Génération «Lutte» : «Environ 41% de la population mondiale a moins de 24 ans. Et ils sont en colère.»

Voilà un titre qui claque! Ce n’est pas le nôtre, il vient du journal britannique The Gardian qui commentait les soulèvements de masse et prévenait : d’autres révoltes arrivent.

Tou·tes ces jeunes ont grandi dans les années d’austérité qui ont suivi la crise de 2007-08. Et puisqu’ils/elles n’ont pas vécu les défaites sociales précédentes, ils/elles sont souvent plus prompt·es à oser relever la tête. Aux quatre coins du globe, les jeunes stimulent le mouvement, et parmi eux/elles tout particulièrement les jeunes femmes : Hong Kong, Chili, Équateur, Liban, Irak,… En Iran aussi, ils/elles sont à l’avant-plan des protestations ; le régime a même coupé Internet pour tenter d’empêcher l’organisation des manifestations.

Dans le passé aussi, la jeunesse a pu jouer un rôle moteur des mobilisations sociales, en entraînant aussi souvent à leur suite les bataillons lourds du mouvement des travailleurs et travailleuses comme ce fut le cas en France en Mai ’68. Mais le poids actuel de la jeunesse est inédit : il n’a jamais été aussi lourd.

Lorsque l’on pense aujourd’hui à la révolte de la jeunesse, on pense tout d’abord à l’impressionnant mouvement de grèves scolaires pour le climat, le plus grand mouvement international de la jeunesse depuis celui contre la guerre en Irak en 2003. Mais lorsque ce n’est pas l’angoisse climatique, c’est le coût de la vie qui met le feu aux poudres : la hausse des prix du carburant en Iran et en Irak, celle du ticket de métro au Chili, les taxes supplémentaires et notamment sur l’application WhatsApp au Liban,… Il y a deux ans, The Guardian publiait une étude se concluant ainsi : «C’est probablement la première fois dans l’ère industrielle, à l’exception des périodes de guerre ou de désastres naturels, que le revenu des jeunes adultes est tombé aussi bas en comparaison de celui du reste de la société.»

A cela s’ajoute encore l’oppression des femmes et les violences de genre ou encore les politiques d’entrave à la démocratie, comme c’est particulièrement le cas à Hong Kong. La lutte héroïque des Hongkongais·es contre la dictature la plus puissante au monde est une inspiration pour toutes les luttes.

Lors de la vague de protestations mondiales de 2011 (en Tunisie, en Égypte et ailleurs dans la région, avec le mouvement Occupy ou celui des Indignés,…) il était surtout question de la démocratie réelle et d’une politique davantage en faveur des 99% de la population (contre le 1%) ou du peuple (contre les élites), avec pour principale méthode l’occupation de places publiques. Aujourd’hui, un sentiment anticapitaliste global est plus présent, avec une meilleure conscience que ce système repose sur deux classes sociales aux intérêts opposés. Les méthodes de lutte traditionnelles du mouvement ouvrier y sont également davantage utilisées particulièrement le recours à l’arme de la grève.

Comme à cette époque, par contre, on trouve toujours ce sentiment anti-parti et même anti-organisation. Au vu de la longue série de trahisons des partis prétendument progressistes et radicaux ou encore des bureaucraties syndicales durant des années et des années, c’est assez logique. Et puis, finalement, avec internet, pourquoi s’organiser ailleurs?

Une structuration des mouvements de masse est pourtant des plus utiles. Dans les écoles, sur les lieux de travail et dans les quartiers : des comités locaux où l’on discute et décide collectivement de ce qu’il faut faire et de représentant·es, qui à leur tour discutent et décident à une plus grande échelle. C’est la seule manière d’assurer un mouvement le plus démocratique possible, qui éviterait notamment la monopolisation du rôle de direction et/ou de porte-parole à l’un ou l’autre individu ayant une jugé suffisamment docile par les médias pro-establishment. Le sentiment de colère a beau être présent, la recherche d’une alternative a beau être vivace, les mouvements qui ne se structurent pas seront hélas toujours confrontés à un obstacle ne leur permettant pas de faire un pas décisif vers une réelle et totale victoire.

La lutte pour une réelle alternative sociétale

Les travailleurs et travailleuses ont besoin de la jeunesse pour réveiller leur espoir et combativité qui s’étaient parfois endormis. Et de la même manière, les jeunes ont besoin que les travailleurs et travailleuses s’engagent pleinement dans la lutte pour bloquer l’économie et frapper les capitalistes là où cela lui fait le plus mal. De par sa place dans le processus de production économique, et ses méthodes collectives de lutte, les travailleurs et travailleuses jouent un rôle crucial pour un changement de société.

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Pour un mouvement étudiant uni, démocratique et socialiste!

Avec la campagne grandissante pour la rémunération de tous les stages, le mouvement étudiant québécois connaît sa plus grande activité depuis le printemps 2015. Toutefois, pour éviter de se buter aux mêmes écueils, il convient de dresser un bilan de l’action étudiante des dernières années. C’est en s’inspirant de ses réussites et en tirant les leçons de ses échecs que nous pourrons élaborer les meilleures perspectives de combat et gagner nos luttes.

À l’image du syndicalisme, le mouvement étudiant traverse une crise politique après la chute du bloc soviétique et le triomphe du néolibéralisme. Au tournant des années 90, des jeunes du Parti québécois (PQ) créent la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ). Ces fédérations adoptent une approche de concertation et de collaboration avec le patronat, les centrales syndicales et les gouvernements néolibéraux.

En 1994, les deux fédérations sont les seules organisations étudiantes nationales au Québec. Elles ne favorisent pas la démocratie directe en leur sein et utilisent uniquement le lobbying pour représenter le mouvement étudiant auprès du gouvernement péquiste.

Refondation d’un mouvement étudiant combatif et démocratique

En 1995, le paiement des transferts fédéraux pour l’éducation post-secondaire est arrêté. La lutte contre cette réforme donne naissance au Mouvement pour le droit à l’éducation (MDE). Le MDE conteste l’hégémonie des fédérations étudiantes et revendique notamment la gratuité scolaire. Il oppose son approche de mobilisation de masse à celle de lobbyisme et de concertation des fédérations.

Le MDE rassemble entre 12 000 et 25 000 membres issues d’une demi-douzaine d’associations étudiantes. Les comités locaux étudiants ainsi que les individus peuvent aussi être membres du MDE. Cette ouverture permet à des éléments d’extrême gauche non étudiants de noyauter la direction du MDE.

Grève de 1996

En 1996, la ministre péquiste de l’Éducation, Pauline Marois, laisse planer la menace d’un dégel des frais de scolarité et de compressions en éducation dès l’automne. Le MDE lance un appel à une grève générale illimitée (GGI) devant débuter lors du Sommet socio-économique de la fin octobre. Une trentaine d’associations étudiantes de cégeps débrayent jusqu’à cinq semaines.

La FECQ et la FEUQ, qui s’opposent aux actions de grève, sont dépassées par le mouvement. Elles claquent la porte du Sommet – auquel elles étaient les seules conviées – et tentent de reprendre la direction du mouvement étudiant. Seules interlocutrices étudiantes accréditées par la ministre, les fédérations négocient une sortie de crise sans le MDE. Lors d’un point de presse avec la FEUQ, la ministre déclare le maintien du gel. Du même souffle, elle annonce une série de compressions et de privatisations en éducation, dont la taxe à l’échec.

Le MDE contribue à la mise sur pied d’une campagne de boycottage de la taxe à l’échec. À l’automne 1999, le MDE tente un nouveau mouvement de grève générale pour une meilleure accessibilité en éducation. La mobilisation est un échec.

L’année suivante, la FECQ et la FEUQ donnent leur aval aux politiques universitaires néolibérales du gouvernement lors du Sommet du Québec et de la jeunesse. Le MDE, non invité aux discussions, boycotte ce Sommet et manifeste à l’extérieur.

À l’automne 2000, le MDE se liquide. Les luttes politiques internes déchirent sa direction qui s’écroule, endettée.

Création de l’ASSÉ

Néanmoins, le mouvement de boycottage contre la taxe à l’échec et la mobilisation contre le Sommet des Amériques donne naissance à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) en 2001. L’ASSÉ cherche à dépasser les limites organisationnelles du MDE, tout en conservant son héritage de mobilisation et de démocratie. Le membership individuel n’est plus admis. L’ASSÉ organise désormais le mouvement étudiant à un niveau national sous l’étiquette d’un syndicalisme étudiant de combat. Elle regroupe presque autant d’associations que le MDE avant elle. La taxe à l’échec est abolie la même année.

Grève de 2003

En 2003, les libéraux de Jean Charest l’emportent sur les péquistes de Bernard Landry. L’ASSÉ lance un mot d’ordre de GGI contre la hausse des frais au niveau collégial. L’échec de la mobilisation permet aux militant·e·s de constater l’ampleur du travail que nécessite l’organisation d’une telle grève.

Grève de 2005

Au printemps 2004, les libéraux annoncent que les bourses étudiantes seront réduites 103M$ et que ce montant sera reconverti en prêts. Au début 2005, l’ASSÉ entame un mouvement de GGI contre ces coupures dans le régime d’aide financière aux études. Les fédérations opposent leur approche de lobbyisme à celle de la grève. L’ASSÉ élargit alors ses structures pour favoriser la plus grande mobilisation possible. Sa coalition large, la CASSÉÉ, regroupe 47 000 étudiant·e·s contre les coupures dans une perspective de gratuité scolaire.

En mars, 70 000 étudiant·e·s sont en grève. Dépassées par le mouvement qui touche aussi leurs associations, la FECQ et la FEUQ finissent par appeler à la grève. Le ministre de l’Éducation Jean-Marc Fournier décide alors d’exclure la CASSÉÉ, jugée « violente », de la table de négociation. Le 16 mars, alors que 170 000 étudiant·e·s sont en grève, près de cent mille participent à une marche appelée par les trois organisations nationales.

Au terme de négociations secrètes au début avril, la FECQ et la FEUQ signent une entente à rabais avec le gouvernement. La FEUQ recommande cette entente à ses associations, tandis que la FECQ et l’ASSÉ la soumettent en assemblées générales. Plus de 110 000 étudiant·e·s la rejettent. Toutefois, la majorité des associations étudiantes décident de cesser la grève dans l’esprit de repli stratégique mis de l’avant par la direction de l’ASSÉ. Cette grève – qui a duré 7 semaines pour certaines associations – est alors la plus longue de l’histoire du mouvement étudiant québécois.

Grève de 2007

Réélu en mars 2007, le Parti libéral hausse les frais de scolarité. L’ASSÉ, qui compte désormais 40 000 membres, tente seule une GGI de quelques semaines. Elle échoue à mobiliser sa base et la hausse est confirmée.

Grève de 2012

En 2011, le gouvernement libéral de Jean Charest annonce une augmentation des frais de scolarité universitaires de 1 625$ sur 5 ans. Après avoir effectué une campagne d’information partout au Québec, l’ASSÉ déclenche un mouvement de GGI en février 2012 contre la hausse, dans une perspective de gratuité scolaire.

L’ASSÉ élargit de nouveau ses structures. La CLASSE réussit à coaliser 102 000 membres. Son agenda militant fait adhérer de nouvelles associations aux dépens de la FECQ et de la FEUQ.

La Coalition large de l’ASSÉ coordonne la grève au niveau national avec la FECQ et la FEUQ. En mars, plus de 300 000 étudiant·e·s sont en grève sur un total d’environ 400 000. Pendant 8 mois, des manifestations de centaines de milliers de personnes et d’innombrables actions font de cette grève la plus longue et la plus imposante de l’histoire du Canada. En référence au Printemps arabe, le mouvement est surnommé Printemps érable. Ce mouvement aura une influence politique déterminante pour toute une génération de militant·e·s.

Perdant le contrôle de la situation, le gouvernement adopte en mai une loi restreignant le droit de manifester et de rassemblement. Une répression policière brutale s’abat sur le mouvement de contestation à travers tout le Québec. Au terme du conflit, 3 509 personnes ont été arrêtées. Environ 1 400 n’auront aucune accusation portée contre elles. Le service de police de la ville de Montréal signale que « jamais un corps policier au Québec, voire au Canada ou aux États-Unis, ne fut confronté, quotidiennement, a un mouvement social d’une telle intensité.»

La répression, qui vise également l’activité syndicale, polarise la situation. Le mouvement de contestation s’étend alors à toute la population. Le gouvernement Charest est forcé de tenir des élections générales anticipées en septembre. Non seulement les libéraux perdent les élections, mais son chef n’est même pas réélu dans sa propre circonscription.

Durant l’été, les membres de l’ASSÉ élisent une nouvelle direction. Plutôt que d’appuyer Québec solidaire (QS) – le seul parti qui défend toutes les revendications des étudiant·e·s – cette direction fait la promotion du boycottage des élections et de la poursuite de la grève, malgré l’essoufflement. Cette stratégie isole le secteur le plus combatif du mouvement étudiant et laisse tout l’espace politique au PQ de Pauline Marois. Les jeunes votent massivement pour le PQ, qui présente la présidente de la FEUQ et le président de la FECQ sous sa bannière. Ce dernier est élu. Sitôt élu, le PQ annule la hausse des frais de scolarité, mais les indexe par la suite.

