en lutte. Mais, quand ces conditions existent, la parti peut jouer un rôle clé en accélérant le développement de la conscience des travailleurs·euses et en fixant des objectifs pour leurs luttes. Ainsi que l’écrivit Trotsky dans son livre Histoire de la révolution russe : « Sans une organisation pour la guider, l ‘énergie des masses se dissiperait comme de la vapeur qui n’est pas emprisonnée dans une boîte à piston. Mais néanmoins, ce qui fait bouger les choses, ce n’est ni le piston ni la boîte mais la vapeur ».

Tout d’abord, un parti révolutionnaire doit se baser sur une analyse marxiste des luttes de travailleurs·euses du passé et des leçons à en tirer. En particulier, les écrits de Marx lui-même, d’Engels, de Lénine et de Trotsky apportent une aide vitale dans l’étude des événements du passé et pour l’utilisation de l’outil qu’est l’approche marxiste. Dans la société capitaliste, on nous enseigne à l’école l’histoire vue du point de vue et selon les intérêts de la classe dirigeante, la bourgeoisie. Les historien·ne·s universitaires qui écrivent les textes des manuels scolaires prétendent être objectifs·ives et s’en tenir aux faits alors que, dans la plupart des cas, ils/elles interprètent les événements historiques et les luttes du point de vue du capitalisme. Un parti révolutionnaire doit donc mener à bien un type de formation entièrement différent : la vision des événements historiques du point de vue de la classe des travailleurs·euses et du marxisme.

Deuxièmement, les membres d’un parti révolutionnaire doivent prendre part eux/elles-mêmes aux activités quotidiennes et aux luttes des travailleurs·euses et des jeunes autour d’eux/elles, de manière à pouvoir apprendre d’expériences de première main, gagner le respect de ceux et celles qui sont impliqué·e·s à leurs côtés dans l’action et évaluer la conscience générale à chaque moment. Le parti est alors en position pour déterminer quelles tâches sont nécessaires pour faire avancer la lutte.

La classe des travailleurs·euses (comme d’ailleurs les classes moyennes) ne forme une couche uniforme dans aucun pays. Il y a toujours des différences dans les circonstances matérielles, la compréhension politique et les perspectives. Les gens ne tirent pas toujours les mêmes conclusions au même moment. Un parti révolutionnaire peut évaluer les niveaux de la conscience des diverses couches et mettre en avant un programme qui joue un rôle unificateur – en liant les luttes entre elles autant que possible, en élargissant le soutien envers elles et en élevant la conscience quant aux pas suivants à faire. Par ailleurs, le parti doit analyser la nature de la classe capitaliste, qui n’est pas non plus une couche uniforme, qui est marquée elle aussi par ses contradictions et ses faiblesses en tant que classe et qui peut être divisée et battue.

Dans ce processus, le parti utilise sa connaissance collective qu’il a acquise tant des leçons du passé que des tâches qui seraient nécessaires à accomplir. Mais il doit soigneusement mettre en application cette connaissance en tenant compte du niveau et des stades de développement de la conscience des travailleurs·euses ainsi que de leurs traditions.

Pourquoi un parti est-il tellement important ?

Il suffit de tirer les leçons des révolutions qui ont échoué pour comprendre pourquoi un parti révolutionnaire est vital.

Allemagne

Après la révolution russe, les travailleurs·euses allemand·e·s essayèrent de renverser le capitalisme en Allemagne en 1918. Cependant, les dirigeant·e·s du Parti Social-Démocrate (SPD) défendaient une perspective réformiste – ils/elles pensaient que le capitalisme ne pouvait être changé que graduellement – et cela conduisit à la défaite de la révolution et à l’assassinat des grand·e·s dirigeant·e·s révolutionnaires Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

En 1923, l’effondrement économique du pays et l’occupation de la Ruhr par la France créa une crise majeure et offrit aux travailleurs·euses une occasion d’en finir avec le capitalisme. Cette fois, le Parti Communiste, créé en 1918, avait un important soutien parmi les travailleurs·euses mais les dirigeant·e·s du PC échouèrent à préparer ceux/celles-ci adéquatement à la tâche de changer la société et à leur donner une direction claire au moment où la situation était la plus propice.

Moins d’une décennie après, dans le contexte de la récession mondiale entre 1929 et 1933, la situation devint à nouveau critique. La classe moyenne avait été ruinée par la récession et le niveau de vie des travailleurs·euses avait chuté. Craignant une nouvelle révolution, la classe dirigeante remplit les caisses du Parti Nazi. Quand les nazis reçurent six millions de votes à l’élection de 1930, Trotsky et ses partisan·e·s, récemment exclu·e·s de l’Internationale Communiste, appelèrent les travailleurs·euses organisé·e·s dans le PC allemand à entrer dans un « front unique » avec ceux du Parti Social-Démocrate pour défaire les fascistes. Mais la dégénérescence de l’Internationale Communiste était telle que leurs dirigeant·e·s décrivirent les sociaux-démocrates comme des « sociaux-fascistes » et refusèrent tout front unique. L’Internationale Communiste soutint même que le PC devait s’unir avec les nazis contre les sociaux-démocrates !

Les dirigeant·e·s du PC allemand adoptèrent la position fatale selon laquelle Hitler ne serait pas pire que les gouvernements précédents et que, de toute façon, l’arrivée de Hitler au pouvoir ne ferait qu’inciter les travailleurs·euses à balayer les fascistes.

Les dirigeant·e·s sociaux-démocrates n’offrirent pas non plus une direction claire. Tandis que les travailleurs·euses commençaient instinctivement à former des groupes de défense dans les entreprises et parmi les sans-emploi, les dirigeant·e·s sociaux-démocrates refusèrent de reconnaître que les fascistes étaient un véritable danger. Par exemple, l’un d’eux, Sohiffrin affirma à un moment : « Le fascisme est définitivement mort ; il ne se relèvera plus jamais ». Les dirigeant·e·s du SPD appelèrent au calme et à la retenue.

Les terribles échecs des dirigeant·e·s ouvriers·ères menèrent à la victoire de Hitler en 1933 et à l’écrasement d’un puissant mouvement ouvrier avec une tradition marxiste remontant à 75 ans.

Espagne

En Espagne, entre 1931 et 1937, les ouvriers·ères et les paysan·ne·s essayèrent à plusieurs reprises de renverser le capitalisme et le féodalisme, réussissant à un moment à prendre le contrôle des deux-tiers du pays. Ils/elles étaient organisé·e·s en quatre blocs : les anarchistes, le Parti Socialiste, le Parti Communiste et un parti d’extrême-gauche plus petit, le POUM.

Cependant, malgré les aspirations révolutionnaires de leurs membres, les dirigeant·e·s de ces partis échouèrent à prendre les mesures pour consolider les gains réalisés par les travailleurs·euses et les paysan·ne·s. Ils/Elles n’expliquèrent pas qu’il était nécessaire d’en finir avec le vieil appareil d’Etat et quelles seraient les différentes mesures à prendre pour avancer vers le socialisme. Au contraire, ils/elles finirent tou·te·s par s’aligner sur les dirigeant·e·s communistes stalinien·ne·s qui défendaient l’idée d’une stratégie en deux étapes. Celle-ci affirmait qu’il fallait d’abord passer par une période de développement d’une démocratie capitaliste en Espagne, nécessaire avant de pouvoir mettre en avant la perspective d’une lutte pour le socialisme. Pour les stalinien·ne·s, la tâche n’était donc pas d’amener la classe des travailleurs·euses à prendre le pouvoir, mais au contraire de rendre le pouvoir aux capitalistes.

Cette politique, désorientant les travailleurs·euses et décourageant leur enthousiasme révolutionnaire – ouvrit tragiquement la voie au général fasciste Franco, dont la victoire au terme de la guerre civile se traduisit par la mort de dizaines de milliers de syndicalistes et de militant·e·s ouvriers·ères et par l’instauration d’une dictature fasciste brutale qui dura quarante ans.

Chili

La coalition de l’Unité Populaire qui arriva au pouvoir au Chili en 1970 était soutenue par un mouvement ouvrier puissant et reposait sur une alliance entre le Parti Socialiste et le Parti Communiste. Soumis à de fortes pressions venant de la population qui voulait des améliorations de ses conditions de vie, le gouvernement dût aller au-delà de ce que ses dirigeant·e·s avaient prévu. Des industries-clé comme les mines de cuivre furent nationalisées, un gel des prix et des loyers introduit, une réforme agraire partielle mise en œuvre et du lait distribué gratuitement aux enfants dans les écoles. Face à ces mesures et au danger d’explosion révolutionnaire, la classe capitaliste devint enragée et une partie se mit à préparer un coup d’Etat pour écraser le gouvernement d’Unité Populaire.

La situation devint très favorable au renversement du capitalisme. La bourgeoisie était démoralisée et divisée quant au chemin à suivre, des parties de la classe moyenne soutenait le gouvernement d’Unité Populaire et le mouvement ouvrier se renforçait. Un parti révolutionnaire aurait soutenu la revendication des travailleurs·euses qui réclamaient des armes pour défaire les forces contre-révolutionnaires qui se préparaient. Il aurait aussi soutenu l’organisation de Conseils de travailleurs·euses, de paysan·ne·s, de soldat·e·s, de petit·e·s indépendant·e·s,… destiné·e·s à devenir les réel·le·s centres de pouvoir.

Au contraire, les dirigeant·e·s des partis socialistes et communistes de l’Unité Populaires retinrent les masses. Ces « dirigeant·e·s » insistèrent sur la nécessité de rester dans le cadre de la légalité capitaliste et de laisser les leviers de pouvoir aux mains de la bourgeoisie. Ils/Elles laissèrent intacts l’armée, les juges, la police, la presse,… Le résultat final fut la victoire d’un dictateur brutal et l’assassinat de milliers de militant·e·s ouvriers·ères, syndicaux·ales, socialistes et communistes.

Etats ouvriers déformés

Malheureusement, on peut donner beaucoup d’autres exemples de révolutions qui ont échoué avec des conséquences tragiques : la révolution hongroise en 1919, les occupations d’usines par les travailleurs·euses italien·ne·s en 1920, la révolution chinoise en 1925-27, le Portugal en 1974-75 et encore bien d’autres.

Au cours de la révolution portugaise, 70% de l’industrie, des banques et du secteur financier se trouvèrent dans les mains de l’Etat. Le grand quotidien conservateur britannique The Times annonça qu’au Portugal le capitalisme était mort. Mais les dirigeant·e·s socialistes et communistes jouèrent ici aussi un rôle contre-révolutionnaire par leur refus de mener la révolution à son terme, permettant à la bourgeoisie de restaurer son pouvoir et de restait intact.

Il y a eu aussi des révolutions issues de guerres paysannes ou luttes de guérilla qui ont réussi à renverser le capitalisme et qui ont fini par introduire des économies planifiées, comme en Chine à partir de 1949 et à Cuba à partir de 1959. Mais les partis révolutionnaires qui ont dirigé ces mouvements ne se fixaient pas le but de construire le socialisme et, comme ils se basaient davantage sur la paysannerie que sur la classe des travailleurs·euses, ils furent incapables de faire naître des sociétés socialistes démocratiques (voir plus bas Le rôle de la classe des travailleurs·euses) Les marxistes décrivent les régimes qui en résultent comme des « Etats ouvriers déformés » parce que, bien qu’ils aient été capables d’augmenter spectaculairement le niveau de vie de la masse du peuple pendant une période sur base d’une économie planifiée, ce sont des régimes fortement répressifs qui ne reposent pas sur un pouvoir exercé démocratiquement par les travailleurs·euses.

Le parti Bolchevik

Le contraste entre les événements de Russie en 1917 et les exemples ci-dessus est frappant. Quinze ans auparavant, Lénine était arrivé à la conclusion que, pour que les travailleurs·euses russes puisse renverser l’Etat dictatorial tsariste, une force disciplinée et organisée serait nécessaire. Dès lors, il fut le fer de lance de la construction du parti bolchevik1, un nouveau type de parti de parti qui donnait à ses membres une formation solide basée sur l’étude des expériences et des luttes antérieures, qui prenait ses décisions au terme de discussions démocratiques et de débats à tous les niveaux du parti et qui agissait de manière unie quand il menait des campagnes et des actions.

Après avoir réussi à gagner le soutien de la couche la plus avancée de la classe ouvrière, les Bolcheviks furent ensuite capables de conduire les travailleurs·euses au cours de la révolution d’Octobre. L’appareil d’Etat tsariste fut complètement démantelé et remplacé par un Etat ouvrier démocratique basé sur une économie planifiée. Cet Etat dégénéra politiquement sous la direction de Staline à cause de l’isolation du pays (suite à l’échec des révolutions en Allemagne, en Autriche et en Hongrie), à la misère accentuée par la guerre civile et aux problèmes dus au sous-développement économique du pays. Cependant, cette dégénérescence ne peut nier ni le fait que les Bolcheviks ont mené une révolution victorieuse, un événement titanesque dans l’Histoire humaine qui a transformé les vies de centaines de millions de gens, ni les leçons que nous pouvons tirer de leur expérience.

Le rôle de la classe des travailleurs·euses

L’analyse des luttes du passé et des révolutions montre que seule la classe des travailleurs·euses peut jouer un rôle dirigeant parmi les masses opprimées dans une révolution qui peut à la fois renverser le capitalisme et ouvrir la voie au socialisme.

Ceci est dû au rôle des travailleurs·euses dans la production capitaliste : ne possédant aucun des biens indispensables à la possibilité moderne sur grande échelle (machines ou usines), ils sont obligés de vendre leur force de travail pour survivre et subissent une exploitation (voir brochure n°3 sur l’économie capitaliste), ce qui leur crée des problèmes mais aussi et des intérêts similaires. Les travailleurs·euses, dans les divers services ou industries, font souvent face à des conditions de travail et des niveaux de salaire similaires et à la même insécurité de l’emploi.

