Est-ce la fin du monde ou la fin « d’un » monde ?

Depuis l’avènement de la pandémie de Covid-19, nous vivons un moment que l’on pourrait vraiment qualifier « d’historique ». L’expression ne me semble pas exagérée, car une crise de cette ampleur n’est comparable avec absolument rien de connu dans l’histoire récente. Des pandémies ont bien eu lieu dans les dernières années, comme la H1N1 ou le SRAS, mais l’ampleur de l’actuelle pandémie est sans précédent dans le « monde actuel ». Je précise « monde actuel », car des pandémies meurtrières ont été légion dans le passé.

De la grande peste athénienne de la guerre du Péloponnèse, à la grippe espagnole, en passant par la peste noire du XIVe siècle, les épidémies et les pandémies qui ont décimé d’énormes pans de population ne sont pas rares. Mais dans le monde actuel (en gros, la période qui va de la Deuxième Guerre mondiale à aujourd’hui) les pandémies meurtrières sont devenues des événements bien rares en raison de la constante augmentation de la salubrité. Ajoutons à cela le développement massif des services sociaux & des services de santé publics des décennies d’après-guerre et nous expliquons aisément la chute drastique de la mortalité dans le monde. Et ceci, même dans les pays les plus pauvres. Ce qui vient ironiquement poser le problème de la surpopulation mondiale.

Tout cela explique bien le sentiment de sécurité face à la mort qui caractérise si bien notre monde. C’est aussi ce qui explique le présent sentiment de panique face à un virus, certes assez dangereux, mais dont la mortalité n’est pas (encore) comparable avec celle de la grippe espagnole et des autres grandes pandémies des époques précédentes.

L’un des problèmes avec la pandémie de Covid-19 n’est pas tant la science médicale, mais plutôt le mode d’organisation de nos sociétés et l’insouciance et l’indiscipline des populations qui la constituent. Enfin, c’est surtout le cas en ce qui concerne les pays occidentaux, car la discipline des populations asiatiques mérite ici d’être soulignée. Ajoutons à cela une économie de l’interdépendance et un personnel politique calquant ses pratiques sur le management d’entreprises (autrement dit, plus préoccupées par les chiffres et le court terme que par l’organisation du bien commun et la prévision à long terme) et nous compensons amplement les avancés scientifiques par une gestion de la société tout à fait inadaptée aux pandémies.

Depuis des décennies, et à plus forte raison depuis la révolution néolibérale américano-britannique (Thatcher-Reagan), les services publics ont été soumis à des baisses de moyen constantes et à des privatisations, au nom des soi-disant vertus du marché. La pauvreté ou la richesse étant dogmatiquement perçue comme une conséquence des choix et des talents des gens, l’organisation rationnelle et éthique de la société s’est fait pour une grande part remplacer par le froid rapport commercial, ce qui a engendré une explosion des inégalités. Pourtant, l’époque moderne est en croissance économique constante et la quantité de richesse amplement suffisante pour assurer une vie décente pour tous. La contestation était d’ailleurs au rendez-vous et l’année 2019 fut riche en révoltes populaires. L’usure des idées néolibérales et la perte de légitimité de la caste dirigeante, sur fond de crise environnementale, devaient fatalement entrer en confrontation avec le monde de l’égoïsme et de la croyance en la croissance économique infinie.

Mais, coup de théâtre ! Voilà qu’une pandémie, issue d’un virus encore inconnu 6 mois auparavant, se présente en cette nouvelle décennie, mettant ainsi un coup d’arrêt radical à ce que les dirigeants espéraient être éternels ! Tant que toute la mécanique économique était au beau fixe, que la croissance était minimalement au rendez-vous et que la finance ne faisait pas trop de conneries, les dirigeants du monde pouvaient suivre la voie du profit. Après tout, le pouvoir était encore parfaitement capable de travestir les colères populaires en racisme et xénophobie ! Un peu de populisme par ci, un peu de division identitaire par-là ! Et le « bon peuple » pouvait (du moins ici) se battre autour de questions secondaires bien des années encore. Mais non ! Ce satané virus est venu enrayer la machine pour de bon.

Après avoir touché l’Asie en premier lieu, le virus s’est étendu un peu partout sur terre, en passant par les voies pavées par la mondialisation des échanges et du tourisme. La grande latence des symptômes additionnée au sentiment de supériorité des Occidentaux a permis de croire que le virus pourrait bien n’être qu’une défaillance issue du système chinois, sans poser plus de problèmes que le H1N1. De toute façon, nos dirigeants ne s’intéressent qu’aux « vraies affaires », c’est-à-dire aux chiffres et aux statistiques inscrites sur ses ordinateurs. Comme le maintien de la biodiversité, le réchauffement climatique, la hausse des inégalités et la fragilisation de l’économie, les questions d’ordre sanitaire devaient nécessairement passer au second plan. C’est donc avec un peu plus de 2 mois de retard que nos gouvernements réagissent enfin.

Ce qui aurait pu être géré graduellement et de manière coordonnée fut fait dans la plus pure improvisation. Ne parlons pas de coordination ! Même l’Union européenne fut incapable de la plus petite dose de solidarité, allant même jusqu’à se voler du matériel médical entre États membres ! Il en va de même pour la coordination des provinces canadiennes et états américains (voir parfois entre les autorités municipales et les étages supérieurs). Tout ce beau monde improvisa allègrement dans le chaos le plus complet. La mondialisation des échanges, prélude supposé à une gouvernance dite mondiale, tombe en un instant et sous nos yeux, aux poubelles de l’Histoire ! Ne laissant pas même le temps aux conspirationnistes de se trouver de nouvelles thèses impliquant George Soros!

En moins de deux semaines, l’économie mondiale s’est presque complètement arrêtée et soudainement les peuples, comme les États, redécouvrent les vertus des frontières et des services publics. Fallait le faire !

J’aime à dire et écrire cet adage fait maison : « la nécessité précède la volonté ». Celle-ci n’aura jamais été aussi vraie qu’aujourd’hui, car ce retournement de situation prend un peu tout le monde de court. Même les sociaux-démocrates authentiques et les socialistes restent encore un peu abasourdis de réaliser à quel point la situation actuelle leur donne raison. Des investissements sociaux et sanitaires massifs et sans précédent, au salaire de base, en passant par les nationalisations d’entreprises d’intérêts publics, tout est désormais potentiellement sur la table et ceci sans même avoir à passer par la case « lutte sociale ». Simplement, c’est la situation qui l’exige.

Les questions idéologiques sont bien sûr temporairement mises de côté, mais tout ce qui sera fait laissera des traces indélébiles sur la mémoire collective et ce n’est pas le choc de l’urgence sanitaire qui amoindrira cette mémoire marquée au fer rouge ! C’est tout l’inverse, car les publicitaires savent depuis longtemps que le stress et l’anxiété aiguisent la mémoire. C’est d’ailleurs pour cette raison que nos télés favorisent tant la violence et les sensations fortes aux heures de grande écoute !

Mais enfin, tout n’est évidemment pas si rose. Hormis les nombreux morts que cette pandémie engendrera, cet événement historique aura aussi de graves conséquences sur les libertés publiques, puisque celles-ci seront assurément blâmées lorsque le bilan sera à faire. Le néolibéralisme vit peut-être son crépuscule, mais gageons qu’il en va de même pour le pendant positif du libéralisme, c’est-à-dire l’individualisme.

En Chine, la pandémie est désormais derrière elle et le bilan est déjà en train de se faire, alors que nous commençons à peine à réaliser ce qui nous arrive vraiment. Les Chinois ont grandement souffert de la crise, mais leurs gestions autoritaires, couplées avec la discipline de son peuple, ont été en mesure de gérer la crise avec une grande efficacité. C’est maintenant eux qui aident les pays les plus touchés par la crise et si les États-Unis ne réussissent pas à faire de même, il est probable que la Chine sorte grande gagnante de cet épisode. Comme la suite de la Deuxième Guerre mondiale a initié l’hégémonie américaine, il est fort possible que la Chine devienne hégémonique à son tour dans le monde post-Covid-19. Ce qui implique fatalement une exportation de son modèle dans le monde.

On pourrait croire que les socialistes en soient ravis, mais c’est ne pas vraiment comprendre la réalité du modèle chinois, qui n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’espéraient les pères du marxisme. Cependant, ce changement de paradigme pourrait offrir des possibilités plus « libertaires », si nos propres forces ne baissent pas les bras. Après tout, comme le dit le dicton : à quelque chose malheur est bon ! Et comme nous avions raison, il serait bien que notre peuple le réalise lors du bilan prochain.

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Changer le monde : Le rôle du parti révolutionnaire

Action spontanée et parti révolutionnaire

Il y a plus de 150 ans, Karl Marx et Frederick Engels ont expliqué la nécessité de renverser le capitalisme et de construire une nouvelle société, le socialisme.

Mais comment le capitalisme doit-il être renversé et comment la transformation vers la socialisme peut-elle être faite ? Le débat autour de ces questions a suscité des réponses en tous genres au cours de ces 150 ans. Parmi toutes celles-ci, Lénine et ses camarades en Russie ont fourni la meilleure réponse au début du 20e siècle. Le parti bolchevik qu’ils ont construit a conduit les travailleurs·euses russes au renversement de l’Etat tsariste et à la construction d’un Etat ouvrier basé sur une économie planifiée.

Cependant, depuis lors – bien que le capitalisme a provoqué un niveau croissant de souffrance, de pauvreté et de dégradation écologique sur la planète et malgré des luttes gigantesques dans beaucoup de pays – un renversement du capitalisme conduisant à un Etat ouvrier démocratique ne s’est plus reproduit nulle part.

Léon Trotsky, un des dirigeants de la révolution russe de 1917, en a synthétisé la raison en 1938 lorsqu’il écrivit dans le Programme de Transition, écrit pour le congrès de fondation de la Quatrième Internationale : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ». Ces mots restent aussi vrais aujourd’hui qu’ils l’étaient alors. La discussion sur la nécessité d’un parti révolutionnaire et sur ses formes d’organisation est très importante aujourd’hui, tout particulièrement parce que beaucoup de jeunes se considèrent eux/elles-mêmes comme « anticapitalistes » et se montrent intéressé·e·s par les idées socialistes mais sont très méfiant·e·s envers les partis politiques. Cela n’a rien de surprenant, étant donné les méthodes bureaucratiques et antidémocratiques utilisées par les principaux partis politiques capitalistes et les attaques qu’ils mènent contre les conditions de vie de la population quand ils sont au pouvoir. Les jeunes peuvent aussi être méfiant·e·s face à l’idée même d’une organisation avec des organes de direction, que ce soit à cause de leur connaissance de l’existence passée des régimes staliniens bureaucratiques et oppressifs ou pour d’autres raisons comme de mauvaises expériences avec des dirigeant·e·s syndicaux·ales distant·e·s et enfermé·e·s dans leurs bureaux. En fonction de tout cela, les jeunes peuvent être poussé·e·s vers d’autres conceptions, comme les actions spontanées et « inorganisées » et les réseaux informels.

Cependant, bien qu’il y ait des moments où l’action spontanée peut amener une accélération dans les événements, il y a de grandes limites à ce genre d’action. Elle n’offre pas un lieu adéquat où débattre démocratiquement de ce qui doit être fait et de comment les choses peuvent évoluer par la suite. Elle peut laisser les gens impliqués dans l’action à la merci de la répression d’Etat par manque d’encadrement et de planification. Et surtout, elle ne constitue pas une forme d’action efficace. Il est vraisemblable que l’impact sera bien plus grand si un grand nombre de gens protestent d’une manière organisée et unie que lors d’actions menée de manière disparate dans laquelle chaque individu agit individuellement ou au sein de petits groupes.