Fragmentation du mouvement étudiant

Après la grève, les fédérations étudiantes traversent une période de crise. La FECQ connaît une vague de désaffiliation dès 2012. Des associations universitaires désaffilient la FEUQ à partir de 2013.

Cette dernière se dissout en février 2015. Deux fédérations étudiantes universitaires en émergent: l’Union Étudiante du Québec (UEQ) et l’Association pour la Voix Étudiante du Québec (AVEQ). Si plusieurs référendums d’affiliation à l’UEQ ont lieu, la plupart se soldent par une victoire du non. Comme la FEUQ avant elles, ces fédérations sont proches du PQ et du Bloc québécois. Peu militantes, ces fédérations étudiantes misent sur le lobbyisme et la concertation avec les gouvernements.

Déclin de l’ASSÉ et décentralisation

Après 2012, l’ASSÉ décline lentement. Sa direction traverse une crise politique et organisationnelle qui désoriente son action. Au printemps 2015, un mouvement de grève se forme en réaction aux coupures dans les services publics effectuées par le nouveau gouvernement libéral de Philippe Couillard.

L’ASSÉ perd l’initiative du mouvement au profit des comités Printemps 2015 (P15), un réseau décentralisé des militant·e·s principalement basé dans les cégeps et universités de Montréal. Les dirigeant·e·s informel·le·s de P15 sont en conflit ouvert et en compétition avec la direction nationale de l’ASSÉ.

Plutôt que de mener une campagne sur des enjeux étudiants concrets, les comités P15 proposent une lutte abstraite contre « l’austérité et les hydrocarbures ». P15 souhaite être la bougie d’allumage d’une « grève sociale », censée enflammer l’ensemble de la société. Son horizon stratégique est celui d’une grève qui doit s’étirer jusqu’à la chute du capitalisme.

Plusieurs associations étudiantes « sous-traitent » aux comités P15 le travail de mobilisation et d’information de leurs membres. À son paroxysme, le mouvement étudiant de 2015 regroupe 60 000 étudiant·e·s en grève pendant trois semaines. Appelée par l’ASSÉ, une manifestation nationale rassemble 135 000 personnes le 2 avril.

Le mouvement tombe immédiatement après. D’un côté, la direction de l’ASSÉ est politiquement faible et veut suspendre la grève pour la reprendre à l’automne. De l’autre, le discours radical abstrait, les pratiques démocratiques affinitaires (représentation non élue et non redevable aux assemblées générales étudiantes) ainsi que la structure décentralisée des comités P15 ne favorisent pas la participation des étudiant·e·s aux décisions et aux actions. Ces pratiques nuisent à leur légitimité auprès de la base étudiante et de la population en général.

Le mouvement étudiant de 2015 est incapable d’établir des liens de solidarité réels avec le mouvement syndical et ne réussit pas à mobiliser des alliés hors des établissements scolaires. Il échoue à établir un rapport de force avec le gouvernement.

Le soulèvement spontané d’une « grève sociale » tant espérée ne se produit pas. Les éléments les plus radicaux se retrouvent isolés et face à une répression, notamment à l’UQAM. Cet échec accélère la dynamique de repli des éléments de P15.

Lors du congrès de l’ASSÉ en avril 2015, la tendance décentralisatrice issue de P15 réussit à faire destituer tous les membres de l’exécutif national. L’absence prolongée d’une direction à l’ASSÉ entraîne une déstructuration interne grave. Des luttes de tendances suivent et mènent à plusieurs suspensions et désaffiliations d’associations étudiantes.

Campagnes contre les violences sexuelles

À partir de 2014, des cas d’agressions sexuelles dans des universités poussent les étudiant·e·s à s’organiser. La campagne de sensibilisation sur le consentement sexuel menée par l’Université de Montréal, son Bureau d’intervention en matière de harcèlement (BIMH) et la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM) favorise la convergence des forces sur le sujet. Au printemps 2016, 16 établissements universitaires et 19 associations étudiantes locales lance la campagne Sans oui, c’est non.

En octobre 2016, un étudiant de l’Université Laval agresse sexuellement plusieurs femmes dans une résidence étudiante. Deux jours plus tard, des centaines de personnes se rassemblent devant la résidence en solidarité avec les victimes. Cet événement propulse les initiatives contre les violences sexuelles.

De nombreux comités femmes autonomes se forment sur les campus pour dénoncer le sexisme, la culture du viol et les agressions à caractère sexuel dans les milieux d’enseignement. Durant l’année 2017, celle du mouvement de dénonciations #MeToo, les fédérations étudiantes nationales ainsi que les associations de l’université et du cégep de Sherbrooke mettent sur pied des campagnes contre les violences à caractère sexuel. Un projet de loi déposé en décembre oblige les établissements post-secondaires à se doter d’un plan de lutte contre les agressions sexuelles.

À partir de 2016, c’est la revendication pour la rémunération des stages, position adoptée par la FECQ et l’ASSÉ, qui commence à mobiliser les étudiant·e·s. Face à l’inaction des associations nationales sur cet enjeu, la campagne s’organise hors de leurs structures.

Lutte pour la rémunération des stages

À l’automne 2016, des éléments critiques de l’ASSÉ font désaffilier leur association étudiante au cégep Marie-Victorin. Ces personnes mettent ensuite sur pied le premier Comité unitaire sur le travail étudiant (CUTE). À l’image de P15, le CUTE est un réseau de comités décentralisés présents sur des campus de cégeps et d’universités. Officiellement, le CUTE n’a pas de membership ni de direction. Ses architectes opposent leur mode de fonctionnement à celui des fédérations et des associations étudiantes locales jugées trop centralistes et bureaucratiques, raison de leur incapacité politique.

Théoriquement ancré dans l’autonomisme italien, le CUTE milite pour la rémunération du travail intellectuel étudiant (salariat étudiant universel). Sa campagne principale dans le milieu étudiant est celle de la rémunération de tous les stages.

Dès le départ, le CUTE souligne que la majorité des stages non rémunérés appartiennent au domaine des services sociaux – où œuvrent principalement des femmes – tandis que ceux qui sont rémunérés se trouvent dans des domaines traditionnellement masculins comme la médecine, l’ingénierie ou l’informatique. Cet angle féministe attire plusieurs femmes qui étudient en travail social, en enseignement et en soins infirmiers. Elles prennent la tête de la campagne.

Le mouvement pour la rémunération des stages est essentiellement féminin. L’approche féministe du CUTE lui permet d’être la seule campagne qui organise et mobilise les nouvelles couches de jeunes femmes radicalisées.

À l’automne 2016, le CUTE joue un rôle dans la grève des stages menée par des étudiantes en psychologie. La grève de 3 mois se solde par le gain d’une compensation pour l’internat. La campagne s’étend dans plusieurs régions du Québec. Le 2 novembre, le CUTE rassemble une centaine de personnes à Montréal pour une manifestation sur la reconnaissance du travail étudiant.

À partir du printemps 2017, l’ASSÉ est au bord de l’implosion. D’une part, l’influence de l’identity politic sur les pratiques de l’association empoisonne les débats et paralyse l’action politique de masse. À titre d’exemple, le Comité femmes de l’ASSÉ propose de suspendre 12 associations membres (soit 30% du membership) en raison de leur absentéisme et de leur absence de campagne féministe. D’autre part, certains éléments du CUTE jouent sur le mécontentement des associations de région pour favoriser une rupture d’avec l’ASSÉ. Les militant·e·s du CUTE du cégep de Sherbrooke, également exécutant·e·s de leur association étudiante, proposent à plusieurs reprises la dissolution de l’ASSÉ en congrès.

Pour la première fois à l’appel du CUTE, des associations étudiantes représentant 30 000 étudiants votent une journée de grève pour la rémunération des stages le 16 février. Le CUTE rassemble alors quelques centaines de personnes lors d’une manifestation à Québec.

Les comités régionaux du CUTE s’organisent en région. En novembre 2017, QS fait adopter une motion d’appui aux stagiaires en enseignement à l’Assemblée nationale. Deux autres journées de grève étudiante pour la rémunération des stages sont votées. Celle du 10 novembre compte 20 000 étudiant·e·s en grève et celle du 20 février 2018, 15 000. Un mois plus tard, la ministre de l’Enseignement supérieur annonce une compensation pour le stage final en enseignement.

Le 8 mars, alors que 30 000 étudiant·e·s font grève, la manifestation du CUTE rassemble quelques centaines de personnes, essentiellement de jeunes femmes combatives.

À l’occasion des élections provinciales d’octobre 2018, le CUTE refuse de considérer la lutte politique partisane aux côtés de QS comme une option. Le réseau se coupe volontairement du front parlementaire et profite des élections pour lancer un ultimatum au futur gouvernement.

Suivant cette approche jusqu’au-boutiste, le CUTE organise une semaine de grève en novembre comme prélude à une grève générale illimitée en février 2019. Plus d’une trentaine d’associations étudiantes totalisant 58 000 membres vote au minimum une journée de grève le 21 novembre 2018. Près de 2 000 personnes se rassemblent à Montréal et 125 autres à Sherbrooke afin de manifester pour la rémunération de tous les stages. Cet enjeu bénéficie d’une couverture médiatique relativement positive et s’impose comme débat dans la sphère publique.

Depuis 2016, seule la campagne de terrain des CUTE donne une consistance politique massive au mouvement étudiant. L’ASSÉ y joue un rôle de second plan. Cette association en souffre et passe de 80 000 membres à environ 50 000 en 2018. La FECQ, l’UEQ et l’AVEQ, qui représentent respectivement 78 000, 79 000 et 42 000 membres, ne jouent aucun rôle durant les mobilisations de novembre. L’inertie politique et les problèmes financiers de l’AVEQ provoquent la désaffiliation de 2 de ses 3 associations membres en automne 2018.

Plusieurs associations étudiantes sans affiliation nationale se retrouvent isolées en terme politique et organisationnel. Cette décentralisation célébrée par les CUTE joue le jeu des fédérations étudiantes qui retrouvent leur représentativité d’antan.

Stages et tarification

À l’aube de 2019, la volonté du nouveau gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) de revoir la tarification d’une série de services, notamment de transport en commun, annonce de nouveaux combats pour le mouvement étudiant. Une lutte contre une hausse des frais de scolarité et pour la gratuité scolaire pourrait réémerger. L’opposition actuelle des CUTE à ces revendications risquerait de mettre leur pertinence et leur utilité à rude épreuve. Une telle lutte offrirait la possibilité de reconsolider une association étudiante nationale combative.

Malgré l’ouverture de façade du nouveau ministre de l’Éducation, la lutte pour la rémunération de tous les stages demeure nécessaire. Le mouvement actuel peut établir un rapport de force économique important avec le gouvernement en coordonnant une grève des stagiaires. Toutefois, si certains programmes universitaires avec stage obligatoire sont déjà mobilisés, de nombreux autres ne le sont pas, notamment dans les cégeps.

La meilleure arme dont dispose le mouvement étudiant est sa capacité à déclencher une grève générale illimitée. Une GGI victorieuse implique toutefois deux conditions : mobiliser les associations étudiantes en faisant vivre leurs structures démocratiques et assurer une collaboration et une concertation nationale des associations afin d’agir simultanément.

Les CUTE sont de formidables comités de mobilisation étudiants. Leurs principes de décentralisation excluent néanmoins toute forme de représentation et de coordination nationale. Le mouvement étudiant devra reconstruire une direction politique nationale légitime, combative et démocratique afin de surmonter cette contradiction et réaliser des gains d’envergure nationale.

Une grève massive des stagiaires dans l’ensemble du Québec semble donc peu probable à l’hiver. L’absence de coordination nationale de la lutte constitue le principal obstacle à cette mobilisation de masse. Le mouvement actuel est vulnérable à la division et à la logique d’arrangements au cas par cas promu par les fédérations étudiantes.

Pour un mouvement étudiant socialiste

Seul un mouvement démocratique de grève étudiante, étendu massivement à l’échelle du Québec, soutenu par des organisations syndicales — dont celles des auxiliaires de recherche et d’enseignement — et finalement capable d’utiliser QS comme caisse de résonance à l’Assemblée nationale est en mesure de gagner son bras de fer avec le gouvernement de François Legault.

Le combat pour la rémunération de tous les stages est un jalon important de la lutte contre la précarité et la pauvreté des étudiant·e·s. Il pourrait constituer le premier mouvement de masse capable de porter un coup au gouvernement caquiste.

Le mouvement étudiant doit s’armer d’un programme socialiste s’il veut réellement mettre fin à l’exploitation et à la précarité. Cette lutte doit se mener avec la classe des travailleurs et des travailleuses, la seule force sociale capable de s’emparer du pouvoir politique et de mettre un terme aux inégalités vécues par les étudiant·e·s et l’ensemble de la population.