La classe moyenne – la « petite-bourgeoisie » – est constituée des couches intermédiaires de la société qui ne sont pas des salarié·e·s (les commerçant·e·s, les artisan·e·s, les petit·e·s agriculteurs·trices, les professions libérales comme les médecins, les avocat·e·s,…) ainsi que par certaines couches privilégiées de salarié·e·s qui participent à l’organisation de l’exploitation des autres travailleurs·euses (comme la majorité des cadres).

Quand les contradictions et les crises économiques du capitalisme s’approfondissent, de plus en plus de membres des couches moyennes de la société se voient imposer des conditions de travail et de vie de plus en plus proches de celles des travailleurs·euses et sont amené·e·s à partager leurs problèmes et leurs aspirations. Cependant les couches moyennes – vu leur diversité et, dans les zones rurales, vu leurs conditions de vie éclatées et isolées – n’ont jamais été capables de jouer un rôle indépendant en tant que classe. Une partie est amenée à soutenir la bourgeoisie et le maintien du capitalisme mais la majorité peut être gagnée à soutenir un mouvement révolutionnaire dirigé par la classe des travailleurs·euses et elle peut même y jouer un rôle très important si le mouvement des travailleurs·euses adopte un programme qui fait appel à elle.

Ainsi un parti révolutionnaire doit se baser essentiellement sur la classe des travailleurs·euses – le « prolétariat » – à cause du rôle dirigeant que celle-ci peut jouer. Et, à son tour, pour jouer ce rôle indispensable, la classe des travailleurs·euses a besoin d’un parti révolutionnaire.

Bien que cette classe soit moins hétérogène que la classe moyenne, elle se répartit néanmoins en diverses couches : jeunes et plus âgé·e·s, hommes et femmes, qualifié·e·s et non qualifié·e·s, actifs·ives et chômeurs·euses, secteur privé et secteur public, grandes entreprises à forte tradition syndicale et petites boîtes sans syndicat,… et parfois d’autres encore en fonction de l’origine ethnique ou de l’appartenance religieuse. La classe dirigeante essaie d’exploiter ces divisions, par exemple en encourageant les divisions raciales ou en jouant sur différenciant au maximum et les calculs et les niveaux en matière de salaire.

Les travailleurs·euses ont besoin de s’unir de manière organisée, de manière à surmonter ces divisions autant que cela est possible dans le cadre du système actuel et à s’unir dans les luttes qui leur permettent de développer leurs intérêts de classe. Un premier niveau d’organisation des travailleurs·euses est bien sûr le syndicat mais son horizon est limité par son objectif même (défendre les intérêts des travailleurs·euses dans le cadre du capitalisme) et surtout par la domination d’une bureaucratie réformiste. C’est à l’intérieur d’un parti révolutionnaire que le niveau d’unité maximum peut être atteint, autour d’un programme défendant le plus scientifiquement possible les intérêts des travailleurs·euses et des opprimé·e·s. Comme le disait Trotsky dans son article « What Next ? » : « Le prolétariat n’acquiert un rôle indépendant qu’au moment où, de classe sociale en soi, il devient une classe politique pour soi. Cela ne peut se faire autrement qu’au moyen d’un parti. Le parti est cet organe historique par lequel la classe devient consciente d’elle-même ».

Le programme du parti

« Les intérêts de la classe ne peuvent être formulés autrement que sous la forme d’un programme ; le programme ne peut être défendu autrement qu’en créant le parti » (Trotsky, What Next ?)

Pour être pleinement préparé pour faire face aux événements à venir, un parti révolutionnaire a besoin d’avoir le programme du marxisme révolutionnaire, qui est un ensemble d’idées basé sur les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste, les documents de fondation de la Quatrième Internationale et l’expérience accumulée du mouvement trotskiste depuis lors (et particulièrement celle de notre Comité pour une Internationale Ouvrière).

Tout en étant basé sur des idées et des perspectives, le programme doit aussi inclure des revendications. Celles-ci sont développées à chaque étape de la lutte des classes. Elles ne doivent pas simplement faire écho à l’humeur des travailleurs·euses et à leurs revendications à un moment donné mais, tout en prenant celles-ci en compte, elles doivent inclure des revendications qui vont un pas plus loin, de manière à augmenter la conscience tant des tâches immédiates indispensables que de la nécessité du socialisme. Les divers aspects du programme doivent être régulièrement révisés et remis à jour, afin de rester en phase avec le développement des événements, et testés dans la pratique. James Cannon, un des fondateurs du mouvement trotskiste américain aux USA dans les années ’30, écrivit ainsi dans son article « Le Parti Révolutionnaire » que le programme devait être soumis continuellement aux travailleurs·euses pour « prise en considération, adoption, action et vérification ».

Certains partis croient qu’il suffit de se proclamer en faveur de la révolution pour être un parti révolutionnaire. La majorité de ces partis ont historiquement été des partis « centristes », c’est-à-dire des partis dans lesquels les dirigeant·e·s font souvent des discours aux accents révolutionnaires mais en reviennent à une position réformiste, lorsqu’ils sont confrontés à des moments et des choix décisifs dans la lutte, sans réussir à faire avancer celle-ci. Ces partis oscillent entre réformisme et révolution, notamment parce qu’ils ne se basent pas sur un programme pleinement marxiste révolutionnaire.

Comment construire un tel parti ?

La construction d’un parti révolutionnaire n’a rien d’automatique : ce parti doit être consciemment et consciencieusement construit par ses membres. Cette construction commence généralement par de petits groupes. Or, une petite force ne peut pas gagner facilement une influence large : l’essentiel du travail doit donc être orienté vers la propagande socialiste et la discussion des idées avec des personnes rencontrées pendant les activités politiques aussi bien que dans la vie quotidienne. Le travail d’un parti plus grand sera différent, parce qu’il est vraisemblable que celui-ci jouera un rôle clé dans certains événements et donc qu’il aura des responsabilités de direction autant que d’agitation et de propagande.

Comment un petit parti peut-il grandir pour devenir un grand parti ? Cela dépend à la fois de l’adoption par le parti d’une approche et d’une orientation marxistes correctes et de l’ampleur des événements et des soubresauts dans la société. Comme l’écrivit Trotsky, « Pendant une révolution, c’est-à-dire quand les événements se produisent rapidement, un parti encore faible peut se transformer rapidement en un parti puissant pour autant qu’il comprenne lucidement le cours de la révolution et qu’il possède des cadres loyaux qui ne se laissent pas intoxiqués par des grandes phrases et qui ne soient pas terrorisés par les persécutions. Mais un tel parti doit être disponible avant la révolution vu que le processus de formation de cadres requiert une période de temps considérable et que la révolution n’accorde pas ce temps » (Classe, parti et direction).

Tout en grandissant à travers le recrutement direct d’individus et de groupes, les partis révolutionnaires peuvent à certains moments se construire au travers de fusions avec d’autres organisations. Cependant la réussite dune fusion dépend avant tout de la possibilité d’atteindre un accord principiel préalable sur les questions-clés actuelles des perspectives, du programme, de l’orientation et de la stratégie.

Quelle que soit la taille du parti, un travail soutenu et un investissement sérieux de ses membres est indispensable. Comme le disait une fois de plus Trotsky « Vous pouvez avoir à la fois des révolutionnaires sages ou ignorants, intelligents ou médiocres. Mais vous ne pouvez pas avoir des révolutionnaires qui manquent de la volonté de bousculer les obstacles, qui manquent de dévouement et d’esprit de sacrifice » (Comment se forment les révolutionnaires, 1929).

Quel type de parti ?

En Russie, les Bolcheviks, sous l’impulsion de Lénine, ont choisi le centralisme démocratique comme forme d’organisation.

Ce terme a pris aujourd’hui une connotation très négative parce que, sous Staline, le centralisme démocratique dans le Parti Communiste d’Union Soviétique a été vidé de son contenu pour mieux satisfaire les intérêts de la couche grandissante de bureaucrates. Les partis communistes staliniens sont devenus des appareils antidémocratiques, bureaucratiques, autoritaires et répressifs.

Pourtant, le centralisme démocratique est la forme d’organisation la plus démocratique qui ait jamais existé. Elle permet au parti de se développer sainement au rythme des discussions et des débats mais aussi, quand arrive le temps de l’action, d’agir d’une manière unifiée et organisée. De ce fait, cette méthode de fonctionnement est aussi la plus efficace.

Le centralisme démocratique implique d’abord que toutes les questions concernant le parti soient discutées aussi profondément que les membres le jugent nécessaire, et ce à tous les niveaux du parti. Cela ne signifie pas que le parti devient une boutique à parlottes avec des débats sans fin. Les discussions doivent être menées en ayant en tête les objectifs du parti, particulièrement en matière de formation politique et avec la nécessité d’arriver à des décisions claires sur le programme et les tâches du parti.

Chaque membre doit avoir le droit d’exprimer ses vues dans les réunions de sa section locale. Il est important que les membres essaient continuellement de développer leur formation et leurs capacités propres, de manière à pouvoir arriver à prendre collectivement les bonnes décisions. Les décisions concernant les idées et les perspectives essentielles du parti, ainsi que toutes les questions-clés en matière d’organisation, doivent être prises lors de congrès (le plus souvent annuels) de délégué·e·s élu·e·s dans les sections par les membres du parti.

Le centralisme – qui constitue le deuxième aspect de la formule – signifie essentiellement qu’une fois que les membres du parti ont pris une décision à la majorité, à quelque niveau que ce soit, ils doivent agir ensemble pour appliquer cette décision. S’il y a cinq, vingt ou beaucoup plus de membres d’un parti révolutionnaire dans une ville, est-il plus efficace qu’ils interviennent dans les événements locaux comme autant d’individus ou comme une équipe soudée ? Cette dernière réponse est clairement la meilleure. Et, à l’échelle nationale, où les travailleurs·euses sont confrontés à un Etat capitaliste centralisé disposant d’une longue expérience de confrontation aux défis venus d’en bas, leur unité dans l’action à travers la participation à un parti révolutionnaire est vitale.

Chaque membre doit avoir le droit de s’opposer à une idée ou à la manière de mener une action, mais une fois qu’une décision a été prise par une vote majoritaire, chaque membre doit agir à l’extérieur du parti en se conformant à cette décision. Ceci ne supprime leur droit de continuer à défendre leur point de vue dans les réunions du parti et de chercher à changer une décision, en organisant une tendance ou une fraction s’ils ou si elles le jugent nécessaires.

A certaines étapes, un parti devra placer plus l’accent sur la nécessité de discussion et de débat, tandis qu’à d’autres moments, la priorité ira davantage à l’action, en fonction de la situation concrète. Le centralisme démocratique n’est pas une formule rigide. De la même manière qu’elle doit être appliquée avec flexibilité en fonction des étapes de développement du parti, elle trouvera aussi inévitablement une expression différente dans des pays différents, en fonction de facteurs comme la taille, l’expérience et le travail mené à ce moment par le parti, l’autorité de ses dirigeant·e·s, la situation politique et les traditions des travailleurs·euses.

Des questions et des discussions surgissent parfois sur la manière dont les membres doivent se comporter entre eux/elles. Quelles doivent être les normes de comportement des membres (par exemple, face au racisme, au sexisme,…) ? Comment les ressources du parti peuvent-elles être accrues (montant des cotisations, actions destinées à faire rentrer de l’argent dans les caisses,…) et doivent-elles être réparties pour favoriser la participer de membres ayant des revenus limités ou des besoins spéciaux ? Sur ces questions, il faut reconnaître que le parti, qui travaille avec toutes les limitations imposées à ses membres par le système capitaliste, ne peut être un modèle pour la future société socialiste. C’est aux membres de décider de la répartition des ressources et des limites à poser face à des comportements critiquables, tout en comprenant qu’il n’est pas possible de construire un parti avec des membres qui ne soient affectés en rien par les problèmes de la société actuelle.

La direction du parti

Dans son article « Classe, parti et direction », Trotsky expliqua la relation nécessaire entre les trois niveaux évoqués dans le titre de l’article : la classe des travailleurs·euses dirige le mouvement populaire, tout en étant dirigée par le parti, qui est à son tour dirigé par sa direction. Il ajouta que les membres et la direction du parti devaient être testé·e·s et sélectionné·e·s tout au long du développement des débats et des événements, de manière à perfectionner le meilleur outil possible afin de permettre à la classe des travailleurs·euses de transformer la société.

Un parti révolutionnaire a besoin, à chaque niveau de sa structure, de dirigeant·e·s capables de donner une impulsion et une direction politique et organisationnelle au travail du parti. Les membres de base qui sont immergé·e·s dans le travail politique dans leur secteur ou leur ville n’ont pas nécessairement l’information suffisante ou le temps pour acquérir une vue d’ensemble et se faire un avis personnel sur la situation régionale, nationale et internationale. Ils/Elles élisent ceux/celles qu’ils/elles voient comme les plus capables de donner une direction correcte en fonction d’une analyse plus complète et d’une expérience plus grande que celle dont ils/elles disposent eux/elles-mêmes. Les membres de base doivent toujours évaluer la qualité de la direction fournie par ceux/celles qu’ils/elles ont élu·e·s, de manière à ce que des changements puissent être faits si nécessaire. Tou·te·s les dirigeant·e·s élu·e·s doivent répondre de leur travail et de leurs décisions et sont révocables à tout moment.

La qualité de la direction d’un parti révolutionnaire dépend de l’existence d’une base politiquement formée et dotée d’un esprit critique car celle-ci est la mieux à même de choisir les meilleur·e·s candidat·e·s pour les positions de direction et de les remplacer si nécessaire. Même les plus grand·e·s dirigeant·e·s ont besoin du contrôle de ceux/celles qui sont à la base de leur parti. Sans ce contrôle, les comités ou les individus exerçant les tâches de direction peuvent en fin de compte succomber à des pressions réformistes ou ultra-gauche et entraîner tout le parti dans une mauvaise voie.