Cette brochure traite du rôle et de la construction d’un parti révolutionnaire basé sur la forme organisationnelle développée par le Parti Bolchevik, à savoir le centralisme démocratique. Cela ne signifie pas que les méthodes d’organisation et le rôle d’un tel parti sont appropriés pour des partis ou des organisations plus larges du mouvement ouvrier.

La création d’un nouveau parti de masse des travailleurs·euses en Belgique serait aujourd’hui un grand pas en avant. Il pourrait aider à développer les luttes des travailleurs·euses et accélérer la réhabilitation des idées socialistes. Dans un tel parti, une forme d’organisation démocratique et fédérale – qui permettrait à un grand nombre de groupes de travailleurs·euses, d’organisations de gauche et d’individus de s’impliquer – serait initialement la mieux appropriée.

Cependant, le besoin urgent d’un nouveau parti de masse des travailleurs·euses n’est pas contradictoire avec le besoin de développer en même temps les forces du marxisme révolutionnaire en Belgique et internationalement. En fait, les partis révolutionnaires ont souvent travaillé par le passé en tant que tendances au sein de partis plus larges pendant des périodes plus ou moins longues et il est probable que ce sera à nouveau le cas lorsque de nouveaux partis de masse des travailleurs·euses se formeront à l’avenir.

Le rôle d’un parti révolutionnaire

Qu’existe ou non un parti révolutionnaire, quand les conditions de vie deviennent intolérables pour les travailleurs·euses et les pauvres, des luttes, et à un certain stade des mouvements révolutionnaires, se développent. Le résultat final, en l’absence d’un parti révolutionnaire, est clair, comme le montrent les exemples donnés plus loin: la révolution échouera ou ne posera pas les bases du socialisme. Un parti révolutionnaire est donc essentiel. Mais quel rôle doit jouer ce parti ? Un parti révolutionnaire ne crée pas les conditions qui conduisent les travailleurs·euses à entrer en lutte. Mais, quand ces conditions existent, la parti peut jouer un rôle clé en accélérant le développement de la conscience des travailleurs·euses et en fixant des objectifs pour leurs luttes. Ainsi que l’écrivit Trotsky dans son livre Histoire de la révolution russe : « Sans une organisation pour la guider, l ‘énergie des masses se dissiperait comme de la vapeur qui n’est pas emprisonnée dans une boîte à piston. Mais néanmoins, ce qui fait bouger les choses, ce n’est ni le piston ni la boîte mais la vapeur ».

Tout d’abord, un parti révolutionnaire doit se baser sur une analyse marxiste des luttes de travailleurs·euses du passé et des leçons à en tirer. En particulier, les écrits de Marx lui-même, d’Engels, de Lénine et de Trotsky apportent une aide vitale dans l’étude des événements du passé et pour l’utilisation de l’outil qu’est l’approche marxiste. Dans la société capitaliste, on nous enseigne à l’école l’histoire vue du point de vue et selon les intérêts de la classe dirigeante, la bourgeoisie. Les historien·ne·s universitaires qui écrivent les textes des manuels scolaires prétendent être objectifs·ives et s’en tenir aux faits alors que, dans la plupart des cas, ils/elles interprètent les événements historiques et les luttes du point de vue du capitalisme. Un parti révolutionnaire doit donc mener à bien un type de formation entièrement différent : la vision des événements historiques du point de vue de la classe des travailleurs·euses et du marxisme.

Deuxièmement, les membres d’un parti révolutionnaire doivent prendre part eux/elles-mêmes aux activités quotidiennes et aux luttes des travailleurs·euses et des jeunes autour d’eux/elles, de manière à pouvoir apprendre d’expériences de première main, gagner le respect de ceux et celles qui sont impliqué·e·s à leurs côtés dans l’action et évaluer la conscience générale à chaque moment. Le parti est alors en position pour déterminer quelles tâches sont nécessaires pour faire avancer la lutte.

La classe des travailleurs·euses (comme d’ailleurs les classes moyennes) ne forme une couche uniforme dans aucun pays. Il y a toujours des différences dans les circonstances matérielles, la compréhension politique et les perspectives. Les gens ne tirent pas toujours les mêmes conclusions au même moment. Un parti révolutionnaire peut évaluer les niveaux de la conscience des diverses couches et mettre en avant un programme qui joue un rôle unificateur – en liant les luttes entre elles autant que possible, en élargissant le soutien envers elles et en élevant la conscience quant aux pas suivants à faire. Par ailleurs, le parti doit analyser la nature de la classe capitaliste, qui n’est pas non plus une couche uniforme, qui est marquée elle aussi par ses contradictions et ses faiblesses en tant que classe et qui peut être divisée et battue.

Dans ce processus, le parti utilise sa connaissance collective qu’il a acquise tant des leçons du passé que des tâches qui seraient nécessaires à accomplir. Mais il doit soigneusement mettre en application cette connaissance en tenant compte du niveau et des stades de développement de la conscience des travailleurs·euses ainsi que de leurs traditions.

Pourquoi un parti est-il tellement important ?

Il suffit de tirer les leçons des révolutions qui ont échoué pour comprendre pourquoi un parti révolutionnaire est vital.

Allemagne

Après la révolution russe, les travailleurs·euses allemand·e·s essayèrent de renverser le capitalisme en Allemagne en 1918. Cependant, les dirigeant·e·s du Parti Social-Démocrate (SPD) défendaient une perspective réformiste – ils/elles pensaient que le capitalisme ne pouvait être changé que graduellement – et cela conduisit à la défaite de la révolution et à l’assassinat des grand·e·s dirigeant·e·s révolutionnaires Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

En 1923, l’effondrement économique du pays et l’occupation de la Ruhr par la France créa une crise majeure et offrit aux travailleurs·euses une occasion d’en finir avec le capitalisme. Cette fois, le Parti Communiste, créé en 1918, avait un important soutien parmi les travailleurs·euses mais les dirigeant·e·s du PC échouèrent à préparer ceux/celles-ci adéquatement à la tâche de changer la société et à leur donner une direction claire au moment où la situation était la plus propice.

Moins d’une décennie après, dans le contexte de la récession mondiale entre 1929 et 1933, la situation devint à nouveau critique. La classe moyenne avait été ruinée par la récession et le niveau de vie des travailleurs·euses avait chuté. Craignant une nouvelle révolution, la classe dirigeante remplit les caisses du Parti Nazi. Quand les nazis reçurent six millions de votes à l’élection de 1930, Trotsky et ses partisan·e·s, récemment exclu·e·s de l’Internationale Communiste, appelèrent les travailleurs·euses organisé·e·s dans le PC allemand à entrer dans un « front unique » avec ceux du Parti Social-Démocrate pour défaire les fascistes. Mais la dégénérescence de l’Internationale Communiste était telle que leurs dirigeant·e·s décrivirent les sociaux-démocrates comme des « sociaux-fascistes » et refusèrent tout front unique. L’Internationale Communiste soutint même que le PC devait s’unir avec les nazis contre les sociaux-démocrates !

Les dirigeant·e·s du PC allemand adoptèrent la position fatale selon laquelle Hitler ne serait pas pire que les gouvernements précédents et que, de toute façon, l’arrivée de Hitler au pouvoir ne ferait qu’inciter les travailleurs·euses à balayer les fascistes.

Les dirigeant·e·s sociaux-démocrates n’offrirent pas non plus une direction claire. Tandis que les travailleurs·euses commençaient instinctivement à former des groupes de défense dans les entreprises et parmi les sans-emploi, les dirigeant·e·s sociaux-démocrates refusèrent de reconnaître que les fascistes étaient un véritable danger. Par exemple, l’un d’eux, Sohiffrin affirma à un moment : « Le fascisme est définitivement mort ; il ne se relèvera plus jamais ». Les dirigeant·e·s du SPD appelèrent au calme et à la retenue.

Les terribles échecs des dirigeant·e·s ouvriers·ères menèrent à la victoire de Hitler en 1933 et à l’écrasement d’un puissant mouvement ouvrier avec une tradition marxiste remontant à 75 ans.

Espagne

En Espagne, entre 1931 et 1937, les ouvriers·ères et les paysan·ne·s essayèrent à plusieurs reprises de renverser le capitalisme et le féodalisme, réussissant à un moment à prendre le contrôle des deux-tiers du pays. Ils/elles étaient organisé·e·s en quatre blocs : les anarchistes, le Parti Socialiste, le Parti Communiste et un parti d’extrême-gauche plus petit, le POUM.

Cependant, malgré les aspirations révolutionnaires de leurs membres, les dirigeant·e·s de ces partis échouèrent à prendre les mesures pour consolider les gains réalisés par les travailleurs·euses et les paysan·ne·s. Ils/Elles n’expliquèrent pas qu’il était nécessaire d’en finir avec le vieil appareil d’Etat et quelles seraient les différentes mesures à prendre pour avancer vers le socialisme. Au contraire, ils/elles finirent tou·te·s par s’aligner sur les dirigeant·e·s communistes stalinien·ne·s qui défendaient l’idée d’une stratégie en deux étapes. Celle-ci affirmait qu’il fallait d’abord passer par une période de développement d’une démocratie capitaliste en Espagne, nécessaire avant de pouvoir mettre en avant la perspective d’une lutte pour le socialisme. Pour les stalinien·ne·s, la tâche n’était donc pas d’amener la classe des travailleurs·euses à prendre le pouvoir, mais au contraire de rendre le pouvoir aux capitalistes.

Cette politique, désorientant les travailleurs·euses et décourageant leur enthousiasme révolutionnaire – ouvrit tragiquement la voie au général fasciste Franco, dont la victoire au terme de la guerre civile se traduisit par la mort de dizaines de milliers de syndicalistes et de militant·e·s ouvriers·ères et par l’instauration d’une dictature fasciste brutale qui dura quarante ans.

Chili

La coalition de l’Unité Populaire qui arriva au pouvoir au Chili en 1970 était soutenue par un mouvement ouvrier puissant et reposait sur une alliance entre le Parti Socialiste et le Parti Communiste. Soumis à de fortes pressions venant de la population qui voulait des améliorations de ses conditions de vie, le gouvernement dût aller au-delà de ce que ses dirigeant·e·s avaient prévu. Des industries-clé comme les mines de cuivre furent nationalisées, un gel des prix et des loyers introduit, une réforme agraire partielle mise en œuvre et du lait distribué gratuitement aux enfants dans les écoles. Face à ces mesures et au danger d’explosion révolutionnaire, la classe capitaliste devint enragée et une partie se mit à préparer un coup d’Etat pour écraser le gouvernement d’Unité Populaire.

La situation devint très favorable au renversement du capitalisme. La bourgeoisie était démoralisée et divisée quant au chemin à suivre, des parties de la classe moyenne soutenait le gouvernement d’Unité Populaire et le mouvement ouvrier se renforçait. Un parti révolutionnaire aurait soutenu la revendication des travailleurs·euses qui réclamaient des armes pour défaire les forces contre-révolutionnaires qui se préparaient. Il aurait aussi soutenu l’organisation de Conseils de travailleurs·euses, de paysan·ne·s, de soldat·e·s, de petit·e·s indépendant·e·s,… destiné·e·s à devenir les réel·le·s centres de pouvoir.

Au contraire, les dirigeant·e·s des partis socialistes et communistes de l’Unité Populaires retinrent les masses. Ces « dirigeant·e·s » insistèrent sur la nécessité de rester dans le cadre de la légalité capitaliste et de laisser les leviers de pouvoir aux mains de la bourgeoisie. Ils/Elles laissèrent intacts l’armée, les juges, la police, la presse,… Le résultat final fut la victoire d’un dictateur brutal et l’assassinat de milliers de militant·e·s ouvriers·ères, syndicaux·ales, socialistes et communistes.