En plus des stages rémunérés, les étudiant·e·s ont notamment besoin d’un enseignement gratuit, accessible et de qualité. Des luttes massives de l’ensemble des travailleurs, des travailleuses et des étudiant·e·s seront nécessaires pour obtenir un refinancement public massif de l’enseignement et des services publics. La rémunération des stages doit également aller de pair avec le refinancement public du milieu communautaire qui repose notamment sur le travail non rémunéré des stagiaires. Seule une société socialiste, où la classe des travailleurs et des travailleurs a renversé le capitalisme et s’est emparée des principaux leviers politiques et économiques, peut garantir une telle amélioration de nos conditions de vie.

L’animation de comités d’Étudiant·e·s socialistes est un outil essentiel pour défendre un programme socialiste dans la base étudiante ainsi que pour gagner la direction nationale du mouvement étudiant à ce programme.

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Pour la rémunération de tous les stages!

Au printemps dernier, plusieurs dizaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants en lutte pour la rémunération de tous les stages ont entamé des journées de grève ponctuelles dans une perspective d’escalade des moyens de pression. Une nouvelle phase de ce processus d’organisation est en cours. Il est de plus en plus question d’une grève générale illimitée en 2019.

Il ne fait aucun doute que l’absence de rémunération des stages est tout à l’avantage de la classe capitaliste. Les premières institutions qui bénéficient de cette aberration sont évidemment les banques qui profitent d’un endettement étudiant fortement gonflé par l’absence de salaire pour les stagiaires. De plus, la classe capitaliste bénéficie d’une main-d’œuvre supplémentaire qui doit vendre sa force de travail, souvent dans des emplois très mal payés, pour gagner de l’argent tout en effectuant des dizaines d’heures non rémunérées chaque semaine.

Une inégalité sexiste

La lutte pour la rémunération des stages a également le mérite de montrer très clairement comment s’imbriquent le capitalisme et le sexisme. Les stages non rémunérés se retrouvent principalement dans les domaines traditionnellement féminins associés aux services. Ces stagiaires effectuent du travail entièrement gratuit avec un horaire épuisant et fragilisant. Cette situation particulière a pour conséquence de pousser les étudiantes et les étudiants vers des emplois temporaires, souvent mal rémunérés où les syndicats ont de la difficulté à s’implanter. Ce n’est pas un hasard si cet aspect de lutte féministe se retrouve au cœur des assemblées générales des différentes associations étudiantes qui se dotent de mandats de grève.

Une lutte dans l’intérêt de tout le monde

Si les femmes sont les premières à bénéficier de la rémunération de tous les stages, une telle mesure est dans l’intérêt de tout le monde. La solidarité avec les étudiantes et les étudiants en lutte doit s’étendre au-delà des campus et des cégeps. Une telle solidarité peut servir de tremplin vers de nouveaux combats qui participeront à construire la conscience que nous appartenons toutes et tous à la même classe sociale. C’est ensemble que nous pourrons élaborer un projet de société exempte de toute forme d’exploitation, un projet de société socialiste.

Afin de garder nos intérêts communs bien en vue, le mouvement étudiant doit se prémunir contre un des principaux dangers qui guettent la lutte pour la rémunération de stages : la présence d’organisations et de discours « concertationistes ». Comme en 2012, ces groupes et ces individus opportunistes n’attendent que le bon moment pour s’asseoir à la table de négociation et proposer des demi-mesures telles que la rémunération de tel ou tel stage précis et présenter ces miettes comme des victoires suffisantes. En jouant sur cette corde, les représentants et les représentantes de ces groupes risquent d’affaiblir la solidarité dans le mouvement. Ces failles risquent d’être exploitées à la première occasion par l’establishment politique qui voudra opposer le camp des « respectables » et « raisonnables » à celui des « radicaux ». Il faudra rester à l’affût pour éviter la victoire de cette tendance dans le mouvement. Le meilleur moyen d’y parvenir demeure le travail de terrain : les membres des associations étudiantes doivent être au courant des enjeux, en débattre constamment et rester mobilisé·e·s.

Certes, la lutte pour la rémunération des stages ne constitue pas une fin en soi. Elle doit être vue comme un moment dans une lutte plus large, à la fois contre le capitalisme et contre le sexisme. La mobilisation sur cet enjeu a toutefois un fort potentiel pour le développement d’une conscience de classe et une conscience socialiste. Elle offre la possibilité de bâtir des solidarités nouvelles et de remettre sur pied un mouvement étudiant puissant et combatif. Les dernières années ont démontré que les étudiantes et les étudiants ont un potentiel critique très fort dans une économie capitaliste de plus en plus dépendante de la production de savoirs et où le secteur des services occupe autant de place. Il suffit d’imaginer ce que pourrait occasionner une grève générale illimitée des stages pour voir le rapport de force des étudiantes et des étudiants face aux capitalistes.

Charles C. 

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Décoloniser l’éducation autochtone

Malgré le discours de Trudeau sur le soutien aux communautés autochtones, les enfants des réserves reçoivent de 20 à 37% moins de fonds que les étudiant·e·s ailleurs au Canada, 32% des écoles des Premières Nations n’ont pas accès à de l’eau potable et seulement 39% des écoles des Premières Nations ont une bibliothèque entièrement équipée. En 2011, l’Assemblée des Premières Nations a déclaré que 47% des Premières Nations ont besoin de nouvelles écoles. Ces lacunes ont un impact énorme sur les conditions de vie future des peuples autochtones.

L’éducation est un droit issu de traités. Le gouvernement du Canada est légalement responsable de l’éducation des Premières nations.

Les Autochtones ont été tout sauf silencieux·euses face à ces carences, mais leurs demandes sont tombées dans l’oreille d’un sourd. Ils et elles ont quand même persisté. Comme Chelsea Edwards, 14 ans, a déclaré : « Peut-être avez-vous entendu l’histoire de la façon dont Rosa Parks a aidé à lancer le mouvement des droits civiques. Eh bien, nous sommes les enfants qui sont assis à l’arrière de l’autobus scolaire toute notre vie. Et nous ne voulons plus rester là-bas. »

Attawapiskat, dans le nord de l’Ontario, en est un exemple. Les enfants ont été scolarisé·e·s dans des classes mobiles pendant 12 ans après 20 ans d’enseignement dans une école située sur un déversement de diesel toxique – trois générations d’étudiant·e·s! Pour terminer leurs études secondaires, les enfants ont été obligé·e·s de quitter leurs familles et de se rendre dans les communautés du Sud. Shannen Koostachin, de la Première Nation d’Attawapiskat, n’avait que 13 ans lorsqu’elle a quitté son domicile. Après que le gouvernement eut brisé sa promesse d’une nouvelle école, Shannen et d’autres étudiant·e·s se sont rendu·e·s à Ottawa pour réclamer une nouvelle école, ont tenu des rassemblements et sont allé·e·s à la rencontre avec des étudiant·e·s de tout le pays. Ce combat est devenu le plus important mouvement de défense des droits des jeunes dans l’histoire du Canada. En 2014, la nouvelle école primaire Kattawapiskak a été ouverte quatre ans après la mort tragique de Shannen dans un accident de voiture.

Shannen’s Dream a inspiré d’autres étudiant·e·s et communautés à se lancer dans cette lutte. Mais il faut plus que des écoles adéquates. Il y a 20 ans, les Mi’kmaq de la Nouvelle-Écosse ont pris le contrôle de l’éducation de leurs enfants en accordant la priorité à la langue et à la culture pour donner confiance à leurs élèves. L’augmentation de la fréquentation scolaire et des diplômé·e·s du secondaire qui en a résulté a incité 14 Premières Nations du Yukon à apporter des changements similaires. En 2016, 10 communautés des Premières Nations du Manitoba ont créé un nouveau conseil scolaire autochtone intégrant la pédagogie autochtone dans les programmes.

Avec un financement adéquat et durable, les enfants des Premières Nations méritent d’avoir accès à une éducation qui les reconnecte au savoir, à la terre et aux langues autochtones.

Traduction de Decolonizing Indigenous Education d’Allie Pev et Leslie Kemp de SA Canada

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Perspectives marxistes révolutionnaires (trotskystes) sur le mouvement étudiant

Nous publions ici un extrait du manifeste du Groupe Marxiste Révolutionnaire, section sympathisante de la Quatrième Internationale au Québec. Écrit en 1976 ce manifeste n’a pas perdu ni son actualité ni sa profondeur dans sa dénonciation du capitalisme québécois. Nous publions ici la partie du manifeste consacrée au mouvement étudiant qui définit la position des marxistes révolutionnaires de l’époque.

 

L’ÉCOLE CAPITALISTE EN CRISE

L’école, comme institution capitaliste, a un rôle à jouer dans la reproduction des rapports sociaux bourgeois. Plus précisément, elle contribue à la reproduction des classes sociales en formant cadres et travailleurs de façon différente, en nous inculquant de force l’idéologie dominante. Mais les besoins en main-d’œuvre de la bourgeoisie sont en perpétuel changement, ce qui amène des bouleversements continuels dans l’appareil scolaire, et engendre une triple voie : celle du système de formation celle des valeurs bourgeoises et celle de l’idéologie enseignante.

Au début des années ’60 il paraissait essentiel de réaxer le système de formation. L’industrialisation accélérée de la période duplessiste rendait caduque l’école des ‘’élites’’, celle des collèges classiques. Les nouvelles industries avaient besoin de cadres administratifs et techniques qualifiés. C’est par cela qu’on est entré de plein pied dans la grosse baloune de la Révolution tranquille… une baloune qui n’allait pas tarder à péter.

Car l’économie québécois n’est pas une économie capitaliste avancée ‘’classique’’. L’État québécois dépendant peut contrôler le système scolaire, mais pas la structure du marché du travail déterminée principalement à s’appliquer à la veille d’une récession économique. Conséquence : des réajustements perpétuels qui en signifient la négation, de nouveau régime pédagogique au rapport Nadeau. Dans de telle périodes l’heure n’est plus à la ‘’démocratisation’’, mais à la rentabilisation et à la centralisation.

Cette instabilité du système de formation engendre en partie une crise des valeurs bourgeoises. C’est l’incapacité de la bourgeoisie québécoise à produire une idéologie cohérente et crédible et également la brutalité de l faillite de la révolution tranquille (la fin du mythe ‘’s’instruire, c’est s’enrichir’’), qui seront à l’origine du mouvement d’occupation des CÉGEPS d’octobre 68 et de toute la vague de remise en question qui L’a suivi.

Et les profs dans tout cela ? Coincés entre leur situation de syndiqués en lutte contre l’État et leur rôle d’agents subalternes de ce même État, ils sont perpétuellement écartelés, et ressentent fortement toute la crise de l’École capitaliste. C’est cette crise du système scolaire qui est objectivement à la base des mobilisations étudiantes qu’on a connues ces dernières années.

 

MILIEU ET MOUVEMENT ÉTUDIANT

Depuis des années la même question ressurgit : les étudiants ont-ils des intérêts communs ? C’est la question à la source de toutes les polémiques qui traversent le milieu et le mouvement. La seule caractéristique d’ensemble du milieu étudiant c’est son extériorité par rapport à la production. Mais, à cause de l’origine et de la destination de classe différentes des étudiants, le milieu est dépourvu de toute cohésion politique, même s’il a un minimum de cohésion sociale. Et ceci est encore renforcé par une série de caractéristiques propres au milieu étudiant :

  • Le milieu étudiant connaît une rotation fort rapide. Deux années suffisent dans un Cégep pour que tout le personnel étudiant soit remplacé. Le cycle rapide du milieu se reflète également chez les militants en occasionnant une transmission difficile des acquis des luttes passées.
  • L’atomisation accentuée du milieu, la division et la compétition provoquées par la sélection, le cloisonnement conscient entretenu par la division général-professionnel rendent la communication et surtout la ‘’solidarité’, entre les étudiants plus difficile que dans le mouvement ouvrier
  • Enfin le type d’apprentissage s’établit sur la base d’une dichotomie entre la théorie et la pratique

Il n’y a pas d’intérêts homogènes des étudiants à défendre. Si intérêt commun il y a, ce n’est qu’un objectif d’ascension sociale, objectif d’un meilleur diplôme, et cet objectif, c’est l’institution de la bourgeoisie qui permet de le réaliser. Depuis le primaire on nous apprend qu’un diplôme est la clé de la réussite sociale. La clé de la politisation étudiante se trouve souvent hors de l’école, dans le contexte politique national et international. Elle ne suit pas une démarche linéaire d’une prose de conscience partant des intérêts économiques des étudiants aux intérêts historiques du prolétariat. Elle a plutôt la forme d’une rupture face à la réalité de la société et de sa classe dominante et doncaux valeurs que cette classe dominante a inculquées à ses ‘’enfants’’.

Enfin non seulement la politisation du milieu se situe souvent hors du mouvement étudiant mais le rapport fondamental du mouvement ouvrier au mouvement étudiant est peut-être un rapport de jonction dans la lutte contre l’État bourgeois. Les principaux protagonistes de la lutte de classes (bourgeoisie et prolétariat) sont les pôles de sa politisation.