Cependant, si les membres doivent être critiques, Trotsky souleva un point important : « La maturité de chaque membre du parti s’exprime particulièrement dans le fait qu’il n’exige pas du régime interne du parti plus que ce que celui-ci peut donner (…) Il est bien sûr nécessaire de lutter contre chaque erreur individuelle de la direction, contre chaque injustice, etc. Mais il est nécessaire d’évaluer ces « injustices » et ces « erreurs » non en elles-mêmes mais en relation avec le développement général du parti à la fois au niveau national et international. Un jugement correct et un sens des proportions est une chose extrêmement importante en politique. »

Les dirigeant·e·s ne doivent avoir aucun privilège financier au-delà des dépenses qui leur sont nécessaires. Les dirigeant·e·s, tout comme les représentant·e·s publics·ques du parti, ne doivent pas recevoir plus que le salaire moyen d’un·e travailleur·euse qualifié·e. Les dirigeant·e·s du parti doivent donner l’exemple à tou·te·s les membres à travers leur volonté personnelle de faire des sacrifices en temps et en argent et par le fait qu’ils/elles ne demandent pas aux membres de faire des sacrifices plus grands que ceux qu’ils/elles sont préparé·e·s à faire eux/elles-mêmes.

Entre les réunions des organes du parti à chaque niveau, des organes de direction doivent prendre les décisions nécessaires à la progression du parti. Cela signifie que les membres doivent avoir confiance dans la capacité de leurs dirigeant·e·s d’aboutir à des décisions correctes. Cette confiance ne peut s’établir qu’à travers la mise à l’épreuve des dirigeant·e·s au cours des événements et des débats. Il est aussi important d’avoir un certain renouvellement dans la composition des organes de direction de manière à ce qu’ils ne perdent pas leur entrain et ne s’enfoncent pas dans des habitudes routinières.

Quelques-unes des normes établies pour préserver la démocratie dans un parti révolutionnaire sont aussi applicables aux dirigeant·e·s élu·e·s dans une société socialiste après une révolution victorieuse. Avant la Révolution russe, Lénine a indiqué quelques conditions qui peuvent aider à prévenir le développement de la bureaucratie après la révolution : des élections libres et démocratiques, l’obligation pour tou·te·s les dirigeant·e·s de rendre des comptes à ceux/celles qui les ont élus, la possibilité de révoquer les dirigeant·e·s à tout moment, l’interdiction pour les dirigeant·e·s de toucher plus que le salaire moyen d’un·e travailleur·euse ordinaire et la rotation régulière des personnes chargées des tâches administratives.

L’internationalisme avant et après la révolution

Bien que le capitalisme soit basé sur des Etats-nations, les économies capitalistes sont interconnectées à travers le monde entier. Aucun Etat socialiste ne pourrait survivre pendant une longue période ni commencer à résoudre les problèmes de la planète s’il restait isolé. C’est pourquoi le socialisme ne peut être réalisé qu’à l’échelle internationale. C’est pourquoi aussi un parti révolutionnaire est nécessaire à cette même échelle internationale. Il est important, et même vital, pour des partis révolutionnaires qui agissent dans divers pays du monde de participer ensemble à une internationale révolutionnaire. Cette participation leur permet de réaliser une analyse plus complète des événements mondiaux à travers la discussion avec les autres partis et de partager les leçons des expériences de construction du parti, ce qui peut permettre à chaque parti d’éviter des erreurs potentiellement fatales.

Le rôle d’une internationale révolutionnaire sera aussi très important après une révolution victorieuse, tant pour appeler les travailleurs·euses partout dans le monde à soutenir la révolution et à refuser d’être utilisés contre elle dans des aventures militaires lancées par leur propre classe capitaliste, que pour aider la révolution à s’étendre le plus vite possible à d’autres pays. De même, le rôle d’un parti révolutionnaire ne se termine pas avec la victoire de la révolution dans son pays. Le parti sera indispensable pour armer tou·te·s les travailleur·euses de son expérience et de ses connaissances afin de leur permettre de défaire toutes les tentatives contre-révolutionnaires de la petite minorité de la société qui constituait auparavant la classe dominante.

Le parti contribuera aussi à aider la nouvelle société socialiste à se développer sur une base saine, avec un pouvoir pleinement démocratique des travailleurs·euses et une organisation de la production et des services basée sur une économie planifiée démocratiquement. De la même manière qu’une sage-femme garde un œil sur la santé du bébé nouveau-né une fois qu’elle a assuré l’accouchement, un parti révolutionnaire aidera à construire et à diriger la nouvelle société venue au monde suite à une révolution victorieuse. Bien que les problèmes créés par des siècles de capitalisme ne seront pas effacés en une nuit, il sera possible de créer rapidement une société dans laquelle les conditions de vie de chaque personne pourront être élevées jusqu’à un niveau décent et même au-delà, dans laquelle l’environnement pourra être sauvegardé et les dégâts antérieurs réparés et dans laquelle les talents de chaque personne pourront être utilisés pour porter le développement de la société jusqu’à un niveau encore jamais atteint.

Judy Beishon

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NOTE:

(1) Bolchevik, qui signifie « majoritaire » en russe, est le nom que prit la fraction de Lénine au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie à l’issue du congrès de 1902 et qu’elle conserva après qu’elle soit devenue dans les faits un parti indépendant dès 1912. Le Parti Bolchevik devint le Parti Communiste en 1918.

Les socialistes révolutionnaires dans les partis de gauche, d’hier à aujourd’hui

Les socialistes révolutionnaires ne sont pas des gérant·e·s d’estrades. Le principal objectif d’une organisation révolutionnaire n’est pas de parler de socialisme de façon abstraite, mais de le faire vivre par son intervention dans la lutte de classe en cours. Par exemple, combattre les dérives électoralistes et réformistes dans Québec solidaire est un travail révolutionnaire. Mais uniquement le dire dans nos publications est insuffisant : il faut aider à la construction de ce parti et pousser des lignes politiques qui concourent à l’atteinte de notre objectif principal, soit la création d’un parti de masse des travailleurs·euses, préalable nécessaire pour une révolution socialiste victorieuse.

En tant que socialistes, nous prônons la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière pour renverser la domination de la bourgeoisie et construire une société socialiste. Le premier réflexe que nous devons donc avoir en tout temps est : où sont la classe ouvrière et les forces anticapitalistes en ce moment et comment pouvons-nous intervenir ? Il faut donc regarder toutes les initiatives politiques de la classe avec une grande attention. Plusieurs moments dans notre histoire témoignent de cela et permettent d’expliquer l’attitude que nous avons par rapport à Québec solidaire aujourd’hui.

Lénine et le Labour Party

Dans « la maladie infantile du communisme (le gauchisme) », Lénine donne trois conseils aux communistes anglais·es : 1) unifiez vos organisations en un seul parti communiste (PC); 2) participez aux élections; 3) faites un « accord électoral » avec le Labour Party en vue des prochaines élections. Évidemment, à condition de pouvoir dénoncer la direction réformiste du Labour [1], c’est-à-dire avoir une liberté de critique.

Ce livre est publié quelques mois avant l’ouverture du IIe congrès de l’Internationale communiste. La position adoptée va plus loin et dit clairement que le Parti communiste doit adhérer au Labour Party. Durant les débats, Lénine y déclare : « Dans ces conditions, ce serait commettre une erreur que de ne pas s’affilier à ce parti ». Il termine son discours ainsi : « Si le Parti communiste anglais commence par agir révolutionnairement au sein du Labour Party et si les Henderson se voient contraints de l’exclure, ce sera une grande victoire du mouvement ouvrier communiste et révolutionnaire de Grande‑Bretagne [2] ».

À sa fondation, le Parti communiste de Grande-Bretagne avait environ 10 000 membres. Le Labour Party, plus de 4 millions. Le Labour était LE parti de la classe ouvrière anglaise. Il avait un programme socialiste [3] et une structure fédérative où il était possible d’adhérer en tant que groupe (parti ou syndicat) dans la structure du parti.

L’idée derrière l’adhésion était d’organiquement lier le parti révolutionnaire avec le parti de la classe ouvrière et de combattre le monopole de la direction réformiste sur le mouvement ouvrier. Cela répondait également à des objectifs politiques précis soit le potentiel développement d’une crise révolutionnaire advenant une victoire électorale du Labour.

Dans les faits, le Labour n’a jamais accepté l’adhésion du PC, mais l’odieux de la division de la classe ouvrière était porté par la direction réformiste et non par les communistes.

De l’opposition de gauche à la création de la Quatrième Internationale

Au Ve congrès de l’Internationale communiste (1924), l’influence de Staline et le poids de la bureaucratie se font de plus en plus sentir. L’idée du « socialisme dans un seul pays » adopté lors du XIVe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (1925) entre de plus en plus en contradiction avec les intérêts de la « révolution mondiale » prônée au début des années 1920. Se constituent donc dans presque tous les PC, des groupes qui vont se nommer « opposition de gauche [4] ». Ceux-ci regroupent tous les éléments critiques des politiques staliniennes et y mènent des luttes de lignes dans les partis communistes.

Ces groupes se font exclure en 1933, mais ce n’est qu’en 1938 que sera créée la IVe Internationale. Encore là, le poids de la division repose sur les bureaucrates staliniens et non sur les socialistes révolutionnaires. La simple chronologie des faits démontre à quel point la rupture organisationnelle ne se fait pas à la légère et ne se réalise pas uniquement sur des désaccords politiques, mais en fonction de plusieurs autres facteurs, dont le rapport de force global.

Après l’exclusion de l’opposition de gauche d’avec les organisations staliniennes, le premier réflexe de Trotsky et de ses partisan·ne·s est de trouver un nouveau point de contact politique avec la classe ouvrière. Ils le trouvent dans les partis révolutionnaires avec des assises prolétariennes et critiques du stalinisme. Trotsky identifie clairement une tendance qui ne fait que prendre de l’ampleur au cours des années trente.

En France, les bolcheviks-léninistes vont littéralement entrer dans la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) et vont plus particulièrement travailler en étroite collaboration avec la tendance Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert. Les bolcheviks-léninistes vont, par exemple, jouer un rôle de premier plan dans la construction des groupes d’autodéfense du Parti socialiste contre les organisations fascistes [5]. Ils se font exclure, avec les militant·e·s de la Gauche révolutionnaire, en 1938, et vont fonder ensemble l’éphémère Parti socialiste ouvrier et paysan, qui disparaît en 1940 sous l’occupation allemande.

La question fut également posée en Espagne, où la section espagnole de l’opposition de gauche animée par Andreu Nin [6] (Gauche Communiste Espagnole) décide de créer un nouveau parti politique, le POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste). Nin prônait la création d’un nouveau parti et Trotsky militait en faveur de l’entrée des bolcheviks-léninistes dans l’aile jeunesse du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). En pleine révolution espagnole, l’aile jeunesse du PSOE se radicalisait et contestait de plus en plus sa direction réformiste. L’idée de Trotsky était d’intervenir directement dans ce processus et non pas de s’en isoler par la création d’un énième parti comme le soutenait Nin. La décision de créer le POUM sans planifier d’intervention consciente vers l’aile jeune du PSOE a été une erreur importante et a laissé le champ libre aux stalinien·ne·s pour imposer sa politique d’alliance avec la bourgeoisie républicaine. Le slogan du PCE à l’époque était « république d’abord, révolution ensuite »…

Lorsque les groupes de l’opposition de gauche ont été exclus, le premier réflexe n’a donc pas été de faire cavalier seul, mais de s’orienter vers l’aile gauche de la social-démocratie en processus de radicalisation dans les années trente. La position de Trotsky était claire. Bien qu’il soit nécessaire d’avoir un parti révolutionnaire discipliné avec un programme politique cohérent, rien n’interdit que ce parti intervienne dans les partis de masse. Au contraire, la contestation du monopole des directions réformistes sur les mouvements de masse est l’une des fonctions du parti révolutionnaire [7].

Éviter le sectarisme et l’opportunisme : Du « Open Turn debate » au « Scottish Debate »

C’est donc en suivant pleinement cette ligne que les camarades de The Militant ont été, pendant plus de 20 ans, la colonne vertébrale révolutionnaire du Labour Party jusqu’à leur expulsion définitive au milieu des années 1980. Plusieurs militant·e·s se font expulser les un·e·s après les autres durant cette décennie, mais la rupture définitive ne survient réellement que lors de l’épisode de la Poll Tax au début des années 1990. Où malgré son opposition en principe, le Labour Party collectait la taxe dans les municipalités où il était au pouvoir, taxe injuste pourtant ouvertement boycottée par la majorité de la classe ouvrière.

À mesure que les partis traditionnels de la classe ouvrière adoptent, les uns après les autres, le libéralisme économique, les sections du CIO lancent dans les années 90 le mot d’ordre de la création de nouveaux partis de masse de la classe ouvrière [8] et le CIO a été partie prenante de ces processus un peu partout dans le monde.

C’est sur cette question qu’un débat a eu lieu entre la section écossaise et les autres sections du CIO dans le monde. À la fin des années 1990, la section écossaise décide de lancer un parti large regroupant plusieurs tendances politiques anticapitalistes. Le CIO est d’accord avec cette initiative, mais pas au prix de sacrifier l’organisation révolutionnaire. Ce débat est plus connu sous le nom de « Scottish Debate ». La majorité de la section écossaise décide malgré tout d’aller de l’avant, ce qui conduit à la liquidation de la section du CIO dans le parti large et lorsque ce dernier fait naufrage il a fallut reconstruire l’organisation révolutionnaire en Écosse.