Etats ouvriers déformés

Malheureusement, on peut donner beaucoup d’autres exemples de révolutions qui ont échoué avec des conséquences tragiques : la révolution hongroise en 1919, les occupations d’usines par les travailleurs·euses italien·ne·s en 1920, la révolution chinoise en 1925-27, le Portugal en 1974-75 et encore bien d’autres.

Au cours de la révolution portugaise, 70% de l’industrie, des banques et du secteur financier se trouvèrent dans les mains de l’Etat. Le grand quotidien conservateur britannique The Times annonça qu’au Portugal le capitalisme était mort. Mais les dirigeant·e·s socialistes et communistes jouèrent ici aussi un rôle contre-révolutionnaire par leur refus de mener la révolution à son terme, permettant à la bourgeoisie de restaurer son pouvoir et de restait intact.

Il y a eu aussi des révolutions issues de guerres paysannes ou luttes de guérilla qui ont réussi à renverser le capitalisme et qui ont fini par introduire des économies planifiées, comme en Chine à partir de 1949 et à Cuba à partir de 1959. Mais les partis révolutionnaires qui ont dirigé ces mouvements ne se fixaient pas le but de construire le socialisme et, comme ils se basaient davantage sur la paysannerie que sur la classe des travailleurs·euses, ils furent incapables de faire naître des sociétés socialistes démocratiques (voir plus bas Le rôle de la classe des travailleurs·euses) Les marxistes décrivent les régimes qui en résultent comme des « Etats ouvriers déformés » parce que, bien qu’ils aient été capables d’augmenter spectaculairement le niveau de vie de la masse du peuple pendant une période sur base d’une économie planifiée, ce sont des régimes fortement répressifs qui ne reposent pas sur un pouvoir exercé démocratiquement par les travailleurs·euses.

Le parti Bolchevik

Le contraste entre les événements de Russie en 1917 et les exemples ci-dessus est frappant. Quinze ans auparavant, Lénine était arrivé à la conclusion que, pour que les travailleurs·euses russes puisse renverser l’Etat dictatorial tsariste, une force disciplinée et organisée serait nécessaire. Dès lors, il fut le fer de lance de la construction du parti bolchevik1, un nouveau type de parti de parti qui donnait à ses membres une formation solide basée sur l’étude des expériences et des luttes antérieures, qui prenait ses décisions au terme de discussions démocratiques et de débats à tous les niveaux du parti et qui agissait de manière unie quand il menait des campagnes et des actions.

Après avoir réussi à gagner le soutien de la couche la plus avancée de la classe ouvrière, les Bolcheviks furent ensuite capables de conduire les travailleurs·euses au cours de la révolution d’Octobre. L’appareil d’Etat tsariste fut complètement démantelé et remplacé par un Etat ouvrier démocratique basé sur une économie planifiée. Cet Etat dégénéra politiquement sous la direction de Staline à cause de l’isolation du pays (suite à l’échec des révolutions en Allemagne, en Autriche et en Hongrie), à la misère accentuée par la guerre civile et aux problèmes dus au sous-développement économique du pays. Cependant, cette dégénérescence ne peut nier ni le fait que les Bolcheviks ont mené une révolution victorieuse, un événement titanesque dans l’Histoire humaine qui a transformé les vies de centaines de millions de gens, ni les leçons que nous pouvons tirer de leur expérience.

Le rôle de la classe des travailleurs·euses

L’analyse des luttes du passé et des révolutions montre que seule la classe des travailleurs·euses peut jouer un rôle dirigeant parmi les masses opprimées dans une révolution qui peut à la fois renverser le capitalisme et ouvrir la voie au socialisme.

Ceci est dû au rôle des travailleurs·euses dans la production capitaliste : ne possédant aucun des biens indispensables à la possibilité moderne sur grande échelle (machines ou usines), ils sont obligés de vendre leur force de travail pour survivre et subissent une exploitation (voir brochure n°3 sur l’économie capitaliste), ce qui leur crée des problèmes mais aussi et des intérêts similaires. Les travailleurs·euses, dans les divers services ou industries, font souvent face à des conditions de travail et des niveaux de salaire similaires et à la même insécurité de l’emploi.

La classe moyenne – la « petite-bourgeoisie » – est constituée des couches intermédiaires de la société qui ne sont pas des salarié·e·s (les commerçant·e·s, les artisan·e·s, les petit·e·s agriculteurs·trices, les professions libérales comme les médecins, les avocat·e·s,…) ainsi que par certaines couches privilégiées de salarié·e·s qui participent à l’organisation de l’exploitation des autres travailleurs·euses (comme la majorité des cadres).

Quand les contradictions et les crises économiques du capitalisme s’approfondissent, de plus en plus de membres des couches moyennes de la société se voient imposer des conditions de travail et de vie de plus en plus proches de celles des travailleurs·euses et sont amené·e·s à partager leurs problèmes et leurs aspirations. Cependant les couches moyennes – vu leur diversité et, dans les zones rurales, vu leurs conditions de vie éclatées et isolées – n’ont jamais été capables de jouer un rôle indépendant en tant que classe. Une partie est amenée à soutenir la bourgeoisie et le maintien du capitalisme mais la majorité peut être gagnée à soutenir un mouvement révolutionnaire dirigé par la classe des travailleurs·euses et elle peut même y jouer un rôle très important si le mouvement des travailleurs·euses adopte un programme qui fait appel à elle.

Ainsi un parti révolutionnaire doit se baser essentiellement sur la classe des travailleurs·euses – le « prolétariat » – à cause du rôle dirigeant que celle-ci peut jouer. Et, à son tour, pour jouer ce rôle indispensable, la classe des travailleurs·euses a besoin d’un parti révolutionnaire.

Bien que cette classe soit moins hétérogène que la classe moyenne, elle se répartit néanmoins en diverses couches : jeunes et plus âgé·e·s, hommes et femmes, qualifié·e·s et non qualifié·e·s, actifs·ives et chômeurs·euses, secteur privé et secteur public, grandes entreprises à forte tradition syndicale et petites boîtes sans syndicat,… et parfois d’autres encore en fonction de l’origine ethnique ou de l’appartenance religieuse. La classe dirigeante essaie d’exploiter ces divisions, par exemple en encourageant les divisions raciales ou en jouant sur différenciant au maximum et les calculs et les niveaux en matière de salaire.

Les travailleurs·euses ont besoin de s’unir de manière organisée, de manière à surmonter ces divisions autant que cela est possible dans le cadre du système actuel et à s’unir dans les luttes qui leur permettent de développer leurs intérêts de classe. Un premier niveau d’organisation des travailleurs·euses est bien sûr le syndicat mais son horizon est limité par son objectif même (défendre les intérêts des travailleurs·euses dans le cadre du capitalisme) et surtout par la domination d’une bureaucratie réformiste. C’est à l’intérieur d’un parti révolutionnaire que le niveau d’unité maximum peut être atteint, autour d’un programme défendant le plus scientifiquement possible les intérêts des travailleurs·euses et des opprimé·e·s. Comme le disait Trotsky dans son article « What Next ? » : « Le prolétariat n’acquiert un rôle indépendant qu’au moment où, de classe sociale en soi, il devient une classe politique pour soi. Cela ne peut se faire autrement qu’au moyen d’un parti. Le parti est cet organe historique par lequel la classe devient consciente d’elle-même ».

Le programme du parti

« Les intérêts de la classe ne peuvent être formulés autrement que sous la forme d’un programme ; le programme ne peut être défendu autrement qu’en créant le parti » (Trotsky, What Next ?)

Pour être pleinement préparé pour faire face aux événements à venir, un parti révolutionnaire a besoin d’avoir le programme du marxisme révolutionnaire, qui est un ensemble d’idées basé sur les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste, les documents de fondation de la Quatrième Internationale et l’expérience accumulée du mouvement trotskiste depuis lors (et particulièrement celle de notre Comité pour une Internationale Ouvrière).

Tout en étant basé sur des idées et des perspectives, le programme doit aussi inclure des revendications. Celles-ci sont développées à chaque étape de la lutte des classes. Elles ne doivent pas simplement faire écho à l’humeur des travailleurs·euses et à leurs revendications à un moment donné mais, tout en prenant celles-ci en compte, elles doivent inclure des revendications qui vont un pas plus loin, de manière à augmenter la conscience tant des tâches immédiates indispensables que de la nécessité du socialisme. Les divers aspects du programme doivent être régulièrement révisés et remis à jour, afin de rester en phase avec le développement des événements, et testés dans la pratique. James Cannon, un des fondateurs du mouvement trotskiste américain aux USA dans les années ’30, écrivit ainsi dans son article « Le Parti Révolutionnaire » que le programme devait être soumis continuellement aux travailleurs·euses pour « prise en considération, adoption, action et vérification ».

Certains partis croient qu’il suffit de se proclamer en faveur de la révolution pour être un parti révolutionnaire. La majorité de ces partis ont historiquement été des partis « centristes », c’est-à-dire des partis dans lesquels les dirigeant·e·s font souvent des discours aux accents révolutionnaires mais en reviennent à une position réformiste, lorsqu’ils sont confrontés à des moments et des choix décisifs dans la lutte, sans réussir à faire avancer celle-ci. Ces partis oscillent entre réformisme et révolution, notamment parce qu’ils ne se basent pas sur un programme pleinement marxiste révolutionnaire.

Comment construire un tel parti ?

La construction d’un parti révolutionnaire n’a rien d’automatique : ce parti doit être consciemment et consciencieusement construit par ses membres. Cette construction commence généralement par de petits groupes. Or, une petite force ne peut pas gagner facilement une influence large : l’essentiel du travail doit donc être orienté vers la propagande socialiste et la discussion des idées avec des personnes rencontrées pendant les activités politiques aussi bien que dans la vie quotidienne. Le travail d’un parti plus grand sera différent, parce qu’il est vraisemblable que celui-ci jouera un rôle clé dans certains événements et donc qu’il aura des responsabilités de direction autant que d’agitation et de propagande.

Comment un petit parti peut-il grandir pour devenir un grand parti ? Cela dépend à la fois de l’adoption par le parti d’une approche et d’une orientation marxistes correctes et de l’ampleur des événements et des soubresauts dans la société. Comme l’écrivit Trotsky, « Pendant une révolution, c’est-à-dire quand les événements se produisent rapidement, un parti encore faible peut se transformer rapidement en un parti puissant pour autant qu’il comprenne lucidement le cours de la révolution et qu’il possède des cadres loyaux qui ne se laissent pas intoxiqués par des grandes phrases et qui ne soient pas terrorisés par les persécutions. Mais un tel parti doit être disponible avant la révolution vu que le processus de formation de cadres requiert une période de temps considérable et que la révolution n’accorde pas ce temps » (Classe, parti et direction).

Tout en grandissant à travers le recrutement direct d’individus et de groupes, les partis révolutionnaires peuvent à certains moments se construire au travers de fusions avec d’autres organisations. Cependant la réussite dune fusion dépend avant tout de la possibilité d’atteindre un accord principiel préalable sur les questions-clés actuelles des perspectives, du programme, de l’orientation et de la stratégie.

Quelle que soit la taille du parti, un travail soutenu et un investissement sérieux de ses membres est indispensable. Comme le disait une fois de plus Trotsky « Vous pouvez avoir à la fois des révolutionnaires sages ou ignorants, intelligents ou médiocres. Mais vous ne pouvez pas avoir des révolutionnaires qui manquent de la volonté de bousculer les obstacles, qui manquent de dévouement et d’esprit de sacrifice » (Comment se forment les révolutionnaires, 1929).