La lutte des classes peut ainsi trouver dans le creuset des contradictions que représente le mouvement étudiant, un terrain favorable pour l’émergence d’un mouvement étudiant politique qui renforce le développement de la lutte historique du prolétariat. C’est ainsi que nous distinguons mouvement étudiant et milieu étudiant : le mouvement étudiant est la fraction mobilisée du milieu qui se situe sur le terrain politique au niveau de sa conscience. Et le rôle que le mouvement peut jouer ne doit pas être apprécié du haut d’un jugement dogmatique sur les origines sociales, mais sur son impact politique sur le rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat.

‘’La division en classe est certes l’assise la plus profonde du groupement politique ; certes, c’est toujours elle qui en fin de compte détermine le groupement. Mais en cette fin de compte, c’est la lutte politique qui l’établit’’
(Lénine)

 

TRAJECTOIRE DU MOUVEMENT ÉTUDIANT QUÉBECOIS

En octobre 68, le mouvement étudiant québécois apparaît brutalement sur la scène politique. Pour les mêmes raisons qui ont poussé les étudiants allemands, français, japonais, etc. à se mobiliser. Mais également parce que la grosse baloune de la révolution tranquille a crevé, il est devenu évident que s’instruire ce n’est plus nécessairement s’enrichir Son histoire lui est extérieure. Il est incapable de résoudre la crise de l’école capitaliste qui trouve son origine dans la division de la société en classe. Et surtout, le mouvement étudiant est impuissant à contrôler ses rythmes de mobilisation ; qui sont en dernière instance tributaires du rapport de force entre les classes fondamentales de la société, la bourgeoisie et le prolétariat

 

1) L’UNION GÉNÉRALE DES ÉTUIANTS DU QUÉBEC (UGEQ)

La naissance du syndicalisme étudiant est largement imbriquée dans le cours de la révolution tranquille et surtout de la réforme Parent. Les Associations étudiantes passent des services au syndicalisme étudiant. Cette trajectoire correspondait à une volonté libérale de faire jouer au système d’éducation un rôle important de la formation des cadres et idéologues de la ‘’société industrielle’’ qu’était devenue le Québec. Le corporatisme étudiant trouvait dans le projet politique bourgeois du Parti libéral de Lesage un objectif attrayant. Mais très vite est apparue la volonté très claire du PLQ de ne pas appliquer les recommandations que soutenait le milieu étudiant organisé, relatives à la gratuité scolaire par exemple.

Cela a amené certains secteurs plus militants de l’UGEQ à aller chercher des appuis ailleurs sous la bannière de l’intersyndicalisme, l’UGEQ appuie certaines luttes ouvrières dures. À la même époque la ‘’gauche syndicale’’ réussit à organiser une tournée de membres du Front National de Libération du Vietnam qui se termine par la plus grande manifestation de solidarité avec la révolution indochinoise que le Québec ait connue. Mais ceci recèle les germes de la polarisation entre les ‘’politiques’’ et les ‘’syndicalistes’’ qui amènera l’éclatement de l’UGEQ, en mars 69, polarisation qui sera accentuée par les mobilisations de l’automne 68.

En octobre 68, alors que le mouvement étudiant n’avait encore vécu aucune lutte d’envergure, l’occupation du Cégep Lionel Groulx a réussi à enclencher un mouvement d’occupation à l’échelle nationale. Produit d’une fourmilière de contradictions, il révèle l’inadéquation criante entre le système scolaire et la structure de l’emploi, ce qui subjectivement met en cause la nature de l’insertion du Québec dans le système capitaliste mondial.

Cette radicalisation porte le mouvement étudiant sur la scène politique. Il apparaît comme le porteur d’une idéologie indépendantiste et socialiste confuse. Les événements de 68 font sortir le mouvement étudiant de l’institution scolaire. McGill français et le 24 juin 1969 préparent la lutte contre le Bill 63. Ces diverses manifestations ont joué un rôle direct dans la constitution d’un mouvement nationaliste et extra-parlementaire de masse au Québec. Les plus gros détachements de ces mouvements étaient fournis par le mouvement étudiant. Même si une frange de la classe ouvrière québécoise commençait à devenir sensible à la question nationale, l’absence d’une mobilisation massive de la classe détermine l’échec du mouvement contre le Bill 63 qui annonce la disparition du mouvement étudiant québécois de la scène politique étant donné la faiblesse organisationnelle de la gauche révolutionnaire à l’époque, et son incapacité à fournir des perspectives stratégiques au mouvement. L’absence de jonction du mouvement étudiant avec le mouvement ouvrier a engendré l’impasse que vit encore aujourd’hui le mouvement étudiant. Un acquis central de ces luttes demeure : l’apprentissage massif des formes de lutte militantes et souvent violentes

 

2) L’APPARITION DU MOUVEMENT OUVRIER

L’élément déterminant depuis est sans contredit l’irruption du mouvement ouvrier comme force politique. La grève de la Presse en 71, celle du Front commun de 72 ont réussi à attirer l’attention et les énergies des éléments les plus conscient du mouvement étudiant.

À partir de l’automne 71, les militants étudiants commencent à se définir par rapport au mouvement ouvrier et non plus par rapport à eux-mêmes. C’est l’apparition des Comités d’action politique (CAP) et des noyaux révolutionnaires.

Mais ce phénomène est extrêmement contradictoire. Quand le mouvement ouvrier joue un rôle de direction réel dans la lutte de tous les opprimés contre l’État bourgeois et le patronat, il entraîne dans son sillage les meilleurs militants étudiants. Mais il stimule contre tous les aspects de l’organisation bourgeoise de la vie sociale. C’est cela qui a permis la naissance du syndicalisme étudiant et dans centralisation dans l’ANEQ. Car tant une le mouvement ouvrier ne prendra pas en charge sa lutte contre tous les aspects de la barbarie capitaliste, il y aura une base objective à l’émergence d’un mouvement étudiant autonome pour riposter aux attaques bourgeoises bien réelles dans le secteur de l’éducation de même qu’une tendance au repli sur soi, c’est-à-dire au corporatisme.

 

LES IDÉOLOGIES DU MOUVEMENT ÉTUDIANT

Avant d’expliquer nos conceptions sur les rapports entre mouvement étudiant et organisation révolutionnaire, nous analysons divers types d’idéologie du mouvement étudiant qui correspondent à divers moments de son histoire. Il faut comprendre que ces phénomènes ont rarement existé à l’état pur, mais se sont chevauchés dans le temps chez les militants.

 

1) L’anti-autoritarisme

Une des premières manifestations idéologiques du mouvement étudiant dès le début de son apparition peut se caractériser par son ‘’anti-autoritarisme’’. Cette vision de lui-même, le mouvement étudiant ne le garde pas longtemps. La révolte spontanée de couches sociales s’estompe vite et pose rapidement le problème de l’organisation révolutionnaire et de la jonction avec les autres couches sociales. Cette idéologie était particulièrement forte dans le mouvement étudiant des années 60 qui vivait une rupture avec la société québécoise catholique de Duplessis et l’essor d’un mouvement national de contestation de la jeunesse sur les illusions bourgeoises du devenir social.

 

2) De l’ouvriérisme populiste au sectarisme

Angoissés par leur propre incapacité théorique (nature hétérogène et petite-bourgeoise des étudiants) et historique (la classe ouvrière est la classe révolutionnaire), certains étudiants recherchent dans les couches les plus exploitées de la société, une sécurité théorique dans une pratique de ‘’se mettre au service du peuple’’. Ainsi diverses formes d’ouvriérisme apparaissent. De bénévolat apostolique des groupes chrétiens chez les pauvres, au soutien apostolique des ouvriers opprimés, une même toile de fond demeure, une vision idéaliste et mécanique des conflits sociaux.

C’est ainsi que de nombreux étudiants quittent le terrain scolaire pour s’implanter individuellement ou par petits groupes dans des usines. Tout ceci sans compréhension de la stratégie révolutionnaire.

Malgré une rupture empirique avec l’ouvriérisme primitif, certaines organisations staliniennes gardent cette vision abstraite de la nature et du rôle du mouvement étudiant. Pour elle, le milieu étudiant étant petit-bourgeois, il ne saurait donc exister de mouvement étudiant politique.

Cette attitude sectaire vis-à-vis du potentiel politique des militants étudiants relève de la même vision du mouvement étudiant que l’ouvriérisme ; le rejet dans les faits, de la possibilité du mouvement étudiant de jouer un rôle politique dans ses luttes. Enfin cette attitude est ultra-gauche car elle laisse le milieu désorganisé dans les faits et incapable de s’exprimer politiquement.

Lénine concevait différemment l’attitude que devraient avoir les révolutionnaires face au mouvement revendicatif des étudiants russes en 1908. Il considérait erronée l’attitude :

‘’qui consiste à refuser de prendre en considération la situation et les conditions réelles d’un mouvement de masse précis à cause d’un mot d’ordre mal compris et figé ; elle débouche inévitablement dans la phraséologie révolutionnaire (…). Il ne suffit pas de proclamer qu’une action politique coordonnée est nécessaire et de répéter le ‘’dernier mot’’ des leçons de la révolution. Il faut savoir faire de la propagande en faveur de l’action politique et utiliser pour cela toutes les possibilités, toutes les conditions et en premier lieu, plus que tout, tous les conflits de masse’’

Lénine, ‘’Textes sur la jeunesse’’ Éditions du Progrès 1970, p.33

 

3) Du syndicalisme corporatiste à l’opportunisme

Suite à l’éclatement du mouvement étudiant vers la fin des années 60 et à sa récupération partielle mais significative par le PQ, le syndicalisme étudiant tendait à renaitre face à l’espace qui laissait ponctuellement le mouvement ouvrier sur la scène politique qui ne jouait plus un rôle de pôle dans les luttes. Ce syndicalisme se base sur une détérioration réelle de la condition étudiante due à toute la politique de rationalisation de l’État.

L’idéologie syndicaliste-corporatiste se fonde sur un postulat d’intérêts communs des étudiants. Considérant la situation sociale de l’école comme déterminante, cette idéologie évacue d’une part le caractère transitoire de la situation du milieu étudiant et d’autre-part, sans nature idéologique qui le pose comme une couche petite-bourgeoise hétérogène. La logique de cette idéologie conduit à promouvoir des ‘’intérêts étudiants’’ qui ne peuvent être qu’une volonté d’ascension sociale.

S’il est vrai que le milieu étudiant peut souvent commencer à se mobiliser sur une revendication étudiante (la crise matérielle du système de formation étant réelle) le mouvement étudiant doit tôt ou tard se poser la question de ses rapports avec les classes fondamentales : bourgeoisie et prolétariat

Toutes les luttes étudiantes, partant de problèmes spécifiques au milieu (pédagogie, qualité de l’enseignement bourses, cafétérias) se heurtent rapidement à la nécessité de chercher des solutions sociales est fondamentale dans la compréhension de la politisation du mouvement étudiant.

L’idéologie syndicaliste affirme enfin la nécessité de passer par des étapes pour politiser le milieu. Il va sans dire que cette vision ne reprend mécaniquement le processus de politisation de la classe ouvrière. Cette dernière, partant de ses intérêts économiques, doit se hisser jusqu’à la conscience de ses intérêts historiques. Par contre le mouvement étudiant, pour résoudre ses propres contradictions, doit rompre avec son propre milieu pour se placer du point de vue du prolétariat. D’où son potentiel de politisation accrue et son instabilité.

Une organisation révolutionnaire qui sécrète une démagogie syndicaliste, pratique une politique opportuniste. Liquidant l’analyse marxiste de la nature sociale et politique de la petite-bourgeoise, elle entretient des illusions sur le milieu étudiant qui ne peuvent que renforcir les réformistes péquistes. Dans la même réponse aux étudiants russes de 1908, Lénine souligne justement cette autre déviation possible :

‘’Il n’est pas question de diviser à l’avance chaque mouvement étudiant en différents ‘’stades’’ par où il devrait obligatoirement passer, de veiller à ce que chacun de ces stades ait bien été parcouru de bout en bout et de craindre le passages ‘’Prématurés’’ à l’action politique, etc. Une telle façon de voir relèverait du pédantisme le plus nuisible’’

Lénine, ‘’Textes sur la jeunesse, opus cité p.33

 

4) Pour un mouvement étudiant politique anti-capitaliste

La conception communiste-révolutionnaire du mouvement se distingue de la conception ouvriériste et de la conception syndicaliste en ce que nous affirmons la nécessité de poser d’emblée le mouvement étudiant comme mouvement anti-capitaliste. Ceci ne signifie pas que nous refusons toute lutte purement revendicatrice ou toute mobilisation qui n’es pas d’emblée politique ou anti-capitaliste, mais pour nous ces mobilisations n’ont de sens que comme jalons dans la création s’un mouvement étudiant politique. Cette perspective est clairement déterminée par la place de la jeunesse scolarisée dans la lutte des classes.

