22-mars-1968 : L’étincelle de Mai 68

Il y a 50 ans exactement naissait le Mouvement du 22 Mars qui allait déboucher sur Mai 68, mais comment ce mouvement s’est-il formé ?

Le 22 mars 1968, dans l’après-midi 600 à 800 étudiants se réunissent en assemblée générale à la faculté de Nanterre-Paris X (située en banlieue ouvrière). Leur réunion a pour but de protester contre la détention par les forces de police de six militants, à la suite du saccage des bureaux de L’American Express (les cartes de crédit), lors d’une manifestation contre l’impérialisme américain organisé par le Comité National Vietnam1. En signe de protestation, les étudiants décident d’occuper le huitième étage de la tour où sont situés les bureaux de la direction. L’action est fortement symbolique, puisque les étudiants sont à l’époque exclus de toute décision administrative2. 142 étudiants décident d’occuper les bâtiments, c’est lors de cette occupation qu’ils fondent le Mouvement du 22 Mars (dont le nom est une référence explicite au Mouvement du 26 Juillet de Fidel Castro). Cette occupation marque le début de Mai 68 en plein mois de mars !

L’occupation des bureaux de Nanterre par les 142 étudiants ouvre la marche vers Mai 68, au son de l’Internationale et de « libérez nos camarades ! » Dès les premiers instants, les étudiants s’affairent à la tâche. Les étudiants publient un manifeste, le Manifeste des 1423, dans lequel ils proclament ouvertement leurs visées anticapitalistes. Ils critiquent l’état de répression qui règne dans les universités ; les policiers infiltrés en civils4, les listes noires5 et les interventions policières6. Le Mouvement du 22 Mars, traduit par ses positions libertaires et anticapitaliste, le refus des étudiants de prendre part au rôle de cadres-dirigeants de la production capitaliste et de l’exploitation de la classe ouvrière.

Les étudiants décident aussi de créer aussitôt des commissions :

  • Une commission aux luttes antistaliniennes
  • Une commission aux luttes anti-impérialiste (particulièrement au Vietnam)
  • Une commission sur les luttes contre le capitalisme et les luttes de la classe ouvrière
  • Une commission destinée à la critique de l’université et sur les problèmes étudiants

Les étudiants décident aussi d’organiser une journée de discussion le 29 mars, prévoyant pour cela occuper un pavillon afin que les gens puissent se rendre discuter en petits comités, afin de débattre des thèmes suivant :

  • Le capitalisme en 68 et les luttes ouvrières
  • Université et Université critique
  • La lutte anti-impérialiste
  • Les pays de l’Est et les luttes ouvrières et étudiantes dans ces pays.

L’occupation se termine dans la nuit vers 2 h du matin où les étudiants apprennent la libération de leurs camarades, ils ont obtenu gain de cause. Mais la lutte n’en est pas pour autant terminée, au contraire elle ne fait que commencer.

Le Mouvement du 22 Mars marque la convergence de plusieurs mouvements d’extrême gauche, qui commence à constituer une opposition de gauche au PCF, dont ils critiquent les dérives staliniennes, bureaucratiques et contre-révolutionnaires. Tout d’abord les trotskystes de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR), formée par des dissidents de l’UEC et de la JC7, expulsés pour avoir refusé de soutenir François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1965. Actifs au Comité National Vietnam (en formant plusieurs comités Vietnam locaux), ils sont en première ligne de la lutte anti-impérialiste, c’est notamment eux qui avaient participé à l’organisation de la manifestation du 20 Mars 1968. Elle coorganisa l’occupation du 22 mars, notamment pour réclamer la libération de Xavier Langlade, militant de la JCR détenu par la police. Daniel Bensaïd qui coordonne le mouvement avec Alain Krivine sera une figure phare du Mouvement du 22 Mars. Après Mai 68, la JCR fusionnera avec le Parti Communiste Internationaliste (PCI), de la Quatrième internationale pour donner la Ligue Communiste. On retrouve aussi les libertaires autour de Jean-Pierre Duteil (c’est lui qui proposera l’occupation), et du célèbre enfant terrible de

Mai 68 : Daniel Cohn-Bendit. Les anarcholibertaires du groupe Libertaires et Anarchistes (LEA) se mélangent avec les situationnistes, issus de l’Internationale Situationniste (IS) et qui s’inspire de La Société du Spectacle (1967) de Guy Debord pour sa critique de la société spectaculaire marchande. Autour du groupe des Enragés de Nanterre, ils reprennent et diffusent les analyses de Raoul Vaneigem, dans son traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations8. Les situationnistes sont aussi actifs à l’Université de Strasbourg, où ils ont publié un célèbre texte, de la misère en milieu étudiant. À cela se rajoutent les maoïstes de l’Union des jeunesses communistes Marxistes-Léninistes, l’UJC (ml), formée de l’ex-direction de l’UEC expulsée par le PCF, en raison de ses positions révolutionnaires et de sa constitution en faction9. L’UJC (ml) s’inspire à la fois de la philosophie d’Althusser10 et du maoïsme, ses membres entreprenant de diffuser massivement le petit livre rouge. Le débrayage leur fournit une occasion de mettre en pratique les enseignements de la révolution culturelle (qui avait elle-même nécessité la fermeture des Lycées et Université, pour y permettre la participation des étudiants comme gardes rouges). Tous ces groupes qualifiés de gauchistes par les bureaucrates du PCF, vont donc être la base militante et la toile de fond du Mouvement du 22 Mars et de Mai 68.