Le parti révolutionnaire doit construire et intervenir dans les mouvements larges de la classe ouvrière sans abandonner son programme révolutionnaire. C’est ce nous appelons la double tâche [9]. L’un ne va pas sans l’autre. La relation est dialectique. Le parti révolutionnaire ne doit pas être isolé de la lutte de classe réelle, ainsi nous apprenons de ces luttes et prenons le pouls de la classe. Mais en même temps, par la participation concrète de nos cadres dans les luttes quotidiennes de la classe ouvrière, nous permettons à ces mouvements de se radicaliser en y défendant une position de classe claire.

Les socialistes révolutionnaires et Québec solidaire

À la lumière de cette tradition, comment pouvons-nous analyser notre intervention dans Québec solidaire ? Pour reprendre les mots de Trotsky : « il faut savoir où on trouvera des points de contact dans la conscience de larges cercles de travailleurs·euses. Il faut établir des relations adéquates avec les organisations de masse » [10].

Au Québec, en 2018, où sont ces points de contact? Évidemment, dans les syndicats et le mouvement étudiant, cela ne fait aucun doute. Mais nous ne pouvons nier que Québec solidaire est également un lieu de convergence important des militants·e·s anticapitalistes qui comprennent l’importance du pouvoir politique. La composition sociale de QS est hétérogène, mais une partie de plus en plus importante de militant·e·s syndicaux et de travailleurs·euses s’y retrouvent. Plusieurs éléments de son programme nous permettent d’avoir une discussion politique sérieuse avec les gens sur les contradictions du système capitaliste. Il faut voir QS comme un processus historique, la première expérience durable d’une réelle gauche politique au Québec. En tant que militant·e·s révolutionnaires, ne pas participer à ce combat du mieux qu’on peut serait une grossière erreur.

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Notes

[1] Lénine, La maladie infantile du communisme (le gauchisme), Pékin, 1976, p.84.
[2] Lénine, Discours sur l’affiliation au Labour Party de Grande-Bretagne, II° congrès de l’Internationale communiste, 6 août 1920.
[3] La Clause IV fut adoptée en 1918 et « la nationalisation des moyens de production, de distribution et d’échange » fut retirée en 1995. La Clause IV se lisait comme suit : « To secure for the workers by hand or by brain the full fruits of their industry and the most equitable distribution thereof that may be possible upon the basis of the common ownership of the means of production, distribution and exchange, and the best obtainable system of popular administration and control of each industry or service. » Miliant Labour, What is socialism ?: The debate on clause IV, Militant Labour, London, 1994, p.3.
[4] Max Shachtman, The History and Principles of the Left Opposition, New Park Publications, London.
[5] Matthias Bouchenot, Tenir la rue : L’autodéfense socialiste (1929-1938), Libertalia, Paris, 2014.
[6] Andreu Nin secrétaire de la CNT, délégué de la CNT lors des congrès de la IIIe Internationale, membre fondateur et dirigeant de l’Internationale syndicale rouge. Membre de l’opposition dès 1926 en Russie. Assassiné le 20 juin 1937 par la police stalinienne.
[7] « While it is necessary for the revolutionary party to maintain its independence at all times, a revolutionary group of a few hundred comrades is not a revolutionary party and can work most effectively at present by opposition to the social patriots within the mass parties. In view of the increasing acuteness of the international situation, it is absolutely essential to be within the mass organizations while there is the possibility of doing revolutionary work within them. Any such sectarian, sterile, and formalistic interpretation of Marxism in the present situation would disgrace an intelligent child of ten ». Leon Trotsky, Interview on British Problems, Summer 1936, p.382. [En ligne]
https://rosswolfe.files.wordpress.com/2015/05/leon-trotskii-collected-writings-1935-1936.pdf
[8] Marxists and the British Labour Party : The Open Turn debate, «Thesis on the former workers’ parties and our tactics, Resolution Three (October 1998), Seventh World Congress of the Committee for a Workers’ International»,[En ligne] http://www.marxist.net/openturn/other/index.html
[9] Party, Programme, Reformism and the International – the Scottish debate, «The Platform of the Minority Faction
International Socialist Movement (Scotland) », 11 avril 2000, [En ligne] http://marxist.net/scotland/aug2000/index.html
[10] La citation mérite d’être citée intégralement : « Les événements révolutionnaires passent toujours et inéluctablement par-dessus les têtes de toutes les sectes. On peut, au moyen d’une littérature propagandiste, si elle est bonne, éduquer les premiers cadres, mais on ne peut pas gagner l’avant-garde prolétarienne qui ne vit ni dans un cercle ni dans une salle de classe, mais dans une société de classe, dans une usine, dans les organisations de masses, une avant-garde à laquelle on doit savoir parler dans le langage de ses expériences. Les cadres propagandistes les mieux préparés ne peuvent que se désintégrer s’ils n’entrent pas en contact avec la lutte quotidienne des masses. L’attente des bordiguistes que les événements révolutionnaires poussent d’eux-mêmes les masses vers eux en récompense de leurs idées “justes” est la plus cruelle de leurs illusions. Pendant les événements révolutionnaires, les masses ne cherchent pas l’adresse de telle ou telle secte, mais passent par-dessus. Pour grandir plus vite pendant la période de flux, pendant la période préparatoire, il faut savoir où on trouvera des points de contact dans la conscience de larges cercles de travailleurs. Il faut établir des relations adéquates avec les organisations de masse. Il faut trouver le point de départ juste, correspondant aux conditions concrètes de l’avant-garde prolétarienne dans la personne des divers groupes. Et, pour cela, il faut non seulement ne pas se prendre pour un palliatif en guise du nouveau parti, mais seulement pour l’instrument de sa création. En d’autres termes, tout en préservant intégralement une intransigeance de principe, il faut se libérer radicalement des résidus sectaires qui nous restent comme héritage de la période purement propagandiste. » Léon Trotsky, La situation présente dans le mouvement ouvrier et les tâches des bolchéviks-­léninistes, Octobre 1934, [En ligne] https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1934/10/lt19341000.htm

Che Guevara : Qu’est-ce qu’un jeune communiste ?

Che Guevara est incontestablement un des révolutionnaires marxistes les plus connus, mais peu de gens ont déjà eu l’occasion de connaître réellement sa pensée. Nous remédions la situation en publiant un de ces textes sur la jeunesse : Qu’est-ce qu’un jeune communiste ? Dans ce texte de 1962, le Che s’adresse à l’Union des Jeunesses Communistes, pour y exposer sa vision de ce que doit être une jeune communiste.

 

L’Union des Jeunesses Communistes doit se définir en un seul mot : avant-garde. Vous, camarades, vous devez être l’avant-garde de tous les mouvements. Les premiers dans les sacrifices qu’exige la Révolution, quelle que soit la nature de ces sacrifices. Les premiers dans le Travail. Les premiers dans l’étude. Les premiers dans la défense du pays.

Cette tâche ne doit pas apparaître seulement comme l’expression de la jeunesse de Cuba, ni comme une tâche des grandes masses structurées dans une institution, mais comme les tâches quotidiennes de chacun de ceux qui font partie de l’Union des Jeunesses Communistes. Il faut pour cela se donner des tâches réelles et concrètes : des tâches de travail quotidien qui ne peuvent admettre la moindre défaillance.

L’organisation doit être constamment présente dans tout le travail qui s’effectue dans l’Union des Jeunesses Communistes. L’organisation est la clef qui permet de suivre les initiatives qui viennent des chefs de la Révolution, les initiatives que propose en maintes occasions notre Premier ministre1 et les initiatives qui surgissent du sein de la classe ouvrière, qui doivent se transformer aussi en directives précises pour l’action suivante.

Sans organisation, les idées perdent de leur efficacité après le premier moment d’élan; elles tombent peu à peu dans la routine, dans le conformisme, et finissent par n’être plus qu’un souvenir.

Je vous donne cet avertissement parce que souvent, au cours de cette période brève et pourtant si riche de notre Révolution, beaucoup de grandes initiatives ont échoué, sont tombées dans l’oubli faute d’un appareil d’organisation pour les soutenir et les mener à bien.

En même temps vous devez, tous et chacun de vous, être pénétrés de l’idée qu’être un jeune communiste, appartenir à l’Union des Jeunesses Communistes, ce n’est pas une grâce que quelqu’un vous accorde; que ce n’est pas non plus une grâce que vous faite à l’État ou à la Révolution. Appartenir à l’Union des Jeunesse Communistes doit être le plus haut honneur pour un jeune de la société nouvelle. Ce doit être un honneur pour lequel lutter à chaque instant de sa vie. Enfin ce doit être un honneur pour lequel lutter à chaque instant de sa vie. Enfin ce doit être l’honneur de garder bien haut le nom de l’individu au sein de l’Union des Jeunesses Communistes.

De cette manière nous avancerons encore plus vite. En nous habituant à penser en tant que masse, à agir selon les initiatives que nous offre la masse ouvrière et les initiatives de nos plus grands dirigeants; et en même temps à agir toujours comme des individus, toujours soucieux de nos propres actes, toujours soucieux pas souiller notre nom ni le nom de l’Association à laquelle nous appartenons.

Après deux ans nous pouvons récapituler et observer ce qu’ont été les résultats de cet effort. Il y dans la vie de l’Union des Jeunesse Communistes des succès considérables. L’un des plus important, des plus spectaculaire, a été celui de la défense.

Les jeunes qui d’abord – certains d’entre eux – ont escaladé cinq fois le Turquino2; ceux qui se sont enrôlés dans diverses organisations militaires, tous ceux qui ont empoigné le fusil dans les moments de danger ont été prêts à défendre la Révolution à chaque point où l’on attendait l’invasion ou l’attaque ennemie.

Les jeunes de Playa Giron3 ont eu l’insigne honneur de pouvoir y défendre notre Révolution, y défendre les institutions que nous avions créés à force de sacrifice, les succès acquis par tout le peuple pendant des années de lutte; toute notre Révolution a été défendue là en soixante-douze heures de combat.

L’intention de l’ennemi était de créer une tête de pont suffisamment forte, avec un aéroport, qui aurait permis d’attaquer tout notre territoire, de le bombarder sans pitié, de réduire nos usines en cendres, de pulvériser nos moyens de communication, de ruiner notre agriculture. En un mot, de jeter le chaos dans notre pays. L’action résolue du peuple a liquidé la tentative impérialiste en soixante-douze heures seulement.

Des jeunes qui étaient encore des enfants se sont couverts de gloire. Certains représentent aujourd’hui cette jeunesse héroïque; des autres, il nous reste au moins le nom en souvenir, pour nous stimuler à de nouvelles batailles, à de nouveaux héroïsmes.

Au moment où la défense du pays était la tâche primordiale, la jeunesse a été présente. Aujourd’hui la défense du pays reste au premier plan de nos devoirs. Mais nous ne devons pas oublier que la consigne qui guide les Jeunesses Communistes est intimement liée à elles : la défense du pays ne peut pas résider seulement dans le maniement des armes, prêtes pour la défense; nous devons aussi défendre le pays en construisant par notre travail et en préparant les nouveaux cadres techniques pour accélérer le développement dans les années è venir. Cette tâche prend maintenant une énorme importance et rattrape celle du maniement direct des armes.

Quand se sont présenté des problèmes comme ceux-là, la jeunesse a dit « présente ». Les jeunes des brigades ont répondu à l’appel de la Révolution et ont envahi tous les coins du pays. En quelques mois dans une bataille très dure, qui a eu ses martyrs de la Révolutions, ses martyrs de l’éducation, nous avons pu annoncer une situation nouvelle en Amérique : Cuba était le territoire libre d’analphabétisme de l’Amérique.

L’étude à tous les niveaux est aussi une tâche de la jeunesse aujourd’hui. L’étude mêlée au travail de la jeunesse aujourd’hui. L’étude mêlée au travail comme dans le cas des jeunes étudiants qui récoltent le café en Oriente4, qui passent leur vacances è récolter cette graine tellement importante dans notre pays, pour notre commerce extérieur, pour nous qui consommons une grande quantité de café. Cette tâche est semblable à celle de l’alphabétisation C’est une tâche de sacrifice qui s’accomplit dans la joie; les étudiants se réunissent une fois de puis dans les montagnes de notre pays pour y porter leur message révolutionnaire.

Ces tâches sont très importantes parce que dans l’Union des Jeunesses Communistes les jeunes communistes ne font pas que donner; ils reçoivent aussi, et parfois plus qu’ils ne donnent : ils acquièrent de nouvelles expériences, une nouvelle expérience des contacts humains, de la façon de vivre de nos paysans, du travail et de la vie dans les régions isolées, de tout ce qu’il faut faire pour élever ces régions au même niveau que les campagnes les plus habitables et les villes Ils acquièrent une expérience et une maturité révolutionnaire.

Les camarades qui connaissent ces tâches de l’alphabétisation et de la récolte du café, en contact direct avec notre peuple qu’ils aident loin de leurs foyers, reçoivent – je peux le vous l’affirmer – plus qu’ils ne donnent, et pourtant ils donnent beaucoup !

Telle est l’éducation qui convient le mieux à une jeunesse qui se prépare pour le communisme : la forme d’éducation où le travail perd le caractère obsessionnel qu’il a dans le monde capitaliste, pour devenir un devoir social agréable qui s’effectue avec joie, parmi les chants révolutionnaires, dans la camaraderie la plus fraternelle, au milieu de contacts humains qui fortifient les uns et les autres et les élèvent tous.

Par ailleurs, l’Union des Jeunesse Communistes a fait beaucoup de progrès dans son organisation. Il y a une grande différence entre cet embryon formé comme une appendice de l’Armée Rebelle et cette organisation que nous connaissons aujourd’hui. Partout, dans tous les centres de travail, dans tous les organismes administratifs, partout où ils peuvent exercer leur action il y a des jeunes communistes qui travaillent pour la Révolution.