Premièrement, l’élargissement de la composition sociale de la jeunesse scolarisée donne une puissance sociale considérable à ses luttes qui peuvent prendre une ampleur massive. L’objectif est de faire de la jeunesse scolarisée une force anti-capitaliste de première importance, un allié de poids numérique et politique non négligeable de la classe ouvrière. Deuxièmement, beaucoup d’éléments issus d’un mouvement de radicalisation de la jeunesse scolarise se retrouvent plus tard au cœur des administrations et des entreprises dans des postes subalternes en position d’exploité. En tant que composante qualifiée de la classe ouvrière ou comme alliés petits-bourgeois du prolétariat, ces éléments ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte des classes au sein du système capitaliste et dans la société de transition au socialisme. Le fait d’être issu d’un vaste mouvement de radicalisation de la jeunesse étudiante jouera un rôle important dans leur comportement dace à leur situation sociale. Troisièmement, de par son potentiel à se mobiliser rapidement et massivement, la jeunesse scolarisée est un ferment d’instabilité politique et sociale considérable qui se laisse mal encadrer par les appareils réformistes. Ses capacités à l’auto-organisation démocratique et è l’apparition politique centrale sont des atouts précieux aux mains des révolutionnaires ace aux directions bureaucratiques péquistes.

 

MOUVEMENT ÉTUDIANT ET ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE

Le mouvement étudiant peut sécréter toutes les idéologies du monde, il n’en demeure pas moins coincé entre son potentiel politique et sa nature instable. Pour rompre ce cercle vicieux, il n’y a qu’une solution : l’apparition d’une organisation d’avant-garde qui rendra au prolétariat son rôle dirigeant dans la révolution.

En fait à partir du seuil critique où l’empirisme ne conduit plus qu’à l’action répétitive et à l’échec, où une vision stratégique devient nécessaire à toute initiative tactique, la contradiction du mouvement étudiant entre sa nature et sa fonction, éclate et s’extériorise. Ce n’est plus la contradiction propre mais pour les militants étudiants politisés, la contradiction entre l’inertie du mouvement étudiant, son idéologie et leur adhésion à une organisation révolutionnaire. Cette adhésion n’est pas naturelle, elle ne va pas de soi, elle passe par une polémique avec l’idéologie spontanée du mouvement étudiant, par l’instauration d’un véritable rapport de force entre l’organisation révolutionnaire et le mouvement étudiant dans son ensemble.

Les militants étudiants ne déploient leurs activités qu’à travers le mouvement étudiant, ne définissent leurs activités qu’à travers le mouvement étudiant, ses rythmes, ses crises, son absence de mémoire. Les militants révolutionnaires au contraire ont besoin d’une action déployée dans le temps, embrassant une période historique de la lutte des classes, et non pas une addition de mouvements épars.

Les militants étudiants qui définissent leurs activités selon les conditions imposées par le mouvement étudiant reproduisent les mêmes confusions que celui-ci. Les mobilisations sporadiques du mouvement étudiant imposent à ces militants une politique instantanée : on remplit l’espace, le présent.

Au contraire, l’intervention des militants révolutionnaires n’est que rarement spectaculaire. À travers l’organisation et la formation patiente des militants d’avant-garde, l’organisation révolutionnaire peut devenir la mémoire politique du mouvement étudiant.

Le mouvement étudiant n’a pas la mémoire de ses actions. Cette mémoire, elle est hors de lui, dans les organisations politiques. Les cycles du mouvement étudiant ne dont que souligner les limites politique. On balancement entre syndicalisme et ouvriérisme ne peut se briser que par l’intervention martelée de l’organisation révolutionnaire.

Enfin dire que l’organisation révolutionnaire doit apparaitre et s’imposer envers et contre toutes les pressions du mouvement étudiant ne règle pas le sort de ce mouvement. Elle tue en elle les groupes éstudiantistes ; mais ne supprime pas pour autant la réalité du mouvement.

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Grève Générale Illimitée 2019: Comment s’impliquer politiquement ?

Grève Générale illimitée 2019

Comment s’impliquer politiquement ?

Suite à notre article qui expliquait la nécessité de l’implication politique pour faire réussir la Grève Générale Illimitée (GGI) prévue à l’hiver 2019, nous avons décidé d’écrire un article expliquant la nature de l’engagement politique nécessaire.

Pour nous la mobilisation, et donc l’engagement politique, en faveur de la grève commence dès maintenant. C’est à dire actuellement au printemps 2018. Pour nous la mobilisation n’est qu’une longue escalade de moyen pour en arriver jusqu’à la grève générale. Nous rédigeons donc un plan d’action détaillant les diverses phases de la mobilisation. Nous convions toutes les forces progressistes en faveur de la rémunération des stages à s’en inspirer et à essayer de mettre en application ses revendications.

Phase 1 : Printemps 2018

Pour nous la phase un se déroule actuellement au printemps 2018. Si certaines tâches ne sont déjà plus applicables (en raison de la fermeture des universités), nous conseillons de les reporter à l’automne. À l’heure actuelle, les simples résolutions de soutien à la rémunération/compensation des stages ne sont plus suffisantes. Il est temps, nous l’avons déjà assez dit, de s’impliquer politiquement. Notamment (et surtout) pour les associations étudiantes. S’impliquer exige de passer à l’action pratique, or passer à l’action pratique exige de choisir une tactique. La simple position en faveur de la rémunération/compensation n’engage pas à une tactique bien précise. Deux tactiques s’opposent. La tactique à base de concertation pacifique prônée par l’UEQ, est une tactique qui ne vise que la compensation1 de certains stages. En revanche, la tactique des coalitions régionales pour la rémunération des stages2, repose sur le syndicalisme de combat puisqu’elle entend créer un rapport de force pour faire plier l’État et le gouvernement. Les simples déclarations de soutien à la rémunération/compensation sont dépassées. Elles ne se fixent pas un objectif clair, elles n’adoptent aucune tactique claire, elles ne définissent aucun allié clairement identifiable, elles tergiversent, mais pire elles n’engagent à aucune action.

La première phase consiste donc à adopter de nouveaux mandats. Des mandats de soutien à la Grève Générale Illimitée 2019. Cela fixe un objectif clair, une tactique précise, et des alliés définis, mais surtout cela engage à une action.

C’est pourquoi nous pensons que les associations devraient adopter (à peu près) les mandats suivants, afin de déclarer leur soutien à la grève générale et de permettre d’atteindre le plancher fixé de 20 000 grévistes dans trois régions :

  • Que l’association se fixe pour objectif la rémunération des stages d’ici 2019
  • Que l’association rejoigne sa coalition régionale locale pour la rémunération des stages
  • Que l’association entame immédiatement une campagne d’agitation-propagande en faveur de la rémunération des stages afin de mobiliser la masse étudiante
  • Que l’association lance dès l’automne un ultimatum au nouveau gouvernement pour la rémunération des stages
  • Que l’association organise des assemblées générales de grève à l’automne pour le 10 novembre (journée internationale des stagiaires) et la semaine du 19 novembre.
  • Que l’association organise des assemblées générales de grève pour partir en grève générale illimité à l’hiver 2019 si ses exigences ne sont pas reconnues.

Faute de tels mandats, l’association serait condamnée à une politique attentiste et à des dérives opportunistes.

La tâche principale du printemps est donc l’adoption de tels mandats. Pour les faire adopter, il faut faire signer des convocations d’AG aux membres afin de discuter la rémunération des stages. Ces mandats doivent être à l’ordre du jour. Pour cela, des tables sur les campus et des tournées de classes doivent être organisées (il faut donc impérativement se procurer un plan des cours et des horaires). Par la suite d’âpres débats devront être menés pour que les mandats soient adoptés tels quels.

Les partisans inconditionnels de la rémunération des stages doivent donc se regrouper dans des comités pour la rémunération des stages (qui existent déjà). Ainsi les partisans pourront combiner leur force, travailler leurs argumentaires, produire du matériel d’agit-prop et lutter contre les forces réactionnaires que représentent les associations bureaucratiques (UEQ, FECQ, FAECUM, CADEUL, etc.), et les exécutifs de droite ou centristes.

Phase 2 : Automne 2018

Pour nous, la seconde phase est la phase qui consiste à donner à la GGI les moyens de ses ambitions. Il s’agit de fournir à la grève toutes les ressources qui lui permettront de réussir.

Cette phase marque donc une lutte pour la direction du mouvement étudiant. Deux directions s’opposent ; la grève générale ou le statu quo. Il y a clairement des partisans du statu quo et des partisans de la grève générale. Leurs intérêts sont inconciliables, il ne peut y avoir à la fois grève générale et absence de grève générale. Il est donc important de faire élire une direction composée exclusivement de partisans reconnus et déclarés de la rémunération des stages et de la GGI 2019. Pourquoi, parce qu’on ne peut pas se permettre le luxe de sabotage intérieur de la grève comme nous l’avons vu en 2012 et 2015 en de nombreuses occasions. On nous accusera de vouloir prendre le pouvoir, c’est bien ce que nous voulons. Nous voulons que le pouvoir soit entre les mains des partisans de la grève et non entre les mains de ses ennemis. Si une association est en faveur de la grève, il est logique que ses exécutants le soient. Il est aussi logique que les exécutants soient le reflet des intérêts de la base. Et puis cette direction est élue démocratiquement au contraire de la direction des établissements scolaires dont on sait qu’elle jouera un rôle réactionnaire et antigrève.

Les partisans de la grève doivent donc se regrouper et s’assurer de mettre des partisans de la grève à la direction de leur association. Les mandats en faveur de l’agitation et de la rémunération doivent être pris avant pour fournir une base aux candidats progrève, leur permettant de devenir les exécutants fidèles des revendications étudiantes. Ces mandats doivent décourager les candidats briseurs de grève.

L’automne, c’est aussi l’occasion d’organiser les premières grèves. C’est l’occasion d’aguerrir tous les inexpérimentés et les nouveaux venus à la grève. Ces journées de grèves sont des vecteurs de politisation. Depuis 4 ans sans grève générale, il est temps de former les étudiants à leurs premières grèves et à leurs premières manifestations, il est temps de leur faire acquérir l’expérience combative de la lutte syndicale étudiante. La participation aux AG, aux actions de grève et aux manifestations se doit d’être massive. Les étudiants y acquerront l’expérience qui leur permettra d’agir lors de la grève. L’agitation et la propagande doivent s’intensifier non seulement sur l’enjeu de la rémunération, mais sur la tactique de la grève elle-même et finalement sur la nécessité d’une remise en cause profonde de l’institution académique au sein du capitalisme et de la société bourgeoise. Cette période doit gagner les gens à la grève illimitée.

Phase 3 : Hiver 2019

La troisième phase est la phase de la grève générale proprement dite. Ici il s’agit de tenir les assemblées générales de grève illimitée et d’y remporter le vote. Mais une fois la grève générale déclenchée, il convient de la maintenir.

Pour maintenir la grève générale, nous proposons la création de comités de grève au sein des associations étudiantes. Ces comités ont pour but de maintenir la grève et de coordonner les diverses actions de perturbation économique qui serviront de moyen de pression.

La période de la grève générale proprement dite est marquée par le plus haut niveau de conscience et d’engagement politique de toute l’escalade de la mobilisation. Ce haut niveau d’engagement et de mobilisation permet la création d’institutions de grève et l’emploi de stratégie qui ne seraient pas possibles autrement. La grève permet aussi de décharger les étudiants du poids de leur cours, ce qui permet l’implication des masses dans le mouvement. Cela permet aussi l’implication des franges prolétariennes et prolétarisées de la masse étudiante (c’est à dire des salariés et travailleurs étudiants) qui sont plus résolues, mais dont l’action politique est entravée par la surcharge de travail et d’étude.

La grève générale permet donc d’augmenter à la fois le tirage et la fréquence de la presse étudiante. En plus de la presse étudiante nationale, il est important de diffuser sous forme de bulletin ou de journal, une presse d’information et d’échange auprès des étudiants. Cela contribuera à forger une opinion publique, qui permet à la fois de diffuser les tactiques, mais aussi de faire vivre le débat au sein des associations et donc d’adapter le cours de la grève à la réalité du moment.

Le niveau de conscience et de mobilisation élevé, propre à la période de la grève, permet selon nous de lancer le mot d’ordre « d’occupation des campus ». L’expérience du mouvement actuel montre que l’occupation des cégeps et des universités se produit lorsque la grève atteint un certain niveau (mai 68 par exemple). À partir de ce moment, le maintien des occupations se doit de devenir l’impératif des comités de grève. Il s’agit d’utiliser les locaux des campus comme base pour des actions politiques. L’occupation peut être aussi maintenue en utilisant les salles de cours abandonnées pour y tenir des débats, des discussions, des exposés et des conférences. On peut aussi s’en servir pour des réunions de coordination. Cela permet de se réapproprier les espaces étudiants pour défaire les logiques bourgeoises et introduire de nouvelles pratiques révolutionnaires. La grève générale se doit d’être générale, elle doit être un vecteur de politisation pour la masse des étudiants. Elle ne peut être confisquée par une petite clique de révolutionnaires autoproclamés sans être condamnée à l’asphyxie.