Quel type de parti ?

En Russie, les Bolcheviks, sous l’impulsion de Lénine, ont choisi le centralisme démocratique comme forme d’organisation.

Ce terme a pris aujourd’hui une connotation très négative parce que, sous Staline, le centralisme démocratique dans le Parti Communiste d’Union Soviétique a été vidé de son contenu pour mieux satisfaire les intérêts de la couche grandissante de bureaucrates. Les partis communistes staliniens sont devenus des appareils antidémocratiques, bureaucratiques, autoritaires et répressifs.

Pourtant, le centralisme démocratique est la forme d’organisation la plus démocratique qui ait jamais existé. Elle permet au parti de se développer sainement au rythme des discussions et des débats mais aussi, quand arrive le temps de l’action, d’agir d’une manière unifiée et organisée. De ce fait, cette méthode de fonctionnement est aussi la plus efficace.

Le centralisme démocratique implique d’abord que toutes les questions concernant le parti soient discutées aussi profondément que les membres le jugent nécessaire, et ce à tous les niveaux du parti. Cela ne signifie pas que le parti devient une boutique à parlottes avec des débats sans fin. Les discussions doivent être menées en ayant en tête les objectifs du parti, particulièrement en matière de formation politique et avec la nécessité d’arriver à des décisions claires sur le programme et les tâches du parti.

Chaque membre doit avoir le droit d’exprimer ses vues dans les réunions de sa section locale. Il est important que les membres essaient continuellement de développer leur formation et leurs capacités propres, de manière à pouvoir arriver à prendre collectivement les bonnes décisions. Les décisions concernant les idées et les perspectives essentielles du parti, ainsi que toutes les questions-clés en matière d’organisation, doivent être prises lors de congrès (le plus souvent annuels) de délégué·e·s élu·e·s dans les sections par les membres du parti.

Le centralisme – qui constitue le deuxième aspect de la formule – signifie essentiellement qu’une fois que les membres du parti ont pris une décision à la majorité, à quelque niveau que ce soit, ils doivent agir ensemble pour appliquer cette décision. S’il y a cinq, vingt ou beaucoup plus de membres d’un parti révolutionnaire dans une ville, est-il plus efficace qu’ils interviennent dans les événements locaux comme autant d’individus ou comme une équipe soudée ? Cette dernière réponse est clairement la meilleure. Et, à l’échelle nationale, où les travailleurs·euses sont confrontés à un Etat capitaliste centralisé disposant d’une longue expérience de confrontation aux défis venus d’en bas, leur unité dans l’action à travers la participation à un parti révolutionnaire est vitale.

Chaque membre doit avoir le droit de s’opposer à une idée ou à la manière de mener une action, mais une fois qu’une décision a été prise par une vote majoritaire, chaque membre doit agir à l’extérieur du parti en se conformant à cette décision. Ceci ne supprime leur droit de continuer à défendre leur point de vue dans les réunions du parti et de chercher à changer une décision, en organisant une tendance ou une fraction s’ils ou si elles le jugent nécessaires.

A certaines étapes, un parti devra placer plus l’accent sur la nécessité de discussion et de débat, tandis qu’à d’autres moments, la priorité ira davantage à l’action, en fonction de la situation concrète. Le centralisme démocratique n’est pas une formule rigide. De la même manière qu’elle doit être appliquée avec flexibilité en fonction des étapes de développement du parti, elle trouvera aussi inévitablement une expression différente dans des pays différents, en fonction de facteurs comme la taille, l’expérience et le travail mené à ce moment par le parti, l’autorité de ses dirigeant·e·s, la situation politique et les traditions des travailleurs·euses.

Des questions et des discussions surgissent parfois sur la manière dont les membres doivent se comporter entre eux/elles. Quelles doivent être les normes de comportement des membres (par exemple, face au racisme, au sexisme,…) ? Comment les ressources du parti peuvent-elles être accrues (montant des cotisations, actions destinées à faire rentrer de l’argent dans les caisses,…) et doivent-elles être réparties pour favoriser la participer de membres ayant des revenus limités ou des besoins spéciaux ? Sur ces questions, il faut reconnaître que le parti, qui travaille avec toutes les limitations imposées à ses membres par le système capitaliste, ne peut être un modèle pour la future société socialiste. C’est aux membres de décider de la répartition des ressources et des limites à poser face à des comportements critiquables, tout en comprenant qu’il n’est pas possible de construire un parti avec des membres qui ne soient affectés en rien par les problèmes de la société actuelle.

La direction du parti

Dans son article « Classe, parti et direction », Trotsky expliqua la relation nécessaire entre les trois niveaux évoqués dans le titre de l’article : la classe des travailleurs·euses dirige le mouvement populaire, tout en étant dirigée par le parti, qui est à son tour dirigé par sa direction. Il ajouta que les membres et la direction du parti devaient être testé·e·s et sélectionné·e·s tout au long du développement des débats et des événements, de manière à perfectionner le meilleur outil possible afin de permettre à la classe des travailleurs·euses de transformer la société.

Un parti révolutionnaire a besoin, à chaque niveau de sa structure, de dirigeant·e·s capables de donner une impulsion et une direction politique et organisationnelle au travail du parti. Les membres de base qui sont immergé·e·s dans le travail politique dans leur secteur ou leur ville n’ont pas nécessairement l’information suffisante ou le temps pour acquérir une vue d’ensemble et se faire un avis personnel sur la situation régionale, nationale et internationale. Ils/Elles élisent ceux/celles qu’ils/elles voient comme les plus capables de donner une direction correcte en fonction d’une analyse plus complète et d’une expérience plus grande que celle dont ils/elles disposent eux/elles-mêmes. Les membres de base doivent toujours évaluer la qualité de la direction fournie par ceux/celles qu’ils/elles ont élu·e·s, de manière à ce que des changements puissent être faits si nécessaire. Tou·te·s les dirigeant·e·s élu·e·s doivent répondre de leur travail et de leurs décisions et sont révocables à tout moment.

La qualité de la direction d’un parti révolutionnaire dépend de l’existence d’une base politiquement formée et dotée d’un esprit critique car celle-ci est la mieux à même de choisir les meilleur·e·s candidat·e·s pour les positions de direction et de les remplacer si nécessaire. Même les plus grand·e·s dirigeant·e·s ont besoin du contrôle de ceux/celles qui sont à la base de leur parti. Sans ce contrôle, les comités ou les individus exerçant les tâches de direction peuvent en fin de compte succomber à des pressions réformistes ou ultra-gauche et entraîner tout le parti dans une mauvaise voie.

Cependant, si les membres doivent être critiques, Trotsky souleva un point important : « La maturité de chaque membre du parti s’exprime particulièrement dans le fait qu’il n’exige pas du régime interne du parti plus que ce que celui-ci peut donner (…) Il est bien sûr nécessaire de lutter contre chaque erreur individuelle de la direction, contre chaque injustice, etc. Mais il est nécessaire d’évaluer ces « injustices » et ces « erreurs » non en elles-mêmes mais en relation avec le développement général du parti à la fois au niveau national et international. Un jugement correct et un sens des proportions est une chose extrêmement importante en politique. »

Les dirigeant·e·s ne doivent avoir aucun privilège financier au-delà des dépenses qui leur sont nécessaires. Les dirigeant·e·s, tout comme les représentant·e·s publics·ques du parti, ne doivent pas recevoir plus que le salaire moyen d’un·e travailleur·euse qualifié·e. Les dirigeant·e·s du parti doivent donner l’exemple à tou·te·s les membres à travers leur volonté personnelle de faire des sacrifices en temps et en argent et par le fait qu’ils/elles ne demandent pas aux membres de faire des sacrifices plus grands que ceux qu’ils/elles sont préparé·e·s à faire eux/elles-mêmes.

Entre les réunions des organes du parti à chaque niveau, des organes de direction doivent prendre les décisions nécessaires à la progression du parti. Cela signifie que les membres doivent avoir confiance dans la capacité de leurs dirigeant·e·s d’aboutir à des décisions correctes. Cette confiance ne peut s’établir qu’à travers la mise à l’épreuve des dirigeant·e·s au cours des événements et des débats. Il est aussi important d’avoir un certain renouvellement dans la composition des organes de direction de manière à ce qu’ils ne perdent pas leur entrain et ne s’enfoncent pas dans des habitudes routinières.

Quelques-unes des normes établies pour préserver la démocratie dans un parti révolutionnaire sont aussi applicables aux dirigeant·e·s élu·e·s dans une société socialiste après une révolution victorieuse. Avant la Révolution russe, Lénine a indiqué quelques conditions qui peuvent aider à prévenir le développement de la bureaucratie après la révolution : des élections libres et démocratiques, l’obligation pour tou·te·s les dirigeant·e·s de rendre des comptes à ceux/celles qui les ont élus, la possibilité de révoquer les dirigeant·e·s à tout moment, l’interdiction pour les dirigeant·e·s de toucher plus que le salaire moyen d’un·e travailleur·euse ordinaire et la rotation régulière des personnes chargées des tâches administratives.

L’internationalisme avant et après la révolution

Bien que le capitalisme soit basé sur des Etats-nations, les économies capitalistes sont interconnectées à travers le monde entier. Aucun Etat socialiste ne pourrait survivre pendant une longue période ni commencer à résoudre les problèmes de la planète s’il restait isolé. C’est pourquoi le socialisme ne peut être réalisé qu’à l’échelle internationale. C’est pourquoi aussi un parti révolutionnaire est nécessaire à cette même échelle internationale. Il est important, et même vital, pour des partis révolutionnaires qui agissent dans divers pays du monde de participer ensemble à une internationale révolutionnaire. Cette participation leur permet de réaliser une analyse plus complète des événements mondiaux à travers la discussion avec les autres partis et de partager les leçons des expériences de construction du parti, ce qui peut permettre à chaque parti d’éviter des erreurs potentiellement fatales.

Le rôle d’une internationale révolutionnaire sera aussi très important après une révolution victorieuse, tant pour appeler les travailleurs·euses partout dans le monde à soutenir la révolution et à refuser d’être utilisés contre elle dans des aventures militaires lancées par leur propre classe capitaliste, que pour aider la révolution à s’étendre le plus vite possible à d’autres pays. De même, le rôle d’un parti révolutionnaire ne se termine pas avec la victoire de la révolution dans son pays. Le parti sera indispensable pour armer tou·te·s les travailleur·euses de son expérience et de ses connaissances afin de leur permettre de défaire toutes les tentatives contre-révolutionnaires de la petite minorité de la société qui constituait auparavant la classe dominante.

Le parti contribuera aussi à aider la nouvelle société socialiste à se développer sur une base saine, avec un pouvoir pleinement démocratique des travailleurs·euses et une organisation de la production et des services basée sur une économie planifiée démocratiquement. De la même manière qu’une sage-femme garde un œil sur la santé du bébé nouveau-né une fois qu’elle a assuré l’accouchement, un parti révolutionnaire aidera à construire et à diriger la nouvelle société venue au monde suite à une révolution victorieuse. Bien que les problèmes créés par des siècles de capitalisme ne seront pas effacés en une nuit, il sera possible de créer rapidement une société dans laquelle les conditions de vie de chaque personne pourront être élevées jusqu’à un niveau décent et même au-delà, dans laquelle l’environnement pourra être sauvegardé et les dégâts antérieurs réparés et dans laquelle les talents de chaque personne pourront être utilisés pour porter le développement de la société jusqu’à un niveau encore jamais atteint.