Le progrès de l’organisation doit être considéré aussi comme un succès important de l’Union des Jeunesses Communistes.

Mais sur ce chemin difficile, camarades, nous avons rencontré beaucoup de problèmes, de grandes difficultés, des erreurs grossières; et nous n’avons pas toujours pu les surmonter. Il est évident que l’Union des Jeunesses Communistes, en tant qu’organisme mineur, en tant que frère cadet des Organisation Révolutionnaires Intégrées doit s’inspirer des expériences des camarades qui ont le plus travaillé à toutes les tâches révolutionnaires, et doit toujours écouter – avec respect – la voix de cette expérience.

La jeunesse doit créer. Une jeunesse qui ne crée pas est une anomalie; je le dis sérieusement. Et l’Union des Jeunesses Communistes a un peu manqué d’esprit créateur. Elle a été, à travers sa direction, trop docile, trop respectueuse et trop peu décidée à se poser ses propres problèmes.

Maintenant elle commence à changer. Le camarade Joel nous parlait des initiatives des travaux dans les fermes. Ce sont des exemples de la façon dont elle commence à briser la dépendance totale – qui finit par être absurde – à l’égard d’une organisation aîné, et à penser avec sa propre tête.

Tout cela s’explique par ce fait que nous sommes, nous-même et notre jeunesse avec nous, convalescent après une maladie qui heureusement n’a pas duré longtemps, mais qui a joué un grand rôle de frein dans l’approfondissement idéologique de notre révolution. Nous sommes tous convalescent après cette maladie qui s’appelle le sectarisme.

Où nous amené le sectarisme ? À la copie mécanique, aux analyses formelles, à la séparation entre les dirigeants et les masses. Même dans notre Direction Nationale, et l’effet s’est répercuté directement dans l’Union des Jeunesses Communistes.

Si nous – également désorienté par le phénomène du sectarisme – nous n’arrivons pas à entendre la voix du peuple qui est la plus sage et la meilleure orientation si nous n’arrivons pas à entendre les pulsations du peuple pour pouvoir les transformer en idées concrètes, en directives précises, nous pouvions mal donner ces directives à l’Union des Jeunesses Communistes. Et comme la dépendance était absolue, la docilité très grande, l’Union des Jeunesses Communistes naviguait comme un petit bateau à l’aventure, dépendant du grand navire : nos Organisations Révolutionnaires. Mais elles aussi allaient à l’aventure.

Ici surgissait de petites initiatives, les seules que l’Union des Jeunesses Communistes étaient capables de produire et qui se transformait parfois en « slogans » grossiers, en manifestations évidentes d’un manque de profondeur idéologique.

Le camarade Fidel a critiqué sévèrement certains extrémismes et certaines expressions que vous connaissez bien comme : « L’ORI est la bougie », « Nous sommes socialistes, en avant… ». Tout ce que critiquait Fidel et que vous connaissez bien était le reflet du mal qui opprimait notre révolution.

Nous avons franchi cette étape. Nous l’avons complétement dépassée. Mais les organismes sont toujours un peu lents. C’est comme une maladie qui a rendu quelqu’un inconscient. Quand elle recule, le cerveau retrouve sa lucidité mais les membres ne coordonnent pas encore bien leurs mouvements. Pendant les premiers jours après qu’on s’est levé du lit, la marche est incertaine et peu à peu elle retrouve la sûreté. Nous en sommes là.

Nous devons donc définir et analyser objectivement tous nos organismes pour poursuivre le nettoyage. Nous devons savoir, pour ne pas trébucher et nous retrouver par terre, que nos pas sont encore incertains. Nous devons connaître nos faiblesses pour les surmonter et nous fortifier.

Ce manque d’initiative propre est dû à l’Ignorance, pendant un temps assez long, de la dialectique qui meut les organismes de masses, et è l’oubli du fait que les organismes comme l’Union des Jeunesses Communistes ne peuvent être simplement de direction, qu’ils ne peuvent envoyer constamment des directives vers les bases sans rien recevoir d’elles.

On pensait que l’Union des Jeunesses Communistes et toutes les organisations de Cuba étaient des organisations d’une seule ligne qui allait du sommet aux bases mais qui n’avait pas de système de retour pour rapporter les communications des bases. Alors qu’il faut un échange mutuel constant d’expérience, d’idées, de directives.

Nous avons pu voir les points les plus faibles du travail.

Des jeunes, presque des héros de romans, peuvent donner leur vie cent fois pour la Révolution, marchent en masses vers les tâches concrètes et exceptionnelles qui les appellent; mais cependant ils manquent parfois leur travail parce qu’ils avaient une réunion des Jeunesses Communistes, ou parce qu’ils se sont couchés tard la veille pour discuter une initiative des Jeunesses Communistes, ou bien tout simplement ils ne vont pas travailler, comme ça, sans raison.

Quand on observe une brigade de travail volontaire où l’on suppose qu’il y a des Jeunesses Communistes, bien souvent elles n’y sont pas. Pas un seul. Le dirigeant devait aller à une réunion, l’autre était malade, le troisième n’était pas bien au courant. Finalement, l’attitude fondamentale, l’attitude d’avant-garde du peuple, l’attitude d’exemple vivant qui entraîne tout le monde de l’avant – comme l’ont fait les jeunes de Playa Giron – cette attitude ne se retrouve pas dans le travail. Le sérieux que doit avoir la jeunesse d’aujourd’hui pour affronter les grands engagements – et le plus grand est la construction de la société socialiste – ne se reflète pas dans le travail concret.

Il faut organiser, découvrir où le bât blesse, où les faiblesses doivent être corrigées; il faut s’occuper de chacun d’entre vous pour vous expliquer bien clairement que celui qui ne pense à la Révolution qu’au moment du sacrifice, du combat, de l’aventure héroïque, de ce qui sort du vulgaire et du quotidien, mais qui est médiocre dans son travail, ou pire que médiocre, celui-là ne peut pas être un bon communiste.

Comment pouvez-vous agir ainsi alors que vous avez déjà reçu le nom de jeunes communistes, ce nom que nous, organisation dirigeante, parti dirigeant, nous n’avons pas encore ? Vous qui devez construire un avenir où le travail sera la plus haute dignité de l’homme, où le travail sera un devoir social, un plaisir de l’homme, où le travail sera créateur au maximum et où tout le monde devra s’intéresser à son travail et à celui des autres, dans le progrès de la société, quotidiennement.

Comment se peut-il que vous qui portez déjà ce nom vous dédaignez le travail ? Il y a une faille. Un défaut d’organisation, d’explication, de travail. Un défaut, qui plus est, humain. Nous tous – tous je crois – nous aimons bien mieux ce qui rompt la monotonie de la vie, ce qui soudain, une fois de temps en temps, nous fait penser à notre propre valeur, à notre valeur dans la société.

J’imagine l’orgueil de ces camarades étaient dans une cuarto-bocas5 par exemple et quoi défendaient leur patrie contre les avions yankees; soudain l’un d’eux avait la chance de voir que ses balles atteignaient un avion ennemi. C’est naturellement le moment le plus heureux dans la vie d’un homme. Ça ne s’oublie pas. Les camarades qui ont eu la chance de vivre cette expérience ne l’oublierons jamais.

Mais nous, nous devons défendre notre révolution, celle que nous faisons chaque jour. Et pour pouvoir al défendre, nous devons la construire, la fortifier par le travail qui aujourd’hui ne plaît pas à la jeunesse ou, du moins, que la jeunesse considère comme le dernier de ses devoirs parce qu’elle garde encore la mentalité ancienne du monde capitaliste; celle qui considère que le travail est bien un devoir et une nécessité, mais un devoir et une nécessité tristes.

Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que nous n’avons pas encore donné au travail sa véritable signification. Nous n’avons pas été capables d’unir le travailleur à l’objet de son travail et de donner en même temps au travailleur la conscience de l’importance de l’acte créateur qu’il réalise chaque jour.

Le travailleur et la machine, le travailleur et l’objet sur lequel s’exerce le travail restent encore deux choses différentes antagonistes. Il faut travailler sur cette contradiction pour former peu à peu des générations qui s’intéresseront le mieux possible au travail et qui sauront y trouver une source permanente et constamment changeante de nouvelles émotions. Nous devons faire du travail quelque chose de créateur., quelque chose de nouveau.

C’est probablement le grand point faible de notre Union des Jeunesses Communistes. C’est pour cela que j’insiste et que dans la joie de la commémoration de cet anniversaire je verse la petite goutte d’amertume pour toucher le point sensible, pour faire réagir la jeunesse.

Aujourd’hui j’ai assisté à une assemblée où l’on discutait de l’émulation au Ministère. Beaucoup d’entre vous ont probablement déjà discuté de l’émulation dans leur centre de travail et ont déjà lu un très long texte là-dessus. Mais quel est le problème de l’émulation camarades ? Le problème est que l’émulation ne peut être régie par des textes qui la réglementent, l’ordonnent et la moulent. Le règlement et le moule sont nécessaires pour pouvoir comparer ensuite le travail des enthousiastes qui prennent part à l’émulation.

Quand deux camarades commencent l’émulation, chacun avec sa machine pour produire d’avantage, au bout d’un certain temps ils sentent la nécessité d’un règlement qui détermine lequel des deux produits le plus avec sa machine, la quantité produite, les heures de travail effectuées, l’état de la machine en fin d’émulation, les soins qui lui ont été donnés… etc.  Mais si au lieu de donner un règlement à deux camarades qui effectivement sont en émulation, vous donnez le règlement à deux autres qui pensent qu’il est l’heure de rentrer chez eux, à quoi sert le règlement, quelle est sa fonction ?

Dans bien des cas nous donnons un règlement et un moule à quelque chose qui n’existe pas. Le moule doit avoir un contenu; le règlement doit être ce qui définit et limite le résultat de l’émulation dans tous les centres de travail de Cuba.

Nous avons abordé plusieurs problèmes de cette façon; nous avons souvent traité des questions d’une manière déformée. Quand j’ai demandé à cette assemblée pourquoi le secrétaire des Jeunesses Communistes n’y était pas, et combien de fois il y avait été, j’ai appris qu’i y avait été rarement, et que les Jeunesses Communistes n’y avait jamais été.

Mais au cours de l’assemblée, en discutant de différends problèmes, les Jeunesses Communistes, le noyau du parti, la Fédérations des Femmes, les Comité de Défense et le Syndicat se sont pris naturellement s’enthousiasme. Ou du moins, ils ont été pris de scrupules, d’une certaine amertume, d’un désir de se perfectionner, de prouver qu’ils étaient capables de faire ce qui n’a pas été fait : remuer les gens. Ensuite ils se sont tous engagés à ce que tout le ministère entre dans l’émulation à tous les niveaux, à discuter le règlement après avoir établi les émulations et à présenter dans les quinze jours des faits concrets.

Il y a eu là une mobilisation. Chacun a compris et ressenti profondément – car chacun de ces camarades est un grand camarade – que quelque chose n’allait pas dans son travail. Il s’est senti blessé dans sa dignité et a voulu changer la situation. C’est comme cela qu’il faut réagir. Se rappeler que le plus important c’est le travail. Excusez-moi de tellement insister, mais voyez-vous, sans travail il n’y a rien qui vaille. Toute la richesse du monde, toutes les valeurs de l’humanité ne sont que du travail accumulé. Sans le travail supplémentaire que l’on fournit pour créer davantage de surplus pour de nouvelles fabriques, de nouvelles installations sociales, le pays n’avancera pas. Sans ce travail, quelle que soit la force de nos armées, notre rythme de croissance restera lent. Il faut rompre avec toutes ces vieilles erreurs; il faut les rendre publiques, les analyser partout, et ensuite les corriger.

Je veux maintenant vous dire, camarades, quelle est mon opinion; quelle est la vision d’un dirigeant des ORI sur ce que doit être un jeune communiste, pour voir si nous sommes tous d’accord.

Je crois que la première caractéristique d’un jeune communiste doit être l’honneur qu’il ressent à être un jeune communiste. Cet honneur qui le pousse à montrer à tout le monde sa condition de jeune communiste, non pas à se cacher dans la clandestinité, ni à réduire sa condition à des formules, mais à l’exprimer à chaque instant et à la prouver parce que c’est sa fierté.

En même temps, le jeune communiste doit avoir un sens aigu du devoir envers la société que nous construisons, avec nos semblables humains et avec tous les hommes du monde.

D’autre part, le jeune communiste doit être très sensible à tous les problèmes, très sensibles à l’injustice. Il doit se rebeller devant tout ce qui est injuste, quel qu’en soit l’auteur. Il doit poser des questions sur tout ce qu’il ne comprend pas. Discuter et demander des explications sur tout ce qui n’est pas clair. Déclarer la guerre à tout les types de formalisme. Rester toujours ouvert aux nouvelles expériences, pour accorder la grande expérience de l’humanité, qui avance depuis de longues années sur la voie du socialisme, aux conditions concrètes de notre pays, aux réalités cubaines; et penser, ensemble et individuellement, aux moyens de changer la réalité de la rendre meilleure.

Le jeune communiste doit vouloir être toujours et partout le premier, lutter pour être le premier et se sentir mal à l’aise quand il occupe une autre place. Naturellement, vous ne pouvez pas tous être le premier, mais vous devez être parmi les premiers, dans le groupe d’Avant-garde. Le jeune communiste doit être un exemple vivant, le miroir où se regardent ceux qui n’appartiennent pas aux Jeunesses Communistes; l’exemple que peuvent contempler les hommes et les femmes le plus âgés qui ont perdu un certain enthousiasme juvénile, qui ont perdu la foi dans la vie et qui réagissent toujours bien è l’impulsion de l’exemple. C’est là une autre tâche des jeunes communistes.