Le Mouvement du 22 Mars, organise avec succès la journée de débat du 29 mars, d’autant que le doyen Grappin fait fermer la faculté du 28 mars au 29, ce qui libère les étudiants pour aller débattre, et fait prendre de l’ampleur au mouvement de contestation en radicalisant les étudiants non militants, scandalisés par la répression.

Mais le mouvement étudiant qui naît en France n’est pas seul ou isolé. Le 29 mars voit assister aux journées de débat Rudi Dutschke de l’Union Socialiste Allemande des Étudiants (SDS), ex-aile jeunesse du SPD expulsé pour ses positions marxistes ! L’Union était à l’avant-garde des troubles semblable à 68 qui avait éclaté en 1967 (suite à la mort d’un étudiant lors d’une manifestation contre le Chah Iranien). Elle servit de l’aveu même de Cohn-Bendit d’inspiration au mouvement étudiant de 68. Mais ce n’est pas la seule inspiration, la jeunesse gronde aussi en Chine, où les universités et les écoles ferment de juin 1966 à juillet 1967, pour permettre aux étudiants de prendre part à la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne. Les gardes rouges critiquaient la bureaucratie chinoise, et poussèrent le pays à l’affrontement. Ils parvinrent même à instaurer une Commune populaire à Shanghai sur le modèle de la commune de Paris. Ils devinrent si dangereux pour la bureaucratie et le pouvoir, que Mao du faire intervenir l’armée contre11 eux et les dissoudre12. Au Japon la fédération d’autogestion étudiante (la zengakuren), lutte contre la présence impérialiste au Japon. Les étudiants japonais combattant violemment contre la présence des bases américaines qui servent d’arrière-base à la guerre du Vietnam. Aux États-Unis aussi la contestation monte contre la guerre du Vietnam. C’est aussi l’époque du Free Speech Movement à Berkeley, les étudiants réclament le droit de tenir des débats politiques sur les campus, ainsi que le droit d’y organiser des groupes politiques. On dénonce le faux-apolitisme de l’université qui n’a rien d’apolitique, mais tout de politique. Le Mouvement du 22 Mars s’inscrit dans ce vaste mouvement de contestation de l’Ordre capitaliste tel qu’établi par la bourgeoisie. Il s’inspire de ces mouvements internationaux autant qu’il les inspirera par la suite.

L’agitation se poursuit donc à partir du 29 mars sur tout le mois d’avril à Nanterre. Le Mouvement du 22 Mars poursuit inlassablement son travail, organisant débat, protestations, occupations et autres actions. Le mois d’avril débouche sur le 1er Mai, journée internationale des travailleurs qui entame la jonction du mouvement étudiant avec le mouvement ouvrier. Le 1er Mai Daniel Cohn-Bendit et d’autres leaders sont appelés à comparaître devant une commission disciplinaire qui siégera à la Sorbonne. Le 2 Mai une Journée anti-impérialiste est organisée à la faculté de Nanterre. Le doyen Grappin décide de fermer l’Université le 3 Mai. C’est avec cette fermeture de Nanterre que les étudiants décideront d’aller manifester à la Sorbonne, au cœur du Quartier latin, où les étudiants tiennent un meeting dans la cour. Là-bas, ils rencontreront un succès et feront converger les étudiants des diverses universités de Paris et ce sera le début de ce que nous connaissons sous l’appellation de Mai 68.

Quelles leçons retenir du mouvement du 22 Mars, cinquante ans après sa création ?