Judy Beishon

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NOTE:

(1) Bolchevik, qui signifie « majoritaire » en russe, est le nom que prit la fraction de Lénine au sein du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie à l’issue du congrès de 1902 et qu’elle conserva après qu’elle soit devenue dans les faits un parti indépendant dès 1912. Le Parti Bolchevik devint le Parti Communiste en 1918.

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Plus que des Rois et des Reines… La vision marxiste de l’Histoire

Pourquoi étudier l’Histoire ?

Le capitalisme, le système sous lequel nous vivons aujourd’hui, est inégal et antidémocratique. Pourquoi ? Parce que le capitalisme est une société de classes basée sur l’exploitation de la classe des travailleurs·euses (la majorité de la population) par la classe des capitalistes (une petite minorité de la population) qui possède et contrôle les industries et les institutions financières et qui domine les gouvernements et les institutions politiques.

On nous fait croire que le capitalisme est la meilleure manière d’organiser la société, que le socialisme est impossible. On nous fait croire que l’Histoire est faite par des personnalités remarquables comme les rois, les reines et les politicien·ne·s, et que les travailleurs·euses n’ont pas le pouvoir de changer la société.

Certains veulent même nous faire croire qu’il n’existe aucun moyen de comprendre comment se développe la société : les adeptes du post-modernisme, une théorie qui a gagné en popularité dans les années ‘90, croient qu’il n’y a pas de lois générales qui gouvernent le développement de la société.

Rien de tout cela n’est vrai. La théorie du matérialisme historique, développée par Marx et Engels, apporte un cadre d’analyse de la société humaine et des lois de son développement. Cette théorie explique que les sociétés de classes n’ont pas toujours existé, que les premières sociétés humaines n’étaient pas divisées en classes et qu’elles étaient basées sur la coopération et non sur l’exploitation.

Ce texte a pour but de montrer comment les dirigeant·e·s d’aujourd’hui essayent de faire accepter à la population l’idée qu’il n’y a aucune alternative au capitalisme, mais aussi comment la réalité de la vie force la population à chercher une alternative et à expliquer les batailles d’idée que cela engendre. Plus important encore, elle explique les raisons pour lesquelles nous, la classe des travailleurs·euses, avons le pouvoir de renverser le système capitaliste, tou·te·s ensemble, et de créer une société qui abolisse l’exploitation de classe, une société qui combine la démocratie, l’égalité et la liberté existant dans les premières sociétés avec les avantages des développements économiques, scientifiques et technologiques modernes : une société socialiste.

1. La société humaine est basée sur des forces matérielles

Matérialisme contre idéalisme

Marx et Engels ont élaboré leur étude de la manière dont se développe la société humaine à travers une lutte acharnée contre les philosophes « idéalistes ».

Beaucoup de gens pensent que le socialisme est « idéaliste », que c’est une bonne idée mais que c’est irréalisable (ce que Marx et Engels appelait l’« utopisme »). Au contraire, les idées du socialisme et du marxisme sont réalistes et très praticables car elles sont basées sur l’analyse du monde réel et de son fonctionnement.

Contrairement à la manière dont la plupart des gens comprennent ce mot aujourd’hui, l’« idéalisme » désignait à l’origine un courant de la pensée philosophique. Les idéalistes pensaient que les idées viennent en premier et que la réalité matérielle arrive à l’existence en résultat de ces idées. Un·e idéaliste (en philosophie) dirait que les changements dans la réalité matérielle sont provoqués par les idées et non par des forces matérielles et que les idées ont une existence indépendante – et même sans relation – avec la réalité matérielle.

Tout en reconnaissant que les idées jouent un rôle important dans le changement social, les marxistes sont matérialistes (ici aussi dans le sens philosophique du terme). Pour un·e matérialiste, la société humaine et l’histoire est modelée par des forces économiques et sociales matérielles – des choses et des processus bien réels – et les idées sont le reflet de cette réalité matérielle dans la conscience humaine.

Les marxistes pensent que la société humaine est basée sur des forces matérielles. En d’autres mots, pour que n’importe quelle société humaine puisse exister, les humains doivent produire les biens de première nécessité qui leur permettent de survivre : la nourriture, un abri, de l’eau,… Ce sont des éléments matériels sans lesquelles nous mourrions. Mais la manière dont nous interagissons pour produire ces biens indispensables – qui sont les gens qui ont le contrôle sur les produits issus du travail et comment utilisent-ils ceux-ci ? – détermine le type de société dans laquelle nous vivons.

Au commencement : l’évolution

Sans certains facteurs physiques, la société humaine telle que nous la connaissons ne se serait jamais développée : le vaste cerveau humain, l’appareil phonatoire (la langue, le palais, les dents, les cordes vocales) et les pouces opposables.

Le développement et la croissance du cerveau et de l’appareil phonatoire sont apparus à cause de la manière dont les humains ont évolué en interaction avec leur environnement. Les premiers humains étaient moins bien adaptés à leur environnement que beaucoup d’espèces. Ils ont compensé ce handicap en travaillant ensemble dans de larges groupes et en développant des outils.

La croissance de la taille physique du cerveau humain (qui est beaucoup plus grand que celui de n’importe quel autre animal quand on les compare en tenant compte des poids de leurs corps respectifs), est à la fois le résultat du développement de l’intelligence humaine (provoqué par le besoin de coopérer et de fabriquer des outils) et la cause d’une nouvelle croissance. Avec une plus grande quantité de cerveau disponible à l’utilisation, les premiers humains ont eu plus de potentiel pour développer encore plus leur intelligence.

Le fait d’avoir des pouces opposables nous permet de tenir, de fabriquer et d’utiliser des outils. Sans la belle habileté de manipulation que ceux-ci rendent possible, les premiers humains n’auraient pas été capables de développer et d’utiliser les outils sophistiqués qui leur ont permis de survivre et de prospérer dans un environnement changeant.

Sans la large gamme de sons que l’appareil phonatoire nous permet de produire, les sociétés primitives n’auraient jamais pu développer les langages complexes qui ont permis de communiquer des idées et de coopérer sur une large échelle.

En résumé, le développement de nouvelles capacités de faire face à la lutte pour la survie a provoqué des changements physiques. A leur tour, ces changements physiques ont ouvert de nouvelles possibilités pour le développement du langage, de la fabrication d’outils et des capacités mentales (comme la pensée abstraite). Et ces deux processus ont continué de se développer et de se renforcer l’un l’autre.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs / le communisme primitif

On nous a enseigné que les sociétés de classes ont toujours existé, que l’exploitation de classe est un aspect naturel et inévitable de la société humaine. Mais ce n’est pas vrai.

Les premières sociétés humaines étaient des sociétés sans classe basées sur la coopération et le consensus et ne connaissant pas l’exploitation ou l’oppression systématique d’un quelconque groupe sur un autre.

Ce type de société, habituellement appelée société de chasseurs-cueilleurs, n’a pas été un bref interlude dans l’exploitation et l’oppression que nous connaissons dans les sociétés de classe. Cela a été la seule façon dont les sociétés ont été organisée pendant plus de 100.000 ans, jusqu’à ce que des sociétés de classes commencent à se développer il y a environ 10.000 ans. Même aujourd’hui, il existe encore quelques régions dans le monde où des sociétés de chasseurs-cueilleurs existent encore (quoique ce ne sera peut-être plus le cas pour longtemps, car elles sont toutes sous la pression d’une absorption dans l’économie capitaliste mondiale). Pourquoi les sociétés de chasseurs-cueilleurs fonctionnaient-elles si différemment de la société actuelle ? La réponse tient à la manière dont la production des biens indispensables était organisée.

Pour tenter de subvenir à leurs besoins, ces groupes combinaient, d’une part, la chasse d’animaux sauvages et la récupération de charognes et, d’autre part, la cueillette de plantes sauvages. Ils étaient à la merci de leur environnement et ne pouvaient stocker de grosses quantités de nourriture sur le long terme, en particulier parce qu’ils voyageaient généralement sur de longues distances à la recherche de nourriture, et ce pendant parfois plusieurs saisons.

Chacun·e était intégré·e la production des biens de première nécessité (nourriture, abri,…) car autrement tout le monde serait mort de faim. Il n’existait aucun espace dans lequel une élite aurait pu se développer en organisant l’exploitation du travail des autres.

Il y avait souvent des différences dans le travail que faisaient les gens. Par exemple, dans beaucoup de sociétés de chasseurs-cueilleurs, les femmes semblent avoir consacré plus de temps à la garde des enfants tandis que les hommes se consacraient plus à la chasse, bien que cette division élémentaire du travail était très flexible et n’existait pas partout.

Cependant, ces différences, là où elles existaient, étaient dues à des raisons pratiques et ne menaient à aucun jugement de valeur sur le statut de chaque type de travail ou des gens qui l’accomplissaient (comme c’est le cas aujourd’hui). C’est seulement quand la société s’est divisée en classes que la garde des enfants et les autres travaux associés aux femmes ont perdu leur valeur et que l’oppression systématique de la femme a commencé.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs avaient tendance à vivre en petits groupes (la taille de ceux-ci dépendant des ressources dont ils disposaient) qui étaient liés à d’autres petits groupes vivant dans la même région. Les études sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs réalisées au siècle dernier montrent que, dans de nombreux cas, celles-ci avaient développé des systèmes complexes de partage des ressources au sein des groupes et entre ceux-ci pour avoir une sorte d’assurance contre les famines et les conflits.

Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, si un groupe se porte bien, il est dans son intérêt à long terme de partager les fruits de ses succès avec d’autres groupes. S’il dispose d’un surplus de nourriture qu’il ne peut pas manger ou conserver, il en donne une partie à d’autres groupes, sachant que les autres feraient pareil s’ils se retrouvaient dans la même situation.

Ceci représente non seulement une aide pour ces groupes quand la nourriture se fait rare, mais aussi un moyen de réduire les conflits entre eux. Quand chacun dépend de chacun, il est dans l’intérêt de tou·te·s d’éviter les conflits.

Marx et Engels ont décrit ces sociétés de chasseurs-cueilleurs sous le nom de « communisme primitif » parce que la manière dont les biens essentiels étaient produits et distribués dans ces sociétés – leur « mode de production » – produisait en retour une méthode démocratique et coopérative de prise de décision. La citation ci-dessous décrit comment ce processus se déroulait entre des groupes de Boshimans parlant la langue G/wi dans la réserve du Kalahari central du Bostwana à fin des années ‘50 et au début des années ‘60: « Le consensus est atteint au terme d’un processus d’examen des divers scénarios d’action possibles conduisant au rejet de tous sauf un. C’est un processus d’élimination successive de propositions jusqu’à ce qu’il n’en subsiste plus qu’une qui ne rencontre plus d’opposition significative. Celle-ci est alors adoptée par le groupe. Le fait que ce soit le groupe dans son ensemble qui décide est à la fois nécessaire et suffisant pour légitimer ce qui est décidé et pour rendre la décision contraignante pour tous ceux qu’elle concerne ou qu’elle affecte. » (Political process in G/wi bands by George Silberbauer (extrait de Politics and history in band societies, edited by Eleanor Leacock and Richard Lee, published by Cambridge University Press, 1982))

On nous dit souvent que l’égoïsme, la brutalité et la guerre que nous voyons dans le monde aujourd’hui font partie de la nature humaine, que les humains ne sont pas conçus pour coopérer et vivre en égaux. Mais l’existence de sociétés de « communisme primitif » partout dans le monde pendant une période de temps aussi longue prouve que ce n’est pas le cas.