Il doit joindre è toutes ces qualités un grand esprit de sacrifice, pas seulement pour les grands jours héroïques, mais à tout moment. Se sacrifier pour aider un camarade dans les petites tâches, pour qu’il puisse faire son travail, faire son devoir au collège, pour qu’il puisse se perfectionner d’une manière ou d’un autre. Être toujours attentif è tous ceux qui l’entourent.

Autrement dit, le devoir de tout jeune communiste est d’être essentiellement humain, tellement humain qu’il se rapproche du meilleur de l’humain de purifier le meilleur de l’homme par le travail, l’étude, l’exercice de la solidarité permanente avec le peuple et avec tous les peuples du monde; de développer sa sensibilité au point de ressentir de l’angoisse quand on assassine un homme quelque part dans le monde et d’être exalté quand se lève quelque part dans le monde un nouveau drapeau de la liberté.

Le jeune communiste ne doit pas être limité par les frontières d’un territoire : il doit pratiquer l’internationalisme prolétarien et le ressentir personnellement. Il doit se rappeler, comme nous tous à Cuba qui aspirons à être communistes, qu’il est un examen réel et palpable pour toute notre Amérique, et plus encore que pour notre Amérique, pour d’autres pays du monde qui luttent sur d’autre continents pour leur liberté, contre le colonialisme, contre le néocolonialisme, contre l’impérialisme, contre toutes les formes d’oppression des systèmes injustes. Il soit toujours se rappeler que nous sommes un flambeau allumé, que tout comme nous sommes, chacun de nous individuellement, un miroir pour le peuple de Cuba, nous sommes aussi un miroir pour les peuples d’Amérique, pour les peuples du monde opprimés qui luttent pour leur liberté, Et nous devons en être dignes à tout moment et à toute heure.

Voilà ce que nous pensons que doit être un jeune communiste. Et si l’on nous dit que nous sommes presque des romantiques des idéalistes invétérés, que nous pensons des choses impossibles et que l’on ne peut pas demander à la masse d’un peuple d’être presque un archétype humain, nous devons répondre avec certitude que si, que c’est possible, que tout le peuple peut progresser, se débarrasser des mesquineries humaines, comme nous l’avons fait à Cuba pendant les quatre années de Révolution; se perfectionner comme nous nous perfectionnons de jour en jour, se débarrasser sans transiger de tous ceux qui restent en arrière qui ne sont pas capables de marcher au rythme de la Révolution cubaine. Il doit en être ainsi, camarades, et il en sera ainsi. Il en sera ainsi parce que vous êtes de jeunes communistes, créateurs de la société parfaire, des êtres humains destinés à vivre dans un monde nouveau d’où aura disparu définitivement tout ce qui est caduc, tout ce qui est vieux, tout ce qui représente la société dont les bases viennent d’être détruites.

Pour atteindre cet objectif, il faut travailler tous les jours. Travailler au sens profond de nous perfectionner, d’accroître nos connaissances, de mieux comprendre le monde qui nous entoure. Rechercher, vérifier et bien connaître le pourquoi des choses, et considérer toujours les grands problèmes de l’humanité comme des problèmes personnels.

De cette façon, à un moment donné, un jour des prochaines années – après de nombreux sacrifices, après nous être trouvés peut-être plusieurs fois au bord de la destruction – après avoir vu peut-être nos usines détruites et après les avoir reconstruites, après avoir assisté à l’assassinat, à la tuerie de plusieurs d’entre nous, et reconstruit ce qui aura été détruit, après tout cela, un jour, presque sans nous en rendre compte, nous aurons crée , avec les autres peuples du monde, la société communiste, notre idéal.

Camarades, c’est une grande tâche de parler à la jeunesse. On se sent capable à ce moment-là de communiquer certaines choses. Je voudrais parler longuement de tous nos efforts, de tous nos travaux. De la façon dont malgré tout certains se brisent sur la réalité quotidienne et nous forcent à recommencer. Des moments de faiblesses et du contact avec le peuple – avec son idéal et sa pureté – qui nous inspire une nouvelle ferveur révolutionnaire.

Il y aurait beaucoup à dire. Mais nous devons aussi faire notre devoir. J’en profite pour vous expliquer pourquoi je dois vous quitter maintenant; vous aller penser que je suis plein de mauvaises intentions : je vous quitte maintenant pour aller au travail volontaire dans une fabrique de textiles. Nous y travaillons depuis déjà un certain temps. Nous sommes en émulation avec l’Empressa Consolidada de Hilados y Tejidos Planos qui travaille dans une autre fabrique, et avec la Junta Central de Planificación.

Je veux vous, honnêtement, que le ministère de l’Industrie est le dernier dans l’émulation, et que nous devons faire un effort plus grand constamment répété, pour avancer, pour pouvoir réussir à être les meilleurs, comme nous l’avons dit nous-même, chercher à être les meilleurs parce que nous souffrons d’être les dernier dans l’émulation socialiste.

Il nous arrive simplement ce qui est arrivé à beaucoup d’entre vous : cette émulation est froide, un peu inventée, et nous n’avons pas su entrer en contact direct avec la masse des travailleurs de l’industrie. Demain nous aurons une assemblée pour en parler et pour essayer de résoudre tous ces problèmes, de chercher les points de contact, d’instaurer le langage commun d’une identité absolue entre les travailleurs de cette industrie et nous, les travailleurs du ministère. Quand nous y serons arrivés, je suis sûr que notre rendement augmentera beaucoup et que nous pourrons au moins lutter honorablement pour les premières places.

En tout cas, à la prochaine Assemblée l’année prochaine, je vous donnerai le résultat.

Ernesto Che Guevara

 

  1. Fidel Castro
  2. Le pico Turquino, littéralement le pic Turquoise, est la plus haute montagne de Cuba (1974m d’altitude), situé dans la Sierra Maestra
  3. La Baie des Cochons, où les américains tentèrent un débarquement le 17 avril 1961
  4. Province Cubaine située à l’Est du pays
  5. Véhicule blindé armé de quatre canons anti-aérien

Perspectives marxistes révolutionnaires (trotskystes) sur le mouvement étudiant

Nous publions ici un extrait du manifeste du Groupe Marxiste Révolutionnaire, section sympathisante de la Quatrième Internationale au Québec. Écrit en 1976 ce manifeste n’a pas perdu ni son actualité ni sa profondeur dans sa dénonciation du capitalisme québécois. Nous publions ici la partie du manifeste consacrée au mouvement étudiant qui définit la position des marxistes révolutionnaires de l’époque.

 

L’ÉCOLE CAPITALISTE EN CRISE

L’école, comme institution capitaliste, a un rôle à jouer dans la reproduction des rapports sociaux bourgeois. Plus précisément, elle contribue à la reproduction des classes sociales en formant cadres et travailleurs de façon différente, en nous inculquant de force l’idéologie dominante. Mais les besoins en main-d’œuvre de la bourgeoisie sont en perpétuel changement, ce qui amène des bouleversements continuels dans l’appareil scolaire, et engendre une triple voie : celle du système de formation celle des valeurs bourgeoises et celle de l’idéologie enseignante.

Au début des années ’60 il paraissait essentiel de réaxer le système de formation. L’industrialisation accélérée de la période duplessiste rendait caduque l’école des ‘’élites’’, celle des collèges classiques. Les nouvelles industries avaient besoin de cadres administratifs et techniques qualifiés. C’est par cela qu’on est entré de plein pied dans la grosse baloune de la Révolution tranquille… une baloune qui n’allait pas tarder à péter.

Car l’économie québécois n’est pas une économie capitaliste avancée ‘’classique’’. L’État québécois dépendant peut contrôler le système scolaire, mais pas la structure du marché du travail déterminée principalement à s’appliquer à la veille d’une récession économique. Conséquence : des réajustements perpétuels qui en signifient la négation, de nouveau régime pédagogique au rapport Nadeau. Dans de telle périodes l’heure n’est plus à la ‘’démocratisation’’, mais à la rentabilisation et à la centralisation.

Cette instabilité du système de formation engendre en partie une crise des valeurs bourgeoises. C’est l’incapacité de la bourgeoisie québécoise à produire une idéologie cohérente et crédible et également la brutalité de l faillite de la révolution tranquille (la fin du mythe ‘’s’instruire, c’est s’enrichir’’), qui seront à l’origine du mouvement d’occupation des CÉGEPS d’octobre 68 et de toute la vague de remise en question qui L’a suivi.

Et les profs dans tout cela ? Coincés entre leur situation de syndiqués en lutte contre l’État et leur rôle d’agents subalternes de ce même État, ils sont perpétuellement écartelés, et ressentent fortement toute la crise de l’École capitaliste. C’est cette crise du système scolaire qui est objectivement à la base des mobilisations étudiantes qu’on a connues ces dernières années.

 

MILIEU ET MOUVEMENT ÉTUDIANT

Depuis des années la même question ressurgit : les étudiants ont-ils des intérêts communs ? C’est la question à la source de toutes les polémiques qui traversent le milieu et le mouvement. La seule caractéristique d’ensemble du milieu étudiant c’est son extériorité par rapport à la production. Mais, à cause de l’origine et de la destination de classe différentes des étudiants, le milieu est dépourvu de toute cohésion politique, même s’il a un minimum de cohésion sociale. Et ceci est encore renforcé par une série de caractéristiques propres au milieu étudiant :

  • Le milieu étudiant connaît une rotation fort rapide. Deux années suffisent dans un Cégep pour que tout le personnel étudiant soit remplacé. Le cycle rapide du milieu se reflète également chez les militants en occasionnant une transmission difficile des acquis des luttes passées.
  • L’atomisation accentuée du milieu, la division et la compétition provoquées par la sélection, le cloisonnement conscient entretenu par la division général-professionnel rendent la communication et surtout la ‘’solidarité’, entre les étudiants plus difficile que dans le mouvement ouvrier
  • Enfin le type d’apprentissage s’établit sur la base d’une dichotomie entre la théorie et la pratique

Il n’y a pas d’intérêts homogènes des étudiants à défendre. Si intérêt commun il y a, ce n’est qu’un objectif d’ascension sociale, objectif d’un meilleur diplôme, et cet objectif, c’est l’institution de la bourgeoisie qui permet de le réaliser. Depuis le primaire on nous apprend qu’un diplôme est la clé de la réussite sociale. La clé de la politisation étudiante se trouve souvent hors de l’école, dans le contexte politique national et international. Elle ne suit pas une démarche linéaire d’une prose de conscience partant des intérêts économiques des étudiants aux intérêts historiques du prolétariat. Elle a plutôt la forme d’une rupture face à la réalité de la société et de sa classe dominante et doncaux valeurs que cette classe dominante a inculquées à ses ‘’enfants’’.

Enfin non seulement la politisation du milieu se situe souvent hors du mouvement étudiant mais le rapport fondamental du mouvement ouvrier au mouvement étudiant est peut-être un rapport de jonction dans la lutte contre l’État bourgeois. Les principaux protagonistes de la lutte de classes (bourgeoisie et prolétariat) sont les pôles de sa politisation.

La lutte des classes peut ainsi trouver dans le creuset des contradictions que représente le mouvement étudiant, un terrain favorable pour l’émergence d’un mouvement étudiant politique qui renforce le développement de la lutte historique du prolétariat. C’est ainsi que nous distinguons mouvement étudiant et milieu étudiant : le mouvement étudiant est la fraction mobilisée du milieu qui se situe sur le terrain politique au niveau de sa conscience. Et le rôle que le mouvement peut jouer ne doit pas être apprécié du haut d’un jugement dogmatique sur les origines sociales, mais sur son impact politique sur le rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat.

‘’La division en classe est certes l’assise la plus profonde du groupement politique ; certes, c’est toujours elle qui en fin de compte détermine le groupement. Mais en cette fin de compte, c’est la lutte politique qui l’établit’’
(Lénine)

 

TRAJECTOIRE DU MOUVEMENT ÉTUDIANT QUÉBECOIS

En octobre 68, le mouvement étudiant québécois apparaît brutalement sur la scène politique. Pour les mêmes raisons qui ont poussé les étudiants allemands, français, japonais, etc. à se mobiliser. Mais également parce que la grosse baloune de la révolution tranquille a crevé, il est devenu évident que s’instruire ce n’est plus nécessairement s’enrichir Son histoire lui est extérieure. Il est incapable de résoudre la crise de l’école capitaliste qui trouve son origine dans la division de la société en classe. Et surtout, le mouvement étudiant est impuissant à contrôler ses rythmes de mobilisation ; qui sont en dernière instance tributaires du rapport de force entre les classes fondamentales de la société, la bourgeoisie et le prolétariat

 

1) L’UNION GÉNÉRALE DES ÉTUIANTS DU QUÉBEC (UGEQ)

La naissance du syndicalisme étudiant est largement imbriquée dans le cours de la révolution tranquille et surtout de la réforme Parent. Les Associations étudiantes passent des services au syndicalisme étudiant. Cette trajectoire correspondait à une volonté libérale de faire jouer au système d’éducation un rôle important de la formation des cadres et idéologues de la ‘’société industrielle’’ qu’était devenue le Québec. Le corporatisme étudiant trouvait dans le projet politique bourgeois du Parti libéral de Lesage un objectif attrayant. Mais très vite est apparue la volonté très claire du PLQ de ne pas appliquer les recommandations que soutenait le milieu étudiant organisé, relatives à la gratuité scolaire par exemple.

Cela a amené certains secteurs plus militants de l’UGEQ à aller chercher des appuis ailleurs sous la bannière de l’intersyndicalisme, l’UGEQ appuie certaines luttes ouvrières dures. À la même époque la ‘’gauche syndicale’’ réussit à organiser une tournée de membres du Front National de Libération du Vietnam qui se termine par la plus grande manifestation de solidarité avec la révolution indochinoise que le Québec ait connue. Mais ceci recèle les germes de la polarisation entre les ‘’politiques’’ et les ‘’syndicalistes’’ qui amènera l’éclatement de l’UGEQ, en mars 69, polarisation qui sera accentuée par les mobilisations de l’automne 68.