Les syndicats ou associations étudiantes ont le défaut d’avoir en quelque sorte des membres qu’ils n’ont pas. En effet, nul ne choisit d’adhérer soi-même à une association étudiante, tous sont incorporés de facto. Une association disposant de 5000 membres ne dispose donc pas d’autant de membres qu’un parti de 5000 membres. Pour remédier à cette situation, nous suggérons de créer des coordinations pour les différents programmes (pour les cégeps) et de politiser massivement, c’est-à-dire d’investir avec des partisans de la grève, les associations modulaires départementales, leurs exécutifs et leurs comités (une lutte qui s’effectue déjà sous la deuxième phase). Nous conseillons aussi de diviser les étudiants en cellules de 3 à 5 personnes afin de disposer réellement des effectifs dont disposerait un parti avec le même nombre de militants. Nous recommandons aux étudiants mobilisés et conscients de se constituer en cellule afin de mener réellement la lutte. De telles cellules étudiantes répondront certes aux appels de leur exécutif associatif modulaire départemental, facultaire, générale ou nationale avec plus de vigueur que si elles ne s’étaient pas constituées. Mais leur existence leur permet d’entreprendre une politique autonome dans l’intervalle des grandes actions unitaires. Cela permet d’acquérir une expérience qui va de la connaissance théorique au savoir-faire pratique. Cela permettra aussi de décupler les actions et les luttes. On pourra ainsi réellement épouser une pluralité de tactiques nécessaires plutôt qu’une diversité de tactiques contradictoires3. Cela permet aussi l’implication réelle de la masse et donc l’action de masse, seule capable de faire plier le gouvernement.

En guise de mot d’ordre

Nous présentons donc une base de plan d’action qui puisse servir d’ébauche à toute planification future de la grève illimitée. Nous rédigeons cette ébauche sur la base de principes généraux qui ont été acquis par le mouvement contestataire étudiant et qui ont fait son succès au cours des années précédentes. Nous n’écrivons pas de plan à base d’action particulière à mener, mais sur la base de principes qui présideront à la rédaction de tels plans d’action particuliers et concrets. Nous espérons par-là apporter une expérience révolutionnaire et socialiste au mouvement étudiant (qui a lui-même longtemps bénéficié de l’implication et de l’expérience des communistes). Il s’agit donc d’une contribution aux nombreux débats au sein de la gauche et de l’extrême gauche étudiante, qui avec nos autres articles sur le sujet, pourront servir de base d’unité d’action à l’ensemble plus large de tout le mouvement étudiant et des partisans de la rémunération des stages.

ASC

 

  1. Compensation cela signifie que les stagiaires ne seront ni couverts par les normes du travail, ni par une convention collective et qu’ils n’auront aucune possibilité de se syndiquer. Un stagiaire dans la fonction publique ne bénéficiera pas non plus des avantages du statut de fonctionnaire. En plus les stagiaires pourront être compensés sous le salaire minimum.
  2. C’est cette campagne qui inclut les comités unitaires sur le travail étudiant.
  3. Mais aussi de réaliser réellement et pratiquement ce qui est contenu en germe de manière informe et protéiforme sous le mot d’ordre de diversité des tactiques. Ce que nous voulons dire, c’est que c’est probablement cela qu’entendent ceux qui prônent la diversité des tactiques. Or cette forme de pluralité tactique a l’avantage de s’effectuer à l’intérieur du cadre du centralisme démocratique, puisque les actions unitaires centralisées ne sont pas supprimées, mais au contraire renforcées par l’existence de cellules de bases servant à l’application de la tactique collective, commune et unitaire. En somme les avantages escomptés sans les désavantages rencontrés de la diversité des tactiques.

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Débrayage étudiant #enough

Près d’un million d’étudiants ont quitté leurs écoles pour exiger la fin de la violence par les armes. Ces débrayages viennent après le massacre horrible à l’école secondaire de Marjory Stoneman Douglas le mois dernier et font partie du mouvement d’étudiant croissant visant la violence et la NRA.

San Francisco:

Des milliers d’étudiants des lycées de San Francisco ont protesté contre la NRA, les fabricants d’armes et la violence systémique du racisme et de l’exploitation dans laquelle ils ont grandi. Les étudiants ont commencé à encombrer les marches de Hôtel de ville, malgré une forte pluie. Toutes les dix minutes pendant une heure, un nouveau contingent d’étudiants arrivait, grossissant leur nombre à environ un millier et forçant la fermeture de la rue. Alors que quelques politiciens sont venus manifester leur soutien aux manifestants, le rassemblement d’une heure a eu une majorité d’étudiants. Presque tout le monde a souligné le rôle criminel que la NRA a joué en profitant de la mort des étudiants. Plusieurs étudiants ont lié leur appel au contrôle des armes à feu avec la nécessité de mettre fin au racisme et au sexisme, et de placer la violence armée dans la violence systémique plus large causée par le capitalisme.

Après la fin du rassemblement, les étudiants ont commencé leur marche vers la place Ghiradelli de San Francisco, l’une des destinations touristiques les plus populaires de la ville. En tombant sur Market Street, les étudiants se sont relayés pour chanter des slogans de «Hey, Hey, NRA, How Many Kids Did You Kill Today?». Les élèves qui marchaient ont été accueillis avec enthousiasme par les passants adultes, et plusieurs chauffeurs de bus et autres travailleurs de la ville ont agité le soutien. Plusieurs fois ils ont marché au-delà de la police qui arrêtait la circulation devant eux.

À la fin du mois de mars, les leaders étudiants ont clairement indiqué que ce n’était que le début et ont souligné la Marche pour la vie du 24 mars comme une nouvelle étape vers la création d’un mouvement de contrôle des armes à feu dirigé par des jeunes. Un intervenant a été fortement applaudi lorsqu’il a parlé de la nécessité de garder son mouvement indépendant des politiciens. Bien que le vote en 2018 ait été mentionné comme une étape nécessaire pour obtenir des mesures de contrôle des armes à feu, il semblait clair qu’ils ne considéraient pas les politiciens démocrates comme leur sauveur. Comme l’a fait remarquer un étudiant: «Nous avons montré aux adultes que nous n’attendrons pas qu’ils fassent ce qu’il faut. Nous continuerons à protester et à organiser jusqu’à ce que nous puissions nous sentir en sécurité dans nos écoles.»

Columbus:

Des milliers d’étudiants à travers Columbus, Ohio ont pris part à la Journée nationale des débrayages contre la violence armée. Le conseil des écoles de Columbus City (CCS) a déclaré être une journée «Safer Together» à l’échelle du district pour soutenir les débrayages, mais ce sont les leaders étudiants dans les lycées du district qui ont agi en planifiant les débrayages et rassemblé leurs camarades de classe pour dénoncer la violence armée et la NRA. Dans de nombreuses écoles de la CCS, les élèves et les enseignants marchaient côte à côte. Les organisateurs du groupe local Youth EMPOWER, une organisation de jeunes de la Marche des femmes, ont joué un rôle important en aidant à coordonner, promouvoir et soutenir les efforts d’organisation des étudiants. À South High School, un lycée à prédominance noire du côté sud de Columbus, environ 200 élèves ont quitté les classes à des températures glaciales et se sont rassemblés sur le terrain pendant 17 minutes en l’honneur des victimes de la fusillade Parkland.

Socialist Alternative Columbus a parlé avec certains des organisateurs de débrayages de South High, qui ont été inspirés pour organiser la grève après avoir été témoins de la croissance de l’action des étudiants contre la violence armée en réponse à la tuerie de Parkland. Les organisateurs étudiants ont exprimé le besoin d’une action continue, sous la forme de débrayages et de rassemblements, pour pousser les législateurs à adopter une réforme significative des armes à feu afin de lutter contre l’épidémie de fusillades dans les écoles de masse. Il était entendu que les jeunes devront continuer à faire pression sur eux et à organiser des débrayages, des manifestations et des occupations pour forcer les politiciens à accepter les demandes de contrôle des armes à feu.

Environ 300 étudiants sont descendus dans le bâtiment de la capitale de l’Etat pour parler avec des représentants et organiser un rassemblement sur les marches du Statehouse. Pendant le rassemblement, les étudiants ont inclus des appels à la démilitarisation des écoles et au financement des travailleurs sociaux et des conseillers. Fait intéressant, le Sénat de l’Ohio dirigé par les républicains a décidé d’annuler abruptement une session prévue du Sénat après avoir entendu parler de l’action étudiante anticipée.

Seattle:

300 étudiants et sympathisants se sont tenu silencieusement dans l’escalier menant à l’école secondaire Garfield. les élèves ont lu les noms, un par minute, des victimes de la fusillade à l’école Parkland, FL. L’appel devait être pour une promenade de 17 minutes, mais les étudiants de l’autre côté de la ville sont restés et ont convergé vers l’Université de Washington pour une manifestation plus soutenue et une marche. Même sans une coordination formelle ou un organisme organisateur qui a assumé le leadership de cette action, 2500 élèves du primaire et du secondaire de tous les coins de Seattle se sont joints à l’université, d’où ils sont descendus dans la rue.

De nombreux lycéens Socialist Alternative ont parlé de socialisme. Certains étaient même conscients que le capitalisme était la cause première de l’aliénation et de la violence armée, ainsi que de la nécessité d’un changement fondamental du système. Peut-être encore plus révélateur est qu’en dépit d’un manque de coordination entre les écoles – beaucoup n’avaient pas de contingents à l’université, seulement de petits groupes de personnes dévouées – l’action était néanmoins assez forte pour obtenir une couverture médiatique significative, et même le soutien de certains les administrateurs scolaires, qui ont accepté publiquement de ne prendre aucune mesure contre les étudiants qui sont sortis.

Les étudiants ont regardé aussi loin que la grève prévue pour le 20 avril, certains discutant même de la possibilité d’organiser des conférences et de tenir des rassemblements publics, et reconnaissant le besoin d’organisation pour que le mouvement réussisse. Dans l’ensemble, malgré les inquiétudes des élèves quant à la possibilité de prendre d’autres mesures que celles initialement prévues, ces événements témoignent de la volonté générale des jeunes de prendre l’initiative de se battre pour leur vie et leur avenir.

Chicago:

Plus d’un millier d’étudiants ont quitté Lane Tech dans le cadre d’un événement organisé par des étudiants. Au début, il semblait que les policiers et les parents seraient en mesure de garder les militants et les spectateurs loin du corps étudiant, limitant la grève à un rassemblement sur la pelouse massive à l’extérieur de l’école, et de maintenir un périmètre sur le trottoir au moins cent pieds plus loin. Cela a duré jusqu’à ce que le rassemblement devienne une marche autour du périmètre de l’école. Mais quand la marche a commencé, les marshals ne pouvaient plus contenir les étudiants et ils se sont répandus sur le trottoir.

La réponse à notre circulaire et à nos slogans «Mettre fin à la violence armée», «Soutenir le mouvement étudiant» et «Se battre contre le capitalisme» ont été accueillie avec enthousiasme. Il était clair que l’ambiance était d’organiser un mouvement ici et maintenant, pas avec des élections à mi-parcours. Dans l’ensemble, l’enthousiasme était palpable chez une majorité d’étudiants et il était clair qu’une humeur de combat se développait parmi une grande partie des étudiants de Lane Tech.

Source : On the ground at the #ENOUGH student walkouts, Keely Mullen, socialistalternative.org, 17 mars 2018.
Traduction : Carlo Mosti

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Pour en finir avec le corporatisme étudiant

Le 25 novembre 2017 marquait une important défaite pour l’Union étudiante du Québec (UEQ). En effet, la CADEUL, association regroupant les 31 000 étudiant·e·s de premier cycle de l’Université Laval, refusait de se joindre à la fédération nationale, les arguments des étudiant·e·s quant à son manque de transparence ayant atteint leur cible. L’UEQ est en effet assez reconnue dans le milieu étudiant pour avoir réussi à se constituer sans n’avoir jamais eu aucun soucis de démocratie: les procès-verbaux de sa création sont introuvables (à moins que vous ayez de bon contacts[1]), des associations s’y sont affiliées sans consulter leurs membres (c’est le cas de la FAÉCUM, association de l’Université de Montréal), et ce n’est que la pointe de l’iceberg.

L’UEQ est en fait le symptôme d’une maladie qui affecte le mouvement étudiant depuis plusieurs décennies, maladie qu’on nomme souvent «concertationisme». Des étudiant·e·s carriéristes, ami·e·s des grands partis bourgeois (traditionnellement le PQ[2], mais parfois le PLQ), forment une organisation étudiante nationale sur trois bases:

  • Premièrement, la limitation des enjeux à l’univers étudiant uniquement. Pas de solidarité avec les organisations syndicales, avec les travailleurs et travailleuses. L’UEQ va par exemple s’impliquer dans la lutte contre les violences sexuelles, mais seulement sur les campus universitaires. Pas besoin de faire un long paragraphe pour expliquer que de compartimenter chaque lutte à son seul milieu est la meilleure manière de ne jamais arriver à vaincre le gouvernement.
  • Deuxièmement, le refus de se baser sur le pouvoir du nombre et sur la mobilisation de masse pour négocier avec le gouvernement. L’UEQ, comme la FECQ ou comme la FEUQ avant elle, vise plutôt à se faire amie du gouvernement, pour quelques fois essayer de le convaincre de suivre ses recommandations. Ceci explique que l’UEQ était bien représentée au congrès du parti libéral, et qu’elle a chaudement applaudi Jean Charest après son discours. Se mettre en opposition du pouvoir en place, pas question, il faut être un interlocuteur respectable vis-à-vis des puissant·e·s.
  • Finalement, s’embourber dans des dynamiques néo-libérales dans ses revendications. L’UEQ s’est ainsi impliquée dans la lutte pour la rémunération des stages en enseignement et a crié victoire à s’en époumoner lorsque le parti libéral a affirmé qu’il y aurait des bourses pour compenser le travail volé aux stagiaires en enseignement par l’État (dans le cas d’un seul des quatre stages obligatoires). Cependant, osons trouver douteux de crier victoire à cet octroi de bourses, qui seront soumises à l’arbitraire du gouvernement de droite en place, et pour lesquelles une lutte syndicale (pour leur éventuelle augmentation) sera impossible. Ce sont des salaires qui doivent rémunérer le travail, pas des bourses !