La nature humaine a des possibilités quasi-illimitées. La vie dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’était certainement pas parfaite. Il devait y avoir des privations et des désaccords entre individus. Mais la manière dont ces sociétés étaient organisées aidait à mettre en évidence les aspects les plus coopératifs et les plus positifs de la nature humaine tout en rejetant au second plan des aspects plus négatifs comme l’égoïsme et la cupidité. Tout comme la société de chasseurs-cueilleurs l’a fait hier, une société socialiste serait capable demain de faire ressortir le meilleur dans la nature humaine

La révolution néolithique…

Il y a à peu près 10.000 ans, deux découvertes ont commencé à révolutionner la façon dont les sociétés humaines s’organisaient : la culture de plantes (l’agriculture) et la domestication d’animaux.

Ces deux innovations, connues sous le nom de révolution néolithique, ont, pour la toute première fois, permis aux humains d’exercer un certain contrôle sur leur environnement. La productivité du travail a augmenté considérablement : les humains n’avaient plus besoin de se déplacer pour trouver de la nourriture aux différents moments de l’année, ils pouvaient cultiver et stocker leurs propres réserves de nourriture. De ce fait, ils n’étaient plus entièrement dépendants des conditions naturelles.

Ces changements ont mené à l’établissement de campements plus permanents, où les réserves de nourriture pouvaient être stockées et où on pouvait à la fois s’occuper des cultures et des animaux et les défendre contre des attaques. La quantité de nourriture disponible a augmenté considérablement, en même temps que la population humaine dans les sociétés néolithiques se développait rapidement.

Pour la première fois, la société humaine était capable de produire un surplus permanent (c’est-à-dire une quantité de nourriture et de biens dépassant ce qui est nécessaire à la survie), ce qui a permis à une partie de la société d’être délivrée du travail quotidien qui consiste à produire les biens de base, sans mettre en péril la survie du groupe.

Une partie de la société a ainsi pu se consacrer bien davantage à des tâches spécifiques et spécialisées, qui allaient de la pratique de rituels dont on pensait qu’ils apportaient de la nourriture et de la chance au groupe, jusqu’à la fabrication d’outils et au développement de nouvelles techniques comme la fonte du métal et la cuisson de la poterie.

Tout ceci a conduit à des méthodes plus productives d’utilisation du travail humain, comme par exemple l’utilisation d’outils en métal dans l’agriculture.

A mesure qu’augmentait la productivité du travail et que se complexifiaient certaines sociétés, une couche d’administrateurs s’est développée. Le premier système d’écriture connu dans le monde, par exemple, a été développé par les Sumériens peu avant 3.000 avant JC.

Le développement de la société sumérienne, qui a émergé entre les fleuves Tigre et Euphrate, non loin de l’actuelle ville de Bagdad, s’est fait sur base de l’irrigation. La création par les habitants de systèmes de canaux pour acheminer l’eau de pluie et l’eau des fleuves vers les champs ou les cultures a eu pour effet d’augmenter massivement le rendement des cultures. Mais, tant pour organiser le travail de creusage des canaux d’irrigation nécessaire à l’entretien d’une population nombreuse et en expansion que pour assurer une distribution efficace de l’eau, la société sumérienne avait besoin d’administrateurs·trices.

La première écriture sumérienne a pris la forme de symboles, gravés dans des tablettes d’argile pour enregistrer de simples transactions (par exemple un nombre de moutons ou une quantité de céréales). Mais, en quelques centaines d’années, à mesure que les tâches des administrateurs·trices se développaient et se complexifiaient, ces symboles primitifs ont été transformés en un système d’écriture reconnue et comprise par tou·te·s les administrateurs·trices sumérien·ne·s (les compétences de lecture et d’écriture étaient un privilège jalousement gardé).

…et la naissance de la société de classe

Les « spécialistes » et les administrateurs·trices qui ont été libéré·e·s du travail de production de biens de première nécessité ont joué un rôle extrêmement progressif dans la mesure où ils ont contribué à développer les forces productives.

Cependant, beaucoup de ces « spécialistes » et de leurs descendant·e·s se sont peu à peu accrochés à leurs positions en s’appuyant sur l’accumulation de richesses réalisée, le statut privilégié et la tradition.

Dans beaucoup de régions, ils/elles ont commencé à devenir une élite dirigeante, une nouvelle classe avec des intérêts différents de ceux des autres dans la société. Ils/elles ont essayé d’établir des lois afin de protéger leur position privilégiée. Parmi ces nouvelles élites, celles qui ont le mieux réussi ont créé des groupes spécialisés de serviteur·e·s/guerriers·ères qu’elles payaient pour renforcer leur domination au sein de la société ainsi que pour protéger celle-ci d’attaques de l’extérieur.

Tout cela ne s’est pas passé sans résistance. Il semble que, dans certains groupes, les tentatives d’une classe dirigeante émergente pour consolider son pouvoir ont été bloquées et qu’une organisation collective à été rétablie. Cependant ces groupes tendaient à être plus faibles que les sociétés dirigées par une classe dominante où les forces productives avaient été davantage développées. En conséquence, à moins qu’ils soient géographiquement isolées d’autres sociétés plus développées, les groupes de chasseurs-cueilleurs dirigés collectivement ont généralement été absorbées par celles-ci, le plus souvent suite à des défaites lors de guerres et à leur réduction en esclavage.

Le développement de la société humaine est basé sur le développement des forces productives

Le développement d’outils, de machines ou de techniques qui accroissent la productivité du travail humain – comme la charrue tirée par un cheval, l’irrigation ou la production industrielle – accroissent également :
– la taille de la population qu’une société peut supporter,
– la spécialisation ou la division du travail qui est possible au sein de la société.

Il a existé beaucoup de manières différentes d’organiser la production dans la société, ce qui a conduit à beaucoup de formes différentes de sociétés de classe. Voici quelques exemples de trois des types de sociétés de classes les mieux connus – l’esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme – qui montrent comment la manière dont la production est organisée a modelé chaque société.

L’esclavagisme : les anciennes sociétés esclavagistes – comme l’Egypte, la Grèce et la Rome antiques – étaient basées sur l’exploitation du travail d’esclaves à une échelle de masse. De grandes villes où vivaient de riches propriétaires étaient entretenues par d’énormes quantités d’esclaves (essentiellement capturés lors des guerres) qui travaillaient la terre et produisaient la plupart des biens – comme les huiles, le vin, les poteries et les bijoux – qui rendaient les sociétés esclavagistes si riches.

Le féodalisme : les sociétés européennes du Moyen-Age reposaient sur une économie à base paysanne dans laquelle les paysans contrôlaient ce qu’ils produisaient sur leur « propre » lopin de terre mais étaient obligés de donner une partie des fruits de leur labeur au seigneur féodal qui possédait ou contrôlait la terre sur laquelle ils vivaient. Ce surplus accaparé par le seigneur pouvait prendre des formes très diverses : le paysan travaillait un certain nombre de jours sur les terres du seigneur, ou donnait à celui-ci une certaine proportion de la production de l’année ou encore lui payait une rente en argent.

L’aristocratie de propriétaires terriens était la classe dirigeante sous le féodalisme. Bien que l’Etat était souvent organisé autour de la royauté, la famille royale provenait généralement de l’aristocratie et défendait ses intérêts.

Le capitalisme : le système économique qui domine le monde aujourd’hui est basé sur la propriété privée des moyens de production (l’industrie manufacturière, les matières premières, les diverses ressources nécessaires à l’industrie et, aujourd’hui, même les graines nécessaires à la production de nourriture !) et l’exploitation du travail de la classe des travailleurs·euses salarié·e·s.

Ces travailleurs·euses, qui ne possèdent ni terre ni richesse substantielle transmise par héritage, ne disposent par eux/elles-mêmes d’aucun moyen de subsistance et sont donc forcé·e·s de vendre leur force de travail pour survivre. Les capitalistes achètent celle-ci ; ensuite ils récupèrent leur argent et réalisent des profits en vendant des biens essentiels et d’autres produits à la classe des travailleurs·euses et aux autres classes de la société.

La lutte des idées dans la société reflète la lutte des classes

Les idées ne sont en aucune manière neutres ou « au-dessus » de la société. Dans une société de classe, les idées de la classe dirigeante dominent à cause de la domination économique, politique et légale de cette classe (ou, en d’autres termes, de la somme d’argent, de pouvoir et de contrainte dont elle dispose).

L’idéologie (le système d’idées) de toute classe dirigeante reflète ses intérêts matériels. Par exemple, les monarchies féodales de nombreux pays à travers le monde ont défendu leur pouvoir et leurs privilèges en faisant appel aux idées et aux institutions religieuses. En Angleterre et en France, l’Eglise a soutenu le « droit divin » de la monarchie féodale à diriger, en affirmant que les hommes et femmes ordinaires n’avaient pas le droit de remettre en question un·e monarque qui avait été choisi par Dieu.

Des idées qui sont considérées comme « de bon sens » sont souvent en réalité le produit d’un type particulier de société de classe. Au 4e siècle avant notre ère, le philosophe Platon défendait l’idée que ce qui se passait dans la nature était déterminé par les idées et pas par des forces matérielles. Il croyait en conséquence que les expériences pratiques n’étaient pas indispensables pour développer une compréhension de la manière dont fonctionne les processus naturels : ceux-ci pouvaient être déchiffrés par la pensée.

Sa vision était conditionnée par le type de société dans lequel il vivait, la Grèce antique, qui était une société esclavagiste dans laquelle le travail physique était considéré comme avilissant et inutile pour l’élite. Il a fallu bien plus d’un millier d’années pour que les conceptions erronées de Platon soient abandonnées et pour que l’importance des méthodes scientifiques de mesure et d’expérimentation soit reconnue.

Bien que les idées de la classe dirigeante soient dominantes, elles sont constamment remises en cause par d’autres idées. Cette lutte d’idées reflète la lutte entre les classes sociales dans la société. L’opposition à l’idéologie dominante de la classe dirigeante est le reflet des intérêts matériels des autres classes.

Gouvernement, système légal et idéologie

Le gouvernement, le système légal et l’idéologie de n’importe quelle société sont appelés la « superstructure ». Celle-ci se développe sur la base économique de la société. La forme que prend la superstructure dans une société est déterminée avant tout par les rapports économiques sur lesquels est basée cette société.

Cependant, cela ne signifie pas que le système économique détermine tout dans une société. Les traditions locales et la manière dont la société s’est développée jusque là influencent aussi le système politique et légal. Par exemple, beaucoup de sociétés capitalistes ont encore une monarchie qui est en réalité une institution féodale et pré-capitaliste. Les républiques et les monarchies, les démocraties parlementaires, les dictatures militaires et les régimes fascistes sont autant de systèmes de gouvernement utilisés par la classe capitaliste.

Dans l’Europe d’aujourd’hui, les lois sont essentiellement faites et mises en œuvre par des représentants de la classe dirigeante capitaliste. D’autres classes, comme la classe des travailleurs·euses et les classes moyennes, font bien entendu aussi entendre leur voix, mais la manière dont est constitué le système légal protège les intérêts de la classe dirigeante. Ainsi de nombreux délits contre la propriété privée (comme les vols, les cambriolages,…) sont considérés comme des délits plus sérieux que ceux contre les personnes (les agressions, les coups et blessures, les viols et même les meurtres dans certains cas).

Cela conduit à des situations étranges, comme en Grande-Bretagne où la majorité des femmes emprisonnées le sont pour des « crimes » liés à la pauvreté comme des vols de nourriture ou l’incapacité de payer des amendes, tandis que les compagnies privées qui gèrent les chemins de fer ne sont pas poursuivies lorsque des gens meurent dans des accidents de train provoqués par une chasse au profit passant avant la sécurité.