En octobre 68, alors que le mouvement étudiant n’avait encore vécu aucune lutte d’envergure, l’occupation du Cégep Lionel Groulx a réussi à enclencher un mouvement d’occupation à l’échelle nationale. Produit d’une fourmilière de contradictions, il révèle l’inadéquation criante entre le système scolaire et la structure de l’emploi, ce qui subjectivement met en cause la nature de l’insertion du Québec dans le système capitaliste mondial.

Cette radicalisation porte le mouvement étudiant sur la scène politique. Il apparaît comme le porteur d’une idéologie indépendantiste et socialiste confuse. Les événements de 68 font sortir le mouvement étudiant de l’institution scolaire. McGill français et le 24 juin 1969 préparent la lutte contre le Bill 63. Ces diverses manifestations ont joué un rôle direct dans la constitution d’un mouvement nationaliste et extra-parlementaire de masse au Québec. Les plus gros détachements de ces mouvements étaient fournis par le mouvement étudiant. Même si une frange de la classe ouvrière québécoise commençait à devenir sensible à la question nationale, l’absence d’une mobilisation massive de la classe détermine l’échec du mouvement contre le Bill 63 qui annonce la disparition du mouvement étudiant québécois de la scène politique étant donné la faiblesse organisationnelle de la gauche révolutionnaire à l’époque, et son incapacité à fournir des perspectives stratégiques au mouvement. L’absence de jonction du mouvement étudiant avec le mouvement ouvrier a engendré l’impasse que vit encore aujourd’hui le mouvement étudiant. Un acquis central de ces luttes demeure : l’apprentissage massif des formes de lutte militantes et souvent violentes

 

2) L’APPARITION DU MOUVEMENT OUVRIER

L’élément déterminant depuis est sans contredit l’irruption du mouvement ouvrier comme force politique. La grève de la Presse en 71, celle du Front commun de 72 ont réussi à attirer l’attention et les énergies des éléments les plus conscient du mouvement étudiant.

À partir de l’automne 71, les militants étudiants commencent à se définir par rapport au mouvement ouvrier et non plus par rapport à eux-mêmes. C’est l’apparition des Comités d’action politique (CAP) et des noyaux révolutionnaires.

Mais ce phénomène est extrêmement contradictoire. Quand le mouvement ouvrier joue un rôle de direction réel dans la lutte de tous les opprimés contre l’État bourgeois et le patronat, il entraîne dans son sillage les meilleurs militants étudiants. Mais il stimule contre tous les aspects de l’organisation bourgeoise de la vie sociale. C’est cela qui a permis la naissance du syndicalisme étudiant et dans centralisation dans l’ANEQ. Car tant une le mouvement ouvrier ne prendra pas en charge sa lutte contre tous les aspects de la barbarie capitaliste, il y aura une base objective à l’émergence d’un mouvement étudiant autonome pour riposter aux attaques bourgeoises bien réelles dans le secteur de l’éducation de même qu’une tendance au repli sur soi, c’est-à-dire au corporatisme.

 

LES IDÉOLOGIES DU MOUVEMENT ÉTUDIANT

Avant d’expliquer nos conceptions sur les rapports entre mouvement étudiant et organisation révolutionnaire, nous analysons divers types d’idéologie du mouvement étudiant qui correspondent à divers moments de son histoire. Il faut comprendre que ces phénomènes ont rarement existé à l’état pur, mais se sont chevauchés dans le temps chez les militants.

 

1) L’anti-autoritarisme

Une des premières manifestations idéologiques du mouvement étudiant dès le début de son apparition peut se caractériser par son ‘’anti-autoritarisme’’. Cette vision de lui-même, le mouvement étudiant ne le garde pas longtemps. La révolte spontanée de couches sociales s’estompe vite et pose rapidement le problème de l’organisation révolutionnaire et de la jonction avec les autres couches sociales. Cette idéologie était particulièrement forte dans le mouvement étudiant des années 60 qui vivait une rupture avec la société québécoise catholique de Duplessis et l’essor d’un mouvement national de contestation de la jeunesse sur les illusions bourgeoises du devenir social.

 

2) De l’ouvriérisme populiste au sectarisme

Angoissés par leur propre incapacité théorique (nature hétérogène et petite-bourgeoise des étudiants) et historique (la classe ouvrière est la classe révolutionnaire), certains étudiants recherchent dans les couches les plus exploitées de la société, une sécurité théorique dans une pratique de ‘’se mettre au service du peuple’’. Ainsi diverses formes d’ouvriérisme apparaissent. De bénévolat apostolique des groupes chrétiens chez les pauvres, au soutien apostolique des ouvriers opprimés, une même toile de fond demeure, une vision idéaliste et mécanique des conflits sociaux.

C’est ainsi que de nombreux étudiants quittent le terrain scolaire pour s’implanter individuellement ou par petits groupes dans des usines. Tout ceci sans compréhension de la stratégie révolutionnaire.

Malgré une rupture empirique avec l’ouvriérisme primitif, certaines organisations staliniennes gardent cette vision abstraite de la nature et du rôle du mouvement étudiant. Pour elle, le milieu étudiant étant petit-bourgeois, il ne saurait donc exister de mouvement étudiant politique.

Cette attitude sectaire vis-à-vis du potentiel politique des militants étudiants relève de la même vision du mouvement étudiant que l’ouvriérisme ; le rejet dans les faits, de la possibilité du mouvement étudiant de jouer un rôle politique dans ses luttes. Enfin cette attitude est ultra-gauche car elle laisse le milieu désorganisé dans les faits et incapable de s’exprimer politiquement.

Lénine concevait différemment l’attitude que devraient avoir les révolutionnaires face au mouvement revendicatif des étudiants russes en 1908. Il considérait erronée l’attitude :

‘’qui consiste à refuser de prendre en considération la situation et les conditions réelles d’un mouvement de masse précis à cause d’un mot d’ordre mal compris et figé ; elle débouche inévitablement dans la phraséologie révolutionnaire (…). Il ne suffit pas de proclamer qu’une action politique coordonnée est nécessaire et de répéter le ‘’dernier mot’’ des leçons de la révolution. Il faut savoir faire de la propagande en faveur de l’action politique et utiliser pour cela toutes les possibilités, toutes les conditions et en premier lieu, plus que tout, tous les conflits de masse’’

Lénine, ‘’Textes sur la jeunesse’’ Éditions du Progrès 1970, p.33

 

3) Du syndicalisme corporatiste à l’opportunisme

Suite à l’éclatement du mouvement étudiant vers la fin des années 60 et à sa récupération partielle mais significative par le PQ, le syndicalisme étudiant tendait à renaitre face à l’espace qui laissait ponctuellement le mouvement ouvrier sur la scène politique qui ne jouait plus un rôle de pôle dans les luttes. Ce syndicalisme se base sur une détérioration réelle de la condition étudiante due à toute la politique de rationalisation de l’État.

L’idéologie syndicaliste-corporatiste se fonde sur un postulat d’intérêts communs des étudiants. Considérant la situation sociale de l’école comme déterminante, cette idéologie évacue d’une part le caractère transitoire de la situation du milieu étudiant et d’autre-part, sans nature idéologique qui le pose comme une couche petite-bourgeoise hétérogène. La logique de cette idéologie conduit à promouvoir des ‘’intérêts étudiants’’ qui ne peuvent être qu’une volonté d’ascension sociale.

S’il est vrai que le milieu étudiant peut souvent commencer à se mobiliser sur une revendication étudiante (la crise matérielle du système de formation étant réelle) le mouvement étudiant doit tôt ou tard se poser la question de ses rapports avec les classes fondamentales : bourgeoisie et prolétariat

Toutes les luttes étudiantes, partant de problèmes spécifiques au milieu (pédagogie, qualité de l’enseignement bourses, cafétérias) se heurtent rapidement à la nécessité de chercher des solutions sociales est fondamentale dans la compréhension de la politisation du mouvement étudiant.

L’idéologie syndicaliste affirme enfin la nécessité de passer par des étapes pour politiser le milieu. Il va sans dire que cette vision ne reprend mécaniquement le processus de politisation de la classe ouvrière. Cette dernière, partant de ses intérêts économiques, doit se hisser jusqu’à la conscience de ses intérêts historiques. Par contre le mouvement étudiant, pour résoudre ses propres contradictions, doit rompre avec son propre milieu pour se placer du point de vue du prolétariat. D’où son potentiel de politisation accrue et son instabilité.

Une organisation révolutionnaire qui sécrète une démagogie syndicaliste, pratique une politique opportuniste. Liquidant l’analyse marxiste de la nature sociale et politique de la petite-bourgeoise, elle entretient des illusions sur le milieu étudiant qui ne peuvent que renforcir les réformistes péquistes. Dans la même réponse aux étudiants russes de 1908, Lénine souligne justement cette autre déviation possible :

‘’Il n’est pas question de diviser à l’avance chaque mouvement étudiant en différents ‘’stades’’ par où il devrait obligatoirement passer, de veiller à ce que chacun de ces stades ait bien été parcouru de bout en bout et de craindre le passages ‘’Prématurés’’ à l’action politique, etc. Une telle façon de voir relèverait du pédantisme le plus nuisible’’

Lénine, ‘’Textes sur la jeunesse, opus cité p.33

 

4) Pour un mouvement étudiant politique anti-capitaliste

La conception communiste-révolutionnaire du mouvement se distingue de la conception ouvriériste et de la conception syndicaliste en ce que nous affirmons la nécessité de poser d’emblée le mouvement étudiant comme mouvement anti-capitaliste. Ceci ne signifie pas que nous refusons toute lutte purement revendicatrice ou toute mobilisation qui n’es pas d’emblée politique ou anti-capitaliste, mais pour nous ces mobilisations n’ont de sens que comme jalons dans la création s’un mouvement étudiant politique. Cette perspective est clairement déterminée par la place de la jeunesse scolarisée dans la lutte des classes.

Premièrement, l’élargissement de la composition sociale de la jeunesse scolarisée donne une puissance sociale considérable à ses luttes qui peuvent prendre une ampleur massive. L’objectif est de faire de la jeunesse scolarisée une force anti-capitaliste de première importance, un allié de poids numérique et politique non négligeable de la classe ouvrière. Deuxièmement, beaucoup d’éléments issus d’un mouvement de radicalisation de la jeunesse scolarise se retrouvent plus tard au cœur des administrations et des entreprises dans des postes subalternes en position d’exploité. En tant que composante qualifiée de la classe ouvrière ou comme alliés petits-bourgeois du prolétariat, ces éléments ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte des classes au sein du système capitaliste et dans la société de transition au socialisme. Le fait d’être issu d’un vaste mouvement de radicalisation de la jeunesse étudiante jouera un rôle important dans leur comportement dace à leur situation sociale. Troisièmement, de par son potentiel à se mobiliser rapidement et massivement, la jeunesse scolarisée est un ferment d’instabilité politique et sociale considérable qui se laisse mal encadrer par les appareils réformistes. Ses capacités à l’auto-organisation démocratique et è l’apparition politique centrale sont des atouts précieux aux mains des révolutionnaires ace aux directions bureaucratiques péquistes.

 

MOUVEMENT ÉTUDIANT ET ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE

Le mouvement étudiant peut sécréter toutes les idéologies du monde, il n’en demeure pas moins coincé entre son potentiel politique et sa nature instable. Pour rompre ce cercle vicieux, il n’y a qu’une solution : l’apparition d’une organisation d’avant-garde qui rendra au prolétariat son rôle dirigeant dans la révolution.

En fait à partir du seuil critique où l’empirisme ne conduit plus qu’à l’action répétitive et à l’échec, où une vision stratégique devient nécessaire à toute initiative tactique, la contradiction du mouvement étudiant entre sa nature et sa fonction, éclate et s’extériorise. Ce n’est plus la contradiction propre mais pour les militants étudiants politisés, la contradiction entre l’inertie du mouvement étudiant, son idéologie et leur adhésion à une organisation révolutionnaire. Cette adhésion n’est pas naturelle, elle ne va pas de soi, elle passe par une polémique avec l’idéologie spontanée du mouvement étudiant, par l’instauration d’un véritable rapport de force entre l’organisation révolutionnaire et le mouvement étudiant dans son ensemble.

Les militants étudiants ne déploient leurs activités qu’à travers le mouvement étudiant, ne définissent leurs activités qu’à travers le mouvement étudiant, ses rythmes, ses crises, son absence de mémoire. Les militants révolutionnaires au contraire ont besoin d’une action déployée dans le temps, embrassant une période historique de la lutte des classes, et non pas une addition de mouvements épars.

Les militants étudiants qui définissent leurs activités selon les conditions imposées par le mouvement étudiant reproduisent les mêmes confusions que celui-ci. Les mobilisations sporadiques du mouvement étudiant imposent à ces militants une politique instantanée : on remplit l’espace, le présent.

Au contraire, l’intervention des militants révolutionnaires n’est que rarement spectaculaire. À travers l’organisation et la formation patiente des militants d’avant-garde, l’organisation révolutionnaire peut devenir la mémoire politique du mouvement étudiant.

Le mouvement étudiant n’a pas la mémoire de ses actions. Cette mémoire, elle est hors de lui, dans les organisations politiques. Les cycles du mouvement étudiant ne dont que souligner les limites politique. On balancement entre syndicalisme et ouvriérisme ne peut se briser que par l’intervention martelée de l’organisation révolutionnaire.

Enfin dire que l’organisation révolutionnaire doit apparaitre et s’imposer envers et contre toutes les pressions du mouvement étudiant ne règle pas le sort de ce mouvement. Elle tue en elle les groupes éstudiantistes ; mais ne supprime pas pour autant la réalité du mouvement.

Que retenir de l’héritage de Mai 68 ?