Heureusement, il existe quelques groupes étudiants qui ne stagnent pas dans ce morose concertationisme. Par exemple, les CUTE (Comités unitaires sur le travail étudiant), actuellement seulement actifs dans la région de Montréal, tentent de faire revivre une certaine mobilisation étudiante en concentrant la lutte sur une revendication claire et concrète, évitant les erreurs de l’ASSÉ aujourd’hui moribonde qui avait tiré de tous côtés sans jamais atteindre sa cible depuis 2012. Aussi, l’organisation Étudiant·e·s socialistes, proche d’Alternative socialiste, agit à Québec et à Montréal, tentant de rallier les étudiant·e·s anticapitalistes. Regroupant les étudiant-e-s par affinité plutôt que par secteur (sans pour autant contester l’importance des associations étudiantes traditionnelles), ÉS s’implique par exemple dans la lutte au racisme et la campagne 15plus.

La mort imminente de l’UEQ, incapable d’aller chercher un bassin important d’étudiant·e·s en dehors des murs de l’Université de Montréal, permettra nous l’espérons de laisser plus de place à ces organisations réellement progressistes, qui pourront réanimer le mouvement étudiant, dernièrement dans un état comateux. Ce sont des luttes concrètes et réellement combatives qui vont raviver la flamme étudiante qui a disparu après 2012!

J-P Vallières

 


1 Ils ont en effet été publiés en 2015 suite à une fuite d’informations, mais ont depuis été retirés du site de l’UEQ.
2 Que ce soit avec Léo Bureau-Blouin, ancien de la FECQ, ou Bernard Landry, qui était passé de l’UGEQ au PQ dans les années 60.

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L’Aide Financière aux Études : Une justice sur le dos de la classe moyenne

Le concept d’État-Providence a pour but principal d’augmenter l’égalité des chances dans une société, et ainsi faire respecter le principe de différence que Rawls estime nécessaire dans toute démocratie libérale. Le programme d’Aide Financière aux Études, ou l’AFE, est une de ses institutions qui contribuent à cet idéal de justice, et grâce à elle, nous avons pu affaiblir les ponts qui nous liait aux époques précédentes : l’éducation n’est plus le privilège exclusif des riches. Mais même s’il est bien de souligner le progrès d’un État en termes de justice sociale, il ne suffit pas d’en rester là et se dire qu’au moins c’est beaucoup mieux qu’avant, et que c’est mieux que dans la plupart des autres pays, et qu’ainsi on devrait s’en contenter et ne pas chialer. Une telle mentalité paralyse les réflexions sur comment il serait possible d’améliorer davantage notre société et l’approcher encore plus de notre idéal de justice. En effet, tout changement politique, même pour le mieux, apporte son lot de nouveaux problèmes, de nouvelles dysfonctions, en plus d’apporter de nouveaux écarts entre la théorie idéale et son application dans la réalité concrète des citoyens. Un des nouveaux problèmes, entre autres, crées par l’État-Providence, c’est le poids que la classe moyenne doit supporter pour garder les riches au pouvoir et les pauvres dans une situation « décente ». Un programme d’aide au plus démuni requiert des fonds, et ces fonds, ce sont la classe moyenne et la classe riche qui les subviennent avec l’impôt. Pour les riches, cela n’est que quelques miettes de pain à jeter de plus aux canards. Mais pour la classe moyenne, la vie coûte déjà assez cher comme ça, et n’étant pas « pauvres », ils ne sont donc pas admissibles à certains services sociaux, dont l’AFE, et pourtant cela n’empêche pas qu’ils doivent payer des impôts comme tout le monde. Les familles et individus issus de la classe moyenne se trouvent alors coincés dans une situation où ils frôlent régulièrement la barrière qui les sépare des pauvres, et plusieurs peuvent même être considérés comme se retrouvant dans une situation que l’on pourrait nommer « presque pauvre ». Certains sont même encouragés à devenir délibérément pauvres, car au moins, de cette façon, ils auront de l’aide du gouvernement. On voit alors que dans ce « progrès », la condition des pauvres a certes amélioré, mais au détriment de la condition de la classe moyenne.

La tripartition entre les riches, les pauvres, et ceux qui « s’en sortent » est centrale à la problématique de l’AFE, car un tel système encourage, évidemment, les riches à rester riches, mais elle encourage aussi les pauvres à rester pauvre, et encore pire, elle encourage la classe moyenne à devenir pauvre, car il est en fait plus facile d’avoir accès aux études universitaires en étant pauvre qu’en étant dans la classe moyenne. L’AFE, plutôt que de résoudre le problème de l’accès à l’éducation supérieure, ne fait que déplacer le problème : maintenant ce n’est plus les pauvres, mais la classe moyenne qui se voit réduire l’accès à l’éducation supérieure. Soulignons ici que quand je parle de la catégorie « pauvre », je la différencie d’une autre catégorie, celle de « très pauvre » ou même avec l’aide sociale la survie est difficile et l’accès à l’éducation demeure impossible.

Les conditions pour avoir accès à une aide financière sont assez strictes et elles forcent le demandant à demeurer dans une situation particulièrement absurde. D’abord, le revenu alloué dépend non seulement du revenu du demandant, mais aussi des parents. Cela semble logique, car si la personne est pauvre, il y a de grandes chances que c’est parce qu’elle vient d’une famille pauvre. De tels parents voudraient alors, idéalement, aider comme ils peuvent l’individu à accéder aux études supérieures, et en prouvant qu’ils n’ont pas les moyens, le gouvernement aidera donc les parents à financer l’individu. Par contre, une telle idée présuppose que les parents veulent aider l’individu, et que les parents et l’enfant ont une bonne relation. Avec le médiocre revenu alloué par l’AFE, il semble clair qu’une telle aide est donnée en supposant que l’individu ne vivra pas uniquement des prêts et bourses, mais qu’il jouira également d’une aide parentale, qui, malgré lacunaire, résultera en un niveau décent de vie chez l’individu quand elle est jointe aux prêts et bourses. Cette supposition est théoriquement normale, car si un individu a un parent à sa charge, ce parent est considéré comme ayant le devoir et la volonté de soutenir l’individu.

Par contre, dans la réalité (et encore plus dans la réalité des individus issus d’un milieu pauvre et défavorisé), il n’est aucunement acquis que le parent et l’individu entretiennent une bonne relation. Cela veut dire que dans certains cas, le parent ne veut pas aider l’individu et considère qu’il devrait se débrouiller seul. Ou encore, l’enfant rejette son parent et ne veut pas de son aide. Dans de tels cas, qui oui, sont quand même fréquents, l’enfant s’avère donc seul avec la très modeste somme allouée par l’AFE, et le revenu des parents n’a rien à voir avec la situation de l’individu, même qu’il ne fait que la désavantager. Sans prendre en compte le revenu des parents, la situation économique de tels individus révèle clairement que 800$ par mois (l’aide moyenne de l’AFE) est ridiculement bas. De plus, si le parent obtient une augmentation de salaire, cela affecte directement le revenu alloué à l’individu par l’AFE, même dans des situations, comme on l’a vu, ou le parent et l’enfant n’ont aucune relation économique. Qu’est-ce que cela signifie? Cela signifie qu’une condition pour pouvoir survivre aux études avec l’AFE, c’est d’avoir une bonne relation avec ses parents, et pire encore, c’est une condition qui exige de l’individu de rester ou de redevenir dépendant de ses parents.

Encore en lien avec les relations parentales, une autre condition de l’AFE exige que l’individu habite soit à l’extérieur de la ville de ses parents, soit dans la même maison que ses parents. L’AFE n’allouera aucune aide additionnelle pour des paiements de loyer chez un individu qui habite dans la même ville que ses parents, car le système suppose que si l’individu veut vraiment s’aider, il habiterait chez ses parents plutôt que dans un loyer. Mais cela présuppose encore une bonne relation entre l’individu et ses parents. Que faisons-nous des cas où le parent refuse que l’individu retourne habiter chez lui, ou des cas dans lesquels l’individu lui-même désire être autonome et avoir son propre chez soi? Que faire des ces relations très conflictuelles entre un individu et son/ses parent(s), dans lequel un individu est incapable de vivre avec l’autre sans une atteinte considérable sur son bien-être et sa santé mentale? On ne choisit pas nos parents et ce n’est pas le privilège de tous d’être né dans une famille harmonieuse. Et surtout chez les familles issues de milieux désavantagés, ces familles dont justement l’AFE souhaite aider, elles ont encore plus de chances d’être dysfonctionnelles. Pour plusieurs individus qui ont des relations mauvaises avec leurs parents, ceux-ci ne prennent pas la peine de continuer leurs études quand ils apprennent ces exigences de l’AFE, car ils se disent : « À quoi bon aller aux études si pour y avoir accès, je dois vivre avec des individus tellement intolérables que ça m’empêcherait d’étudier, de me concentrer, et d’avoir une vie digne et autonome? ». De tels individus, qui veulent ou doivent vivre dans un loyer dans la même ville que son/ses parent(s), sont alors dans des conditions précaires sous l’AFE. L’aide financière est en moyenne 800$ par mois, ce qui signifie que l’individu se trouve à devoir vivre avec 400$ par mois. Je ne dis pas que c’est impossible, mais je ne dis pas non plus que c’est une condition que plusieurs considéreraient comme « acceptable » ou « décente ». Plusieurs vont plutôt être tentés de devenir un travailleur salarié autonome plutôt qu’un étudiant.

Certains diront : « d’accord, l’AFE à elle seule n’est pas suffisante, et certains n’ont pas le privilège d’avoir de l’aide parentale qui s’y ajoute, mais pourquoi ne font-ils pas juste travailler à temps partiel en même temps d’aller aux études, et travailler temps plein durant l’été, accumulant ainsi des richesses pour survivre la prochaine session scolaire? ». La réponse est que l’AFE refuse d’aider de telles personnes qui veulent s’aider elles-mêmes. La logique de l’AFE, semble-t-il, ses résume à : « Soit tu es totalement dépendant de nous, soit tu te débrouilles tout seul ». Je m’explique. Tout étudiant qui fait face à une aide insuffisante de l’AFE envisagera 3 options :

1) Travailler à temps partiel durant sa session scolaire
2) Travailler le plus d’heures possibles l’été pour investir dans sa prochaine session
3) Abandonner l’AFE et juste travailler en même temps d’étudier

Il semble être une solution évidente de travailler durant les fins de semaines pour compenser l’insuffisance de l’AFE, mais non! Au contraire, une telle stratégie vous fait gagner encore moins d’argent que si vous ne travaillez pas. L’AFE calcule l’argent alloué en fonction d’une déclaration de revenu de l’individu. Moins que l’individu a de revenu, plus il se fait allouer d’aide par l’AFE. Mais si l’individu travaille pendant qu’il étudie, le revenu supplémentaire qu’il se fait doit aussi être inclus dans sa déclaration, ce qui implique que l’individu aura moins d’aide financière. Mais alors, même si l’AFE diminue son aide, le salaire de l’emploi à temps partiel, ajouté à cette aide financière diminuée est quand même plus que l’aide financière tout seul, non? Non. En fait, il est plus payant de ne pas travailler. Le montant d’aide financière allouée à un étudiant qui ne travaille pas est plus haut que le revenu qu’un étudiant se ferait à travailler en plus d’avoir de l’aide financière. Donc, en plus d’enlever du temps libre et du temps d’étude, le travail nous fait vivre plus pauvrement que si nous nous soumettons à la dépendance totale de l’État-providence. La raison est simple : plus que tu te fais d’argent, moins tu es pauvre, donc tu as moins besoin d’aide. Mais le raisonnement est fallacieux parce que l’aide de départ était déjà insuffisante, et la raison qu’on décide de travailler c’est pour accéder à un niveau de vie décent que l’État-providence ne peut nous assurer. Mais si on tente d’ajouter à notre aide financière lacunaire de l’argent qui vient de notre propre effort, nous sommes punis pour cet effort d’autonomie, et nous réalisons que nous sommes mieux payés à rien faire. L’AFE réduit son aide d’un montant tellement considérable quand on travaille à temps partiel, que l’individu se voit logiquement obligé de ne pas travailler. En effet, pourquoi travailler et étudier simultanément si je peux faire autant d’argent sinon plus à seulement étudier?