Dans le monde global dominé par les monopoles où nous vivons aujourd’hui, il est légal pour une société multinationale de breveter des plantes existantes, comme les variétés de riz qui ont été cultivées depuis des centaines d’années, et de faire payer les agriculteurs partout dans le monde pour avoir le « droit » de cultiver ces plantes.

L’idéologie change lorsque les conditions matérielles changent

Les affirmations suivantes expriment des idées qui sont largement répandues chez nous aujourd’hui. La comparaison avec des idées qui étaient largement répandues à la fin du 19e siècle est frappante.

Aujourd’hui : Les hommes sont plus forts que les femmes. La cupidité fait partie de la nature humaine; une société égalitaire ne peut donc pas exister. Le racisme existera toujours.

Au 19e siècle : Les hommes sont supérieurs aux femmes tant du point de vue physique que du point de vue intellectuel. Les Blancs sont supérieurs aux Noirs. La Belgique aide les Congolais en leur apportant la civilisation.

Ces deux séries d’affirmations reflètent l’idéologie de la classe dirigeante qui affirme que la division et la cupidité sont naturelles et nécessaires. Mais les changements dans les conditions matérielles du capitalisme pendant les cent dernières années ont obligé les commentateurs à modifier la manière dont ils expriment leur idéologie.

A la fin du 19e siècle, les femmes étaient considérées sur le plan légal comme étant la propriété de leur mari ou pères et n’avaient aucun droit en matière de succession, de vote ou d’études universitaires.

En 1884-1885, les puissances européennes se sont rencontrées lors d’une conférence à Berlin pour se partager l’Afrique. A la fin du 19e siècle, grâce à leur puissance économique et navale, la Grande-Bretagne dirigeait un Empire qui couvrait un tiers de la surface de la planète. La France possédait, elle aussi, un vaste empire colonial et la Belgique elle-même s’était appropriée en Afrique des colonies qui représentaient cent fois sa propre superficie. Ces empires fournissaient des matières premières et des minerais pour l’industrie de la « mère-patrie » et un énorme marché pour l’industrie de celle-ci. La classe dirigeante essayait de justifier son colonialisme (qui dans beaucoup de cas prenait avant tout la forme d’une occupation militaire) en diffusant des idées ouvertement racistes dans toutes les couches de la société.

Au cours du 20e siècle, des mouvements de masse pour l’indépendance brisèrent les empires coloniaux et la Grande-Bretagne (sans parler de la France et de la Belgique) fut remplacée par les Etats-Unis en tant que puissance économique mondiale dominante.

En même temps, les luttes pour les droits des femmes combinées au besoin croissant d’ouvrières dans l’industrie ainsi qu’à la confiance et au pouvoir que leur nouvelle position sur le marché de l’emploi leur donnaient, ont permis aux femmes d’acquérir beaucoup de droits qu’elles n’avaient pas au 19e siècle.

Ce sont ces changements matériels qui ont obligé les commentateurs·trices capitalistes à adapter la façon dont ils/elles présentent leur idéologie.

Le pouvoir des idées vient des forces matérielles qu’elles représentent

Marx et Engels n’ont pas inventé l’idée de socialisme : elle existait déjà depuis longtemps. Des mouvements comme les Diggers, qui avaient lutté pour mettre fin à la propriété privée de la terre durant la Guerre civile anglaise au 17e siècle, avaient mis en avant des idées socialistes de base bien avant eux. Cependant, les premiers mouvements socialistes étaient avant tout utopiques : ils mettaient en avant l’idée d’une société meilleure mais sans avoir une véritable compréhension de comment on pouvait y arriver.

La contribution de Marx et d’Engels a été de montrer que les idées socialistes ont une base scientifique et objective et de les mettre en contexte en expliquant comment la société humaine s’était développée. Ils ont été capable de développer une idéologie approfondie pour le socialisme : le marxisme.

La puissance des idées socialistes et marxistes provient du fait qu’elles reflètent et expliquent avec précision les conditions matérielles que la classe des travailleurs·euses connaît sous le capitalisme :

  • L’aliénation, l’exploitation et l’oppression de la classe des travailleurs·euses
  • La nature collective du travail de la classe des travailleurs·euses
  • La contradiction entre l’énorme pouvoir productif du capitalisme et son incapacité à développer les forces productives pour le bien de tou·te·s ou à fournir suffisamment de biens de première nécessité pour satisfaire les besoins de chacun·e ( comme on le voit aujourd’hui dans le fossé entre les riches et les pauvres, qui a atteint un niveau historique).

Tant que ces conditions matérielles existent, les gens seront obligés de chercher une alternative socialiste. Pourtant, la popularité du socialisme ne sera pas suffisante pour liquider le capitalisme et le remplacer par une forme socialiste d’organisation de la société.

2. Changer le cours de l’Histoire

Le changement révolutionnaire – Comment se développe la société

Au fil du temps, les contradictions inscrites dans les structures économiques, politiques et légales de chaque société de classe s’aiguisent. Elles finissent par devenir un blocage pesant sur les forces productives (la productivité du travail humain) freinant leur développement. La vieille classe dirigeante essaie désespérément de bloquer tout changement afin de défendre son pouvoir et ses privilèges.

Dans cette situation, la seule voie qui permette à la société d’aller de l’avant est d’écarter cette vieille classe dirigeante du pouvoir et d’installer à sa place une nouvelle organisation de la société. Cela signifie une révolution.

En Angleterre et en France, la classe capitaliste a conquis le pouvoir politique par une révolution – même si elle préfère parfois qu’on n’en parle pas trop ! La Guerre Civile anglaise au milieu du 17e siècle – où les parlementaires emmenés par Cromwell affrontèrent les monarchistes sur le champ de bataille – tout comme la Révolution française à la fin du 18e siècle – où les insurrections urbaines se combinèrent avec des affrontements militaires entre la République naissante et la noblesse exilée – furent de véritables guerres entre deux classes en opposition frontale – l’aristocratie féodale et la monarchie contre la classe capitaliste montante – qui mobilisaient toutes deux leurs partisans.

Le système féodal en Europe occidentale avait en réalité commencé à atteindre ses limites de développement beaucoup plus tôt. Les améliorations apportées aux méthodes agricoles ainsi que le défrichement de forêts destiné à fournir davantage de terres pour l’agriculture avaient énormément amélioré la productivité agricole mais ne pouvaient guère aller au-delà dans un système féodal reposant sur de petites parcelles paysannes.

L’épidémie de peste noire au milieu du 14e siècle provoqua la mort de près de 40% de la population européenne. La raréfaction de la main d’œuvre qui en découla dans les campagnes finit par donner à la paysannerie plus de pouvoir dans leur lutte permanente avec les seigneurs féodaux qui furent obligés de leur concéder de meilleures conditions de travail et des loyers moins élevés pour les terres qu’ils occupaient. Les pauvres sans terre – qui étaient obligés de travailler pour d’autres afin de survivre – purent obtenir de meilleurs salaires tant à la campagne que dans les villes.

Pendant que la classe féodale déclinait, l’embryon d’une nouvelle classe commençait à se former dans les villes et les bourgs. Encouragé·e·s par la croissance du commerce sur une longue distance, artisan·e·s et marchand·e·s se réunissaient à l’occasion des marchés dans les villes pour vendre leurs produits. Les artisan·e·s trouvèrent aussi localement des acheteurs·euses pour leurs productions, particulièrement parmi les seigneurs féodaux et les paysan·ne·s les plus fortuné·e·s.

Les villes ayant acquis dans la plus grande partie de l’Europe occidentale une relative liberté les mettant à l’abri du contrôle direct des seigneurs féodaux, les artisan·e·s et les riches marchand·e·s y formèrent bientôt des guildes et des corporations pour protéger leurs intérêts.

Ces processus – la croissance de la production de biens à vendre sur les marchés et la crise grandissante du pouvoir féodal à la campagne – se renforcèrent mutuellement. Les guildes et les corporations commencèrent à introduire les rapports capitalistes en employant une armée de plus en plus grande de travailleurs·euses salarié·e·s.

Mais le pouvoir économique de cette classe capitaliste embryonnaire avait beau continuer à croître, le gouvernement et le système légal défendaient toujours les intérêts de l’aristocratie féodale. En Angleterre, la lutte pour le pouvoir politique entre la noblesse et la bourgeoisie capitaliste montante fut réglée par une guerre civile. Les bourgeois·es entraînèrent derrière eux/elles dans leur lutte les sections les plus opprimées de la population. Ils renversèrent la monarchie, installèrent comme autorité politique suprême un parlement (dominé à ce moment par les représentants de la nouvelle classe capitaliste) et établirent un système légal qui défendait leurs intérêts de classe. Néanmoins, des revers dans la lutte obligèrent ensuite la bourgeoisie à passer un compromis partiel avec l’aristocratie, impliquant notamment la restauration de la monarchie, mais sans que sa domination économique soit remise en cause.

Moins d’un siècle et demi plus tard, la bourgeoisie française, économiquement et idéologiquement plus solide, fut capable de garder le contrôle d’un processus révolutionnaire tumultueux et d’imposer après quelques années un système politique qui écartait définitivement la noblesse du pouvoir.

Cependant, les sociétés humaines ne se développent pas en ligne droite – en sautant d’un type de société à un autre et en progressant constamment. La société peut aussi reculer.

Que se passe-t-il quand les révolutions échouent?

Malheureusement, les révolutions contre l’ordre existant ne réussissent pas toujours. Si des révolutions contre un mode de production dépassé et sa classe dirigeante échouent encore et encore, le système déclinant continuera à sombrer et le niveau de développement de la société peut être rejeté en arrière pour des centaines d’années.

Les anciennes sociétés esclavagistes de l’Egypte, de la Grèce et de Rome ont été très loin dans le développement de la science, de la technologie et de la littérature. Cet essor culturel était rendu possible parce que ces sociétés étaient basées sur l’exploitation d’immenses armées d’esclaves. A un moment, ces empires puissants ont commencé à être confrontés aux limites de l’esclavagisme (et dans le cas de l’Empire Romain, aux limites d’une expansion territoriale constante).

Un exemple montrant comment les limites de l’esclavagisme ont freiné la société est le fait que les progrès scientifiques et les inventions produites par la société esclavagiste n’ont pas toujours été utilisées pour augmenter l’efficacité du travail humain. Ainsi, les anciens Égyptiens avaient compris tous les principes nécessaires à la construction de la machine à vapeur tandis que les Romains avaient inventé la roue hydraulique.

Cependant, aucune de ces inventions n’a été utilisée de façon systématique ou généralisée ; elles n’ont été utilisées que pour produire des jouets pour amuser les riches et les puissants. Ceci s’explique par le fait que le système économique de l’esclavagisme, où le travail de l’esclave coûtait trois fois rien et était facile à se procurer, n’incitait pas à répandre une nouvelle technologie qui aurait pu amener à un développement considérable de la productivité du travail humain et faire avancer fortement la société.

Au lieu d’être renversées et remplacées par une forme de société plus progressive, les anciennes économies esclavagistes ont commencé à se désagréger jusqu’à ce que, divisées et affaiblies, elles soient conquises par des envahisseurs étrangers. L’effondrement de l’Empire Romain a provoqué un recul important dans une grande partie de l’Europe Occidentale, un recul qui allait durer des siècles avant que celle-ci puisse se développer à nouveau.

Le capitalisme

Les réalisations du capitalisme, en termes de développement des forces productives, sont immenses. La mécanisation du processus de production, l’électrification, le développement des chemins de fer, un réseau routier étendu et des véhicules motorisés, l’invention d’ordinateurs et le développement d’une communication virtuellement instantanée aux quatre coins du monde ont transformé le commerce et permis la production de biens et de richesses en des quantités auparavant inimaginables.