  • Premièrement, le rôle crucial des luttes anti-impérialiste ; les ravages de l’impérialisme ne trouveront jamais assez de gens, qui, éprouvant une profonde indignation à cet égard, se retrouvent désireux d’exprimer une solidarité internationale. La création d’un Comité National Kurdistan (Rojava), en solidarité pour la victoire du peuple kurde (et non pour la simple paix au Kurdistan), pourrait reprendre les tâches développées en son temps par le Comité Vietnam National.
  • Ensuite, les bénéfices de la convergence et le rôle des groupes militants aguerris ; nous l’avons vu le rôle des groupes militants a été central dans les premiers temps du mouvement (la JCR, Les Enragés, les situationnistes, l’UJC-ml). Les associations étudiantes et le mouvement étudiant ne doivent pas se méfier des groupes politiques, mais y chercher des ressources tant théoriques que pratiques (organisationnelles). Ensuite, les groupuscules ne seront forts que s’ils parviennent à s’unir dans un mouvement commun pour un objectif commun, qui par ce fait même entraîne avec lui une partie des étudiants non politisée en vue justement de les politiser.
  • On peut aussi retenir de nombreuses idées d’action du Mouvement du 22 Mars. Premièrement les occupations qui désorganisent l’ennemi (la bureaucratie administrative), mais qui ne sont un succès qu’à condition de servir de moyen de pression dans une revendication claire (ex ; Libérez nos camarades sinon c’est l’occupation !). Ensuite le rôle fondamental des discussions. Le mouvement étudiant actuel néglige de tenir des journées de débat ou des évènements-débats, il en résulte trop souvent que les instances délibératives (les AG et les congrès) se transforment en lieu de discussions-fleuves et inopportunes, ou encore qu’elles virent au silence concret, faute de travail de discussion (c’est-à-dire de réflexion théorique), fait en amont. Le Mouvement du 22 Mars, est intéressant en ce qu’il combine la théorie et la pratique, en faisant des journées de débats des actions d’occupations. Mais aussi parce qu’il prend la peine de diviser en petit comité les débats afin d’optimiser la prise de parole et de maximiser le nombre de sujets couverts. Enfin, la publication d’un manifeste, d’orientations générales et de perspectives à long terme fait cruellement défaut actuellement au mouvement étudiant. Il serait bénéfique de renouer avec cette pratique.
  • Autre élément important celui d’une prochaine date. Les étudiants du 22 Mars, dans leur manifeste des 142, appellent à la tenue d’un autre événement, et ainsi ne perdent pas de vue les camarades qui se sont regroupées, mais aussi invite à construire un mouvement qui prenne de l’expansion sur le long terme. Car si ce n’est qu’un début, encore faut-il continuer le combat. Il importe de toujours avoir une prochaine date, une prochaine action de prévue, pour ne pas se retrouver pris au dépourvu.
  • Enfin, il faut renouer avec la critique de l’Université. L’Université telle qu’elle existe actuellement dans le système capitaliste est acceptée comme telle par la plupart des mouvements étudiants. Si nous défendons l’accès à l’Université (avec un grand U), encore faut-il savoir à quelle université voulons-nous garantir l’accès. Nous devons nous aussi refuser un rôle d’encadrement de la production capitaliste. Il ne s’agit pas d’aller à l’université pour trouver un poste de cadre petit-bourgeois, ou pour avoir des bonnes notes (et à ces fins, éviter tout militantisme politique). Il ne faut pas se contenter de fournir à l’université ce qu’elle veut, encore faut-il se demander ce que nous voulons d’elle, l’exiger puis l’obtenir ! Renouer avec une critique radicale de l’université est certainement une tâche fondamentale du mouvement étudiant actuel.
  • Et pour terminer la dernière, mais non la moindre des leçons du 22 Mars, mais surtout et encore plus de Mai 68 est la solidarité avec la classe ouvrière. Ce n’est que soudé par son union fraternelle avec le prolétariat que le mouvement étudiant pourra espérer vaincre.

Usine, Université, Union !

ASC

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Notes:

  1. Le Comité National Vietnam était un comité de soutien à la lutte anti-impérialiste au Vietnam, notamment de soutien au Front National de Libération du Sud-Vietnam (le fameux FNL aussi connu sous le nom de Viêt-Cong). Le Comité se distingue par ses positions en faveur de la victoire du peuple vietnamien (le fameux slogan « FNL Vaincra ! »), contrairement au PCF qui prône plutôt la paix au Vietnam et la résolution du conflit. Le Comité regroupe de nombreux intellectuel de la gauche communiste notamment Jean-Paul Sartre.
  2. Les politiques de cogestions et d’intégrations seront des conséquences du mouvement de Mai 68 qui allait naitre
  3. http://archivesautonomies.org/spip.php?article1351
  4. L’occupation ainsi que l’assemblée générale qui précédait furent effectivement infiltrés pars les renseignements généraux. On conserve encore à ce jour leur rapport des événements.
  5. La faculté dresse en effet des listes noires d’agitateurs, les étudiants ayant un engagement militant (ou soupçonnés tels) sont ainsi blacklisté. Les listes noires circulent parmi les professeurs à qui l’on demande de refuser l’accès en cours à ces étudiants.
  6. Les interventions policière, comme celle du 21 mars 1967 (qui durera une semaine), ou les perquisitions des résidences, sont illégale en vertu du principe de franchise universitaire, datant du moyen-âge qui garantissait que la police n’entrerait pas sur le terrain des universités. La franchise universitaire, fût remportée en 1231, suite à la première grève étudiante de l’histoire ; la grève générale de l’université de Paris de 1929.
  7. L’Union des étudiants Communistes (UEC), et la Jeunesse Communiste (JC), sont respectivement la branche étudiant et la branche jeunesse du PCF.
  8. Le titre qui peut sembler moralisateur est trompeur.
  9. Il est intéressant de noter que l’ex-direction de l’UEC élue (dans les congrès de l’UEC) fût expulsée par le comité central du PCF non-élu (mais plutôt coopté).
  10. Pour Althusser le plus grand événement de l’Histoire était la rencontre de la théorie marxiste du socialisme scientifique d’une part avec les masses d’autre part. Mais cette union n’est pas garantie c’est pourquoi il faut lutter contre toute déformation (contre toute révision) de la théorie qui romprait l’union des masses et du marxisme.
  11. Le 20 septembre 1967
  12. Le 28 Juillet 1968
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