Si nous ne pouvons pas travailler et étudier en même temps sous l’AFE, on peut tout de moins travailler durant l’été. En effet, cela est nécessaire, car durant les vacances scolaires, l’AFE cesse d’envoyer de l’argent, et nous sommes pris pour payer notre loyer, notre nourriture, etc. par nos propres moyens. La première intuition de l’étudiant qui a vécu une session avec seulement l’AFE comme source d’argent sera de se dire : « je travaillerai temps plein, sinon plus de 40 heures par semaine, au salaire le plus élevé que je peux trouver, pour me construire une réserve financière pour la prochaine session d’étude, et ainsi je n’aurai pas à souffrir autant que la session dernière ». Mais une telle stratégie est elle aussi très déconseillée. Certes, il faut travailler durant l’été, mais si l’on travaille trop, les prêts et bourses que nous recevrons la session d’après seront tellement ridiculement bas, que nous regretterons d’avoir sacrifié tout notre été à avoir travaillé comme un fou. Encore une fois, tous nos revenus doivent être déclarés quand nous faisons une demande à l’AFE. Si nous avons fait beaucoup d’argent durant l’été, l’AFE considérera que nous n’avons quasiment plus besoin d’aide, car nous nous rapprochons du seuil de revenu de la classe moyenne. Mais ce revenu est temporaire, car durant les études nous ne travaillons pas, et cette accumulation de richesse est censée servir à compenser la trop modeste somme d’aide financière que nous avons chaque mois. Mais à cause de cette accumulation de richesses, l’aide financière que nous recevons est encore plus basse, voire tellement basse, que tout l’argent que nous avons accumulé durant l’été ne permettra pas de remplacer ce manque.

Pour garantir que l’AFE ne coupe pas trop radicalement le montant d’aide qui sera accordée la prochaine session, l’individu doit, pendant l’été, travailler un maximum de 15 heures par semaine, au salaire minimum. De plus, même si les vacances d’été durent 4 mois, l’individu peut seulement travailler pendant 3 mois sinon il verra son montant d’aide financière réduit considérablement. Or, le revenu d’un tel emploi à temps partiel ne permet pas à un individu de subvenir à tous ses besoins durant l’été, et encore moins d’accumuler quoi que ce soit pour l’école. La seule option qui lui reste, c’est de rester chez ses parents, chez un membre de la famille ou chez un ami gratuitement pour ne pas avoir à payer de loyer. L’individu doit retourner dans un état de dépendance pendant tout l’été s’il veut pouvoir avoir assez d’argent pour sa prochaine session. Mais comme mentionné plus haut, ce n’est pas tout le monde qui a un tel individu sur qui il peut se fier pour se loger gratuitement, et un emploi de 15 heures au salaire minimum n’est pas humainement suffisant pour vivre dans un loyer avec électricité et nourriture. Il s’avère donc plus payant de travailler moins, à un salaire moins élevé, que de plus travailler, car quand la session scolaire arrivera, si nous avons trop travaillé, nous nous retrouverons avec un montant misérable d’aide financière. Encore ici, l’aide financière ajoutée à un emploi d’été à temps partiel, salaire minimum, pendant 3 mois engendrera plus d’argent dans la poche de l’individu que l’aide financière ajoutée à un emploi d’été à temps plein, salaire élevé, pendant plus de 3 mois. La conclusion : plus pauvre il sera l’été, plus riche il sera durant sa session scolaire.

Donc, dans les deux options, l’individu se fera le plus d’argent quand il travaillera le moins possible. Moi-même, je me suis trouvé dans une situation embarrassante quand j’ai dû demander à mon employeur de baisser mon salaire, car je faisais « trop » d’argent, et je risquais de me faire réduire mon aide financière. L’employeur voulait me donner une promotion, et je me retrouvais à devoir insister qu’on me paye le moins cher possible pour être sûr d’avoir le plus d’argent possible. On voit ici dans sa pleine concrétude l’impasse absurde engendrée par l’AFE. J’étais obligé d’être pauvre pour avoir assez d’argent pour aller aux études. Cela revient quasiment à dire qu’en matière d’accès aux études supérieures, la classe pauvre est plus avantagée que la classe moyenne. Ou pour formuler la contradiction dans toute sa splendeur et simplicité : Un pauvre est plus riche qu’un moins-pauvre.

La troisième solution s’impose alors : à quoi bon l’AFE? Pourquoi ne pas juste laisser faire l’AFE et travailler autant qu’on veut et qu’on peut durant l’été et les sessions scolaires? C’est une solution déjà plus pertinente que les deux autres, du moins, pour ceux qui sont capables de travailler et étudier en même temps. La consolidation du travail et des études est une réalité pour une grande partie des étudiants universitaires et collégiaux. Certains sont capables de consolider les deux en faisant des études à temps partiel, ce qui leur permet de se faire de l’argent sans avoir une surcharge de travail scolaire. D’autres réussissent à gérer à la fois un travail et des études à temps plein. Je dois lever mon chapeau à ceux qui sont capables de marier travail et études, car j’en suis personnellement incapable. Certains individus, moins talentueux peut-être, moins favorisés par la nature ou la culture en termes de capacités intellectuelles, de gestion du temps ou de santé mentale, se trouvent dans l’incapacité de travailler et d’étudier en même temps. L’étude à elle seule prend la quasi-totalité du temps de certains étudiants. Comme qu’il y a des génies qui réussissent à obtenir des A à leurs examens en étudiant à peine, d’autre doivent dépenser des jours et des nuits à étudier et à seulement être concentré sur leur matière scolaire pour parvenir à obtenir une note décente. De telles personnes, moins favorisées dans leurs capacités biologiques, leur éducation, leurs relations familiales, et leur situation socio-économique, ne seraient pas capables de réussir à l’école s’ils doivent en plus travailler.

En effet, statistiquement parlant, les individus issus de quartiers ou de milieux désavantagés ont plus de chances d’avoir des difficultés d’adaptation, d’apprentissage, de concentration et de socialisation, en plus d’être plus à risque de maladies mentales et physiques. Bien sûr nous avons tous des exemples en tête d’une personne qui, issu d’un milieu pauvre, malgré ses conditions défavorables, a réussi tout de même à devenir riche ou célèbre, que ce soit votre oncle ou une figure historique. Mais il s’agit ici d’exceptions, et nous ce qui nous intéresse, c’est la tendance générale, statistiquement et historiquement appuyée. D’ailleurs, si nous faisons des critiques de la société, c’est bien justement pour rendre de telles exceptions moins exceptionnelles, c’est-à-dire à permettre à plus de gens de s’échapper des faits statistiques et de se libérer des déterminations de la loterie naturelle. Si je mentionne de telles tendances défavorables chez les gens de la classe pauvre, c’est parce que l’État-providence et l’AFE ont justement comme fonction principale d’aider les personnes défavorisées à échapper à ses tendances. Un tel système existe spécifiquement pour de telles personnes. Des personnes qui, dans plusieurs cas, se trouvent incapables de travailler et d’étudier en même temps. Si un tel système, qui vise à aider de telles personnes, se trouve insatisfaisant au point que les gens qui en ont besoin décident de ne pas y adhérer et de plutôt travailler, il y a donc un problème. Certaines personnes peuvent seulement survivre à l’école du fait qu’ils ne sont pas obligés de travailler en même temps, et l’AFE doit pouvoir être capable d’assurer un mode de vie décent pour ces personnes. Soit l’AFE permet une aide financière décente pour ceux qui vont aux études sans travailler, soit elle permet aux étudiants de travailler sans que ça l’affecte autant leur aide financière. Si l’AFE ne peut pas parvenir à satisfaire une de ces deux conditions, elle demeure dysfonctionnelle et ne répond donc pas au problème qu’elle a par son origine même comme fonction de répondre.

Ce que je vois sous l’AFE, c’est un État qui permet aux pauvres d’aller à l’école, mais en échange, ils doivent rester pauvres. Seulement une fois les études terminées et leur dette scolaire payée peuvent-ils finalement sortir de cette impasse et essayer de sortir de la classe pauvre. Malheureusement, ce n’est pas tout le monde qui réussit à tolérer cette situation jusque-là, surtout parce qu’une des principales raisons que les pauvres veulent aller à l’école, c’est pour arrêter d’être pauvre. Quand ils apprennent que pour avoir un diplôme, ils doivent passer plusieurs années encore plus pauvres qu’ils ne l’étaient auparavant, il est comprenable que certains se découragent et considèrent ça comme une barrière qui les empêche d’échapper à leur classe sociale. L’AFE ne réussit pas à détruire le bon vieux cercle du « je suis pauvre, car j’ai pas été à l’école, mais je peux pas aller à l’école, car je suis pauvre ».

En analysant de plus près tous ces problèmes résultant de l’application de l’AFE au vrai monde, on voit qu’un tel système, intentionnellement ou non, encourage les pauvres à demeurer dans la classe pauvre, car s’ils montent à la classe moyenne, ils ne pourront plus aller aux études. Le système encourage ainsi à devenir dépendant et à ne pas monter dans l’échelle sociale. Au lieu d’encourager à être un membre actif de la société, qui contribue au monde et à l’économie, l’individu pauvre apprend à ne rien faire et se laisser nourrir par l’État, situation que l’on retrouve également dans le phénomène du « bien-être social ». Les classes sociales sont donc encore, comme dans le passé, protégées par les institutions pour faire en sorte que si l’on est né dans une classe, on y reste. Pire encore, ceux qui sont dans la classe moyenne sont encouragés à faire moins d’argent et aller dans la classe basse, car il y a en fait plus d’avantages sociaux, et c’est plus facile que monter à la classe riche. La société essaye donc, consciemment ou inconsciemment, à travers l’idéologie bourgeoise (trop facile d’être marxiste ici) de réduire la tripartition sociale à une dualité riche-pauvre, en rendant la situation de la classe moyenne tellement difficile qu’elle est forcée soit à monter ou à descendre. Même si on brandit l’âge de la liberté et de la justice distributive, on voit que la vieille idéologie élitiste nous hante encore, voulant déterminer nos possibilités selon notre position socio-économique de naissance, et faire en sorte qu’on ne s’en sorte pas. Cela contribue à garder la classe des riches en place, pour qu’elle ne puisse pas perdre son pouvoir, et diminuer le plus possible les chances des classes plus basses d’accéder à leur statut pour les rivaliser.

Tony Desjardins

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P2015 et les Cégeps: Rejoindre la base étudiante

Jean-François Larivière, étudiant au Cégep de Rosemont

L’incapacité des militant-es étudiant-es à rejoindre la base peu ou pas politisée fait partie des défis de mobilisation de tout mouvement étudiant. Le mouvement de grève du printemps 2015 dans les Cégeps en est la meilleure démonstration. Peu d’associations étudiantes collégiales sont entrées en grève générale illimitée ou reconductible, contrairement à la tradition où la mobilisation débute dans les Cégeps pour ensuite s’étendre dans les universités.

Ce problème de taille s’explique principalement par le fait que le mouvement a été organisé par quelques militant-es au sein de cercles et d’assemblées fermés, plutôt que sur le terrain. Un mouvement se construit suite à d’importants efforts de sensibilisation, d’information et de mobilisation. Ce n’est pas par un groupe Facebook fermé ni par un plan d’action radical qu’on peut espérer construire un mouvement de masse.

Développer la conscience politique
Pourtant, les étudiant-es des Cégeps sont sensibles aux coupures sauvages saccageant nos acquis et nos services publics. On ne peut tout de même pas espérer qu’ils en viennent à choisir la grève après seulement quelques semaines de mobilisation. On ne peut pas s’attendre à ce que la majorité des étudiant-es possèdent la même conscience politique que les comités militants. On ne peut prétendre construire un mouvement de grève sans les consulter et sans s’assurer que la population étudiante en comprenne la nécessité. Le fait d’ignorer et même renier les associations étudiantes locales et nationales découle d’un sectarisme inutile et nuisible à la cause. Pour construire un mouvement large, inclusif et légitime, il faut investir les associations étudiantes et les instances démocratiques, et non leur cracher dessus.

Les étudiant-es des Cégeps ont toutefois organisé des manifestations locales et participé-es aux manifestations régionales et nationales, notamment celle du 1er mai. Ils et elles ont pu appuyer et participer au mouvement selon leurs moyens et leur compréhension politique. On ne peut pas parler d’une partie de la population étudiante démobilisée et immobile. Il faut prendre en compte la réalité de leur conscience politique, qui évolue et change par le travail de terrain.

Identifier les effets concrets
On ne peut espérer convaincre une large base de la population, étudiante ou non, en prônant de se battre contre une idéologie qui flotte dans le monde des idées. Il faut plutôt leur montrer les conséquences concrètes et réelles des mesures d’austérité et du néolibéralisme : les coupes dans les services aux étudiant-es, dans les services psychosociaux et d’animation, les suspensions politiques, etc. Il est nécessaire de d’abord exposer comment l’austérité les affecte en tant qu’étudiant-es avant d’expliquer comment elle affecte la société en général.

Bref, un mouvement se construit en allant sensibiliser et convaincre les gens, non pas en s’organisant entre militant-es sur un groupe Facebook.

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