Mais ces avancées ont eu un lourd prix. L’expansion du travail salarié et du « libre marché » ont permis une exploitation encore plus intensive de la classe des travailleurs·euses. Les capitalistes possèdent et contrôlent les outils, les usines et les matières premières (les moyens de production). Les travailleurs·euses eux/elles, n’ayant pas de terres ou de source de revenus indépendante, sont donc obligé·e·s de vendre leur travail aux capitalistes pour survivre.

Les capitalistes, qui sont en compétition les un·e·s avec les autres, essayent de comprimer les salaires de leur main-d’œuvre afin d’augmenter leurs profits. La menace du chômage – et des demandeurs·euses d’emploi qui seraient prêt·e·s à travailler pour un salaire plus bas – est utilisée comme un bâton afin de les faire accepter aux travailleurs·euses des conditions de travail et des salaires plus mauvais.

Dans les premiers temps du capitalisme (c’est-à-dire au début de la révolution industrielle en Angleterre), les conditions de vie et de travail des masses étaient pires que celles qu’avait connue la majorité de la population sous le féodalisme. C’est seulement avec le développement de la lutte des classes, et notamment la création des syndicats, que les travailleurs·euses et les chômeurs·euses ont commencé à améliorer leur situation.

Les énormes richesses et la puissance qu’elles rendent possibles ont été monopolisés par la classe capitaliste et utilisées pour faire encore plus d’argent en exploitant le travail de la classe des travailleurs·euses. Les premiers pays capitalistes (comme l’Angleterre, la France et la Belgique) ont utilisé leur puissance économique et militaire pour créer des empires en s’emparant d’immenses territoires à l’étranger où les ressources naturelles et le travail de la population indigène ont été exploités impitoyablement pour maximaliser les richesses, le pouvoir et le prestige de la classe dirigeante impériale.

La classe des travailleurs·euses – « fossoyeurs » du capitalisme

Marx et Engels ont montré que le capitalisme n’était que la forme la plus récente d’une société d’exploitation de classes. Ils ont aussi expliqué qu’en se développant, le capitalisme semait aussi les graines de sa propre destruction. Le rôle central que la classe des travailleurs·euses en pleine expansion a joué dans le processus de production a ainsi produit une classe qui non seulement peut mettre en cause le rôle des capitalistes, mais qui est aussi capable de créer une société nouvelle et plus progressiste.

D’un point de vue historique, la réalisation la plus importante du capitalisme a été de développer les forces productives jusqu’à un niveau où une société socialiste est possible. Sans les bases matérielles pour éradiquer la faim, la pauvreté et l’analphabétisme partout dans le monde, une société socialiste est impossible.

Le capitalisme a réalisé cette base matérielle. Comme le disent les Nations Unies : « On estime que le coût supplémentaire pour réaliser et maintenir l’accès universel à l’éducation de base pour tous, les soins de santé de base pour tous, les soins de santé en matière de gynécologie et d’obstétrique pour toutes les femmes, une alimentation appropriée pour tous et l’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires pour tous, est grosso modo de 40 milliards de dollars par an… Ceci représente moins de 4 % de l’ensemble de la fortune des 225 personnes les plus riches. » (Rapport du Développement Humain des Nations Unies, 1997).

Pourtant, sous le capitalisme, même cette redistribution relativement mineure ne verra jamais le jour. La propriété privée de l’industrie, des transports et des communications freine les forces productives. L’économie moderne mondialisée essaie continuellement de dépasser les limites du capitalisme, comme les frontières nationales ou l’incapacité dans laquelle se trouvent les travailleurs·euses de racheter les produits qu’ils/elles ont produit parce qu’ils/elles ne sont pas payé·e·s à la valeur réelle de leur travail. Mais régulièrement, ces limites plongent le système dans des crises.

La nature parasitaire du capitalisme moderne se révèle à travers le développement massif de la spéculation financière, en opposition à l’investissement dans l’industrie. Les systèmes de communications incroyables qui ont été développés pourraient permettre à une société socialiste de planifier démocratiquement une économie moderne de façon détaillée afin de faire face aux besoins de la population. Mais sous le système capitaliste, ces systèmes de communications sont monopolisés par les plus grandes multinationales qui s’en servent pour s’assurer qu’ils pressent chaque goutte de profit tant de leurs travailleurs·euses que des consommateurs·trices.

Le rôle des individus dans l’Histoire

Une révolution n’est pas quelque chose qu’un individu ou une organisation peut faire apparaître d’un coup de baguette magique. C’est un processus qui se développe lorsque les contradictions à l’intérieur d’une société de classes ont atteint un seuil critique : lorsque les masses, qui sentent qu’elles ne peuvent plus supporter plus longtemps leur oppression se soulèvent pour défier la domination de la classe dirigeante alors au pouvoir. (Pour en savoir plus sur ce qui se passe lors d’une révolution, un autre texte se trouvera bientôt sur ce site : Changer le Monde – Le rôle d’un parti révolutionnaire )

Les marxistes rejettent l’idée, défendue par des historiens du courant dominant, que des individus dotés de fortes personnalités sont à eux seuls responsables des avancées de l’Histoire. Attribuer des événements historiques majeurs aux ambitions ou aux fortes convictions personnelles d’un individu donne une vision mystifiante l’Histoire au lieu d’aider à l’expliquer. Cependant, tandis que nous sommes convaincu·e·s, en tant que marxistes, que les révolutions sont faites par les masses, nous comprenons aussi que dans un mouvement de masse ou une révolution – et en particulier à certains moments critiques – l’intervention de certains individus peut faire la différence entre la réussite ou l’échec du mouvement.

Néanmoins, ceci ne veut pas dire que des individus peuvent, de quelle que manière que ce soit, remplacer des mouvements de masse ou une implication de masse dans une révolution. Des gens qui peuvent aider à orienter des mouvements de masse dans la bonne direction ne tombent pas tout cuits du ciel. Ils sont formés et préparés par la période économique et politique dans laquelle ils ont vécu, et particulièrement par les luttes de classes et les mouvements de masse auxquels ils ont participé. De cette façon, l’expérience et les leçons des mouvements du passé sont absorbées et assimilées par ces individus et réintroduites par ceux-ci dans le mouvement afin d’en assurer le succès.

La différence entre la révolution socialiste et toutes les autres révolutions antérieures

Une révolution socialiste doit être menée par la classe des travailleurs·euses. Les révolutions contre les formes précédentes de sociétés de classes ont chaque fois été menées par une classe minoritaire qui exploitait la colère des masses dans sa lutte pour conquérir le pouvoir politique pour elle-même (par exemple les révolutions capitalistes contre la classe dirigeante féodale).

Aujourd’hui, dans beaucoup de pays, la classe des travailleurs·euses représente la majorité de la population. Afin de se libérer elle-même de l’oppression et de l’exploitation, la classe des travailleurs·euses doit abolir complètement la société de classes. La révolution socialiste est la première révolution dans l’histoire de l’humanité qui a le pouvoir de mettre un terme à l’exploitation de classe. C’est aussi la première révolution qui est menée par une classe qui est devenue entièrement consciente du rôle historique qu’elle doit affronter.

Cette conscience n’existe pas encore à l’heure actuelle. L’expérience que les gens ont du système capitaliste les pousse vers des conclusions socialistes de façon différente et à des moments différents. Encourager le développement d’une conscience de classe et d’idées socialistes est l’une des tâches d’un parti révolutionnaire, qui peut rassembler différents secteurs de la classe des travailleurs·euses et de la classe moyenne radicalisée en les unissant dans un combat commun.

La fin de la société de classes

Une société socialiste abolirait les classes sociales, permettant à la gestion collective et vraiment démocratique de la société de réapparaître pour la première fois dans l’Histoire depuis les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Mais ceci se ferait sur une base matérielle beaucoup plus élevée : au lieu de vivre à un niveau de subsistance quotidienne, en étant entièrement dépendant de l’environnement local, la société serait basée sur des forces productives qui sont à même de procurer plus qu’assez pour satisfaire les besoin de chacun.

Dans la période de transition entre le capitalisme et le socialisme, c’est-à-dire après une révolution socialiste réussie, l’Etat sera dirigé par la classe des travailleurs·euses (et aussi par la paysannerie pauvre et les masses de sans-terre dans les nombreux pays où ils existent). Mais même cette forme d’Etat – bien qu’il s’agirait d’un Etat basé sur la démocratie des travailleurs·euses plutôt que sur l’exploitation de classe – finira par disparaître lorsque le socialisme, puis une véritable société communiste seront réalisés.

La base matérielle de l’Etat est la suppression d’une classe (en l’occurrence les capitalistes) par une autre (en l’occurrence les travailleurs·euses, soutenus par d’autres classes opprimées comme la paysannerie et les pauvres sans-terre). A mesure que se développe une société sans classe, disparaît peu à peu la base matérielle pour toute organisation étatique se dressant au-dessus de la population. Les tâches nécessaires que l’Etat accomplit dans une société de classes – la planification, l’administration,… – seront organisées et exécutées par la population dans son ensemble selon ses propres décisions démocratiques.

« Socialisme ou barbarie »

Si une révolution échoue à renverser le capitalisme, les conséquences peuvent être gravissimes. Le fascisme et la dictature sont des « solutions » auxquelles la classe capitaliste a souvent recours pour « maintenir l’ordre » après une révolution qui a échoué. Mais si, sur le long terme, aucune révolution ne réussit à établir une société socialiste, même ces perspectives horribles se révéleraient insignifiantes comparées à la désintégration du capitalisme au niveau mondial.

Car, tout au long de l’Histoire, le potentiel de destruction de l’humanité s’est accru en même temps que se développaient les forces productives. Au fur et à mesure que de nouvelles formes de sociétés de classes émergeaient, l’exploitation des classes opprimées en leur sein s’est intensifiée. L’augmentation de la productivité et de la technologie ont permis à la fois une exploitation et un contrôle des masses de plus en plus complet et la mise en œuvre d’armes de destruction massive de plus en plus puissantes et épouvantables.

Les armes nucléaires détenues par des gouvernements partout dans le monde pourraient détruire des centaines de fois la planète. La destruction de l’environnement par l’industrie capitaliste va de pair avec la propriété privée et le profit. Comme le système capitaliste titube de crise en crise, l’instabilité croissante qu’il crée augmente le nombre de guerres et de conflits et épuise les ressources naturelles avec de moins en moins de considération pour les générations futures.

A moins qu’une série de révolutions socialistes de par le monde réussisse à mettre fin au capitalisme, la désintégration d’une société disposant d’une telle force de destruction terrifiante pourrait être un désastre sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Une société socialiste ne libérerait pas seulement les forces productives des limites du capitalisme, elle ne libérerait pas seulement les humains de l’esclavage salarié et de l’aliénation par le travail sous le capitalisme : elle assurerait aussi que la production et la technologie soient utilisées à des fins constructives et pas à des fins destructives.

Naomi Byron

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Révolution et contre-révolution dans le monde [04-10-2014]

Révolution et contre-révolution dans le monde

samedi 4 octobre 2014,
de 9h à 16h
UQAM, local J-1045,
405, rue Sainte-Catherine Est, Métro Berri-UQAM

Étudiants-e-s socialistes UQAM et Alternative socialiste vous invite à leur formation socialiste d’automne 2014.

Horaire

09h00 – Aperçu des luttes révolutionnaires et contre-révolutionnaires à travers le monde en 2014.
12h00 – Dîner
13h00 – Brève histoire des révolutionnaires dans les syndicats et de leurs tâches.

Chaque sujet sera introduit par un camarade puis suivi d’interventions de la salle. Une période de discussion suivra.

Prix: 5$ (repas inclus)

—> Événement Facebook

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