Il y a 50 ans se produisaient certains des événements qui allaient avoir les plus grandes répercussions culturelles en France depuis la Deuxième Guerre mondiale. Au point de faire maintenant partie des références idéologiques principales du roman national français, au même titre que la résistance et la Révolution française. Cette suite de manifestations étudiantes et de grèves ouvrières a donc visiblement laissé de grandes traces sur la mentalité de cette génération comme il sera probablement le cas des prochaines.

Ce vent libertaire et progressiste a d’ailleurs largement débordé la France, puisque des forces similaires étaient à l’œuvre dans tout le monde occidental. Et ceci allant même jusqu’à toucher le monde soviétique (voir le Printemps de Prague). Le Québec n’échappa pas non plus à cet esprit de contestation, puisque nous avons eu notre propre « mai 68 », avec le mouvement de grève étudiante de l’automne 1968. Mouvement qui fit également émerger certaines têtes encore bien connues du monde politique québécois actuel.

Mais 50 ans plus tard, que reste-t-il de l’héritage de ce mouvement? Au-delà des conquêtes sociales ouvrières, qui ne cessent aujourd’hui de s’éroder, il est évident que la société actuelle n’est pas en voie de devenir cette société libertaire tant espérée par les contestataire de l’époque. Pourtant, on ne cesse de nous rappeler que ces événements ont été un tournant culturel majeur et qu’ils n’ont été rien de moins que le déclencheur d’une libération des individus qui serait hors du commun dans l’Histoire?

Il est pourtant notable que l’esprit de mai 68 se soit de longue date institutionnalisé. Et il est tout aussi notable que ses représentants les plus en vue aujourd’hui ne sont pas connus pour être des partisans de la construction du socialisme! Ainsi donc, en quoi ces événements ont-ils eu une influence « progressiste » sur le monde politique actuel?

Autrement dit, quelle est la substance spécifique de l’héritage de mai 68? La question mérite d’être posée, puisque, du point de vue étudiant, mai 68 reste dans les faits un échec politique. Et même à considérer que le mouvement fut un préalable à l’élection de François Mitterrand, le bilan social du parti socialiste et de la plupart des partis sociaux-démocrates des pays d’occidents qui ont suivi le même processus est loin d’être à la hauteur des rêves des étudiants des années 60.

Pourtant et malgré l’échec de ce type de mouvement, il est parfois étonnant de constater à quel point les modes d’action et les thèmes de mai 68 sont encore restés centraux dans le militantisme étudiant actuel. Un peu comme si le mouvement avait été un jour ou l’autre victorieux ou que le modèle était réputé efficace à long terme. L’esprit de mai 68 ne semble donc pas du tout être en phase de dépassement, en dehors de son volet technologique (médias sociaux, téléphones intelligents, vidéos instantanés, etc.). Repenser l’héritage de mai 68, c’est donc aussi poser la question du sens des présentes luttes sociales. C’est-à-dire les forces et les faiblesses d’un mode d’action qui, comme nous l’avons vécu pour le « Printemps érable », ne semblent pas avoir plus d’impacts aujourd’hui qu’ils n’avaient à l’époque de la génération de l’après-guerre, même si le processus est loin d’être dépourvu de qualité.

Avant toute chose, revenons rapidement sur les particularités historiques de mai 68, car elles parlent d’elle-même.

La fin des années soixante est une période assez spéciale et peu comparable à toute autre puisqu’elle est à la fois une période économique particulièrement clémente (l’apogée des « 30 glorieuses ») et assez riche en lutte sociale. Cette période marque également un net déclin du prestige soviétique et des partis communistes (PC) en général. De plus, cette période se trouve en plein cœur de la Guerre du Vietnam, des premières luttes d’émancipations des minorités, de l’émergence de la société de consommation, de la multiplication de groupes d’extrême gauche non alignés[1] sur les politiques de Moscou et à la remise en question de l’ordre établi, via le mouvement « hippie ».

Comme vous pouvez le constater, l’année 1968 était pile-poil dans une conjoncture tout à fait propice pour une révolte estudiantine, puisqu’une grande partie de la jeunesse aisée de l’époque était immergée dans les auteurs radicaux et spectateurs d’un vieux monde en pleine mutation. Monde dans lequel tout semblait possible, mais où ironiquement la lutte du quotidien était à son plus bas. Néanmoins, cette révolte de fin de session n’aurait pas eu le retentissement que l’on connait aujourd’hui pour ces seules raisons.

La fin des années soixante était aussi une période où la richesse créée en masse était loin d’être équitablement distribuée. La société d’après-guerre était encore très figée dans ses habitudes issues du 19e siècle et les formations d’extrême droite réémergeaient doucement de leur hibernation d’après-guerre. Ces trois points sont très importants à retenir, car ils sont directement à l’origine du succès et de la postérité de ce mouvement.

Si les événements de mai 68 ont débuté avec le mouvement du 22 mars[2], c’est bien parce qu’il y eut d’abord altercation avec les militants d’Occident (principale formation d’extrême droite de l’époque). C’est en quelque sorte le catalyseur qui enclencha le mouvement. Ensuite, c’est parce que la classe ouvrière a pris l’initiative de mettre en place (en parallèle des manifestations étudiantes qui ont suivi) les plus grandes grèves depuis 1936 que le mouvement mit réellement le pouvoir en danger. Puisque bloquant complètement l’industrie et le commerce du pays, en plus de tout le mouvement de contestation étudiant.

Les événements de mai 68 ont donc eu un retentissement politico-social tout à fait exceptionnel. Surtout pour la classe ouvrière qui, avec les accords de Grenelle, a pu profiter d’avancées sociales majeures. Mais pour ce qui est de la lutte étudiante, les manifestations et les actions directes n’ont pas débouché sur de réels résultats, puisque la majorité des Français se sont plutôt raidis face aux revendications morales de la jeunesse, un peu trop avancée pour l’époque. Après tout, les élections des 23 et 30 juin s’achevèrent par une écrasante victoire pour les gaullistes. Cependant, une certaine victoire posthume fut obtenue par la jeunesse de 1969 en 1981, lors de la victoire de Mitterrand[3].

Comme vous pouvez le constater, les causes des événements du mai 68 étudiant ne suivirent pas les schémas révolutionnaires classiques, puisque leurs motivations étaient essentiellement d’ordre idéologique et moral. C’est essentiellement dû au fait que le mouvement ouvrier s’est imposé, avec une série de grèves majeures, qui a permis de donner une réelle puissance au mouvement étudiant. Mais justement, qu’elles étaient les revendications étudiantes? Car les organisations d’extrême gauche qui ont participé aux événements de mai 68 étaient fortes différentes et leurs revendications l’étaient tout autant.

En fait, les revendications dont l’histoire s’est souvenue sont surtout celles qui n’ont pas été entre temps déconsidérées. Ce qui est notamment le cas de celles des maoïstes qui ont tenté de reproduire la révolution culturelle en France. Les slogans qui ont été maintenus et qui se prétendent résumer le mouvement sont surtout les plus poétiques et abstraits possible. Les plus connus étant « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner », « Il est interdit d’interdire! » ou « L’imagination au pouvoir! » Ces slogans imaginatif et dépourvu de tout contenu social démontrent néanmoins ce que le roman national français souhaite préserver de mai 68. C’est-à-dire une révolte d’enfants gâtés, revendiquant l’oisiveté et la jouissance perpétuelle, mais ayant débouché sur société libérale plus douce envers les minorités. Les Daniel Cohn-Bendit et les Serge July ne sont pas devenus les têtes de Turque du mouvement pour rien! L’évolution de ces personnages est d’ailleurs symptomatique des capacités du capitalisme en termes de récupération des idéaux (comme des individus) progressistes et du romantisme révolutionnaire en général.

Mais en dehors du roman national français, que reste-t-il de mai 68? Pour y répondre, je soulignerais une piste intéressante, qui nous a été laissée par le philosophe marxiste Michel Clouscard. C’est-à-dire son concept de « libéralisme-libertaire ». Ce concept est certes un peu provocant pour les anarchistes et il peut sembler contradictoire à première vue, mais il n’en reste pas moins riche d’enseignement sur le potentiel de récupération idéologique que possède le capitalisme. Nous savons déjà que le capitalisme tire sa force d’un mode de production répressif, via l’État, mais il ne faut pas non plus négliger le rôle des consommateurs.

L’individualisme des consommateurs est l’un des moteurs les plus terribles du capitalisme, car le propre de la société de consommation est de séparer l’intérêt du producteur, de celui du consommateur. Le sens du terme « libertaire » n’est donc évidemment pas à chercher sur l’organisation du travail, mais bien dans un libertinage cultivé du consommateur. Libertinage qui n’a pour seul objet que de canaliser le désire d’affirmation de l’individu vers l’acte d’achat. Ce qui augmente la taille des marchés et en crée aussi de nouveaux, sur la base des mouvements de mode des jeunes et de l’affirmation identitaire des minorités. C’est en cela que la libération des mœurs peut aisément être récupérée par le capitalisme. À condition, bien sûr, que cette « libération » ne touche que les droits naturels de l’individu ayant déjà ce qu’il faut pour être libre dans la société capitaliste.

Comme vous pouvez le constater, le « libéralisme-libertaire » pourrait aisément se définir comme le fils mal élevé du libéralisme conservateur d’antan. Au lieu de se faire l’apôtre de la loi, de l’ordre et de la tradition, il magnifiera plutôt l’image du « rebelle sans cause ». De l’individu centré sur lui-même, qui clame ses droits et qui se contrefout des autres et de ses responsabilités sociales. Mais, au même titre que le « bourgeois rétro », le « bourgeois de gauche » combattra le socialisme. Seulement, il le fera sur une base idéologique plus « cool », en utilisant des concepts symbolisant le progressisme. Un peu à la façon dont le fait Justin Trudeau aujourd’hui.

Au lieu de combattre le socialisme au nom de « l’ordre moral », le bourgeois de gauche combattra le socialisme au nom de la « liberté » (celle des riches), des minorités (dont fait partie la classe bourgeoise) et au nom de la lutte contre cette « tyrannique majorité ». Ce nécessaire effet de la démocratie qui effarait à ce point les bourgeois de tout âge et de toutes tendances. Notons que le libéral-libertaire se reconnait facilement à sa manie de mettre socialisme et fascisme en parallèle sous l’intitulé de « totalitarisme ». C’est évidemment bien pratique, puisque ça évite d’avoir à argumenter sur la face d’ombre réactionnaire de ces bourgeois de gauche.

En fin de compte, l’héritage de mai 68, celui qui est valorisé par les voix autorisées, est de diviser la bourgeoisie entre capitalistes conservateurs et libéraux de gauche (libéral-libertaire), ce qui exclut du domaine de la respectabilité « démocratique » tout le mouvement socialiste. Ensuite, délimiter le débat public à l’intérieur de l’intérêt bourgeois et focaliser les divergences idéologiques aux seules revendications identitaires, de mœurs et de toute autre question qui ne dépasse pas l’individu. Tout le reste n’est pas évacué, mais tout ce qui remet en cause l’ordre idéologique bourgeois sera ipso facto jugé comme une nouvelle forme de fascisme. Voilà ce qu’est l’héritage autorisé de mai 68 et que le monde d’aujourd’hui accepte de souligner l’importance.

Inutile de rappeler que le mouvement étudiant de l’époque n’a pas à être condamné pour l’évolution désastreuse du mouvement, car c’est le potentiel de récupération du capitalisme qui est la cause de cette création idéologique mutante. Cependant, il y a des leçons à tirer de tout cela et il n’est pas si sûr que le milieu étudiant actuel les suive toujours. Ce que j’entends par là, c’est qu’il est important que les mouvements de masse, issus du milieu étudiant, s’éloignent des slogans et des revendications creuses et poétiques (revendications sujettes à être récupérées par le capitalisme), pour épouser des revendications sociales concrètes, universelles et qui vont dans le sens du socialisme. Je ne prétends pas que les revendications à l’égalité des minorités doivent être évacuées, loin de là! Néanmoins, elles doivent s’harmoniser avec les revendications plus larges, afin de ne pas être une source de division que le pouvoir utilisera contre lui.

Quoique je sois sévère à l’égard de l’héritage de mai 68, je suis de ceux qui auraient bien aimé en être. Comme tous ceux qui rêvent d’un monde plus juste, je suis touché par l’esprit plein d’espérance caractérisant l’époque, mais je n’oublie pas que le monde réel est cruel et que « la révolution n’est pas un dîner de gala », comme l’écrivait Mao Zedong. La révolution qui vient ne sera pas plus pacifique que les autres et l’ordre ancien saura se défendre avec toute la ruse et la violence que les sciences sociales et la technologie lui permettront. C’est en cela que je crois qu’il faut prendre le bon comme le mauvais de l’expérience de luttes passées. Et pour ce faire, il faut surtout éviter de porter un regard trop naïf ou trop catégorique sur ces événements, car il va de soi qu’une révolution sociale sera toujours diabolisée par le puissant du moment. Méfions-nous donc des révolutions que le pouvoir commémore un peu trop et sachons lire ce que le pouvoir cache de ces événements. C’est de cette façon que nous commémorerons à sa juste valeur le souvenir des révoltes de 1968!

Benoit Arcand


[1] Les tendances anarchistes, maoïstes, situationnistes, etc.
[2] Il s’agit du fameux mouvement de Daniel Cohn-Bendit, bien typique de l’époque, car mêlant anti-impérialisme, révolution des mœurs et lutte révolutionnaire anti-autoritaire.
[3] La jeunesse de 1968, une fois devenu adulte et diplômée, investira massivement les institutions. Ce qui aida grandement la gauche à arriver au pouvoir.
[4] Donner une « liberté » aux riches qui les soustraient de leurs responsabilités sociales de redistribution. Ce qui implique une plus grande répression pour les plus pauvres.